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CHAPITRE V

L'objet de la religioi\ n'est ni purement idéal, ni purement naturel.

Si, en cessant d'être religieux, l'homme cède au besoin de croire, il croit jusqu'à la faiblesse d'esprit; et s'il obéit à la difficulté de croire, il glisse jusqu'à l'incroyance absolue. Seule, la foi chrétienne fixe l'esprit au point central où commencent ces deux versants dangereux. Nous avons vu, en effet, que lorsque l'homme s'égare par excès de croyance, il souscrit tantôt à une religion moins raisonnable, tantôt à des opinions moins prouvées, tantôt à un parti plus chanceux que la foi chrétienne. Et, lorsqu'il erre par défaut de croyance, il tombe, inévitablement, ou dans le matérialisme ou dans le panthéisme, ou dans le criticisme ou dans le scepticisme, ou dans le rationalisme spiritualiste, expressions diverses de la négation contemporaine, et formules plus ou moins franches de l'irréligion absolue. Le milieu entre ces deux écarts ne pouvant être gardé par l'esprit humain abandonné à lui-même, il s'ensuit qu'une telle position est pour lui anormale. Le signe le plus caractéristique du faux, c'est l'impossible.

Que peuvent répondre les partisans de la libre pen-

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sée à de telles conclusions? Les uns les acceptent en déclarant la fin des croyances la fin d'une illusion pernicieuse. Les autres les éludent, en promettant une religion de création philosophique à la place des institutions surnaturelles.

Les premiers disent : Les croyances sont un besoin factice puisqu'elles n'ont pas d'objet positif et qu'elles poursuivent un idéal dépourvu de toute réalité concrète. Alors, il en est de la religion comme de l'imagination : elle diminuera dans l'humanité à mesure que celle-ci vieillira, et elle se réduira de tous les progrès de la raison. Ainsi concluent les adeptes du positivisme, de certain déterminisme, et autres systèmes fondés sur l'observation, lesquels, ayant fait préalablement de Dieu une chimère, ne peuvent voir autre chose dans les hommages qui lui sont rendus. L'exagération brutale de leur méthode est connue. Accoutumés à tout soumettre au procédé expérimental, ils ont convoqué la religion à venir se faire palper en amphithéâtre analomique , et celleci n'ayant pu subir l'opération, ils l'ont déclarée extrascientifique, c'est-à-dire une hypothèse. A cette catégorie d'esprits qui se croient rigoureux parce qu'ils sont étroits, il importe de prouver que l'objet de la religion est réel quoique immatériel.

Mais il en est d'autres qui ne regardent pas la religion comme un élan trompeur vers l'imaginaire, et qui cependant la rejettent, parce qu'ils voudraient croire selon leurs convenances particulières, non selon un programme arrêté par autorité supérieure. Puisque la religion est une aspiration de la nature, disent-ils, pourquoi ne pas laisser à la nature le soin de la réglementer ? Pourquoi surtout ne pas s'en tenir à des dogmes et à des devoirs de l'ordre naturel, évitant la difficulté de

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l'ascension jusqu'au surnaturel , traversée ténébreuse durant laquelle tant de grands esprits reculent effrayés. A ces incroyants modérés, ou plutôt à ces croyants inconséquents qui admettent déjà les vérités supra-sensibles, il faut révéler la raison des croyances supra-naturelles. En d'autres termes, le besoin de croire a un objet correspondant à embrasser, et cet objet est tour à tour : 1° une réalité immatérielle, 2° une réalité surnaturelle. Deux étages bien marqués du point de vue où nous allons nous élever.

