‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 30 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

■Cli LA VRAIE RELIGION

lui la facilité des démentis. L'histoire des [ndiens commence donc par un mensonge chronologique , et continue par une série de rêves babillards, où toutes les vraisemblances sombrent dans un chaos légendaire. D'après les indianistes les plus décidés, leurs Yédas sont postérieurs au Pentateuque ; leurs premières lueurs de certitude historique ne remontent pas au-delà de trois mille huit cents ans avant notre époque, et, depuis, cuis annales pullulent de fables tellement ineptes que le plus subtil eccleclisme n'y saurait discerner le vrai du faux. M. Barthélémy Saint-Hilaire n'a pu écrire l'histoire du fameux Bouddha Cakiamouni qu'en la divisant en deux parties, l'une composée des faits surnaturels qu'on tient pour apocryphes , l'autre des faits naturels qu'on est convenu de regarder comme vrais. Œuvre de pure fantaisie, non de critique, car le naturel et le surnaturel s'entrelacent dans la trame d'une même existence, et si le second tombe, le premier ne se tient plus de- -bout.

Pour nous, quand la raison moderne nous demande des garanties, et se plaint de n'avoir pas vu de miracles , nous pouvons lui répondre : Vous assistez au plus grand de tous, à l'accomplissement des prophéties. Par là, en effet, l'avenir, qui était le mystère de vos ancêtres, est devenu votre preuve. Sans compter que tous ces faits se sont passés au soleil d'une publicité contrôlée par le voisinage et par l'examen de la. raison occidentale, tandis que, dans l'histoire des incarnations bouddhiques , on ne voit que les songes d'une humanité en état de délire enfantin et maladif. Et, cependant, qui pourrait le croire? certains publicistes contemporains trouvent les origines du christianisme plus douteuses que celles du culte de Brahma ! Quand on écrit de pa-

reilles choses, on peut estimer beaucoup sa plume, mais j'affirme qu'on ne la respecte pas. Pour toute la gloire de Voltaire, je ne voudrais- pas avoir édité, sur ce point, les inexactitudes peu honorables que certains orientalistes du jour ont prises à leur charge! 0 superbes scrutateurs de notre passé , vous vous êtes trompés de temps et de pays. Il y a des annales plus embrouillées que celles de l'Eglise à élucider, car l'Eglise a la mémoire longue, parce qu'elle dure toujours. Abandonnez donc la prétention de lui enseigner son histoire, et portez vos services aux dieux de votre dévotion, sur les bords du Gange et de l 'Indus !

Autre miracle de l'ordre spéculatif à l'appui de l'Evangile, son introuvable sublimité.

L'excellence de la doctrine chrétienne est une vérité rebattue. Sa divinité fait encore question pour quelques-uns. Que l'Evangile soit un produit plus grand que nature , Napoléon le prouve en des termes d'une mémorable originalité.* Les impies eux-mêmes, nous «dit -il, n'ont jamais osé nier la sublimité de « l'Evangile ; là, tous les mots sont scellés et solidaires « l'un de l'autre comme les pierres d'un même édifice. « L'esprit qui les lie est un ciment divin; chaque « phrase a un sens complet qui retrace la perfection « de l'unité et la profondeur de l'ensemble. Livre uni- « que, où l'esprit trouve une morale inconnue jusqu'a- « lors, et une idée de l'infini supérieure même à celle «^que suggère la création! Quel autre que Dieu pou- « vait produire ce type , cet idéal de perfection égale- « ment exclusif et original, où personne ne peut ni cri- « tiquer, ni ajouter, ni retrancher un seul mot. Livre « différent de tout, ce qui. existe : absolument neuf

