‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 14 sur 67 · C'EST, OU TOUT CROIRE, OU NE RIEN CROIRE · texte numérisé non relu

C'EST, OU TOUT CROIRE, OU NE RIEN CROIRE

ralité de saint Vincent-de-Paul, il le comprend à merveille. C'est donc un châtiment de la raison de ne pouvoir se révolter sans déraisonner, puisque, dans sa révolte', elle croit au-delà de ce que la soumission lui imposait ; et ce n'est pas être libre penseur que de penser autrement que l'Évangile, si, quand on n'a plus la dépendance de la foi, on professe la superstition du système !

Autre superstition de l'incrédule : son opinion politique. Il l'affirme jusqu'au fanatisme, et quelquefois jusqu'à la mort. Mais ce symbole, quel qu'iï soit, serait-il mieux établi et plus exempt de nuages que le symbole des Apôtres ? A Dieu ne plaise, que je vienne arborer ici la doctrine immorale de l'indifférentisme politique; mais, tout en admettant que l'on préfère une opinion à une autre, qu'elle est celle de ces opinions qui ne prête point à plus d'objections que la théorie chrétienne? Depuis cent ans que les divers systèmes de droit public dissertent dans les parlements du monde, de quel côté a-t-on vu poindre la lumière sans ombre? Et cependant, comment se fait-il que le même homme affirme à outrance sa politique et nie aussi passionnément sa religion; il y a plus, que le scepticisme, qui est de bon genre en matière de religion, soit regardé comme un abaissement de caractère, une désertion du champ de bataille en politique ? Évidemment, ce sont là des interprétations opposées du devoir, et ce n'est point la raison qui les a dictées.

Je serais bien coupable si je venais énerver la vigueur des convictions dans mon lecteur. Non, partout où je découvre la foi, à un degré quelconque, je la salue comme une consécration de la dignité humaine, et comme un trait d'union entre Târne qui la porte

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et la mienne. Mais, au moins, stipulons les droits de cette foi suréminente qui domine toutes les autres par ses preuves. Or, quand vous trouvez l'Évangile hérissé de difficultés, et votre théorie démocratique ou constitutionnelle exempte de toute obscurité ; quand, à la fin de votre carrière, vous vous applaudissez de l'avoir consacrée à un parti, et vous n'avez pas estimé Dieu assez probable pour lui faire l'honneur d'une génuflexion; enfin, quand vous doutez de Jésus-Christ, et quand vous adorez le suffrage universel, je ne reviens pas de la facilité avec laquelle l'esprit tombe dans le fétichisme en se dérobant à la foi. Certainement, entre tous les dogmes que vous souscrivez, il n'en est pas d'aussi acceptable que le seul auquel vous n'adhérez pas, et vous sacrifiez à la crédulité, en ce sens que la fermeté de vos croyances ne s'échelonne pas selon leur motif de crédibilité.

Convenons, du reste, que, si l'homme croit aux plus folles utopies sociales et ne croit pas aux dogmes les mieux démontrés, c'est que sa foi politique est l'expression de ses affections et la consécration de ses droits, tandis que sa foi religieuse est sourtout le code de ses devoirs. Mais, que les chevaliers de toutes les politiques l'entendent, il y a une religion plus certaine que celle de leur drapeau, c'est celle de leur baptême ; et s'ils sont si affirmatifs sur la première au détriment de la seconde, c'est parce qu'ils font systématiquement de celle-ci une énigme et de celle-là une évidence.

Nouvelles superstitions delà libre pensée : ses opinions en matière d'art. Ici, encore, la vérité absolue n'est pas toujours facile à démêler. Combien d'hérésies l'ont défigurée ? Combien de sectes divisent ses disciples ? Le beau du parti romantique n'est pas celui du vieux classicisme.

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Les réalistes et les idéalistes ne sont pas près de s'entendre. L'un aime la palette éclatante des Vénitiens, l'autre le pinceau mystique et sobre en couleurs des Ombriens. Celui-ci est épris des figures épanouies de l'école flamande, celui-là du teint de rose et de lys des types bolonais. Pour nous, le grand c'est le siècle de Louis XIV, marchant appuyé sur la Grèce et sur Rome. Pour les Anglais, c'est Shakespeare et Byron créant à la fois leurs règles et leurs chefs-d'œuvre. En un mot, le beau absolu est si peu susceptible d'une formule absolue, qu'il n'en faut pas plus disputer , a-l-on dit , que des couleurs, et que Mme de Sévigné a pu préférer Pradon à Racine.

