‹ Le Bon génieChapitre 91 sur 135 · MI · texte numérisé non relu

MI

^ :hÀ 21^^

CORRESPO>'DA>'CE.

RÉPONSES AUX DERNIÈRES QUESTIONS DU BON GÉNIE

Je vois avec un plaisir infini que plusieurs de mes jeunes amis qui ne m'avaient pas encore écrit, se sont enfin mis au nombre de mes correspondants. Dans le paquet de lettres que j'ai la, devant moi, il y en a beaucoup qui commencent par ces mots: u C'est la «première fois, mon bon Génie, que je me hasarde «à... que j'ai le plaisir de... que je me décide à vous «écrire.» J'en suis doublement charmé: d'abord, parce que c'est un accroissement d'intérêt très positif pour ma correspondance; et ensuite, parce que cela me donne l'espoir que ce bon exemple sera encore suivi par d'autres.

PREMIÈIIE QUESTION.

Qu'est-ce que la suffisance? etc.

Parmi les réponses les plus satisfaisantes qui ont été faites à cette question , deux m'ont paru parliculièrement dignes détre distinguées : ce sont celles de

Mademoiselle Célinie de B , et de Mademoiselle

Sléphank de V. Je vais les mettre sous les veux de

mes lecteurs. Je placerai à la suite la lettre de Made-

moiselle Cécile de V...... entrée depuis peu dans la

grande division de mes correspondants, et qui, se défiant sans doute de la force de ses raisonnements, / a voulu les appuyer sur des exemples, au moyen dune petite histoire de son invention.

«Mon bon Génie, la suffisance est une disposition à nous croire au-dessus des autres, qui se marque principalement dans notre extérieur, et nous porte à affecter un air de supériorité qui nest presque jamais justifié par un mérite réel. La suffisance est fille de l'orgueil, et compagne ordinaire de la petitesse desprit. Un homme de génie peut être orgueilleux, mais il ne sera jamais suffisant. Un géant n'a pas besoin de faire remarquer la différence qui existe entre lui et les autres hommes, il lui suffit de se placer auprès d'eux: mais celui qui, avec une taille médiocre, veut paraître grand, emploie des moyens qui, presque toujours, ne servent qu'à le rendre ridicule. Tel est l'effet que produit la suffisance. Ses prétentions sont choquantes, parce quelles s'exercent sur des égaux. Un suffisant méprise les autres, et il est ralement mis par eux au-dessous de sa valeur téà Quand la modestie ne serait pas une vertu, ella^irait encore un des meilleurs moyens que nous parons emplover pour jouir en paix des avantages qàe nous

pouvons avoir, et pour nous les faire pardonner. Lorsque la Religion a fait de rbumilitë la base de toutes les vertus chrétiennes, elle nous a appris à fuir l'orgueil et tout ce qui sort de cette source empoisonnée. Si nous étions dociles à ses leçons, nous éviterions la plupart des maux de cette vie, en assurant notre bonheur dans l'autre.

" Célixie de B , à Banneville, n

«Mon bon Génie, la suffisance est un défaut qui naît de la présomption, de la trop bonne opinion qu'on a conçue de soi-même, de l'ignorance, ou du défaut d'esprit; car en général, l'homme suffisant n'est qu'un sot, ou un demi-savant. Elle nous porte à décider de tout, sans rien approfondir; à parler d'un ton tranchant et prétentieux, avec la persuasion que nos décisions sont sans appel. Il me semble qu'on pourrait ajouter encore que la suffisance est la fatuité de l'esprit; mais j'ose à peine risquer cette pensée, dans la crainte qu'elle ne vous paraisse pas juste.

« Les inconvénients qui en résultent pour celui qui y est enclin, sont de l'exposer au ridicule, à la raillerie, et d'engager chacun à saisir les occasions de l'humilier, pour le punir de la supériorité qu'il veut affecter. L'homme suffisant est insupportable à la société, qu'il blesse par son ton décidé, qu'il ennuie et fatigue par son affectation, et par son désir de se mettre en avant.

«Ce défaut, assez ordinaire aux jeunes gens, est pour eux très dangereux, puisqu'il les porte à re- , pousser tous les avis qui pourraient guider leur inexpérience, et à se confier en leurs propres lumières, toujours si insuffisantes pour les bien conduire. «Stéphanie de V , à Villequier. »

«Mon bon Génie, la suffisance consiste à vouloir paraître plus instruit que l'on ne l'est, et à croire que l'on a de grands avantages sur les autres. Ce défaut expose ceux qui y sont enclins, à bien des désagréments et à bien des moqueries de la part des autres personnes. Il me semble que les demoiselles sont généralement plus suffisantes que les jeunes gens, qui sont ordinairement moins vains et moins orgueilleux qu'elles. Les personnes suffisantes sont presque toujours peu instruites, car la suffisance est compagne de l'msuffisance; elles gâtent aussi le jicu d'instruction et de talent qu'elles possèdent, par l'affectation qu'elles mettent h les faire valoir; elles enlèvent tout le charme de la société, et ennuyent presque toujours ceux qui les écoutent.

