LE PETIT FORÇAT
Il existe dans la terre de Ilofwyl, en Suisse, un établissement qui fait l'admiration des voyageurs; c'est l'institution fondée par M. de Fellenberg, propriétaire de cette terre, et l'un des hommes de bien
qui ont acquis le plus de droits à la reconnaissance de leurs semblables. Cette institution coLr.oi'end deux écoles, l'une pour les enfants destinés à exercer des professions libérales; l'autre où l'on reçoit de pauvres garçons, à qui on enseigne des arts manuels, et spécialement tout ce qui concerne le labourage et la culture.
Un voyageur qui a visité ce bel institut, vient de publier, dans une relation allemande, le récit qu'on va lire, et qui m'est communiqué par une de mes jeunes correspondantes. C'est le voyageur qui parle.
« Il y a quelques années, M. de Fellenberg reçut dans son établissement un garçon âgé de neuf ans environ. Cet enfant lui était envoyé par un de ses amis, qui l'avait trouvé faisant partie d'une bande de malfaiteurs que l'on conduisait aux galères, et l'avait racheté. Malgré sa grande jeunesse, ce petit vagabond avait déjà passé par tous les degrés du vice et du crime, et assisté à plusieurs actes de brigandage; il était enfin dans les fers avec une bande de brigands, et dévoué à une mort certaine; car sa faiblesse ne devait pas résister long-temps à la vie des galères et au poids des chaînes. La vue de cette pauvre créature, sa belle physionomie, son regard ingénu, l'aspect des fers sous lesquels il se courbait en silence, tout cela avait déchiré le cœur de cet homme compatissant qui était parvenu à se faire céder l'enfant, et l'avait envoyé à Ilofwyl, avec un récit fidèle de ses crimes, pour qu'on y tentât sa conversion.
(' Dans le premier moment, ce petit forçat fut sans doute, pour M. de Fellenberg, un hôte peu agréable. Cependant, ayant remarqué en lui, comme son ami, un air de probité qui contrastait évidemment avec sa conduite passée, le vénérable instituteur de Hof- Avyl prit la résolution de faire un essai sur cet enfant.
aS'étant enfermé d'abord avec lui, il lui fit entendre que seul il connaissait sa vie passée, et que jamais personne n'en saurait rien, aussi long-temps qu'il se conduirait bien dans la maison. Il lui parla ensuite du passé et de l'avenir, avec douceur et confiance. L'enfant, fixant sur lui des yeux immobiles, l'avait écouté avec attention. Une vive rougeur couvrait son visage; il baissa les yeux, et une larme, peut-être la première que le sentiment lui eût fait verser, mouillait ses paupières. Le généreux Fellenberg, profondément ému par la douce pensée de pouvoir sauver ce malheureux, le serra dans ses bras et lui dit: «Je vais t'introduire dans un cercle d'en- « fants parfaitement innocents; ils te recevront comme «leur frère, parce qu'ils te croiront aussi vertueux « qu'ils le sont eux-mêmes. Si tu prends la ferme ré- « solution de devenir bon comme eux, de combattre
«tes mauvais penchants, de vaincre tes défauts, de « toujours bien faire, lors même que tu ne seras vu «de personne, tu deviendras un honnête homme, et « tu le seras aussi long-temps que tu persisteras à le « vouloir. Alors le passé sera oublié et pardonné, et ulavenir t'apprendra les moyens de réparer le mal «que tu as pu faire, lorsque tu étais privé d'éduca- «tion et entraîné par de mauvais exemples. » — L'enfant, pour qui ce langage pétait tout nouveau, pouvait à peine proférer une parole; il baissa la tête, essuya ses larmes, donna sa main droite au digne Fellenberg, et dit à voix basse: «Oui, je le veux! »
« On le conduisit h l'institut. Les enfants le recurent avec la plus franche cordialité, et AVerli, un des instituteurs, qui était dans le secret, se fit un devoir de gagner, par la douceur, la confiance et l'amitié du petit pécheur confié à ses soins. L'enfant avait des disposions étonnantes : en arrivant chez M. de Fellenberg, il ne savait ni lire ni écrire; mais bientôt il fut aussi avancé que les autres garçons de son âge. Il était obligeant, adroit et infatigable dans ses travaux» les principes de religion au moyen desquels Werli savait principalement agir sur son cœur, l'attachèrent singulièrement. 11 se distingua par sa conduite envers ses petits camarades, par sa douceur, par la patience avec laquelle il souffrit des injustices, suites de quelques disputes enfantines. A la grande satisfaction de Fellenberg et de Werli, il tint ferme dans plusieurs épreuves qu'on fit subir à sa probité, en mettant h sa portée de l'argent ou divers objets de valeur. Il eut même la délicatesse, lorsqu'il trouva ces objets , de ne pas les rapporter à M. de Fellenberg ; il les donnait à Werli qu'il ne croyait pas instruit de sa vie passée.
