CHAPITRE XI
Atronie.
Qloique la balle eût pénétré dans les parlies internes et y causât d'horribles ravages, la douleur ne fut pas très-vive dans les premiers moments, et le saint prélat put goùler en paix la joie de son sacrilice. La sérénité siégeait sur sou front , la cliariié animait ses paroles; il s'inquiétait du fidèle serviteur, frappé à ses côtés; il envoyait demander des nouvelles des représentants que les insurgés gardaient en otage ; il faisait porter aux combattants de nouvelles exhortations . et s'il faisait un retour sur lui-même, c'était pour demander au Ciel que sa mort fût sainte. Quand son grand-vicaire vint le rejoindre.
il le trouva couché par terre sur un matelas, comme un des pauvres blessés des ambulances; il se jeta aux genoux du prélat, et lui baisant les mains, il redit à son tour ces paroles sacrées, tant de fois répétées dans les heures précédentes : « Le bon pasleur donne sa vie pour ses brebis I » L'archevêque lui dit aussitôt : « Grâce au Ciel , vous nélcs pas blessé! Je suis heureux de vous avoir auprès de moi, vous et les bons prêtres qui m'environnent. Je ne manquerai pas de secours spirituels. »
Dès qu'il se trouva seul avec son grand vicaire , prévenant même le zèle pieux de l'amitié, il lui dit : « Vous avez un devoir d'ami fdèle à remplir ; vous devez m'avcrtir de ma situation ; ma blessure est-elle grave ? — Oui, monseigneur, très-grave ; mais nous ne sommes pas sanx e)<poir , nous prierons tant pour vous ! — Il est j)lus probable que j'en mourrai, n'est-ce pas? — Oui, monseigneur, il est plus probable que vous en mourrez. » Il se recueillit , et plein de calme,
levant les yeux au ciel : « Mon Dieu, je vous offre ma vie , acceptez-la en expiation de mes pcrhés et pour arrêter l'effusion du sang qui coule. Ma vie est bien peu de chose, cependant prenez-la. Je mourrais content, si je pouvais espérer la fin de cette horrible guerre civile, si mon sacrifice terminait tant de malheurs. »
Au sacrifice de la vie devait se joindre, pour le noble prélat, les plus violentes douleurs. Il fallait que Toblation fût complète, et que Jésus crucifié se retraçât dans son serviteur. A la première torpeur, suite ordinaire d'une blessure dangereuse, avait succédé des douleurs vives et continues, et une paralysie presque complète des membres inférieurs. Mais le mourant supportait ces horribles souffrances avec une résignation héroïque et surtout admirable de simplicité'. Il disait à son médecin et son ami, M. Cayol, qui était venu le trouver au milieu de mille dangers : « Je suis content de vous voir, je vous remer-
> Récit de M. le docteur Cayol.
cie d'êlrc verni pisqulcù mais vous frenez une j)eine inutile . je vais m'endormir dans l'élernilé. » Il renouvelait sans cesse le sacrifice (le sa vie, rodi.>ant avec eflïision : « Que mon sang soit le dernier versé ! » Il répét lit souvent : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains! je vous ai offensé, je ne voua ai jias assez aimé I '4yez pitié de moi, selon votre grande miséricorde ! Les souffrances que vous m'envoijez sont un gage de votre miséricorde , puisqu'elles m'aident à purifier mon dme, à faire pénitence ! » Puis, revenant vers ceux pour qui il donnait sa vie, il disait :« Z)t/fs bien auœ ouvriers que je les conjure de déposer les armes , de se soumettre aux dépositaires du pouvoir ; certainement, le gouvernement ne les abandonnera pas. Si l'on ne peut leur procurer du travail « Paris, on leur en donnera ailleurs ; dites-leur, pour leur plus grand bien, qu'ils se décident à partir. »
On lui faisait remarquer que les hostilités avaient cessé peu après sa démarche, et qu'on
était plein d'espérance qu'elles ne recommenceraient pas le lendemain. Cette pensée le rendait heureux.
Au milieu de ce grand dévouement, des suprêmes félicités de ce sacridce, une crainte se glissait pourtant, et jamais les héros du paganisme, les Codrus et les Curlius, n'auraient pu la comprendre. L'archevêque craignait que sa noble action ne lût trop louée par les hommes : « Après ma mort, disait-il en soupirant, on va me donner des éloges que j'ai peu mérilés. » L'humilité chrétienne jetait un voiie sur sa gloire et lui faisait redouter même sa future renommée. Oh ! que ce dernier trait imprimait bien Je sceau du Christ à ce généreux trépas !