Et, cependant, qui a nié le beau à cause des lignes indécises de son image? Personne. On peut même dire qu'en cette matière il n'y a pas d'incrédules, quoiqu'il y ait beaucoup de dissidents. Et voilà pourquoi , malgré la jalousie qui siffla Athalie, et malgré l'ignorance qui relégua longtemps dans un galetas La communion de saint Jérôme, la postérité n'hésite pas à s'écrier, devant le beau exprimé par ces immortelles pages : Je crois.

Que n'applique-t-on la même façon de conclure à la question religieuse, abandonnant au sens commun la solution de ces objections théoriques dont la spéculation seule ne viendra jamais à bout ? Mais non, on trouve l'esthétique évidente et la foi toujours couverte de ténèbres, et, sans voir que ces différences ne viennent que de ce que les sept péchés capitaux faussent la perspective dans le second cas, on passe sa vie à affirmer des choses mille fois moins certaines que la religion.

Enfin, superstitions dans l'ordre scientifique. Nous accordons aux vraies certitudes de la science la confiance

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qui leur es! due. Nous pourrions nous en dispenser, néanmoins, en poussant les représailles à l'extrême, car la science qui conteste la métaphysique ne devrait pas oublier que d'autres rêveurs ont contesté la certitude physique, et que toute négation peut être dévorée par une autre plus radicale. Mais, donnons l'exemple du respect pour le sens commun et pour soi-même. Je n'aurai donc pas la cruauté de rappeler à la science ses déconvenues célèbres ; entr'autres : le Cupidon de la Yigna Pia, attribué à Phidias par les archéologues romains, tandis qu'il avait été sculpté et enfoui quelques jours auparavant par le malicieux Michel-Ange ; les Tables de Trivalore, qui reculaient si prodigieusement la naissance du genre humain, et qui, en fin de compte, se trouvèrent dater du treizième siècle, peu de temps avant que nos missionnaires apprissent aux Chinois à faire des Almanachs (4): surtout le fameux zodiaque de Dendehra, qui devait tant mystifier la chronologie de la Bible, et qui devint bientôt lui-même une si bruyante mystification. Qui pourrait compter les croyances scientifiques d'autrefois, qui ont passé au domaine de la légende"? et celles d'aujourd'hui qui composeront la mythologie scientifique de l'avenir ? Certainement , au temps de saint Thomas, il y eut des alchimistes qui se moquèrent, au nom de la science positive, des hautes spéculations de l'Ange de l'école. La postérité a déclaré qui, des chercheurs d'or ou du grand chercheur de la vérité, avait le plus de titres à sa confiance.

Prémisses d'où il résulte que la science exige bien moins de rigueur de ses preuves que des nôtres.

1 Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 181-182.

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Aussi, qui pourrait énumérer ses superstitions en matière de méthode? Autrefois, quand on lui présentait le surnaturel en disant : cela est, donc cela est possible, elle s'inclinait avec autant de logique que de respect; aujourd'hui, elle répond : cela n'est pas possible, donc cela ne peut être, et elle abandonne totalement la preuve expérimentale pour l'empirisme de la théorie préconçue. Qui pourrait dire ses superstitions en histoire? S'agit-il des origines du christianisme, tout lui paraît mystérieux; s'agit-il de la naissance des univers qui ont précédé celui-ci, elle en décrit les détails comme si elle y avait assisté. Qui pourrait dire ses superstitions en géologie? Montrez-lui, dit le comte de Maistre , certains blocs gigantesques du Pérou et demandez-lui s'ils ont été fabriqués de main d'homme ? Sur le champ elle vous dira : Je ne vois rien là que de probable; mais, à côté, présentez-lui de la roche calcaire de même nature, alors c'est autre chose : un Péruvien peut bien faire du granit in promptu, Dieu ne s'en tirera pas à moins de soixante mille ans, il faut qu'il en passe par là (1). En un mot, elle prend quelquefois des problèmes pour en faire des axiomes, quand son système l'exige ; d'autres fois, elle élude même l'évidence, qui lui est contraire, par des. suppositions transcendantes, et, d'une façon ou de l'autre, elle trouve toujours le moyen de se débarrasser de la vérité.

Heureusement la science porte le correctif de ses hardiesses dans ses hardiesses même. Comme elles sont en général des suppositions, avec deux ou trois suppo-

1; Soirées de Saint-Pétersbourg, t, I, p. 181-182.

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silions apologétiques nous pouvons les renverser; et quand, en parcourant les galeries de ses musées paléontologiques , nous entendons raconter les merveilles du monde primitif par ceux qui trouvent le siècle des Apôtres trop lointain pour y voir clair, nous avons le droit d'ajouter : décidément les savants ont une foi plus robuste que les chrétiens !

