Tome I
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c'est dans cette secte des esprits vagues, des cœurs sans amour et des caractères effacés, que nous espérerions trouver l'apaisement de notre besoin de croire ? Vaine illusion ! Ils ne peuvent croire en quelque chose ceux qui ne croient pas en eux-mêmes, or ils ont nié leur raison avec leur foi, et c'est la gloire de la seconde de ne pouvoir subsister là où la première ne lui sert point de base.
Enfin, où irons-nous chercher la religion en dehors des religions positives ? Serait-ce dans ce groupe considérable d'incrédules, ou plutôt dans ce petit groupe d'incrédules considérables, qui cherchent à maintenir les dogmes fondamentaux de la religion naturelle, et les principes essentiels de la morale, c'est-à-dire chez les rationalistes spiritualistes? Certes, j'en conviens, voici les représentants de la philosophie qui se respecte et qui respecte; quelle différence entre cette incrédulité de bonne compagnie et les blasphèmes forcenés des systèmes précédents? Cependant cette philosophie de transaction ne goûte, à aucun degré, le bonheur de la foi dans les tempéraments de son incroyance.
Il est facile de le comprendre quand on admet cette proposition théologique : Le genre humain, en son état présent, ne peut, au moins moralement parlant, s'il est destitué de toute révélation surnaturelle, composer, sans mélange d'erreurs, le faisceau des vertus et des obligations naturelles. Une application de ce principe au spiritualisme ancien nous mènerait trop loin. Sachons seulement; de nos contemporains, en quoi consiste la religion des rationalistes les moins irréligieux.
Tl est vrai qu'ils adorent un Dieu, mais un Dieu à qui ils ne demandent rien, parce qu'il écoute sans
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exaucer. Il est vrai qu'ils reconnaissent une Providence qui régit le monde, mais qui ne peut opérer un miracle, parce qu'elle règne et ne gouverne pas. Ils passent quelquefois condamnation sur le dogme de la création, mais ils s'insurgent contre la révélation, comme s'il n'était pas plus facile à Dieu de parler à l'homme que de le produire. Ils n'admettent point le surnaturel, parce qu'ils n'en peuvent avoir l'assurance de visu: mais ils croient en Dieu et à leur âme qui sont tout aussi invisibles. D'autre part , s'agit-il de la vie éternelle, elle n'est pour eux qu'une probabilité sublime (I). S'agit-il de la nécessité d'un culte, ils l'enseignent, sans définir la nature ni les limites de cet hommage. Partout, en un mot, dans le symbole de cette école, des vertus incertaines ou tronquées. Aussi, quand ses adeptes ont fait effort pendant quelque temps pour se soutenir dans les sphères élevées du spiritualisme , il n'est pas rare que, vaincus par leur propre poids, ils tombent au-dessous de leur système. Sans doute, comme ils sont une sorte d'aristocratie doctrinale très-obligée envers elle-même, ils ne désertent pas ostensiblement au positivisme, mais ils en sont quelquefois plus près que de leurs opinions connues, et il vient une heure où la foi de leur âme ne vaut pas même celle de leurs livres. C'est que le dieu du rationalisme, dit une illustre autorité, n'est que la statue de Dieu. Dieu lui-même n'y est plus. Les chrétiens seuls ont le Dieu vivant. En dehors de l'ordre surnaturel, les croyances religieuses sont superficielles et bien près d'être vaines (2).
(1) ( iousin.
(2) Guizot. Méditations, t. I.
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Et ne vous semble-t-il pas que les courants de l'opinion publique confirment ces idées? Où vont aujourd'hui tant d'esprits émancipés de la conduite de la foi? Au spiritualisme ou au positivisme? Pour nous, la réponse n'est pas douteuse , malgré certaines assertions d'un optimisme officiel intéressé à nier le mal. Qu'on ouvre la succession du christianisme en Europe, Condillac héritera d'une plus large part que Cousin , car la question se resserre de plus en plus entre ces deux termes extrêmes, l'Évangile ou l'athéisme, et le monde actuel est mis en demeure d'adorer notre Dieu ou de n'en avoir aucun.