De tels sujets de controverse paraîtront presque offensants pour la foi d'un certain nombre de lecteurs; mais les besoins du temps nous les imposent. La défense n'est pas libre du choix de sou terrain, elle doit combattre sur le point où elle est attaquée. Toujours, d'ailleurs, l'Église s'en est prise aux vivants dans son apologétique, et a laissé aux esprits attardés la lutte contre les morts. Pour nous, ayant digéré, avant de le présenter aux autres, le poison enfermé dans de telles objections, nous savons qu'il n'est pas dangereux, et que, loin de nuire aux tempéraments robustes, après le quart d'heure de réaction, il ne laisse qu'une invincible horreur pour les poisons et une grande pitié pour les empoisonneurs. Afin de mieux atteindre le but, tâchons de déguiser l'aridité du sujet par la clarté de l'exposition.

Chaque besoin réel de l'humanité a un objet correspondant destiné à le satisfaire. Le besoin de s'alimenter, par exemple, suppose la nourriture; celui de dormir, le sommeil; celui d'aimer, un être fait pour être aimé; et

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celui de croire, un être qui est le terme de la croyance. Un besoin qui n'aurait pas son objet spécial, serait un leurre de la nature. C'est pourquoi, du besoin constant et universel qu'éprouve l'humanité de croire en Dieu, on a eu raison de conclure à l'existence de Dieu. Mais de quel biais use la négation contemporaine pour éluder cette conclusion? Elle fait du sentiment religieux le seul qui n'a pas de réalité à étreindre, et partant un mirage flottant aux regards de l'humanité voyageuse, et une porte de l'âme ouverte sur le vide. Voulez-vous savoir comment on s'y prend pour mettre toutes les croyances au rang des hypothèses, et cela en vertu de la plus audacieuse hypothèse ? Un chef d'école d'outre-Rhin a proclamé ce que nos raffinés de France ne disent qu'avec prudence. Ecoutons cette hideuse formule de l'athéisme : « Que tu adores Jéhovah ou le dieu Apis, le tonnerre ou le « Christ, ton ombre ou ton âme, c'est tout un... la foi n'a « pour objet que ce qui est l'objet de la fantaisie. Croire, « c'est se figurer que ce qui n'est pas est. Par conséquent, « on ne peut trouver Dieu que dans la foi, c'est-à- « dire dans l'imagination de l'homme (I). »

Pour flétrir de pareilles énormilés, y a-t-il rien de mieux que de les citer? le châtiment le plus moral qui ait été imaginé contre le crime c'est l'exposition.... Il y a deux; moyens d'en finir avec cette débauche de sophistique allemande. Le premier, ce serait de démontrer à nouveau l'existence de Dieu ; mais Clarke et Fénélon ont composé sur ce sujet deux traités que la partie adverse n'a pas assez entamés pour qu'il soit besoin de les refaire. La pyramide subsiste indestructible, l'athéisme

(1) Fuerrbach. La Religion.

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contemporain n'en a pas arraché une seule pierre. Restons donc en possession de la foi universelle, et ne consistons pas nos âmes en remettant le sens commun en question , parce qu'il plaît à quelques intelligences dévoyées de lui opposer des imaginations en guise d'arguments.

Le second moyen consiste à prendre l'offensive contre ces imaginations elles-mêmes, et à montrer ce qu'elles pèsent dans la balance de la raison. C'est celui que nous adoptons.

Et, d'abord, que prétend-on avec cette arbitraire définition, croire c'est se figurer que ce qui n'est pas est? Ou Dieu existe, ou non. S'il existe, la foi n'est pas un phénomène purement subjectif; elle a un objectif sublime à saisir, et l'axiome matérialiste tombe de l'impiété dans l'absurde. Mais si vous admettez que Dieu n'est pas, l'humanité vous demande de le lui prouver et de la prouver elle-même. Quand elle a nié Dieu, en effet, elle ne peut nier le besoin qu'elle en éprouve. C'est en vain qu'un cynique de la décadence romaine s'est écrié : C'est la crainte qui a fait les dieux. Dieu reste dans la foi du genre humain, non par la crainte, mais malgré la crainte qu'il inspire. Il y reste, parce que le cœur et la pensée de notre race ne peuvent s'en déprendre. Il y reste, parce qu'en le niant on supprime un mystère pour en susciter mille. Il y reste, parce que la petite secte des athées n'aura jamais plus d'autorité contre cette croyance, que le petit nombre des parricides n'en a contre les droits paternels. Il y reste enfin, parce que l'homme sent qu'il se détruit en le détruisant. Oui, si le sentiment religieux est un sursum corda chimérique, un mouvement anormal qui a son point de départ dans l'imagination, et quiVa son point d'arrivée nulle part, l'homme est attaqué, sous ce rapport, d'une fo-