Il Cette persévérance dans le bien durait depuis plus d'une année, lorsqu'un jour M. de Fellenberg trouva par hasard un journal dans lequel le petit avait écrit chaque soir quelques notes: la suivante y était écrite tout récemment: « Ce soir, le petit Rutli «a été chargé de porter une lettre. Il croyait devoir «attendre long-temps la réponse, et craignait de re- « venir à la nuit, parcequ'il a peur. Depuis que ma «conscience est bonne, je ne crains plus l'obscurité. «Je Ini ai donc offert de porter la lettre pour lui. « Rutli ne se l'est pas fait dire deux fois. Il voulait me « donner l'argent qu'il avait reçu pour la commission , «et encore une portion de ses bigarreaux par-dessus «le marché; mais je n'ai pris ni l'un ni l'autre, car « le petit Rutli est faible et ne peut pas gagner par «jour autant que moi, et il est très pauvre et n'a «plus de parents. J'avais bien du chemin à faire, «mais je marchais gaiement, me représentant tou- « jours la figure rayonnante du pauvre Rutli qui me
Il remerciait de ma peine; et je crois avoir fait une « bonne action. Arrivé à nos limites, je passais devant H un très grand jardin; tout près de la haie qui en- « tourait ce jardin, il y avait un jeune pommier dont « quelques branches s'étendaient sur mon chemin, et Il à Tune d'elles pendait une pomme superbe. J'avais «souvent ouï dire que les passants ont le droit de « cueillir tout ce qui dépasse la haie; j'avais bien soif, «et la pomme pendait si bas, que je pouvais facile- « ment la prendre; mais je me dis à moi-même: « Lorsque tu reviendras, ta soif sera plus grande en- « core... et je ne cueillis pas la pomme. Le soleil se «couchait derrière les montagnes, lorsqu'en reve- «nant, je passai de nouveau devant le pommier. La « pomme y était encore, et j'étais beaucoup plus al- « téré que la première fois; mais je résistai de nou- « veau. Ce fruit ne t'appartient pas, me dis-je; et je « continuai mon chemin. La soirée me semblait bien « belle... »
« Touché jusqu'au fond de l'âme, M. de Fellenberg remit le journal à sa place, remerciant Dieu d'avoir béni ses soins et ceux de Werli. Depuis ce jour, il mit une entière confiance dans l'enfant. Il y a maintenant cinq ans que ce dernier est dans l'institut, et pendant tout ce temps, il n'a pas mérité un seul reproche. Je l'ai vu à Hofwyl: c'était vers le soir; il revenait des champs , avec Werli et ses camarades. Tous chantaient gaiement, et chacun tenait à la main un bouquet de fleurs sauvages. Le petit converti marchait d'un air satisfait et enjoué, en donnant la main à un joli garçon de son âge. En s'approchant de nous, la bande joveuse de petits ouvriers nous salua d'une manière très affable. Nous causâmes un peu avec eux: ils connaissaient toutes les fleurs de leur bouquet, et parlaient de l'usage qu'on en fait, comme s'ils eussent été des pharmaciens ou des économistes. Je m'entretins long-temps avec le singulier enfant, dont je viens de conter l'histoire; ses réponses annonçaient du bon sens et de la réflexion; et lorsque je vins à parler de M. de Fellenberg, à louer sa douceur et sa bonté, il se détourna pour cacher les larmes qui brillaient dans ses yeux. En ce moment, Werli l'appela pour rentrer; alors il mit dans ma main le bouquet qu'il tenait, et me dit d'une voix émue: « Bonsoir, Mon- « sieur; vous me scmblez être un digne homme. Vovez « la lune qui se lève derrière cette colline; priez le bon "Dieu qui a créé la lune, le soleil, et vous, et moi, «priez-le pour que je sois toujours bon, toujours « vertueux ! »
«Quand les enfants se furent éloignés, je ne pus m'empêcher d'embrasser le noble Fellenberg, et de le remercier, au nom de l'humanité, de ce qu'il avait fait pour cet enfant. Que Dieu continue de bénir son ouvrage I »