CHAPITRE IX
Jésus-Christ et les autres fondateurs de religion.
Prenant, en dehors du christianisme, le seul établissement religieux qui, à raison de son importance numérique et territoriale , nous soit opposé en ce moment, nous avons prouvé que le bouddhisme ne possède aucun critérium de la vraie religion, puisqu'il ne porte aucune marque du vrai surnaturel. Les cultes de l'extrême Orient, en effet, ne se peuvent prévaloir des trois miracles de l'ordre physique, de l'ordre intellectuel et de l'ordre moral, qui sont comme l'estampille divine apposée à la véritable révélation. Je ne reviens point sur un tel parallèle, de peur de donner une lassitude inutile à la place d'une instruction nécessaire. Mais poursuivons ce cours, que je pourrais appeler de religions comparées , en les considérant dans leurs fondateurs, après les avoir envisagées dans leurs garanties intrinsèques. Certes, c'est beaucoup faire, au profit du christianisme, d'établir la fausseté de cette maxime aujourd'hui courante : « La vraie religion est, pour chacun, « celle qu'il aime ; la religion est toujours vraie dans
« la croyance du peuple (I), » et , par là, de démontrer qu'il existe une religion vraie en elle-même. Mais le christianisme qui est d'une vérité incomparable est -il d'une origine divine? Il importe de le déterminer plus explicitement. Sans doute une religion pour laquelle Dieu fait des miracles est divine dans ses preuves; mais une religion dont Dieu est le fondateur est divine dans sa source. Est-ce là un trait caractéristique de la nôtre? Voici comment se pose la question :
Environ quatre mille ans après la création du monde, treize cents ans après l'onction de David et six cents ans après la captivité de Babylone, le premier César régnant à Rome et le premier Hérode en Judée, au siècle le plus éclairé de l'histoire ancienne , dans un bourg méprisé de Juda, naquit un Enfant qui devait être le plus grand homme de l'univers ! Il était couché sur la paille et des voix célestes chantaient autour de son berceau. Il habitait une étable et les étoiles faisaient signe aux monarques d'Orient de le venir adorer. Il prêche, et les villes entières, emportées par le charme tout- puissant de sa parole, le suivent au désert. Il meurt, et les astres se voilent la face en signe de deuil. Enfin, il est enseveli, et trois jours après il se lève de son tombeau. Prodige unique de faiblesse et de grandeur ; il a causé au monde une sensation dont il est encore frémissant. Le monde, en effet, est si plein de ce souvenir qu'il le mêle à tous les autres, et , quand on lui demande à quelle époque la naissance ou la chute des empires , il a coutume de
(1) Renan.
répondre : Tant d'années après le jour où Jésus-Christ parut dans mon sein. Ainsi, le passage de ce mortel incomparable est un point culminant, dans l'histoire, où viennent se relier les deux. Testaments, et une sorte de soleil autour duquel tous les événements gravitent; il est, en même temps, un signe de contradiction devant lequel on se passionne jusqu'à l'adoration ou jusqu'à la haine, si bien que, depuis dix-huit cents ans, des hommes meurent en disant : Jésus-Christ est Dieu , et d'autres tuent en disant : Jésus-Christ n'est pas Dieu.
Eh bien, Jésus-Christ est-il Dieu ou ne l'est-il pas? Question formidable, puisqu'elle va mettre dans notre balance la plus auguste personnalité qui ait foulé notre terre ! question décisive surtout, car si Jésus-Christ est Dieu il ne reste que bien peu d'énigmes théologiques , et que si Jésus-Christ n'est pas Dieu, au contraire, tout s'abîme dans cette négation jusqu'à la notion même de la Providence, et dix -huit siècles abusés ont été le jouet de la plus infâme supercherie.
Notre époque s'en prend aux deux termes du mystère de l'Incarnation, c'est-à-dire à la nature divine et à la nature humaine, dans ses attaques contre le Christ. D'un côté, elle lui couleste la divinité, de l'autre, la gloire d'une humanité sans pareille. Les uns nient le Dieu en tâchant de le réduire à la taille d'un homme, les autres amoindrissent l'homme en insinuant qu'il j a eu des hommes aussi grands que lui- Les premiers ont écrit franchement que les preuves servant à établir la divinité de Jésus-Christ pourraient être retournées avec le même avantage au profit du Bouddha et de Mahomet , les autres se sont contentés d'exagérer le Bouddha et Mahomet avec l'arrièrepensée de les placer si haut, qu'entre leur élévation et
celle de Jésus, il ne restât plus que la distance d'un préjugé. De cette sorte, le Dieu-Homme est deux fois outragé par la sophistique du jour, et il n'est pas même rare qu'il le soit avec tous les honneurs du panégyrique, car elle a inventé l'expédient de le louer pour être dispensée de l'adorer , faisant de l'éloge la forme la plus répugnante du blasphème (\).