« sans rien qui le précède et sans rien qui le suive (1). » Avant ce surprenant apologiste, Rousseau avait dit, dans le môme sens : « Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe, comme ils sont petits à côté de celui-là ! Se peut-il qu'un livre, à la fois si sublime et si simple, soit l'ouvrage des hommes ? » Non , il faut plus de crédulité qu'on ne pense pour porter un tel jugement; d'ailleurs, l'auteur de celte sagesse ayant affirmé sa propre divinité, il s'agit de savoir si notre raison n'éprouve pas encore plus de difficulté à le mépriser comme un imposteur, qu'à l'adorer comme un Dieu. Tant il y a , qu'ici encore, le plus naturel, c'est le surnaturel. Toutefois, n'épuisons pas une preuve qui aura sa place plus large et mieux choisie ailleurs. Maintenant , dussions-nous être fatigants et fatigués par un tel parallèle, il faut le poursuivre. Y a-t-il un Evangile de Cakiamouni capable de rivaliser avec celui de Jésus? Que peut opposer le lamaïsme aux livres des Proverbes, de la Sagesse, de Job, des Psaumes et des Épltrcs de saint Paul,? Une littérature luxuriante comme la végétation de l'Inde, j'en conviens, mais aussi un fatras incohérent semé de rares éclairs, et le seul ouvrage, peut-êlre, de l'esprit humain, qu'il ne puisse pas relire sans succomber à la peine. Œuvres problématiques, d'ailleurs, dont tout le monde parle, que presque personne ne comprend , car hien peu de leurs extraits ont été traduits en langue européenne ; et bon nombre de critiques qu'on croirait familiarisés, comme des brahmines, avec les textes sacrés de l'Inde, n'en connaissent rien que par la version latine et abré-

(1) Mémoires de Sainte-Hélène.

gée d'Anquetil du Perron, écrite pour le service des savants qui ne sont pas fâchés de lire le sanscrit dans des langues de leur connaissance. Œuvres d'imagination surtout, non d'apologétique, qui prouvent le génie, non la religion de ces races. Il est vrai qu'en fouillant dans les encyclopédies sacrées du Thibet, de la Mongolie, de Ceylan et de la Chine, et, en mettant bout à bout quelques centons de leur morale , on forme des citations curieuses ; mais ce ne sont là que des coupures habiles dans un fond que le bon sens ne peut regarder, et qui ne soutient pas lui-même les regards du bon sens. Les orientalistes épurent les livres canoniques du bouddhisme pour les rendre présentables , ils les falsifient pour les faire admirer; mais ils perdront à cette tâche plus que la mythologie indienne ne gagnera , car en face de ces montagnes de répétitions , de contradictions et de séniles racontages , placez les chefs-d'œuvre de nos deux Testaments et de notre tradition écrite, depuis Tertullien jusqu'à Bossuet, et dites-moi si ce n'est point la gloire de nos Ecritures d'avoir pour ennemis ceux qui sont capables d'admirer toutes les Bibles de l'humanité, excepté la véritable, et d'honorer le ridicule plutôt que d'adorer le divin.

N'a-l-on pas été encore plus loin que d'assimiler et de préférer les révélations indiennes à celles de l'Evangile? Oui, on a osé dire que celles-ci étaient sorties de celles-là. D'après cette invention, le Christ cesse d'être, non-seulement un Dieu, mais encore un fondateur original, car il n'a formé qu'un syncrétisme des meilleures traditions orientales. Il y a plus, en signant une œuvre qui ne lui appartenait pas, il a usurpé la gloire d'autrui et mérité la place ignoble qui lui fut donnée, à côté de Mahomet, dans un livre célèbre intitulé : De tribus impostoribus.

Quand on a étudié le dossier de la partie adverse, il est difficile de tenir son âme en face de telles audaces de plaidoirie ; quoi ! les brahmes ont formé Jésus-Christ ?

liais si l'Evangile n'était que le dernier mot d'une philosophie antérieure, épurée dans le creuset d'un esprit ecclectique, ce dernier mot aurait été prononcé par un sage familiarisé avec les écoles anciennes, non par un jeune villageois qui n'avait pas quitté sa boutique de charpentier, et dont les maîtres ne furent connus de personne.

Si le christianisme n'avait été qu'une combinaison de plagiats habiles, il aurait dû avoir des érudits pour l'interpréter et le défendre aussi bien que pour l'inventer, tandis qu'il fut promulgué par des Apôtres incultes, et qui passaient pour des hommes pris de vin.