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lie déplorable. Dieu n'étant plus qu'une ombre, tout le reste est près de le devenir; et quand Laplace, après avoir organisé l'ensemble des choses selon son système matérialiste, s'écrie : Tout s'explique sans Dieu, je crois entendre l'humanité désolée lui répondre : Tout, excepté moi.

Croire, c'est se figurer que ce qui n'est pas est! Quel renversement d'idées? Préparons-nous à refaire en sens opposé l'édifice de nos convictions. Nous saurons donc, à l'avenir, que la religion envisagée jusqu'à ce jour comme une grandeur morale de l'humanité n'en est que l'abaissement; que le sentiment religieux, par lequel toutes choses sont ordonnées en nous, est le plus désordonné ; que nous sommes dépravés par où nous étions réputés vertueux; fous par où nous étions estimés sages ; barbares par où on nous jugeait civilisés : et, tant que l'homme ne se corrigera pas du besoin de regarder en haut, et ne reviendra pas à cet idéal de perfection représenté dans notre histoire par l'an 1793, alors que l'Être suprême n'avait pas encore été tiré du néant, le monde marchera sans dessus dessous. En vérité, pour supposer le genre humain pris, à cet égard, de vertiges si incurables, ne faut-il pas avoir un peu de la maladie qu'on lui prête?

Croire, c'est se figurer que ce qui n'est pas est! Quelle invention gratuite, et mille fois moins explicable que ce qu'elle prétend expliquer? A quoi se réduit-elle, en effet? à dirimer la question par la question. Eh quoi! il vous plaît de poser en axiome qu'il n'y a que des corps; mais, en ce cas, pourquoi souriez-vous de l'idéalisme qui ne reconnaît que les esprits? Vous n'admettez pour critérium de vérité que les relations des sens, que répondrez-vous au rationalisme de Kant refusant toute certitude objective à ce témoignage? En un mot, vous coupez l'humanité en deux, suivant une de vos expressions ; de quel droit con-

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duez-vous que la portion conservée par vous, la matière, est plus certaine que la portion rejetée, l'esprit? Quant à nous, même en faisant abstraction de notre apologétique, nous avons contre vous deux immenses avantages , la prescription et l'humanité. C'est donc à vous à faire la preuve, car nous ne pouvons abdiquer une possession qui date de l'origine du monde. Mais, au lieu de nous combattre sur notre terrain, nous défier sur le vôtre; mais, au lieu d'établir votre système, l'ériger en principe et opposer, à une institution essentiellement spirituelle, que vous supposez la non-existence des esprits, cela s'appelle fuir la bataille, non la gagner; une mystification, non une victoire.

Ne devrais-je pas ajouter que c'est prouver plus de souplesse que de logique ? Voyez les applications contradictoires que les matérialistes font de leur principe. L'homme est toujours le centre, le point initial de toutes leurs déductions. S'agit-il de constituer la morale indépendante, ils constatent dans l'homme le sentiment du devoir, ce qu'ils appellent l'innéïté de la justice, et ils concluent à la réalité de la morale. S'agit- il d'élablir la vérité de l'esthétique, ils surprennent dans l'âme le sentiment passionné du beau, et ils en affirment l'existence. Mais s'agil-il de la religion, ils sont obligés de convenir que le sentiment du divin est un des plus vivaces et des plus impérieux de notre nature , et, à rencontre de toutes les indications précédentes, ils déclarent celle aspiration un mensonge de l'imaginalion humaine.

