‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 33 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

l'auraient pu imaginer, car s'ils l'attendaient, ils l'attendaient tout différent. Aucun des messies que le rabbinisme avait rêvés, en dehors de l'inspiration prophétique, ne pouvait le faire pressentir ; c'est ce qui explique comment son avènement a été une espérance de quatre mille ans, et son apparition une surprise.

Au reste, plus encore que le judaïsme, l'esprit humain en général était mis au défi de produire une telle conception. Un Christ de fabrication philosophique eut porté les traits de sa nation. Le chamelier de la Mecque est exclusivement arabe, le réformateur de Kapilavastou n'est qu'indien. Jésus exprime, dans sa personne comme dans sa sagesse, un idéal de perfection qui est de tous les pays. Etrange aberration de l'exégèse ennemie d'oser lui reprocher de n'avoir pas su le grec ! Certes,' il savait toutes les langues Celui qui les enseigna si bien et si vite à ses Apôtres. Mais il entrait dans son dessein de ne se montrer ni Grec, ni Hébreu, c'est-à-dire de n'affecter aucun caractère local et de se faire, intellectuellement, le compatriote de tous les hommes et le citoyen de toutes les patries. De cette sorte, le Christ a une nationalité et des ancêtres, mais sa doctrine n'en a pas. Il est Juif de naissance, mais sa sagesse est cosmopolite. Or, une sagesse qui appartient ainsi à l'humanité entière, qui n'a point de racines dans une souche terrestre, doit être née d'elle-même; et tout ce qui est de soi ou incréé, est divin.

Cette sagesse apparaît encore divine dans son infaillibilité. Nous sourions, en faisant le triage des rêves fous que les plus grands génies, destitués de la conduite de la foi, ont mêlés à leurs systèmes. Les docteurs chrétiens eux-mêmes ont poussé des notes discordantes dans

les grands concerts de la vérité. Et le sens moral s'épouvante de ce que deviendrait le monde, si jamais il se prosternait devant l'infaillibilité de Zoroastre, de Confucius ou du grand Lama. Mais qui .nous signalera le côté faible du génie de Jésus-Christ ? Quelle est la page de son Evangile qui ait passé au rang des spéculations dédaignées ? Aussi, le Christ demeure l'arbitre même de ceux qui ne l'adorent pas ; et bon nombre qui ne le tiennent point pour un Dieu, en tenant sa sagesse pour infaillible, reconnaissent implicitement sa divinité dans cette infaillibilité ! Ils sont donc punis par l'extravagance même de leur blasphème, ces penseurs contemporains qui' ont déclaré le Verbe fait chair inférieur à Marc-Aurèle et au doux Spinosa. « Jésus en tout est l'unique et rien ne « saurait lui être comparé. On aura cessé, depuis longtemps, « de croire au miracle physique, que Jésus sera encore un « miracle psychologique. On ne pourra comprendre que le « contemporain de Hillel et de Schammaï soit leur frère « selon l'esprit, et quelajmême sève ait produit, parallèle- « ment, le Talmud et l'Evangile, le plus singulier monu- « ment d'aberration intellectuelle et la plus haute création « du sens moral (1). » Tant il est vrai que l'esprit humain met des actes de foi involontaires jusque dans certains de ses blasphèmes, et que, môme en niant le Christ, il ne peut le traiter d'égal à égal.

Et cette sagesse qui ne défaille pas, gagnerait-elle la sûreté de son vol par la timidité de son essor? Ne le croyez pas, elle possède l'infini de l'élévation. On a pu dire d'elle qu'elle est seule continuellement sublime. Le sublime est un de ces faîtes enchantés où le génie lui-

(1) Renan. Historiens critiques de Jésus,

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même ne monte pas souvent. Quand il y est, on voit, à ses transports, qu'il subit une violence d'en haut, et, quand il en descend, étonné comme saint Paul revenant du troisième ciel, il est obligé de se dire, était-ce moi, était-ce un autre qui parlait? Je ne le sais ; étant hors de lui - même quand ces grandes choses s'y accomplirent, il ne peut dire ce qui s'y est passé. Jésus-Christ seul a été sublime toujours, et il l'a été sans sortir de lui-même. Il ne prend point de peine pour gravir les hauteurs, car ces hauteurs sont sa mesure ordinaire. Aussi, remarquez le naturel de ses discours, même en traitant des sujets les plus supérieurs à la nature. Il parle de la Trinité comme un autre le ferait de sa famille; du paradis comme on ifait de sa propre maison. Sa science n'est ni apprise ni inspirée, car on n'y retrouve pas plus l'effort d'un travail personnel que les transports causés par le contre-coup d'une illumination étrangère. Comme on sent que cette science n'est autre chose que sa propre pensée, qu'il naquit dans le secret qu'il révèle , et qu'il est le soleil, non le rayon de la lumière qu'il répand ! C'est pourquoi l'esprit se fatigue des chefs-d'œuvre ordinaires, mais il se délasse toujours en revenant à l'Evangile. Je ne suis point étonné que Napoléon trouvât dans cette parole calme et profonde, comme dans l'infini des cieux, un mirage de l'immensité divine. Là, on plonge sans cesse, en effet, sans toucher le fond, et devant la majesté des Ecritures, tout aussi bien que devant celle de la création, l'esprit reconnaît le divin par l'admiration toujours inépuisée qu'il lui inspire.