Qui me donnera d'étouffer, par un seul cri de ma raison, toutes les discordances de l'incrédulité sur ce point, et de condenser, en quelques pages solidement affirmatives, la réponse à tous les libelles et à tous les romans de la négation ? Pour atteindre ce but, rien ne me paraît plus souverain que de faire subir à Jésus un contrôle auquel nul autre homme ne pourrait résister, je veux parler d'un parallèle avec Dieu. Qu'est-ce que Dieu? Le lecteur l'a dit avant moi, c'est l'infini en durée, en sagesse, en puissance, en sainteté, en amour, en essence : maintenant, si on me demande qu'est-ce que Jésus-Christ ? Je répondrai qu'il est l'infini ou le surhumain dans sa durée, dans sa sagesse, dans sa puissance, dans ses vertus, dans son amour, dans sa constitution. Exposition victorieuse, de laquelle jaillira cette conclusion : donc Jésus-Christ est Dieu , puisqu'il en porte les attributs, et il est le seul homme qui soit Dieu, puisque seul il les a portés.
Quand la théologie catholique pose sa première as- (lj Montalembert.
sise, elle débute ordinairement par ce chapitre solennel : De Dieu et de ses attributs. Pour bien apprécier si Dieu et le grand fondateur que nous discutons sont deux équivalents, appliquons au second la mesure du premier, et traitons de Jésus-Christ et de ses attributs. Le trait constitutif des attributs de Dieu, c'est l'infini ; or, par plusieurs de ses aspects, Jésus-Christ présenteà la pensée de ces immensités dont jamais aucun esprit n'aperçut les rives et ne loucha le fond. C'est pour cela que, sur le point d'en parler, on éprouve une félicité et un désespoir : la félicité d'en dire quelque chose, le désespoir de n'en pouvoir dire tout ce qu'il faudrait. C'est surtout à cause de cela que l'on a écrit : Jésus est le seul mortel dont l'éloge ne puisse être exagéré. Aussi, de même que le plus sublime de ses historiens, après l'avoir peint avec la fidélité de l'inspiration et de l'amour , pose sa plume découragée en ajoutant : il a fait encore bien d'autres choses non écrites dans ce livre (1); nous qui l'étudions, après avoir tout dit de Jésus , nous serons obligés de nous compléter en avouant que nous n'avons rien dit encore.
Et, d'abord, entre Jésus et l'homme, quelle différence sous le rapport de la durée? Le trait caractéristique de la durée de l'homme, c'est qu'il n'est que dans le présent. Le trait surhumain de la destinée de Jésus, c'est qu'il était autrefois et qu'il sera dans les siècles : Christus heri, hodie et in secula. L'homme ordinaire, placé entre une veille où il n'était pas encore, et un lendenïain où il ne sera plus, n'occupe qu'un point dans la série des temps. L'Homme -Dieu seul a
(1) Saint Jean, 26-30.
préexisté dans tout le passé, et se survivra dans tout l'avenir, en telle façon que, pour lui, ce n'est jamais ni hier, ni demain, c'est toujours et ce sera à jamais aujourd'hui. Et, d'abord, Jésus-Christ possède cette immensité rétrospective au sein de la durée, qui consiste dans une existence aussi ancienne que le monde. Nul n'a vécu, comme lui, sur cette terre quatre mille ans avant que d'y paraître. Aucun autre que lui n'a été l'objet d'une attente universelle, ni surnommé, par un amour de beaucoup antérieur à son berceau, le désiré des nations. L'idée messianique traverse toute l'ancienne alliance sans s'éclipser un instant aux regards d'Israël. Et cette vie anticipée de Jésus est si réelle que, bien avant son avènement ici-bas, on y connaissait ses traits, on le saluait, on l'implorait et il sauvait par la vertu attachée à l'espérance de son règne. Le monde ancien est peuplé d'oracles qui le précèdent, comme autant de hérauts , chargés de l'annoncer. La nation choisie ne cesse poiut de tendre les bras à cette apparition consolante en s'écriant : Venez, Seigneur, et ne tardez pas (I) ! Les peuples païens eux-mêmes, quand fatigués de mensonges et de tâtonnements , ils demandaient à leurs guides : Jusques à quand les ténèbres de l'attente? en recevaient cette réponse : Jusqu'à ce qu'une vierge ait enfanté, donec virgo pariât. Enfin, le pressentiment universel était si éveillé, touchant le réparateur futur, à l'heure où Jésus parut en Judée, que des messies s'improvisaient de toutes parts, et Dosithée, Ménandre Barchochèbas, Simon, Apollonius de Tyane, une foule, de charlatans et de mages n'eurent quelques succès
(1) Ps. 30-18.