Un peu avant minuit , il pria le grandvicaire d'entendre sa confession et de lui apporter le Viatique. Ses douleurs, devenues plus intenses, l'empêchaient de se préparer suftisammenf à la sainte communion, et pour suppléer à ses forces défaillantes, il priait ceux qui l'entouraient de lui parler du saint
Sacrement. 11 s'unissait aux pensées qui lui étaient suggérées et se recommandait souvent à Marie, qu'il se plaisait à nommer sa Mère. Il répondit avec calme aux prières des derniers sacrements. Après avoir reçu l'Extrême- Oiiction, il renouvela d'une voix ferme la profession de sa foi, et spécialement de sa foi à la présence réelle de notre Seigneur Jésus- Clirist dans l'adorable Eucharistie qu'on venait de lui apporter. Le prêtre lui ayant dit que Jésus-Christ , qui avait soulfert et qui était mort pour le salut du monde, venait le visiter pour être sa force et l'aider à souilVir et à mourir aussi pour son troupeau , il se recueillit, savoura cette pensée, et reçut, avec une sainte émotion, le dernier Pain de l'homme voyageur.
Le reste de la nuit fut accompagné de souffrances cruelles. Des plaintes échappaient au pieux mourant, mais elle; étaient suivies de nouveaux élans vers le ciel. « Mon Dieu ! que je souffre ! » Non est dolor sicut dolor meus ! « Je vous offre mes souffrances !
que votre colon té s'accomplisse et non pas ta mienne ! Mon Dieu ! je cous aime, cous êtes mon Père , le meilleur, le plus tendre des pères ! » Puis revenant encore à son peuple ; « Mon Dieu, si je souffre, je l'ai bien mérite ; mais votre peuple , votre pauvre peuple, faites-lui miséricorde ! ■» Il invoquait fréquemment la très-sainte Vierge, en redisant le Sub tunnt. le Souvenez-vous, ou ces mois: Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Amen.
Vers le matin , on chercha le moyen de transporter le blessé à Tarchevèché. Le maintien des barricades rendait ce projet presqu'impraticable, et les insurgés eux-mêmes, quoique pleinsde sollicitude pour leur pasteur, semblaient peu disposés à le laisser partir. 0 Ne nous enlevez pas, disaient-ils, notre bon archevê(|ue ; il nous portera bonheur ; ne craignez rien pour lui, nous saurons bien le défendre, nous nous feiions tous tuer plutôt que de souffrir qu'on lui fit du mal. »
Quelques-uns semblaient vouloir se faire un otage de riilustre victime ', et pendant ces longs pourparlers, l'horloge des Quinze-Vingts avait sonné huit heures; le sursis accordé la veille était expiré, et le canon tonnait de nouveau dans l'immense faubourg. La conliance des insurgés paraissait s'ébranler ; ils apprenaient que le général Lamoricière, qui s'était rendu maître du faubourg du Temple, arrivait sur leurs derrières, et qu'ils allaient se trouver entre deux feux. Ils demandèrent à parlementer : la canonnade cessa, et un dernier sursis fut accordé jusqu'à dix heures du matin (lundi 26 juin).
A dix heures, le combat recommença, plus ardent que le matin 5 les éclats d'obus et de projectiles pleuvaient dans la rue, dans les cours et jusque sur le toit des maisons ; les cheminées s'écroulaient avec fracas , mais cette tempête effroyable fut de courte durée. Au bout d'un quart-d'heure, la ligne et la garde nationale franchirent U barricade , et
' Récit de M. te docteur Ciyol.
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une compagnie du l'i" de ligne entra, l'arme au bras, dans lu cour de la maison du curé de Saint-Antoine. Le capitaine s'informa aussitôt de la situation de Mgr Alïre, et il exprima le désir de le voir. Conduit auprès du prélat, rullicier s'inclina avec un respect filial sur ce lii de douleur, et témoigna sa sympathie dans des termes pleins de sentiment et de convenance. Il ne voulut pas, par égard pourl'iilusfre blessé, que la maison qui lui avait donne asile fût visitée comme les autres, et il donna contre-ordre à ses soldats. Ces braves gens oubliaient leurs fatigues et leurs dangers pour ne s'occuper que de Tarchevêque et demander des détails sur sa blessure.
