‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 20 sur 67 · N'EST NI PUREMENT IDÉAL, NI PUREMENT NATUREL · texte numérisé non relu

N'EST NI PUREMENT IDÉAL, NI PUREMENT NATUREL

sa profession de foi politique, il est obligé de souscrire à des vérités qu'il n'a pas éditées. Le chrétien, lui, n'a rien à composer au sujet de sa foi ; il la cherche, mais il ne la fait pas, et quand il a constaté, historiquement, le fait de la révélation, il trouve toutes les vérités en celle-là. Supposez, au contraire, un penseur qui frappe sur son front pour créer son Evangile, d'où tirera-t-il ses matériaux? L'esprit humain nous a donné sa mesure, sous ce rapport, et voici ce que ses expériences nous promettent. S'agit-il de déterminer la notion de Dieu? Ou bien, à la belle théodicée du Dieu unique, l'anti-christianisme substituera un peuple de dieux fantastiques, ayant une généalogie impossible, des aventures ridicules et une biographie si scandaleuse qu'un honnête homme n'en voudrait pas pour amis. Ou bien il ne méprisera les superstitions du polythéisme que pour adorer l'image affreuse du néant cachée sous des formules plus ou moins fallacieuses. C'est-à-dire que, si les peuples sont enfants, tout est Dieu pour eux, excepté Dieu lui-même, et que, si les peuples sont civilisés, rien n'est Dieu, sans en excepter Dieu lui-même. Ah ! on a dit que si Dieu n'existait pas il faudrait l'inventer. Bon sentiment, mais parole très-peu philosophique, car il est mille fois plus facile à l'esprit humain de croire en Dieu que de l'inventer.

Et la raison, déjà si mal inspirée dans l'invention de son Dieu, le sera-t-elle mieux dans la création du devoir? Nous l'avons vue à l'œuvre et nous savons le décalogue qui est tombé de son Sinaï. La sanctification de la passion, l'affirmation que la propriété c'est le vol et que Lieu c'est le mal, l'apothéose du régicide, la chasteté du phalanstère, la probité du communisme, les haines et les convoitises du socialisme, voilà les derniers mots de la raison sur la vérité morale. Si quel-

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qties souffles généreux viennent, parfois, animer cette masse de rêves impurs, ce sont des emprunts évangéliques attestant l'indigence de la morale indépendante , puisque, môme en reniant le christianisme, elle est obligée de lui faire des larcins pour voiler sa propre nudité. Combien de fois Tertullien pourrait répondre aux falsificateurs de nos commandements : « 0 Marcion, c'est en vain que vous avez travaillé, car je reconnais le vrai Jésus jusque dans votre faux évangile (1). »

L'esprit humain, impuissant à créer la religion par voie de composition, ne réussjra pas mieux par voie de compilation. Je sais que des utopistes tempérés ont caressé ce rêve. Pour eux, le Credo de l'avenir ne serait qu'une affaire d'ecclectisme, c'est-à-dire un faisceau de plagiats exécutés par la raison individuelle dans les trésors de la raison générale. Et de même qu'un peintre antique dessina une figure idéalement belle, en réunissant de beaux traits empruntés à plusieurs visages, de même un concile de révélateurs compétents pourrait , d'après ce système, former la vérité totale en collectionnant les parcelles de vérité répandues dans la circulation universelle.

Illusion puérile, car ce travail d'agencement serait aussi difficile qu'une création. Pour choisir la vérité partielle, il faut porter au fond de sa pensée l'exemplaire de la vérité complète ; ce qui revient à dire qu'il serait nécessaire de posséder la religion pour la découvrir, cercle vicieux où la raison, tournant sur elle-même, est prise de vertige.

Dieu n'a-l-il pas buriné la même vérité dans l'histoire par l'enseignement qui ressort d'un contraste fameux ?

(1) Ter lui. contre Marcion, iv, n* 43.