Si le christianisme n'eût été qu'une efflorescence des germes semés par une philosophie quelconque, il eût trouvé, dans la philosophie en général, une certaine complicité de concours ou de tolérance; or, celle-ci l'a si peu reconnu que, pendant quatre siècles, elle l'a poursuivi jusqu'à extermination; qu'elle a, douze fois, essayé de le noyer dans le sang de la persécution, et qu'encore même elle ne lui pardonne point de ne s'être pas mis d'accord avec elle.

- Enfin, si le christianisme eût été un progrès purement naturel, il eût commencé comme tous les progrès intellectuels par l'initiative des esprits avancés, et en descendant de la tête de la société dans les multitudes. Il est la seule révolution, dans l'ordre des idées, qui se soit accomplie de bas en haut , et dans laquelle les oracles de la science aient reçu la lumière des ignorants. Après cela, sans doute, il n'exclut pas des vérités plus ou moins pressenties par Zenon, Platon

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et Bouddha, car la vérité complète doit embrasser les Térités partielles; mais affirmer qu'il a suffi de raccoler ces lambeaux pour composer l'Evangile, c'est manquer de respect à ses lecteurs.

Voilà donc l'objection résolue en principe, mais, en fait, que faut-il en penser ? Serait-il vrai que le christianisme, né en Palestine, a été conçu dans l'Inde? Serait-il vrai que si le Christ lui a donné son nom, c'est le Bouddha qui est son véritable père? Piquons ce ballon habilement enflé par certains théologiens de revue, et voyons la résistance qu'il fera.

Et d'abord, le fond du christianisme c'est l'unité de Dieu, l'essence du bouddhisme c'est le polythéisme, car l'humanité déchue est incorrigiblement idolâtre, partout où une lumière surnaturelle ne la corrige pas; c'est pourquoi la race indienne voit des dieux dans toutes les choses et des choses dans tous les dieux. Le christianisme enseigne la spiritualité de son Dieu , le bouddhisme confond le sien avec la matière, en telle sorte que le monde émane, sort de lui, comme le ruisseau de sa source et la toile de l'araignée. Le christianisme enseigne la création du monde par une toutepuissance infinie, le bouddhisme croit à l'éternité du monde. Jésus naît dans une étable, le Bouddha sur le trône de Magdalha. Jésus, en descendant du sein de son Père parmi nous, a pris l'humaine nature pour l'élever jusqu'à lui, le Bouddha, avant son avènement sous forme humaine, revêt la stature d'un éléphant orné de ses défenses, qui a la tête rouge et superbe, et qui marche richement caparaçonné. Jésus s'est déclaré formellement Dieu , Cakiamouni n'a jamais osé risquer l'apothéose. L'Evangile professe l'immortalité des âmes dans une même personnalité et dans un état de

bonheur ou de malheur permanent; le bouddhisme croit à la transmigration des âmes, dans des phase? de décroissance répétées jusqu'au néant absolu. D'après le christianisme, la vie est un bien et il faut la féconder. D'après le bouddhisme, la vie est un mal et il faut l'amoindrir. Enfin, Jésus a révélé aux: hommes leur «lignite et leur égalité bien entendue, Brahma partage notre famille commune en quatre castes séparées par des barrières infranchissables. Le bouddhisme, a dit M. Barthélémy Saint-Hilaire, après l'avoir étudié avec une bienveillance peu suspecte de rigueur : « C'est « un spiritualisme sans âme, une morale sans liberté, « une vertu sans devoir, une charité sans amour, un « monde sans nature et sans Dieu... Le seul service « qu'il puisse nous rendre par son contraste, c'est de « nous apprendre tout ce qu'il en a coûté à l'humanité « de ne pas croire ce que nous croyons (1). »

Malgré ces différences essentielles, comment se faitil, me diront ici les adversaires, qu'il y ait dans la morale des Indous quelques analogies frappantes avec la loi du Sinaï et avec d'autres traditions mosaïques? C'est tout simple, ce sont des larcins faits à la Bible, non des emprunts faits par elle. De même que les Apôtres, le peuple juif qui était, avant Jésus-Christ, le grand missionnaire de la vérité, fut envoyé partout pour en jeter les germes. Salmanasar, Assar-Haddon, Nabuchodonosor emmenèrent tour à tour des Israélites en captivité dans l'extrême Orient. Or, ce serait une grande erreur de penser que ceux-ci ne firent que pleurer sous les saules des lleuves étrangers. De cette station