Ou le sens commun n'existe pas , ou c'est à la fois se manquer de respect et se contredire. Le moyen de prendre la religion en défaut, c'est de lui demander ce qu'elle ne nous doit pas. Elle ne nous doit par

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l'évidence philosophique , je l'ai prouvé , car un des premiers caractères de l'infini étant l'incompréhensibilité, refuser sa créance à l'être souverain, parce qu'on ne le saisit pas entièrement, cela revient à dire qu'on ne croit pas en Dieu parce qu'il est Dieu. Mais la religion nous doit encore moins l'évidence matérielle , et cependant combien d'objections d'où le raisonnement a banni la raison , parce qu'elles consistent à exiger la preuve palpable des choses qui ne se voient pas? Estce que la morale est incertaine quoiqu'elle n'appartienne pas à la création pondérable ? Est-ce que l'honneur est contestable quoiqu'il ne soit visible au télescope d'aucun observatoire ? Est-ce que la vertu aura jamais besoin de paraître aux vitrines d'une exposition universelle pour être classée au nombre des réalités ? Et Dieu, cependant, Dieu serait douteux, par ce qu'il ne défère pas aux caprices de ces Thomas de toutes nuances, qui, jusqu'à la fin des siècles, demanderont de le toucher avant de le confesser?

Et, ici, ne semble-t-il pas que, d'une façon plus ou moins inconsciente, la négation confine à la mauvaise foi? La religion est étayée par l'histoire, l'anti-christianisme, qui raconte en vrai voyant les faits des temps préhistorique? , réduit en poussière les certitudes les plus incontestables de l'histoire chrétienne , au crible d'une critique dissolvante. La religion s'appuie sur des raisonnements métaphysiques ; l'anti-christianisme nie en bloc la métaphysique pour qu'on ne puisse pas la lui opposer. La religion est de sa nature chose invisible; l'anlichrislianisme réduit toute la certitude au domaine du sensible. En d'autres termes, il supprime une grande partie des sciences, afin de mettre la religion hors la science, et il lui reproche ensuite d'être extra-scientifique.

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Dieu avait prévu la difficulté qu'éprouverait un jour la foi de l'homme à l'adorer sans le voir, c'est pourquoi il a eu pitié des désirs de sa créature , et le Verbe s'est fait chair, et il a habite' parmi nous, et sa gloire a pu être contemplée (1). Mais le positivisme, qui méconnaît le Dieu invisible de la création , veut encore moins du Dieu parlant et agissant de la rédemption. Dans le premier cas , il lui reproche de se tenir trop haut; dans le second, il ne lui reconnaît ni le droit ni le pouvoir de descendre si bas. Ainsi, l'homme trouve toujours le moyen de tenir tête à la vérité, par les raisons mêmes capables de le faire tomber à genoux.

Et c'est dans cette extrémité que, ne voulant pas céder à Dieu, ni ne pouvant se délivrer de l'obsession de sa présence, l'anti-christianisme a pris le parti de le regarder comme une apparition, une sécrétion de la pensée. L'homme, dit-il, recueille toutes les notions de justice, de bonté, de perfection; il les catégorise, il en compose un idéal qu'il personnifie, et ce concept de l'imagination humaine a été appelé Dieu. De telle sorte que celui qui est par essence devient ce qui n'est pas, et que le mot ineffable, Dieu, n'est que l'enssigne mise par l'humanité au bord du néant, pour en côtoyer l'abîme sans en mesurer l'horreur.

Ma raison et mon cœur se soulèvent à cette perverse invention. Mais non, ô Père de toutes choses! je ne vous ai point imaginé, car je ne vous comprends pas ; vous n'êtes pas le fruit de ma pensée, car elle ne vous contient pas; je ne vous ai point mis dans mon esprit, car je ne puis vous en effacer ; vous n'êtes pas une création de ma raison, car si ma raison peut vous

(Il Saint Jean, 1.