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L'homme atteint le sublime quand il invente dans la science du fini, il n'atteint que le ridicule quand il veut être inventeur dans la science de l'infini. C'est qu'en cet ordre de connaissances Dieu s'est réservé la découverte. Seul il édite, seul il promulgue , et l'homme ne doit que vérifier ce qu'il entend et obéir. Entre toi et moi, semble lui dire son créateur, je partage l'empire. Avance-toi dans le domaine des choses profanes, là tu seras Homère, Pindare, Démosthène, Platon, Cicéron, Corneille ou Racine, je ne t'impose d'autres bornes que celles du fini ; mais, au seuil des choses divines, arrête-toi avec respect, car là, si tu ne veux être enfant par la soumission, tu le deviendras par tes bégaiements. En preuve, voyez, pendant les beaux siècles de l'antiquité, l'infériorité des religions par rapport aux autres conceptions de l'intelligence humaine ? Dans les arts, dans les lettres, dans la sagesse, vous êtes au sommet de la civilisation, les coups d'essai sont des chefs-d'œuvre, et les premiers initiateurs demeurent des modèles toujours imités et à jamais inimitables. Dans les religions, au contraire, quel chaos d'incohérences et quels excès presque stupides, soit de la part des révélateurs, soit de la part des croyants! Jamais d'un même sol et d'une même époque a-t-on vu sortir des fruits si dissemblables? Après l'antiquité, considérez notre ère de civilisation raffinée. De nos jours, le génie de la découverte s'applique à tout, excepté à la fabrication de nouvelles religions. En ce genre on défait, mais on ne refait pas, parce qu'on sent l'impuissance de mieux faire. Aussi un homme peut nous annoncer une épopée de sa composition et tenir la curiosité du monde en éveil; mais s'il nous promet une religion de sa façon, il ne provoquera que des sourires. Les mortels capables d'enfanter des chefs-d'œuvre sont partout; les nouveaux

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iloise et les nouveaux Christ on ne les trouve plus qu'à l'hôpital. Preuve instructive, populaire, que la vérité religieuse ne peut sortir d'un laboratoire philosophique, et que seul l'esprit de Dieu est capable de la produire comme de la faire accepter.

La nature ne peut pas plus l'imposer que la composer. Il existe une différence radicale entre un système et une religion. Un système doit reconnaître poliment que tout autre pourrait bien le valoir, mais une religion doit se proclamer la raison souveraine manifestée» ou elle cesse d'être une religion. Or, pour obtenir de la foi des multitudes une adhésion aussi exorbitante, le talent ne suffit pas, car un savant trouve toujours un plus savant qui le surpasse, ou un moins savant qui le méconnaît. La sagesse ne suffit pas, car celle de Socrate et d'Epictète leur a fait plas d'admirateurs que de disciples. Toutes les grandeurs humaines réunies dans un seul homme ne suffisent pas, car de quel droit un homme imposerait-il, en son nom personnel, des croyances à un autre, sous peine de damnation ? Donc, à celui qui veut s'emparer de la foi de ses sembla-* blés, il faut plus qu'une puissance naturelle, il faut une mission divine prouvée par des actes divins.

Napoléon, maître de l'Europe, était convaincu qu'il pouvait entrer plus aisément à Vienne et à Pétersbourg que dans la conscience de ses sujets ; aussi, quand on lui conseillait, en 1802, de se déclarer chef de la religion, il répondait : « Je ne suis pas décidé à monter au calvaire pour me faire crucifier, parce que je ne ressusciterais pas le troisième jour. » Quelle est donc l'impossibilité qui fait reculer aujourd'hui ce génie accoutumé à n'en pas reconnaître?

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C'est que rien n'est plus facile que de créer un système ; mais rien n'est plus difficile que de le faire accepter comme la vérité absolue; c'est, surtout, que l'auteur d'une religion doit avoir l'infaillibilité pour garantir ses assertions, et faire des miracles pour garantir son infaillibilité, sinon, il cesse d'être un révélateur pour devenir un chef d'école.

Nous voilà donc amenés, par la force des choses, à la nécessité du miracle pour accréditer la religion, en telle sorte que ce qui fait le scandale de la raison est son indispensable garantie. Comment l'homme pourrait-il avoir la certitude de ce qui est au-dessus de la nature, sans une manifestation qui dépasse la nature? Abstraction faite des mystères de fait, tels que les miracles, les mystères de foi seraient-ils certifiés par un témoignage proportionné? Non, l'infini fournissant seul la mesure adéquate de l'infini, il faut des actes surnaturels en preuve des dogmes surnaturels.