« Permettez-moi , mon bon Génie, d'essayer de vous raconter une petite histoire de mon invention, où l'on voit une jeune demoiselle suffisante , qui éprouve bien des désagréments.

" Lastliénie était une jeune personne de onze à douze ans, qui était assez jolie et assez gentille, mais très suffisante, de sorte que ses compagnes se moquaient sans cesse d'elle. Un jour qu'elle était allée dîner chez une amie de sa Maman, qui avait deux filles, Caroline, âgée de dix-sept ans, et Lisa, du même âge que Lastliénie, elle voulait toujours causer de science avec l'aînée, et jamais jouer avec la plus jeune.

u Le moment du dîner étant arrivé, comme il y avait beaucoup de monde, on réunit tous les enfants à une petite table. Lasthénie, au lieu de se placer à côté de ses petites amies, s'arrêta d'abord devant une glace, et se mit à arranger sa parure qui, à ce qu'elle croyait, était la plus jolie de toute la société; puis, elle alla prendre la place d'un Monsieur étranger, à côté de la maîtresse de la maison, qui vint lui dire: «Ma petite Lasthénie, allez diner à la petite table, il vous vous amuserez mieux qu'ici.» Oh! combien Lasthénie se trouva humiliée de se voir ainsi mettre au nombre des enfants! Cependant, elle y alla, après avoir fait tant de difficultés, qu'ils se moquèrent tous d'elle. Les uns disaient: « Sa suffisance la rend inli supportable. » D'autres : « C'est une petite pédante.»

« Après le dîner, on proposa à plusieurs demoiselles de chanter : Lasthénie, après s'être fait longtemps prier, chanta tout de travers; et quoiqu'elle fit grand cas de sa voix, tout le monde éclata de rire. Enfin Lasthénie essuya plusieurs autres mortifications, et retourna chez sa Maman, après avoir passé une triste soirée.

« Par ce petit conte, mon bon Génie, j'ai cherché à montrer combien ce défaut est nuisible aux jeunes personnes, et combien elles doivent avoir d'obligation au bon Génie, de ce qu'il leur propose des questions si bien choisies pour leur faire connaître leurs défauts.

«CÉCILE DE V , âgée de 1 1 ans et 2 mois. »

Voici maintenant quelques pensées extraites des autres lettres les plus remarquables :

«La suffisance est l'assurance du sot, la doublure de l'amour-propre. Il n'y a rien de plus insupportable, dans la conversation, que ce défaut qui dénote peu de jugement. » (M"' Clémence de F.....)

«Le suffisant ne s'occupe que de lui: si vous lui parlez de quelque chose touchant d'autres personnes, il s'empresse de vous interrompre pour détourner la conversation sur lui-même et sur ce qu'il a fait; il a toujours soin de se mettre acteur principal dans tout ce qu'il vous raconte; il est si content de son petit mérite, qu'il vous redit avec orgueil les grandes choses qu'il a faites, et ce sont toujours des choses médiocres. Il dédaigne tous ceux qui ne sont

pas ses «'gaux, et se croit beaucoup plus qu'il n'est réellement. Le suffisant serait malheureux, si sa vanité lui laissait voir que personne ne l'aime.... n (M"' Sophie Cil....)

(1 La suffisance est la source de beaucoup d'autres défauts, puisque celui qui en est atteint, n'en croyant point avoir, ne fait aucun effort pour se corriger. »

{"Sf' Sophie G...)

«Je crois que, par sitffisance , il faut entendre un mélange de vanité, de présomption, d'amour-propre excessif, avec peu d'esprit et des connaissances bornées.... On pourrait la considérer comme la compagne de la médiocrité, de même que la modestie l'est du véritable mérite.» {^i"' Jline L , de Baugé. )

Je dois mentionner, comme satisfaisantes sous beaucoup de rapports, les lettres qui portent les signatures suivantes :

M"-^ Fircjinie B , à Metz; M"' Léonie Q , à

Dieppe; ^1"' Ernesline de St.-Y.., à la Maison royale

de Saint-Denis; M"' Louise D , à Saint-Brieux;

M"' An(jéli(jue S ; M"' Mathilde de la B , à

Nantes; M. Adolphe Lindt;W' Laure L , à Orléans;

M"= Léonie D , à Lyon; M"' C. A..., à Saint-

Martin-le-Beau; M. Ambroise Beauchef, à La Flèche; M"" Pauline K...., Êlisa T...., et Charlotte G...., à Nancy.

Page 1