CHAPITRE VI Z
Vie intime de Mgr Âffro.
On a pu le remarquer dans ce court récit : le caractère de Mgr Affre unissait à un degré remarquable la fermeté et la simplicité j la fermeté qui fait que jamais on ne recule devant un travail , un souci , un devoir , un danger ; la simplicité qui fait faire humblement les actions les plus grandes. La ligne droite était la voie naturelle de cet esprit ; et lorsqu'il avait accepté une position , adopté une opinion , embrassé quelque bien à faire, il allait jusqu'au bout et accomplissait facilement, naïvement les démarches, quelque graves qu'elles fussent, que la rectitude de son cœur lui montrait nécessaires. Là est le
secret de sa vie et de sa mort. Du reste , facile , abordable à tous, il aimait à se communiquer; il avait en horreur le faste, les grandeurs qui auraient pu éloigner de lui les pauvres et les ouvriers , et se plaisait à franchir lui-même la distance qui le séparait des classes laborieuses.
Les jours de confirmation , au fond de quelque campagne éloignée, étaient ses beaux jours; il chérissait le peuple, et certainement il ne se trompait pas , lorsqu'il pensait que sa voix aurait pu exercer quelque empire sur ces masses égarées. On cite de lui des traits touchants de bonté. Un jour entr'autres il arrivait dans une église pour donner le sacrement de confirmation ; en même temps , une famille présentait un enfant au baptême. A la vue de l'archevêque , le curé annonce que le baptême ne pourra avoir lieu qu'après la cérémonie. Monseigneur entrait ; il s'aperçoit que ce retard paraît indisposer vivement le parrain : « M. le curé, dit-il en élevant la voix , conduisez-
nous aux fonts, nous allons d'abord commencer par baptiser cet enfant. » Le baptême se fait avec la pompe épiscopalej qu'on juge de la surprise et de la joie des parents. La marraine surtout ne pouvait contenir son. émotion , elle pleurait à chaudes larmes et«e jeta aux genoux de Tarchevêque. Toute celte famille était gagnée par l'arme humble' et puissante de la bonté.
Empruntons , pour le mieux peindre , la parole d'un homme qui l'avait connu, apprécié, aimé.
« Ses dehors étaient sérieux , presqu'austères, comme de tout ce qui est solide , profond et recueilli ; mais il y a des mines d'or sous les rochers , des sources d'eau vive dans le flanc des montagnes ; on-trouvait sous cette enveloppe tous les trésors de l'àme , la piété pour Dieu, la vertu , la modération et une part de tendresse plus douce qu'un n'aurait pu l'imaginer. Qui fut jamais sincère comme lui? On pourrait dire de sa loyauté ce qu'on a dit de la clémence de César , qu'il fut vrai
jusqu'à s'en repentir. Avec un peu moins de tVanchise , il aurait pu tourner bien des obstacles; mais il parlait selon le précepte du Christ , est , est , non, non ; et cela était aussi sûr qu'un serment. Le commandement dans sa bouche fut toujours l'expression de la règle , ni plus sévère , ni plus relâché qu'elle; mais il se tempérait par une paternelle indulgence ; il se justifiait par le droit même , dont il fut constamment l'expression'.... »
Ajoutons , d'après le témoignage de son médecin et de son ami , M. le docteur Cayol , qu'il attachait du prix à la santé , à la vie , et qu'il chercha la mort, non avec le facile et dédaigneux courage du stoïcien , mais avec l'abnégation plus haute du disciple de Jésus- Christ, qui boit le calice, dont il a cependant connu et redouté l'amertume.
> M. l'abbé Cœur , Oraison funèbre de Mgr Affre.