Les divers systèmes d'incrédulité que je viens d'analyser, combinés dans des proportions diverses, peuvent en produire des milliers d'autres qui produiront tous le même résultat. Ainsi, de même qu'en dehors de l'Église il n'est pas au pouvoir des sectes chrétiennes de conserver la vraie notion du Christ, en dehors du christianisme, il n'est pas au pouvoir des écoles philosophiques de conserver longtemps la notion de Dieu. Et par là se trouve justifiée cette déduction célèbre : Plus de christianisme, plus de religion, au moins chez les peuples qui furent chrétiens. Calamité inexprimable dont nous sommes menacés, et dont les catastrophes à venir pourront seules nous faire mesurer l'horreur. Calamité non moins redoutable pour la dignité de notre espèce que pour son bonheur; car si la facilité à tout croire caractérise l'homme peu éclairé, on l'a écrit avec une crudité que la vérité m'empêche de mitiger : le privilège de ne rien croire ri appartient qu'aux bêtes. Quand ils se sont vus dans cette honteuse impasse, les coryphées de la négation ont essayé de sauver son honneur par une distinction.
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Il ne faut pas confondre, disent-ils, la religion avec les religions. Les religions sont des formes qui importent peu à la divinité; la religion est le fond dont l'humanité est comptable à son auteur. D'où il suit que les dogmes ne feraient rien à la chose, que la puissance de l'imagination à s'exalter devant l'infini ferait tout; et que, pour peu que l'on soit d'un tempérament mystique, on pourrait avoir beaucoup de religion sans professer aucun culte, même devenir saint sans croire en Dieu. Singulière théorie de l'apothéose! Conception ridicule et abominable qui fait de la religion un piôtisme sans Dieu, une esthétique sans objet, et comme qui dirait, la poétique du néant. Nous reviendrons à ce paradoxe, car il nous faudra le balayer de notre chemin pour avancer sans obstacle. En attendant, contentons-nous de remarquer que le blasphème, à un certain degré d'extravagance, cesse d'être dangereux, parce qu'il tombe sous l'implacable réfutation du sourire. Je m'en remets pour l'heure à celte justice sommaire, à bientôt un jugement motivé.
Si l'esprit humain était capable de garder la mesure dans la négation, il lui donnerait un caractère de la vérité. Mais il perd l'équilibre avec la foi, et il verse, dans l'une ou dans l'autre de ces extrémités, la superstition absurde ou l'incrédulité radicale. L'homme, composant sa religion sans le secours de Dieu, peut croire à tout s'il écoute son besoin de croire, et, ne croire à rien, s'il est entraîné par la difficulté opposée à ce besoin. Je prie le ciel de vous préserver, vous qui parcourez ces pages, de ce dernier malheur ; et si vous l'avez déjà subi, de vous faire comprendre que je ne puis vous en délivrer tout seul. Dieu respecte trop la liberté humaine
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pour nous convaincre sans nous ; venez donc à mou aide en tâchant de vous sauver un peu vous-même.
Aussi bien , ne nions pas les angoisses d'un tel état. Après les ténèbres de l'enfer, celles de l'incrédulité sont les plus insurpportables, puisque les unes comme les autres dérobent la vue de Dieu. Surtout n'oublions pas que le siège de la foi, comme celui de toutes les vertus, est dans notre volonté par la grâce, et que peu importe en nous le penchant contraire, puisque l'on aie mérite de croire quand on veut sincèrement croire. C'est bien, du reste, parce qu'une certaine incrédulité d'inclination peut se mêler à la foi d'intention, que jésus- Christ nous enseigne à nous présenter devant son Père avec ces dispositions eu apparence incompatibles : Je crois, Seigneur, mais aidez mon incrédulité. Harmonie bien rassurante pour les convictions qui ont plus de bonne volonté que de sentiment, car Dieu récompense notre foi volontaire et fait grâce à notre incrédulité qui ne l'est pas. Donc, vous qui portez peut-être en votre âme une telle contradiction, avant de fermer ce livre aujourd'hui, criez au ciel :
Oui, mon Dieu, venez au secours de mon incrédulité ! Que me sert d'avoir mesuré les soleils, sondé les profondeurs de l'espace, exploré l'immensité, si je vous ai perdu? Depuis le jour où vous êtes descendu au-dessous de mon horizon, mon cœur est triste comme un tombeau. J'ai pleuré votre disparition plus que la mort de mon père. J'implore l'aurore qui vous ramènera comme le retour des êtres les plus chéris. Ah ! comme le inonde est pour moi inhabitable quand vous ne l'habitez pas! Je suis capable de vous renier et je suis incapable de me passer de vous. Aussi à peine ai-je essayé de vous demander compte de votre existence, la tête dressée contre le ciel, que
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je me surprends à genoux, les yeux baignés de larmes, et vous tendant les bras comme si je venais de me maudire en vous repoussant. Heureusement, ô mon Dieu ! il y a une preuve pour ma (foi jusque dans cette désolation de mon incroyance; car, autant que pour ma raison, vous êtes pour mon cœur l'être nécessaire : il est une chose plus difficile à l'homme que de mourir pour vous, c'est de vivre sans vous !