(1) Le Bouddha et le Bouddhisme.

avancée, ils se répandirent en caravanes nombreuses du côlé des Indes, du Thibet et jusque dans la Chine ; et quand la science moderne a retrouvé la trace de ces antiques migrations, loin d'honorer Israël comme l'auteur, elle l'a injurié comme le plagiaire de ses propres traditions. En général, si un filon des souvenirs bibliques se mêle au tissu des autres histoires, on le rapporte à sa véritable origine ; mais les Indous, ayant la monomanie d'être plus anciens que le monde, prennent soin de mettre des dates très-reculées à leurs emprunts, semblables à un faussaire qui défigure des objets volés pour déjouer les investigations du vrai propriétaire. Et c'est pourquoi des orientalistes, complices de cette manœuvre, accusent la Bible de n'être qu'une copie parce que les Indiens l'ont copiée. En vérité, il y a, dans de telles conclusions, un degré de légèreté critique peu conciliable avec l'autorité magistrale qu'affectent nos contradicteurs.

Mais alors, continuent ceux-ci, comment se fait-il, qu'au siècle dernier, des voyageurs aient retrouvé au Thibet des monastères nombreux, des processions solennelles, des pèlerinages, une cour pontificale, des collèges de lamas, et enfin une organisation semblable à celle de l'Eglise romaine ; si bien que Voltaire et Volney ont pu dire les premiers, que le christianisme procède du bouddhisme thibélain, et le culte catholique des cérémonies lamaïqucs?

Toujours même erreur dans les prémisses et, par suite, mêmes inversions dans les conclusions. Pour quiconque a étudié notre passé, l'apostolat de saint Thomas aux Indes, dit Claude Buchanan, est aussi authentique que la mort de saint Pierre à Rome. Depuis, les relations de l'extrême Orient avec les prédicateurs de TE-

vangile ne cessèrent pas, et de saint Pantêne jusqu'au cinquième siècle, un christianisme plus ou moins orthodoxe fut enseigné sur les côtes de la mer des Indes. Il est vrai que l'islamisme établit bientôt une barrière de fer et une mer de saug entre les croyants de la haute Asie et ceux de l'Europe. Cependant, Vasco de Gama trouva encore, à Ceylan, des chrétiens très-reconnaissables. Auparavant étaient venues les Croisades et l'invasion de Tamerlan. Alors les deux civilisations de l'Occident et de l'extrême Orient débordèrent par dessus leurs rivages, elles se rencontrèrent sur plusieurs champs de bataille , elles se pénétrèrent en se heurtant, et quaud les deux fleuves rentrèrent dans leur lit, chacun garda quelque chose des ondes et des épaves de l'autre : l'Orient avait cédé à l'Occident la boussole, celui-ci avait réappris à l'Orient le vrai christianisme et la constitution de l'Eglise.

Et ce ne fut pas, cependant, la dernière influence exercée par l'Evangile en ces lointaines contrées. Des missions catholiques fondées en Tartarie et dans le Turkestan, par Odéric de Frioul, contribuèrent, pendant plusieurs siècles, à inculquer des éléments chrétiens à la religion bouddhique, de telle sorte que le persifflage de Voltaire reprochait à l'Eglise, comme un plagiat, ce qui n'était qu'un grand témoignage de sa vitalité et de son originalité. Nouvelle preuve que la science prend bien souvent des choses récentes pour anciennes et réciproquement. Cela la corrigerait-il de la monomanie des affirmations tranchantes et précipitées contre nos traditions? Nullement; pour qu'il en fût ainsi, il serait nécessaire qu'elle se crût moins infaillible que l'Eglise : elle n'en conviendra pas de longtemps. Eh ! que faudrait-il , en effet , pour qu'elle ne doutât point de

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la religion? Qu'elle sût douter d'elle-même, difficulté plus mal aisée à lever que toutes celles de la religion.

Le miracle, dans l'ordre moral, est une action ou une série d'actions propres, soit aux fondateurs, soit aux sectateurs d'une religion, lesquelles dépassent les forces de la nature morale et ne peuvent résulter que d'une motion spéciale de Dieu. Laissons de côté les fondateurs pour le moment, et considérons les sectateurs des deux religions comparées, soit dans la réalisation pratique, soit dans la confession, soit dans la propagation de leur vérité.