qu'en s'emparant, à leur profit, de cette conviction répandue , que le Juste allait enfin sortir des enfantements de l'ère provisionnelle, et que le monde était en travail d'un nouveau Roi.
Mais il n'y avait point de méprise possible à l'égard de celui-ci, car les voyants, envoyés devant lui pour le prédire , l'avaient fait en termes si clairs qu'il ne pouvait être confondu avec un autre. Jacob et Daniel indiquaient l'heure de son arrivée ; Michéc nomme le lieu de son berceau, Bethléem-Ephrata ; Isaïe conte ses miracles à l'avance ; Zacharie le peint dans sa douloureuse passion ; David le voit et le chante dans sa résurrection , enfin le prophétisme fait un tableau si précis de la destinée de Jésus-Christ, que les coïncidences, entre l'annonce et l'histoire, ont suffi pour convertir le monde au lendemain du Calvaire, et cela quand Jésus-Christ , dans sa vie future ici-bas, était encore inconnu, et quand, dans sa vie présente, il était encore contesté.
Et où sont-ijs les autres fondateurs de religion qui puissent s'étayer d'un pareil témoignage? Qu'ils viennent et qu'ils nous disent quels furent les symboles, les traditions, les personnages prédestinés à leur ouvrir la marche? Seul, avant son existence réelle, Jésus- Christ a préexisté dans la foi de l'univers comme dans une sorte de sein maternel, où, à chaque grand événement, on le sentait tressaillir. Sans doute c'est après l'an 4000 qu'il s'incarna, mais c'est dès le premier jour de l'univers qu'il fit son apparition aux horizons de l'histoire, de telle sorte qu'à son arrivée sur la terre, selon la grandiose figure d'un docteur, il trouva quarante siècles agenouillés devant son berceau.
Et, prodige non moins extraordinaire, cet homme, qui eut une si longue existence avant sa naissance, en a une non moins étonnante après sa mort. Il vit, en effet, dans son Eglise, qui est une continuation de sa personne à travers les siècles, et il y vit comme aucun mortel ne subsiste dans ses œuvres. La preuve qu'il est vivant, ce sont les passions opposées qu'il excite, car les morts n'offrent guère plus de prise ni à l'amour ni à la haine, et, sur les tombes refroidies par le temps, la justice ne tarde pas à s'asseoir. Mais, pour Jésus, s'il avait été roi en Egypte, il n'aurait pu être jugé même après sa mort, car, en réalité, l'avenir n'a pas commencé pour lui, et les multitudes se passionnent pour ou contre sa mémoire comme aux premiers jours de son règne. Les dieux de l'extrême Orient, ensevelis au sein de leurs pagodes, n'en sortent plus pour troubler le repos du monde ; il n'est pas un seul lieu de cette terre où l'on parle de notre Dieu fait homme avec indifférence. On l'adore ou on le hait; il est placé sur des autels ou il est proscrit. On crie dans les prétoires de Cochinchine : Qu'il soit crucifié (I), et on s'élance des bords fortunés de l'Europe chrétienne sur le premier vaisseau qui passe en répondant : Eh bien! nous y allons et nous mourrons avec lui (2). Ainsi, ceux-là même qui ne voulaient pas accorder à son immortelle vie l'hommage d'un acte de foi, la reconnaissent par l'impérissable répulsion qu'elle leur cause.
Il vit donc, puisqu'il passionne; il vit encore, puisque la dissolution ne l'atteint pas. Le signe le plus cer-
(1) Saint Matth., 28-20.