Sans doute , toutes les sciences viennent de Dieu , mais toutes n'y ramènent point aussi directement. Dieu n'ignorait pas que les sciences dont je parle, en particulier, devaient avoir leur péril pour nous, c'est pourquoi il les révéla les dernières, quoi qu'elles dussent être les premières par ordre de formation, puisqu'elles procèdent du témoignage des sens. Pourquoi, en effet, nos regards de se sont-ils dirigés vers le haut avant de scruter les entrailles du globe ? Pourquoi le genre humain a-t-il été métaphysicien avant d'être chimiste? Pourquoi Dieu a-t-il promulgué les deux Testaments avant les lois de la pesanteur ? Parce qu'il savait que les sciences naturelles ne deviennent religieuses qu'à un certain degré de profondeur, et que, pour ne pas abuser de ces étourdissantes confidences, l'homme avait besoin d'une longue éducation chrétienne. Par conséquent il l'avait prévue, celte superstitieuse sagesse trouvant plus simple de croire à un monde incréé qu'à un Dieu créateur, et, parce qu'il l'avait prévue, elle ne prévaudra pas contre lui. Aussi, tandis que la science s'avance comme un mineur audacieux vers le centre de la terre, en disant : encore un pas, je découvre le néant; que voyons-nous à tout instant de la durée? Encore un pas , le sol tremble , le ciel tonne , les royaumes penchent, la majesté suprême se découvre, et l'humanité tombe à genoux en s'écriant : voilà Dieu !

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Donc ce sera toujours Dieu! Deus , ecce Deus!

Enfin, troisième inconséquence de la superstition rationaliste : elle embrasse un parti moins sûr que le nôtre. Si la superstition est un culte qui n'est pas raisonné , l'incrédulité , si raisonnée soit-elle , est une détermination qui n'est pas raisonnable. Pourquoi ne pas ramener la question sur le terrain du sens commun, quand on l'en fait sortir? Je ne connais pas de terme plus mal défini, dans les idées communes, que celui de doute contre la foi. Le doute n'est pas une simple hésitation de la conviction religieuse. C'est l'état d'une intelligence sollicitée par un pour et par un contre qui se contrebalancent exactement. Les anciens le représentaient sous la figure d'un vieillard tenant des balances en parfait équilibre. Eh bien ! quel est le libre penseur qui ait autant de raisons contre l'existence de Dieu, de l'âme et de la responsabilité éternelle, qu'il y en a pour? Où est la théorie d'incrédulité qui , jetée dans un plateau de la balance , soit capable de faire le contrepoids de l'Évangile? C'est en vain que je cherche des doutes , je ne trouve que des répugnances et des velléités contre la foi.

De par la raison , vous êtes donc sommé de ne pas mettre dans vos démarches plus d'assurance qu'il n'y en a dans votre conviction. Quoi ! c'est sur une velléité que votre incroyance repose ; et pour une velléité qui vous attire aux abîmes, vous résisteriez à cette masse de garanties qui vous pousse en sens contraire? et, sur cette velléité, qui ne servirait pas de motif déterminant à la moins importante de vos entreprises, vous hasarderiez le formidable enjeu de votre éternel avenir? Convenez avec La Bruyère que l'esprit

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fort c'est l'esprit faible, car la négation, fût-elle vraie, est aussi souverainement imprudente qu'invraisemblable. Je viens de nommer un grand moraliste ; je tiens de lui un dilemme qui trouve ici sa place. Ne dédaignons pas le vieux bon sens en répondant aux vieux préjugés. Si la religion est fausse, que risquons-nous en l'admettant ? d'abriter notre vie et notre mort sous le charme d'une illusion bienfaisante. Et si la religion est vraie, que risquons -nous en la repoussant? d'être l'éternelle victime d'une témérité sans excuse. Braver celte disjonctive, n'est-ce pas un désordre qui tient du suicide et du défi porté à la justice de Dieu? La foi a une importance si décisive qu'il n'est point permis de prendre, sur ce point, le parti le moins sûr. Et quand je vois l'incrédule poser devant la mort avec sang froid, malgré tant de raisons de trembler, je le trouve aussi peu moral et plus lugubre que le gladiateur tombant avec grâce pour le plaisir de César. Si le général qui tente la fortune des batailles, si le médecin qui expérimente sur la vie de ses semblables, avec la seule chance d'un contre cent, sont réputés coupables , celui qui engage ses immortelles destinées sur la garantie d'un peut-être est digne de tous les malheurs qu'il affronte.

Considération simule et décisive : le chrétien incrédule à sa religion est le seul homme qui n'en ait aucune. D'autres changent de religion quand ils ne sont pas contents de la leur ; mais ils ne cessent point pour

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