» Tome j.

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nier, ma nature vous rappelle toujours; enfin, vous n'êtes pas mon ouvrage, puisque je me sens le vôjlre. Aussi, vainement l'humanité cherche à vous anéantir; par la crainte ou par l'amour elle retomhe nécessairement entre vos bras; et, de même que votre image déborde mes pensées, mon cœur est si loin de l'embrasser, que je vous adore mille fois plus que je ne sais le dire! Heureusement celte impossibilité d'égaler l'acte de foi de ma parole à celui de ma conscience est ma garantie en même temps que mon tourment; plus je suis incapable de confesser Dieu autant que je le crois, et moins je suis capable de l'avoir inventé (I).

Disons-le donc, sans profanation et surtout sans comparaison absolue, il y a une sorte de présence réelle au fond des dogmes. La religion, en général, n'est point un sanctuaire vide; Dieu est derrière le voile. Sans doute, les fausses religions le défigurent, mais toutes le pressentent et l'expriment, quoiqu'à différents degrés; et cet élan infatigable de l'humanité à la poursuite de Dieu ne cessera jamais. C'est dans ces conditions que l'humanité avance, c'est-à-dire à genoux comme certains pèlerins, et dès qu'elle veut prendre une autre attitude pour marcher plus vite, elle s'agite, elle chancelle et ne tarde pas à tomber.

Que les athées ne se donnent point rendez-vous à certains convois funèbres où la religion ne préside pas, pour se faire croire nombreux; qu'ils ne s'alïîchent point dans nos assemblées politiques pour donner

(1) Voyez, aux notes de la cinquième conférence, la réfutation très-ancienne de cette prétendue nouveauté : Dieu, c'est la catégorie de l'idéal.

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à penser qu'ils représentent quelque chose de l'âme de la France. La France de Robespierre, elle-même, les a reniés. Si jamais ils faisaient des lois, il n'y aurait point de prince pour signer la déchéance du Roi des rois, il n'y aurait point de peuple pour la ratifier ; a. l'appui de ce premier article de nos croyances bon nombre engageraient leur tête après leur parole, et jusque sur les échafauds et sur les tombes, Dieu finirait toujours par avoir raison.

Il y en a qui se persuadent qu'encore quelques années, de progrès et que c'en sera fait de la religion : quels motifs ont-ils de lui faire cette injure? Estce qu'un seul des arguments traditionnels en faveur de l'existence de Dieu fut ébranlé? Est-ce que la sublime théodicée de saint Augustin, de saint Anselme, de Fénélon et de Leibnitz a été détrônée par celle de Proudhon? Est-ce qu'une vingtaine d'esprits fourvoyés de France et de Germanie prévaudront contre l'humanité, parce qu'ils ont la prétention d'avoir inventé l'athéisme scientifique? « Non, dans tous les siècles, écrit Platon, « il y a eu tantôt plus, tantôt moins de personnes pri- « ses de cette monomanie. Et l'on peut même dire « qu'ordinairement aucun de ceux qui, dans leur jeu- « nesse, ont cru qu'il n'y avait point de Dieu, n'a per- « sisté jusqu'à la vieillesse dans cette opinion (4). »

Par conséquent, ne faisons point de réponses nouvelles aux objections qui ne le sont pas. « Eh! qu'ont-ils découvert, ces rares génies, de plus que les autres, s'écrie Bossuet? Pensent- ils avoir mieux vu les difficultés, à cause qu'ils y succombent, que d'autres qui les

i. Les Lois, livre x.