(2) Saint Jean, 11-16.
tain de la mort, c'est la décomposition; rien n'atteste mieux le trépas de tout Lazare que l'infection de son tombeau. Comment la domination de Jésus pourra-t-elle déjouer à une telle loi ? Il y dans la prospérité excessive une force dissolvante. Les succès continus donnent aux empires une sorte de plénitude pléthorique qui frappe la puissance d'apoplexie et la précipite vers la décadence. Malgré ces obstacles, l'Eglise est debout, triomphant de ses succès comme de ses revers, et sa fortune a, ici-bas, l'immutabilité des choses qui n'en sont pas.
Jésus-Christ est donc vivant , puisqu'il échappe à la dissolution ; mais , surtout , puisqu'il remue et grandit. Voyez les religions non chrétiennes, elles n'exhalent pas seulement la puanteur du cadavre, elles en ont encore l'immobilité. C'est que le mouvement et la croissance sont les signes les plus certains de la vie, et que ces cultes, à la façon des momies orientales, peuvent bien conserver dans la mort les apparences de la vie , mais non en contrefaire l'action. Aussi quel statu quo vraiment sépulcral que la destinée du Bouddha et de Mahomet! Et, au contraire, à peu près tout le terrain perdu par eux est acquis par le Christ! Regardez-le, il est à tous les points de l'espace et à toutes les étapes de la durée. Mahomet lui-même le tient pour un grand prophète de Dieu ; Luther et Photius s'agenouillent devant ses autels ; les philosophies ne l'adorent pas, mais elles tâchent de s'assimiler quelque chose de sa sève, en l'insinuant jusque dans leurs négations. C'est le Christ qui avance dans ces apostolats sans nombre qui se croisent à la surface des deux hémisphères. Il double les caps lointains avec la vitesse des vents, il touche d'une main au pôle du Nord, de l'autre
270 JÉSU'S-CHRIST
à l'Australie . Ni la barrière des idées, ni celle des mœurs, ni celle des nationalités, ni celle des religions ennemies ne peuvent arrêter sa marche. Tandis que ces religions ne font pas de conquêtes chez lui, il en fail chez elles. Au loin, du haut de la grande muraille, il aiîend, avec des espérances autorisées, les peuples de l'Orient, quand leur civilisation renaîtra. En Europe, si le monde, par bien des courants, retourne au paganisme, on peut dire qu'il remonte par beaucoup d'autres à Jésus-Christ. En dépit de tous les antagonismes, en effet, Jésus-Christ conserve l'univers pour territoire, et l'élite du genre humain pour population. Aussi, ne nous en laissous pas imposer par quelques blasphémateurs de France et d'Allemagne faisant opposition à cet incommensurable suffrage; s'ils le couvrent de leur voix, à certaines heures, ce n'est point parce qu'ils le dominent, mais parce que cent hommes qui parlent font plus de bruit que trois cents millions qui dédaignent de parler.
Et ce qui ajoute à ce prodige d.e la perpétuelle vie de Jésus, c'est que toutes les religions fausses s'al tachent, comme des plantes grimpantes, à la puissance temporelle pour être soutenues, et se sont faites serrantes pour subsister. Seul, le Christ a fondé l'empire essentiellement spirituel, et il le maintient sans les rois, souvent même malgré eux. S'ils lui offrent leur bras à titre de respectueux appui , il l'accepte ; s'ils le lui refusent, il s'en passe ; s'ils le retournent contre lui , il reçoit leurs coups , mais il fait son chemin quand même, et il n'est point de potentat, cependant, qui ait son trône et sa vie plus assurés que Jésus- Christ !
Sa vie est un des phénomènes les plus ineffaçables et les plus indestructibles. Que faudrait-il pour anéantir
ia mémoire des immortels ordinaires? A peine l'incendie de quelques volumes et le renversement de quelques statues. Mais Jésus - Christ s'est incarné dans toute la civilisation moderne. Qu'on le frappe dans les croyances, il vivra dans les mœurs. Qu'on l'expulse de ses temples , il restera dans notre histoire, il ."respirera dans notre législation, il régnera dans nos habitudes, il palpitera dans nos vertus; il est en nous, il est hors de nous, et il est impossible de le supprimer sans promener la charrue sur un monde qui s'est façonné à sa parole et imprégné de ses souvenirs. En un mot, enlevez du sein de l'humanité Jésus-Christ avec la série de patriarches, de prophètes et d'événements figuratifs qui le précèdent, ;;vec le cortège de saints, de vertus et de transforma lions sociales qui le suivent, vous ouvrez une sorte d'hiatus dans l'histoire et dans le monde moral devant lequel la raison recule effrayée.
