CHAPITRE ÎX
Insurrection de juin.
L'insurrection de février , si vite changée en triomphe , avait eu de longs retentissements. Le sol avait tremblé au 16 avril, au IS mai, et la société était sans cesse tenue en échec, beaucoup moins par le vrai peuple laborieux et travailleur , que par une poignée de zingares, vivant tantôt de la plume et tantôt du fusil , et attendant que le scandale ou rémeule leur apportât le pain et Je spectacle du jour. Ces hommes ralliaient autour d'eux les masses ignorantes, que désespéraient la faim et que stimulaient de décevantes espérances. Paris, comme ces villes de la campagne de Naples , sentait
la flamme du volcan devenir de plus en plus ardente ; et quand l'incendie éclata , le 23 juin, chacun comprit que c'était, non pas une émeute, mais une guerre, et que les barricades voyaient en présence, non pas deu\ partis au drapeau différent, mais deux principes, deux sociétés.
Redirons-nous ici les horreurs de cette lutte affreuse ? Rappellerons-nous ce courage héroïque inspiré pour la cause sacrée de Tordre et de la famille ; ne regretteronsnous pas cette fermeté indomptable de l'anarchie, qui , dans une meilleure cause , eût mérité un plus noble nom ? Pendant quatre jours entiers, Paris ne fut qu'un vaste champ de bataille, où neuf cents barricades furent l'objet d'autant de combats, où le sang des plus braves généraux coula sous le fer ou le plomb de quelque obscur assassin, où chaque rue cachait un piège, où chaque maison pouvait devenir un fort, et où la société, presque désespérée, luttait pied à pied contre les enfants ingrats et rebelles qui voulaient l'anéantir.
Parmi ceux qui assistaient à ces luttes fatales, aucun ne pouvait ressentir les émotions qui navraient Tàme de rarchevêque de Paris. Pour les chefs du gouvernement, généraux , magistrats , les rebelles n'étaient que des ennemis dangereux ; pour lui, tous les combattants étaient également des fils bien-aimés. L'Eglise les lui avait tous donnés, au jour où répandant Thuile sainte sur son front , elle le consacra Père et Pasteur de ce troupeau. Tournant les yeux vers les deux camps, il voyait dans l'un les hommes que rapprochait de lui la sympathie des opinions, des lumières, le même amour de l'ordre et du bien public; il voyait dans l'autre les malheureux que tant de fois il avait plaints et secourus, et qui se précipitaient, les yeux fermés, dans un abîme de crimes et de douleurs. Un parti réclamait tous ses vœux et foutes ses sympathies; l'autre, toute sa piété; et tous deux, s'égorgeant à ses yeux, semblaient invoquer hautement son secours. Pendant deux jours, il pria le Dieu de paix
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de mettre un terme à ces luttes fratricides. Mais au troisième jour , Je dimanche 25 . après avoir oITertle saint sacrifice, après avoir puisé, sans doute, dans le cœur de réternelle Victime, à laquelle il venait de s'unir, en esprit de dévouement et d'immolation , Mgr Afl're prit la résolution d'aller se jeter entre les combattants, de se rendre jusqu'auprès des insurgés, afin de les conjurer de déposer leurs armes.
Cette résolution avait été mûrie au pied des autels, elle n'était point l'effet d'un enthousiasme passager ou d'une ignorance du péril ; l'archevêque de Paris savait que les rebelles n'avaient jusqu'alors rien épargné ; il savait que le général Bréa et son aide-de-camp venaient de tomber victimes de la plus odieuse barbarie; il savait que toute médiation avait été accueillie jusque-là par la captivité et par la mort ; tous les dangers étaient présents à ses yeux , mais il persistait avec un simple courage, en répétant à ceux qui l'entouraient : Ma vie est bien peu de chose !
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Il fallait, pour arriver aux barricades, traverser les rangs de la garde nationale el de l'armée. Mgr AQVe pensa que le chef du pouvoir exécutif ne refuserait pas de lui faciliter ce passage, et accompagné de deux de ses \icaires généraux ', les seuls que l'éineute ne tint pas éloignés forcément de lui, il se rendit à pied auprès du général Cavaignac.
' MM. Jacquemet et Raviiiet.
CHAFITRE X.
Mgr Affre aux barricades.