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ont vues. et qui les ont méprisées? » L'athéisme contemporain, avec ses captieuses formules, reste sous le poids de cette magistrale indignation. D'ailleurs, supposé qu'il eût jamais raison du bon sens par la force , son triomphe ne serait pas achevé ; l'histoire atteste que Dieu, plus terrible que Samson, ne tarde pas à écraser ses insul leurs sous des ruines. Si le Vendredi-Saint, anniversaire du premier déicide, a fait couler tant de larmes; nul ne peut supputer les malheurs de l'époque où le déicide doctrinal serait consommé dans les convictions de l'humanité. Au moins le premier a commencé notre civilisation, tandis que le second la finirait ; et la meilleure preuve, peut-être, que Dieu existe, c'est que l'on ne peut pas même se figurer ce que serait le monde si Dieu n'était pas.

Eh bien soit, dit le rationalisme battu sur ce point, l'objet de la religion est réel, quoique immatériel; alors, que nos hommages soient réels comme Dieu qui les réclame, mais invisibles comme lui; et substituons la piété du for intérieur aux manifestations sociales et conventionnelles du sentiment religieux. Ainsi, ma réponse à l'athéisme contemporain se complique de la solution d'une objection déiste.

Le bon sens dit que, si pour être possible, la religion doit éclore d'une croyance positive, pour être raisonnable, elle doit exprimer publiquement cette croyance. La religion qui consiste à respecter Dieu, sans en rien témoigner, fut toujours celle des hommes qui n'en veulent pas. La nature ne reconnaît pas de culte clandestin. Il n'y a pas un seul mouvement dans notre âme que le corps ne traduise par une manifestation correspondante ; et tandis que tous nos respects

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et tous nos amours nous arrachent des cris éloquents, notre foi serait le seul respect et le seul amour condamné à un éternel silence? Une admiration nous inspire des dithyrambes, nous tombons à genoux pour exprimer nos sympathies passionnées, et Dieu n'obtiendrait jamais de nous un hommage devant témoins?

De même que la nature , la morale proteste contre cette abstention pervertissante. Pervertissante, d'abord pour la société , car celui qui fait un secret de sa religion frustre la société de l'encouragement de ses exemples ; les hommes ont besoin de se voir faisant le bien les uns les autres pour le faire plus généreusement. Peu leur importe donc nos adorations in petto. Ces adorations, c'est leur droit de les connaître, comme c'est notre devoir de les leur montrer, parce qu'elles sont une propriété qui appartient à la communauté des âmes dont nous faisons partie ; voilà pourquoi le plus humble des maîtres nous commande de laisser voir nos œuvres, afin que le père céleste soit glorifié. Et, d'autre part, est-ce que cette religion sans culte ne serait pas démoralisante, même pour nous? Le sentiment vit de sa propre expansion, et toute religion qui n'a point un débouché ouvert, de l'âme de ses adeptes sur leur vie externe, s'éteint comme un foyer sans air. Déclarons, par exemple, dans le code, que le respect filial sera dispensé de témoignages respectueux : l'amour des enfants, tenu en réclusion dans leur cœur, y périra. Par la même raison, enfermons hermétiquement la religion dans les âmes, nous l'étouffons en l'internant, car la religion de l'homme, comme l'homme lui-même, s'asphyxie quand elle ne respire pas. Preuve qu'ils sont bien insensés ceux qui refusent à la paternité de Dieu une publicité de démonstrations filiales qu'ils revendiquent

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pour la leur? La parole de Pascal, il faut plier la machine (1), est l'expression d'un grand coup d'œil sur les besoins religieux de l'humanité.

Mais, pour en finir avec cette chimère d'un homme religieux n'appartenant à aucune religion, jugeons-en d'après une règle d'appréciation large et indiscutable comme la nature. Trois choses sont l'expression normale et l'appareil indispensable des croyances , le culte , les prêtres et les temples. Dans aucune société le sentiment religieux ne se traduit sans le concours de ces intermédiaires ; et l'homme qui ne peut dire ni quel est le culte qu'il rend, ni quels sont les prêtres qu'il écoute, ni quels sont les temples qu'il fréquente, est débouté de ses prétentions à la religion, par devant le grand jury des siècles et de l'humanité.