C'est un vrai miracle du christianisme que ,1a vie des grands chrétiens, abstraction faite de tout point de vue mystique. Quand les martyrs ne seraient qu'une nuée de témoins volontaires qui ont souffert la mort, sans la donner et sans haïr ceux qui la leur donnaient; quand les vierges ne seraient que les garde-malades et les institutrices des pauvres ; quand les fondateurs d'ordre ne seraient que les pères d'une postérité bienfaisante pour le genre humain; quand les pontifes ne seraient que les chefs de la tribu la plus pure qui ait jamais instruit et moralisé les hommes; quand les docteurs ne seraient que les éclaireurs les plus sûrs qui aient jamais marché à la tête de l'humanité; enfin, quand la sainteté ne serait que l'idéal de l'empire sur soi et du sacrifice à Dieu et au prochain, la religion mériterait certainement d'être proclamée la meilleure école de vertu que le monde ait connue. J'ajoute que tout moraliste attentif à ce spectacle pourra et devra aisément conclure que la nature ne monte pas à ces

sommets sans un appui plus haut qu'elle-même ; et que si la vie des grands hommes de Plutarque révèle des sages, celle des grands modèles du christianisme atteste des ouvrages divins.

Notre Dieu, en effet, étant essentiellement parfait, doit imprimer aux. vertus qu'il inspire les caractères de sa ressemblance, et, par là, défier le succès des contrefaçons. Au contraire, dès l'instant que la nature, excitée par un faux type de la divinité, veut imiter nos sacrifices, elle les défigure, et le même effort qui produit les saints dans la vérité engendre les monstres dans l'erreur. Les grands ascètes du bouddhisme en sont la preuve.

Qu'ont-ils fait de la contemplation? Une sorte d'annihilalion. Le Dieu que nous méditons étant un acte pur dans son essence et un amour immolé sur la croix, à peine descendus de notre prière dans la vie réelle, nous courons à l'immolation pratique, d'autant plus utiles à la terre que nous sommes plus épris du ciel. Le bouddhiste, au contraire, adorant l'être indéterminé, éternellement immobile, que deviendra la perfection sous l'empire de celle divinité inerte ? Rien autre chose que l'inertie ! Quand l'âme maladive des Indous s'est perdue dans cet océan inanimé de l'existence, elle végète plus qu'elle ne vit, suspendue par un balancement idiotique au-dessus de l'humanité. Notre sainteté, à nous, c'est l'action fécondée par l'oraison, la leur, c'est la stérilité du rêve; la nôtre, c'est le labeur, la leur, c'est un sommeil cataleptique; la nôtre est un surcroît de vie, la leur est une mort anticipée. Quiconque veut devenir un samanéen parfait, disent les textes inspirés, doit se rendre semblable à un homme à qui l'on aurait coupé les quatre membres. Sans doute, de ce quiétisme visionnaire, il pourra sortir des légions de bonzes et de solitaires hallucinés, pétrifications

vivantes de leur loi; mais il n'en sortira pas un Vincent de Paul. Que ces saints ne se présentent donc jamais à la canonisation de Rome, car Rome n'admet pas les saints qui ne l'ont été que pour eux-mêmes. La Chartreuse et le Carmel, tous les déserts de la contemplation chrétienne sont peuplés de cœurs qui battent pour le salut du monde; la religieuse cloîtrée elle-même fait à la misère humaine la plus sublime des aumônes, celle de sa prière; sainte Thérèse rivalise de prosélytisme avec saint François-Xavier; en un mot, il n'y a point de sainteté parmi nous sans amour. Mais l'effort de l'Indou passant sa vie à noyer, à chloroformiser son moi dans le moi universel, c'est l'acte d'un égoïsme titanesque et fou, non un exemple moral. Et cependant, combien de savants persifflent les pieux fainéants de nos cloîtres, et se déclarent édifiés par les ascètes oisifs qui rançonnent les passants sur les grands chemins du Japon et de l'empire Birman !