« Le passage de Tarchevêque de Paris, à travers les rues et les quais de la grande ville, devenue méconnaissable el transformée en une sorte de camp militaire, fut marqué par mille bénédictions, par mille scènes de touchant attendrissement. Cette population devinait sa pensée et comprenait avec cet instinct admirable qui la caractérise, qu'avec lui passait un gage de paix , un symbole d'espérance. Les mères osaient franchir le seuil de leurs demeures pour se jeter à ses pieds avec leurs enfants. Sans avertissements préalables, les tambours battaient aux champs, les officiers et les soldats rendaient les honneurs militaires, et de
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bien des rangs partaient ces cris : Vive la Religion ! vive la République! vive l'Archevêque!
h Le général Cavaignac ne se borna pas à donner son assentiment au désir de l'archevêque, il bénit sa pensée et exprima avec altendrissemenl l'espérance que celte belle et religieuse démarche serait couronnée de succès'.»
La chaleur était accablante, le trajet à pied de l'île Saint-Louis à l'Assemblée avait été long et pénible. Mgr Affre revint pour quelques instants à l'archevêché, alin d'y prendre un léger repas et de changer de vêtements. Souffrant depuis plusieurs mois, il était brisé de fatigue, mais son cœur dut être consolé par l'accueil du peuple de Paris. Partout, sur sa route, les troupes présentaient les armes, les gardes nationaux, les soldajs se mettaient à genoux et demandaient la bénédiction , et ce fut au milieu de ces manifestations unanimes, qu'il traversa les rangs de la garde mobile, de
> Nous suivons, pour ce récit, la brochure publiée sur le même sujet, avec approbation de MM. les vicaires généraux capitulaires.
la ligne, de la garde nationale et de la garde républicaine. En passant auprès de THùtel- Dieu, il dit à ses vicaires-généraux : « Aous reviendrons demain visiter nos pauvres blessés. » Le lendemain, il devait être au nombre de ceux qui mouraient pour la France.
Après une halte de peu d'instants au palais archiépiscopal, il repartit pour le quartier de la Bastille. « Dans toutes les rues qu'il avait à traverser et qui venaient d'avoir tant à souffrir, les marques de vénération et de reconnaissance s'augmentaient de tout ce que venaient y ajouter l'horreur de la situation, le péril encore si menaçant, le bruit de la fusillade et du canon qui tonnait encore à nos oreilles. De jeunes officiers, des gardes mobiles, ces héroïques enfants qui revenaient à l'instant du combat , tout noirs de poudre, couraient à nous, et lui prenaient les mains; plusieurs, en rappelant que c'était lui qui les avait couiirmés, et en le conjurant de ne pas s'exposer davantage. D'autres lui disaient : Bénissez nos fusils, nous serons invincibles!
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» Des femmes lui apportaient avec une naïve simplicité du linge et de la charpie, lui demandant que puisqu'il allait au milieu des blessés el des mourants, il voulût bien s'en cliargcr. Sans doute, leur répondait-il, je vais voir en passant, dans les ambulances, nos pauvres blessés ; mais je me hâte d'arriver aux barricades pour essayer de faire cesser le fou el empêcher qu'il n'y ail de nouvelles victimes ' . »
A mesure qu'il approchait du lieu du combat, les ofliciers, émus jusqu'aux larmes, conjuraient l'archevêque de ne pas poursuivre une tentative si périlleuse el probablement si inutile. Ils citaient les catastrophes les plus récentes, la mort du général Négrier, celle du général Bréa, massacré avec son aide-de-camp, quoiqu'il se fût présenté en parlementaire, el tant d'autres noms et tant d'autres malheurs. Mais le prélat demeurait ferme dans une résoluiion que l'approche la plus imminente du
• Récit des circonstances qui ont piécédé et arconipagiit' la mort Je Mgr l'archevêque de Paris, bi\ iu-8**.
danger ne pouvait ébranler. « Ma vie, disait-il, est bien peu de chose, et je ne puis renoncer à l'espoir de ramener à de meilleurs senlimens ce malheureux peuple qu'on a trompé. »
Il avançait toujours, visitant en passant les ambulances, bénissant et absolvant avec ses grands-vicaires les moribonds, et disant une bonne parole à chaque blessé. Une énorme barricade fermait l'entrée du faubourg St-Antoine. C'est là que l'archevêque s'arrêta. Arrivé auprès de l'oflicier supérieur qui commandait l'attaque, il lui lit connaître son dessein et l'assentiment que le général Cavaignac y avait donné, et le supplia de suspendre un moment la fusillade. « Je m'avancerai seul avec mes prêtres , ajouta-t-il , vers ce peuple qu'on a trompé ; j'espère qu'ils reconnaîtront ma soutane violette et la croix que je porte sur ma poitrine. »
Le général commandant céda à ces généreuses instances et donna l'ordre de suspendre le feu sur toute la ligne. En attendant que cet ordre fiit exécuté, l'archevêque visita et con-
sola les blessés dans la rue et dans une ambulance voisine '. Des gardes nationaux s'empressaient autour de lui ; plusieurs d'entre eux revêtent une blouse d'ouvrier, et courant vers les barricades, un mouchoir blanc à la main, essaient de faire cesser les hostilités de ce côté. Un jeune homme prit un grand rameau vert, dérobé à un arbre des boulevards, et le porta devant l'archevêque, en signe de paix et de réconciliation.