Pendant que des centaines de bras travaillaient à démolir les énormes barricades, d'autres ouvriers, sous l'inspection des médecins, arrangeaient le brancard qui devait servir à transporter le prélat mourant. Celui de l'iiospiie était inondé de sang ; mais quelques hommes adroits et de bonne solonlé, le couvrirent de linges blancs et arrangèrent au-des-
sus un drap de lit. en guise de leiidelet afin de dérober aux regards d(i bon pasteur le triste spectacle des cadavres, qui irisaient dans des mares de sang, le long de ces rues, transformées en champ de bataille.
L'archevêque de Paris fut placé sur ce lit fiaif'lire, que portaient six lioinmes du faubourg et qu'entourait une escorte militaire, formée de soldats du -48'" de ligne, de voltigeurs et de gardes mobiles , commandés par un offFcier de chaque arme. Vainqueurs et vaincus étaient confondus dans les mêmes soins cl dans le même deuil. M. le grand-vicaire Uavinel, M. le curé de Saint- Antoine n'avaient pas quitté le malade. 11 étiiit une heure de l'après-midi.
CHAFITRi: XII.
Retour à 1* archevêché.
Le funèbre cortège s'avança au travers des rues ensanglantées , dont les maisons labourées parles boulets, dont le sol fouillé et bouleversé portait de toutes parts les marques d'une guerre furieuse. Une longue haie de peuple , pénétré de respect, de douleur, d'admiration, accourut au passage; partout on se jetait à genoux, on faisait le signe de la croix , comme devant les reliques d'un martyr. Au coin de la place de la Bastille , le religieux silence qui régnait autour de l'archevêque fut troublé tout-à-coup par un bruit effroyable : c'était une maison qui s'écroulait de fond en comble j elle était criblée de
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balles , sa(»ée dans les fondements comme une maison de Saragosse 1 Le cortégn se dirigea vers l'ile Saint-Louis, en passant par le boulevard Dourdon, la place de l'Arsenal et la pointe de Tile Louviers. A son approche , la garde nationale et la ligne ouvraient leurs rangs et présentaient les armes. Tous ces mâles visages exprimaient un même sentiment d'admiration et de douleur. Les médecins ne suflisaient pas à répondre aux questions inquiètes de la multitude : « Est-ce que notre archevêque est mort?... Ah! Dieu soit loué, il vit encore !... Sa blessure est-elle grave?... Espérez-vous le sauver?... »
Entre tous ces morts , entre tous ces blessés si dignes de respect et de reconnaissance, l'archevêque de Paris tenait la première place dans la gratitude et l'affection populaires.
.Mgr Affre . dont les souffrances ne diminuaient pas la présence d'esprit, reconnut, dans la foule qui l'environnait, un jeune garde mobile qu'il avait vu, la veille , s'élancer avec
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intrépidité à l'assaut d'une barricade. Il le fit approcher , lui donna une petite croix bénite , et lui dit d'une voix mourante : « Garde-la , elle te portera bonheur. » Le jeune soldat la reçut en versant des larmes. A peu près à moitié chemin de l'arcbevêcbé , les voltigeurs qui faisaient partie de l'escorte exprimèrent le désir de porter à leur tour l'illustre victime', en disant que comme ils étaient tous de même taille et habitués à marcher du même pas, le transport serait plus doux pour le blessé. Leur ofticier ayant accédé à ce pieux désir , ils se débarrassèrent de leurs havresacs ; puis, alignant avec précaution leurs épaules sous les deux limons du brancard, ils le soulevèrent sans la moindre secousse. Arrivés ainsi à la porte de l'archevêché , ils montèrent par le grand escalier jusque dans la chambre à coucher du prélat : et , après avoir aidé les domestiques à le placer dans son lit, les por-
> Relation de la blessure et de la mort de Mgr l'archevêque de Paris, *par M. le docteur Cayol.
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teurs se retirèrent. Un moment après , les soldats de l'escorte sollicitèrent la permission de voir encore une fois le mourant et de lui demander sa bénédiction.
Admis dans sa chambre , ils se mirent à genoux auprès du lit : « Mes amis , leur dit l'archevêque , en tournant vers eux un regard paternel , je regrette de ne j)ouvoir vous dire tout ce que je pense , tout ce que je sens an fond du cœur. Vous êtes de braces gens , vous avez bien mérité de votre patrie en triomphant de Vanarchie. Je vous bénis et le bon Dieu vous bénira, y) Ces braves soldats étaient émus jusqu'aux larmes; quelques-uns i.anglottaient , et leur émotion se communiquait aux nombreux témoins de cette scène si pathétique et si édifiante.
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