Qu'y a-t-il donc dans les vertus de ces derniers qui ne soit la parodie des nôtres? Remarquez des contrastes que des voyageurs distraits ne remarquent pas. Le Christ a mis la charité, non-seulement dans quelques individus, mais dans les mœurs publiques, et cela non pas en la stimulant par l'attrait du gain, mais en lui donnant la pauvreté pour compngne. Les moines mendiants de Fao et de Xa-ka échangent les plaisirs des sens contre celui de la fortune, et sont purs comme chez nous certains êtres méprisables sont débauchés, pour l'argent qui leur en revient. Le Christ enseigne une mortification suffisante pour que l'âme conserve sa suprématie, ce qui n'est que surnaturel ; les bonzes exagèrent la pénitence jusqu'à l'ostentation de l'extermination volontaire, ce qui est anti-naturel. Enfin, notre Maître nous ordonne de cacher nos jeûnes de peur qu'ils ne cherchent des

encouragements dans l'admiration des hommes ; les Xégorès et les Foquéxus étalent leurs austérités en place publique pour s'attirer des applaudissements, semblables à cef> mendiants qui avivent leurs blessures et les exposent aux foires pour bénéficier de l'intérêt des passants. En un mot, les vertus chrétiennes reflètent la beauté morale du Christ, les vertus du bouddhisme sont grimaçantes et monstrueuses comme le dieu qui les inspira. Or, il y a dans la vertu, ainsi qu'en toutes choses, un point qui constitue l'exactitude de la proportion, et partant, le chef-d'œuvre: et ce point n'ayant été trouvé que dans le christianisme' n'y a-t-il pas lieu de considérer ses vertus comme un critérium de sa vérité ?

Il est un miracle de l'ordre moral aussi étonnant que notre manière de pratiquer, c'est notre manière de confesser notre foi. Douze millions de martyrs de tout sexe, de toute culture d'esprit, de tous pays, mourant dans des supplices inouïs, avec une douceur inouïe, quelques-uns pour certifier des faits qu'ils avaient vus, tous pour confesser une foi qu'ils auraient pu échanger contre la vie, et, parfois, contre la gloire, c'est là un témoignage que nulle fausse religion ne peut reproduire dans de telles conditions. Napoléon traduisait l'impression que son esprit en recevait par ces mots frappés de son empreinte : « Partout les chrétiens succombent et partout ce sont eux qui triomphent. » Belle parole et belle preuve à la fois, car il n'appartient qu'aux choses immortelles de se retremper ainsi dans la mort. Sans doute, les fausses religions ont eu leurs martyrs, mais qu'on les compare aux nôtres sous le rapport du nombre : c'est à peine si les premiers comptent, et c'est à peine si on peut compter les seconds. Qu'on les

compare sous le rapport de l'attitude : les premiers sont morts souvent avec les mains souillées de sang, parce qu'ils ont tâché de donner la mort en la recevant; les seconds ont incliné la tête et ployé les genoux avant de recevoir le dernier coup. Les premiers ont succombé dans la haine, Dieu ne permettant pas à l'erreur la contrefaçon de la charité ; les autres ont aimé jusqu'au dernier soupir, .comme J. de Brilto embrassant son bourreau et saint Cyprien donnant au sien cinquante pièces d'or en signe de remerciement. Enfin, les premiers ont offensé la raison en visant au sublime, les seconds ont triomphé de la raison par l'ascendant du sublime. Aussi, ne me parlez pas de ces Indiens qui se font broyer sous les chars de leur dieu, ce n'est là qu'un suicide superstitieux ; mais regardez plutôt ces Apôtres el ces disciples donnant leur sang pour affirmer qu'ils ont vu le Christ ressuscité; et dites-moi s'il y a possibilité de refuser sa créance, je ne dis pas à des spéculations capables de produire des visionnaires, mais à des faits dont les témoins oculaires se laissent égorger.