Je n'ignore pas que certains lettrés voudraient faire grâce des faits miraculeux à la religion, moyennant une beauté de doctrine et une sainteté de morale suffisantes pour la cautionner.

La beauté d'une révélation n'est pas un témoignage suffisant en sa faveur , des hommes aveugles peuvent ne la point apprécier. La sainteté d'une révélation et d'un révélateur ne suffit point davantage, des hommes corrompus peuvent la répudier ; mais une dérogation aux lois de la création, un coup d'état, comme on l'a dit, dans le gouvernement du monde, voilà qui s'impose à tous ceux qui ont des yeux pour voir, et qui n'ont pas la volonté arrêtée de ne pas voir. Aussi , Jésus-Christ lui-même ne faisait point de sa parole de Dieu son témoignage suprême ; il invo-

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quait ses prodiges à l'appui en disant : Si vous ne croyez pas à mes discours, croyez du moins à mes œuvres. Au reste, l'humanité, d'accord en ceci avec Jésus-Christ, a toujours vu dans les miracles le sceau du divin imprimé à la mission d'un homme; et, si elle n'adore pas le divin partout où le miracle le manifeste c'est parce qu'elle possède des ressources inouïes pour obscurcir cette manifestation.

Après de telles prémisses, comment échapper a l'évidence de celte conclusion : donc la nature est incapable de composer ni d'imposer la religion, car le premier de ces ouvrages est un miracle d'infaillibilité et le second un miracle d'autorité ; or, la nature est l'instrument et le théâtre des miracles, elle n'en contient pas la vertu.

Mais, au moins, la nature peut-elle circonscrire la religion, c'est-à-dire l'empêcher de devenir surnaturelle? Pas davantage. La religion purement naturelle ne suffît ni à la nature ni à la religion de l'humanité. Elle ne sutlit point à la nature, car celle-ci a une élasticité sans bornes que ses propres pensées ne peuvent remplir. Elle s'élance par delà ses limites du côté du ciel,et le surnaturel seul est à la mesure de son élan et de ses rivages. D'autre part, un culte purement naturel ne suffit pas davantage à la religion, car, en quoi consistent les dogmes, en quoi les devoirs, en quoi ^es sanctions de ce culte? Trois questions qui demeurent des énigmes pour la raison , si elle n'en va demander la solution aux religions positives. Aussi la religion naturelle est plutôt une abstraction qu'une réalité historique; en théorie on la sépare des religions surnaturelles, en fait elle ne s'en sépare pas, si bien que

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là où il n'y a plus de surnaturel, il n'y a plus de religion : il ne reste qu'une philosophie.

<l Une religion se distingue des systèmes philosophi- « ques, dit Cousin, en tant qu'elle admet une donnée « surnaturelle et au-dessus de toute controverse, tandis « que la philosophie ne cherche que des vérités natu- « relies, à l'aide de la seule lumière naturelle (1). » C'est là le premier et le dernier mot du bon sens sur la question. Si elle est souvent mal résolue, ce n'est que parce qu'elle est mal posée. Qu'on ne parle donc pas de la fin prochaine des religions surnaturelles, ce serait la fin de la religion. Qu'on n'annonce pas le futur avènement de la religion naturelle, ce serait l'installation de la philosophie au gouvernement des consciences tout aussi bien que des esprits. Or, une telle religion, avec l'incertitude de son symbole , l'élasticité de son décalogue et l'impuissance de ses freins ne sera jamais qu'un prétexte de décliner la vraie et de n'en suivre aucune. Vous, en particulier, qui voudriez vous contenter de cette dose modérée de respect envers le ciel, sauf à laisser le maximum du même devoir à la multitude, penseurs aristocratiques de la secte spiritualisle, pourriez-vous m'apprendre à quel degré de culture on sera dispensé de faire le signe de la croix? Pourriez-vous m'expliquer pourquoi le Créateur aurait deux mesures dans ses exigences envers l'humanité, l'une pour les parias de l'esprit, obligés de ployer les genoux, l'autre pour les capacités à qui il suffirait de voter en faveur de Dieu dans quelques articles de revue? Évidemment il n'en peut être ainsi, car la religion a cela de commun avec le

(1) Du vrai, du beau et du bien. Leçon v.

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