Par conséquent, point de religion sans participation à un culte. La foi engendre son expression publique, la liturgie. Tandis que l'amitié, le respect, l'amour ont leursigne particulier, l'adoration, qui est le plus grand sentiment de l'âme, doit avoir le sien. Je sais bien qu'on rit quelquefois des cérémonies religieuses ; mais on exécute le cérémonial des cours et des loges maçonniques avec émulation. On trouve singulière la décoration des ministres sacrés, mais on admire un manteau de sénateur ou un panache de maréchal. C'est que tout ordre de sentiments doit avoir sa révélation sensible. La religion ne peut échapper à cette loi. Aussi, partout où il y a trace de religion, il y a des rites sacrés, et ces rites seront toujours vrais dans leur essence, même quand ils seront faux dans leur objet.

(1) Pensées.

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Maintenant , pourrait-on me dire quel est le culte des libres penseurs? Quand une religion quelconque prend possession de l'homme , elle lui courbe la tête , elle le jette à genoux, elle lui inspire, non -seulement des hommages privés, mais des adorations sociales. Or, en quel pays du monde le fils de Voltaire fut-il surpris participant k ces sacrifices, à ces invocations, à quelqu'un de ces rites, en un mot, qui constituent le fond de la liturgie universelle? Sous prétexte de ne s'affilier à aucune religion, il ne pratique aucun culte; eh bien, il sera classé, par le bon sens public, parmi les artistes en matière de religion, non parmi les hommes religieux. C'est fort heureux, du reste, pour la moralité de la foule; car, que peut-elle penser à la vue de cette religion facile et cachée, sinon que la sienne est une duperie, si celle des philosophes n'est pas une dérision.

Point de religion sans communication avec un sacerdoce. L'orgueil voudrait supprimer le médiateur entre l'homme et la divinité , mais la nécessité l'impose. L'homme est trop intéressé dans son symbole religieux pour qu'il puisse le garder avec une parfaite impartialité. Demander que la terre devienne une sorte de Sinaï perpétuellement illuminé, où tout mortel aura le droit de s'aboucher avec son Créateur et de recevoir ses oracles, c'est ériger la confusion et l'immoralité en système. La confusion, car la pensée de Dieu, passant par l'interprétation de tout le monde, court bien des Chances d'altération qu'elle n'a point en passant par des creusets choisis et épurés ; l'immoralité, car décréter que chacun jugera, en dernier ressort, de la règle de la foi et des mœurs, c'est arrêter que les malfaiteurs voteront la loi pénale ; c'est reconnaître au premier venu une sagesse et une intégrité de Sou-

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verain Ponlife; en un mot, c'est transférer aux sots et aux scélérats l'infaillibilité dont on dépouille l'Église.

Donc, si l'on supprime une hiérarchie spéciale pour orienter la vie religieuse des peuples, ceux-ci tombent dans des hallucinations dégradantes. Cependant, où sont les voyants qui aient été consacrés, soit par leurs propres sacrifices, soit par délégation sociale, au sacerdoce de la libre pensée? Où est la chaire de saint Pierre du rationalisme, où son Église, où son magistère sacré, où enfin son arbitrage suprême sur les croyances et sur le devoir? Aussi, celui qui se proclame le grand -prêtre de sa religion ne peut avoir de religion ; car il se met en opposition avec toutes les traditions religieuses de son espèce, et il déifie sa personnalité sur l'autorité détrônée de la nature et de Dieu lui-même.