Enfin, dernier miracle et dernier critérium de l'ordre moral propre à la vraie religion : sa propagation. Quelle immense entreprise réalisée ! Avec douze pêcheurs, sans lettres, sans fortune, sans influence, qui n'ont à promettre que la honte, la prison et parfois la mort à leurs adhérents, inaugurer, à la place d'un culte caressant pour les passions, la mortification de la chair, la béatitude de la pauvreté , l'amour des ennemis , le mépris de soi-même, le pardon des injures, et placer sur les autels de l'univers un crucifié qui, naguère, perdit l'honneur avec la vie ! Et ce but, si étonnant, l'atteindre malgré le préjugé populaire qui protège les an-

ciennes divinités, malgré la politique qui les défend, malgré la corruption qui les aime, malgré la philosophie qui plaide leur cause, malgré le paganisme et la synagogue qui unissent leurs oppositions, malgré les anciens sacerdoces qui se scandalisent, enfin, malgré les empereurs qui lancent des édits sanguinaires, ah! convenons que c'est là un prodige bien capable de faire penser ceux qui n'en admettent point! Et, cependant, ce prodige a été fait. Tandis que la création obéit à la loi du développement successif, et que Dieu met un demi-siècle pour la formation d'un homme, en moins de cent ans il avait formé sa catholicité. Depuis la haute Asie jusqu'au fond des Gaules, les villages et les champs, dit Pline le jeune, étaient envahis par la contagion chrétienne, et Jésus se trouvait, au lendemain de sa mort, le premier potentat de l'univers : Xon enitates tantum, sed vicoset agros, christhaneb superstitionis contagio pervagata est. Y a-t-il, dans le passé du bouddhisme, un tour de force de sa puissance prosélytique égal à celui-là? Non, et ajoutons que les conquêtes du christianisme durent encore, car seul il maintient, à travers les siècles, la propagation de sa foi. Quelle amure dérision de lui comparer ce paganisme indien éclos, comme une végétation naturelle, sur le sol qu'il occupe, et qui n'a jamais pu s'étendre au-delà ! Religion borne, subsistant sous la garde des gouvernements, et de l'anesthésie qu'elle provoque, et qui semble ne conserver ses adeptes qu'en les endormant pour les empêcher de changer de place. Sans doute ce culte est ancien, mais, son ancienneté, qu'est-elle autre chose que la caducité, puisque depuis trois mille ans il n'a pas fait un pas en avant? Sans doute il est très-répandu, mais depuis longtemps sa force convertissante est épuisée; il n'a que le tempérament indo-chi-

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nois, et il ne peut se naturaliser ailleurs, parce qu'il est l'erreur d'une race, non la religion de l'humanité.

Peu m'importe donc qu'il embrasse un plus grand nombre d'âmes que le christianisme, cela revient à dire que les deux tiers de l'humanité sont encore idolâtres, ce qui est peu nouveau. Mais l'universalité de la vérité ne consiste pas à posséder la plus grande partie du monde, Dieu ne pouvant dépendre de la majorité des voix; elle consiste dans son ubiquité sur toutes les parties du monde et dans son aptitude à y vivre et fleurir. La vitalité d'un organisme est bien moins dans l'ampleur de ses formes que dans la puissance de son souffle. Aussi, le colosse presque éteint du polythéisme indien n'a rien de menaçant pour nous. Parqué derrière les frontières de la haute Asie, il reste arrêté aux portes de la civilisation européenne sans pouvoir ni pénétrer chez elle, ni la laisser pénétrer chez lui. Qui se préoccupe aujourd'hui des périls d'une invasion d'idées chinoises ou indiennes? Non, non, le Christ n'a point à pleurer comme Charlemagne déjà vieux, parce que l'on voit paraître à l'horizon de son empire des vaisseaux destinés à le dévaster. Le saint François-Xavier du bouddhisme n'est point en chemin, ses théologiens ne sont pas encore prêts à comparaître en Sorbonne pour imposer silence à Bossuet ; enfin l'Europe ne songe nullement à convertir ses églises en pagodes, ni à délaisser Jésus pour Cakiamouni. Le Christ, au contraire, que fait-il pendant que l'immobilisme indien ne fait plus rien? 11 est conquérant sur les terres de Brahma et du lamaïsme. Porté, tantôt par le verbe de l'apostolat, tantôt par l'influence de la France, tantôt par les vaisseaux de l'Angleterre, il apparaît comme l'héritier présomptif des faux dieux sur tous les rivages

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