Les gardes nationaux voulaient suivre ce petit cortège , mais le prélat ne le permit point; cependant quelques-uns trompèrent sa vigilance et s'attachèrent à ses pas.
La barricade avait cessé son l'eu ; les insurgés montraient d'assez bonnes dispositions ; cependant çà et là retentissaient de sinistres paroles : « Il nous faut, disaient quelques furieux, encore trois jours de combat.... Que vient faire ici votre archevêque?.... il aurait mieux fait de rester chez lui....» Mais sans s'arrêter à ces menaces , Mgr Affre, suivi de
» Relation de M. le docteur Cayol.
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ses grands-vicaires , traverse la place de la Bastille, se dirige vers l'entrée du faubourg Si-Antoine, et se trouve au milieu des insurgés descendus sur la place, auxquels se mêlent quelques soldats empressés sans doute de fraterniser. Soudain , diverses collisions éclatent, un coup de feu retentit, le cri : /iucc armc.^ ! à nos barricades ! se l'ail entendre et la fusillade recommence avec une énergie terrible. L'archevêque avait tourné la barricade, il était entré dans le faubourg par le passage d'une maison à double issue ; il semblait accueilli avec des témoignages de respect et de satisfaction; il élevait la voix pour faire entendre ces mots : Mes amis ! mes amis! il étendait la main vers les insurgés lorsque, au milieu du feu croisé de la ligne et de la barricade, une balle ratleignit dans les
reins Il llécbit, et s'affaissa sur le trottoir,
en disant au jeune Théodore Albert, qui portait le rameau : — Mon ami , je suis blessé. Les rebelles s'empressent autour de lui, avec des exclamations de colère et de douleur :
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— Ce n'est pas nous, s'écrient-ils, qui vous avons blessé , mais nous vous vendrons! — xYo/j, non, mes amis, disait l'archevêque, ne me vengez pas, je ne vcu.v pus être vengé ; il y a assez de sang répandu, je désire que le mien soit le dernier.
On improvise un brancard avec des fusils, et on transporte péniblement le blessé dans une boutique de marchand de meubles ' , n" 26 du faubourg, la seule maison qui fût ouverte. Dans ce court trajet, Pierre Sellier, valet-de-chambre de Mgr Affre , (|ui l'avait suivi et aidait à le porter , reçut une balle dans la hanche droite.
Après une halte de quelques instants dans la boutique où on l'avait déposé, l'archevêque fut placé sur un matelas et transporté sur les bras des insurgés dans la maison du curé de Saint - Antoine , attenante à l'hospice des Quinze-Vingts. Ce fut là que ses grandsvicaires , séparés de lui par le tumulte , parvinrent plus tard à le rejoindre et le
• Rcril de M. le docteur Cavol.
trouvèrent entouré de soins aussi affectueux que dévoués , mais malheureusement inutiles.
Tous ceux qui ont eu le bonheur de voir l'archevêque de Paris à l'arsenal, au faubourg Saint-Antoine ; ou même sur ce lit d'agonie, attestent que dans ce moment suprême de son existence , ses traits même semblaient transfigurés. Semblable à son divin Maître, allant au-devant du danger, il avait affermi son visage' ; son âme rayonnait sur son front. « Il s'élevait en ce moment auguste, il s'élevait de toute la puissance des plus grandes âmes du christianisme qui semblaient être entrées dans la sienne. Vous auriez dit Macchabée quand il s'écriait : A Dieu ne plaise que je fuie... et si mon heure est venue, mourons avec courage pour le bien de nos frères. Vous auriez cru voir saint Paul, qui neredoute rien, qui jip daigne pas compter avec sa vie, auquel une chose scidement importe, de pouvoir accomplir le ministère qui lui a été im-
> S. Luc. chap, IX.
])osé par le Seigneur Jésus \ Bien plus, vous auriez cru voir en lui quelque chose de la majesté du Christ , car Jésus-Christ était en lui, il l'avait pénétré de son esprit, il l'animait de sa parole. Est-ce que l'âme du Sauveur n'est pas toute dans ces mots qu'il avait à la bouche et qu'il portait gravés au plus profond du cœur : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis '^ ? ^
« Act. XX. 2^.
» Joan. I. 10.
' Oraison funèbre de Mgr Affre, par M. l'abbé Cœur.