Enfin, point de religion sans la fréquentation des temples. Aussitôt que l'homme connaît Dieu, il choisit des lieux particuliers pour l'honorer. Le foyer domestique est le cénacle du culte privé ; le temple, celui du culte public. Depuis l'église en feuillage de l'Australie jusqu'à la magnifique basilique du Vatican, les religions fausses , comme la vraie , ont leurs solennités dans des retraites sacrées. Je connais les vieilles tirades sur- le temple de la nature. Sans doute la voûte étoilée du firmament est un dôme sublime ; mais on ne trouve pas un seul culte fonctionnant en plein air. Il faut un lieu spécial de rendez-vous aux adorations collectives, parce que notre sociabilité religieuse nous porte à nous réunir pour la prière, comme à mettre en commun nos joies et nos douleurs. D'ailleurs , le jour où nous n'aurions que la coupole du ciel pour

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abriter nos assemblées religieuses, surtout en hiver, il faudrait bien du courage pour s'y rendre ! Et les philosophes qui trouvent nos cathédrales si humi les, ne seraient point les plus intrépides contre les bises du sanctuaire de la nature. Ainsi les grandes erreurs touchent au ridicule ; le raisonnement commence la réfutation, le sourire l'achève.

El, cependant, où seront les basiliques de la religion philosophique qu'on nous annonce? L'homme ayant besoin de relations extra-domestiques avec Dieu et avec les âmes, en quel lieu donnera- l-il satisfaction à ce penchant irrésistible ? Votre opinion politique a bâti une loge maçonnique où elle va se retremper; votre goût littéraire ou artistique, des cercles et des clubs où il se cultive, et votre foi religieuse, en quelle compagnie, sous quel toit ira-t-elle réciter son symbole?

Remarquons que je ne réclame point ici des plaisirs de surérogation pour les âmes, le sentiment naturel qui le? appelle aux adorations populaires n'est pas impunément méconnu. De même que ce sentiment élève et rassérène les multitudes par ses épanchements réguliers, il remonte , comme un vertige douloureux. , vers la tète de l'humanité, quand il n'a point d'issue. Aussi, les cas de folie sont plus fréquents là où les temples sont moins fréquentés ; et plus les églises deviendront rares chez les peuples rationalistes1, plus les prisons et les hospices d'aliénés se multiplieront. C'est que les temples n'ont pas été nommés en vain les hospices des âmes malades ! L'homme priant et pleurant avec tout un peuple pousse vers le ciel des cris moins disproportionnés à ses douleurs. Au contraire, dès l'instant que ce puissant dérivatif lui manque, le trop plein de ses larmes s'amasse dans sa frêle

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nature et la fait éclater en explosions désordonnées. Qu'on ne cherche donc pas à nous corriger du besoin de prier Dieu en famille; le premier mouvement des hommes en société sera toujours de lui parler ensemble. Ils sentent qu'ils s'unissent en se réunissant à ses pieds. Rien ne leur prouve mieux qu'ils sont frères que de se reconnaître ses enfants. Aussi toute philosophie sans culte, sans prêtres et sans autels a beau se décorer d'une mysticité idéale, elle n'est que l'hypocrisie de la religion, si elle n'en est point la négation.

L'objet de la religion est réel quoique immatériel, et nous lui devons des hommages visibles quoiqu'il soit invisible ; mais ne faut-il pas encore que cet objet soit surnaturel ?

Si l'homme est incapable de se passer de religion, est-il capable de se donner celle qui lui convient ? Un culte purement rationnel n'est-il pas destiné à supplanter toutes, les révélations? La civilisation, qui commence par la foi, ne doit-elle pas se couronner, à son complet épanouissement, par une religion exclusivement philosophique? Non, il faut que la vraie religion vienne de plus haut que la nature, et cela pour ces trois motifs : que la nature ne peut ni la composer, ni l'imposer, ni la circonscrire.

Et, d'abord, la nature ne peut la composer. Sans doute la raison aidée de la grâce découvre la vraie religion, mais elle ne saurait l'inventer ; et malgré le bonheur qu'éprouverait l'orgueil à tracer son symbole religieux comme

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