La vie inextinguible de Jésus parmi les hommes fait, non-seulement un crime , mais une folie de toutes ces œuvres d'érudition malfaisante et suspecte, destinées à nous ravir notre Christ, sous prétexte de découvertes historiques. Ces explorateurs n'ont rien découvert que l'Eglise n'ait connu avant eux, et à quoi elle n'ait répondu ; rien découvert, surtout, qui puisse prévaloir contre cette immense présomption : Jésus-Christ est depuis dixhuit cents ans en possession des adorations de l'univers ci vilisé, et quelques rêveurs du jour auraient la prétention de le mieux connaître que les douze Apôtres qui lui ont donné leur sang ? Et, avec quelques subtilités philologiques et quelques suppositions gratuites, ils auraient le droit de renverser le témoignage des évangélistes , la déposition des martyrs, les démonstrations des docteurs,
l'autorité des conciles et des saints, et l'unanimité de tant de siècles engagés dans notre acte de foi ? Qu'ils ne se bercent pas de ce présomptueux espoir, il n'y a rien de changé dans les affections du monde chrétien, depuis le concile de Nicée, où des évoques mutilés pour la foi se bouchaient les oreilles en entendnt les nouveautés d'Arius; ni depuis le concile d'Ephèse, après lequel le peuple jetait des fleurs sur les pas des Pères qui avaient déclaré la Mère de Jésus Mère de Dieu. Aussi, entre le Dieu fait homme et ceux qui ne croient qu'à leurs propres conceptions, le bon sens ne saurait hésiter; et, surpris un instant par ces critiques suborneurs, il se retourne plus aimant vers son Christ en lui disant : Seigneur, à qui irions-nous après vous (1)?
Voilà donc deux vies en Jésus-Christ, l'une avant son berceau, l'autre au-delà de son tombeau, [qui lui sont uniquement propres. Que conclure de cette destinée si exceptionnelle ? Que Jésus-Christ est le seul mortel toujours vivant sur cette terre. Une telle prérogative dépasse par trop de points la grandeur de l'homme pour n'êti;e point surhumaine. L'Eglise chante donc une véritable apologie quand elle accompagne le nom de Jésus de cet éloge qu'un Dieu seul peut mériter : Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles !
Surhumain dans sa durée, Jésus ne l'est-il pas dans sa sagesse? Pour en bien juger, mettons à côté l'une
(l) Saint Jean, 6-G9.
de l'autre la mesure de la sagesse dans l'homme et la mesure de la sagesse en Jésus. La différence fournira notre preuve, car, entre le point extrême de la première et le point initial de la seconde, il y a une distance que l'esprit de l'homme peut apprécier à peine, mais qu'il ne franchit pas.
Et, d'abord, la sagesse de Jésus est surhumaine par son originalité. Examinez tous les sages qui ont porté des révélations à la terre, ils sortent, par une sorte de germination graduée, du sol qui leur donna le jour. Prenez un homme de génie quelconque, l'histoire vous désignera les maîtres, les livres et les événements qui lui servirent d'instituteurs. Mahomet, par exemple, a été un compilateur plutôt qu'un inventeur, car sa religion n'est qu'un impur alliage de la Bible avec le sensualisme d'Epicure. Le Bouddha était un personnage extraordinaire plutôt qu'un créateur, car il procède d'ancêtres connus, et son ascétisme excessif était dans le goût de plusieurs sectes religieuses de l'extrême Orient. Mais qui pourrait nommer le livre d'où est sorti l'Evangile? et le précepteur qui a formé Jésus? et les enfantements historiques qui l'ont fait surgir? Qui nous racontera la généalogie de cette sagesse? Generationem ejus qui enarrabit (I)? Personne; Jésus- Christ est le seul sage qui ne ressemble à aucun autre. Et c'est pourquoi, tout prédit qu'il ait été, il n'a pas été reconnu en arrivant sur la terre. Seul maître' sans ascendants intellectuels, sa physionomie a eu quelque chose d'imprévu, parce qu'aucune transition n'y avait préparé; et, l'eussent-ils voulu, les hommes ne
(1) Art., 8-33.