Cette sagesse, accoutumée à planer dans les célestes régions, se déroberait-elle aux regards des ignorants? Non,

elle est encore surhumaine par sa simplicité. Comme le soleil, dont je viens de parler, elle se verse à flots sur les plus hautes cimes, et elle visite les plus obscurs replis de la vallée. Je vous atteste ici, petits enfants que Jésus savait captiver en même temps que les orgueilleux de la synagogue , pauvres femmes du peuple dont il était l'orateur tout aussi bien que des docteurs d'Israël ! En général, les grands esprits sont peu compris du vulgaire. Ils perdent en clarté tout ce qu'ils gagnent en profondeur, et ils ne peuvent frapper la raison qu'au préjudice du cœur; mais Jésus a été à la fois l'orateur le plus élevé et le plus populaire. Il sait, tour à tour, être simple en Galilée auprès des villageois des bords de Tibériade, et apologiste sous les portiques du temple, centre de la controverse rabbinique. Quand il enseigne, tous les hommes reconnaissent leur Maître, depuis les Peaux-Rouges du haut Canada jusqu'aux plus raffinés de la civilisation européenne. Quand il parle, tout l'homme est captivé, depuis les plus hauts sommets de la raison jusqu'aux fibres les plus secrètes du cœur.

Rappelons-nous sa rhétorique si négligée et si étrangère à toutes les traditions. Il s'affirme, mais il ne se prouve pas. Il ne met pas un seul syllogisme dans son Evangile, et il pénètre dans les convictions du monde comme dans ses capitales, c'est-à-dire sans armes, parce qu'il est revêtu d'une force qui n'a pas peur des coups et qui n'a pas besoin d'en donner. Pas une seule fois il n'essaya cette démonstration de sa divinité qui nous occupe en ce moment ; et certes il faisait bien de s'épargner ce soin, car le sentiment public ne s'y trompait pas, et le cœur des pauvres, éclairé par l'amour, leur faisait crier sur ses pas : Non, ce n'est point ainsi que

parlent les hommes, Xunquam sic locutus est homo (1).

N'allez pas croire, néanmoins, qu'il laissât toujours à la logique du cœur le travail de cette conclusion. Bientôt il appelle à son aide L'infini de sa prescience, et il lui ordonne de resplendir dans sa parole pour la certifier. Maintenant, ô mon Dieu! j'en viendrai à vos révélations et je m'approcherai de votre regard scrutant les choses qui ne sont pas encore ! Voici un don qui ne peut être revendiqué ni par le prophète arabe, ni par le fameux Sidartha. Qu'on parcoure le Coran ou le Lotus de la bonne loi, nulle part on ne trouvera un coup d'œil sur l'avenir qui approche de ces prophéties choisies entre cent autres.

Alors, Jésus dit à ses Apôtres: Nous montons à Jérusalem, là, on me crachera au visage, je serai flagellé et crucifié, mais ne craignez pas, je ressusciterai le troisième jour. Alors il dit à saint Pierre : Je vous annonce que, cette nuit même, vous me renoncerez trois fois avant que le chant du coq se fasse entendre. Alors il dit de Magdelaine : Partout où sera prêché l'Evangile, ce qu'elle a fait aujourd'hui sera célébré en mémoire de moi. Et quand on passe, à Paris, devant le temple qui porte le nom de la Pécheresse, en la voyant au fronton de l'édifice, à genoux devant Jésus pendant que le monde est à genoux devant elle, on comprend les respects portés à la parole de notre Maître par les vicissitudes de l'avenir. Alors, enfin, Jésus prédit à l'infidèle Jérusalem ses maisons désertes et ses mères maudissant leur fécondité; il la montre, dans le lointain, abattue sous le glaive sanglant de Titus ; enfin, il la fait assister vivante à son dernier soupir, et il la pleure avec une telle fidélité de prévision,

(t) Saint Jean, 7-46.

que la négation, pour décliner l'aulorilé de cette prophétie, la regarde comme une interpolation calquée après coup sur l'événement, tandis que l'événement a été calqué littéralement sur la prophétie.

Or, quand Jésus interpelle ainsi les événements cachés, ils ne le contredisent jamais ; quand il adjure l'avenir à l'appui de sa parole, l'avenir ne lui fait jamais défaut dans ses témoignages. Et, cependant, tandis que d'autres se disaient les prophètes de Dieu, celui-ci déclare qu'il est le Dieu des prophètes ! D'où il suit que, s'il n'est pas Dieu, il est un personnage inexplicable, erceux-là sont bien mal avisés qui trouvent plus simple de l'honorer comme un sage inexplicable pour le bon sens, que comme un Dieu incompréhensible pour la raison.

Mais combien plus encore que dans sa prescience de prophète, Jésus est surhumain dans^sa prévoyance de conquérant ! Considérons ce nouvel envahisseur qui convoite la domination universelle, entrons dans le sanctuaire de ses conseils et prenons connaissance de son plan. En ce moment, un homme choisit des généraux illustres, il lance des proclamations séduisantes et il suborne avant que de frapper. Ensuite, penché sur une carte de géographie, il marque les frontières à renverser et les empires à réduire. Il lance, par la pensée, des escadrons dans les directions favorables, il marche sur le corps des peuples qui ne veulent pas se soumettre, et quand il a posé un pied sur le septentrion, un autre sur le midi, il se contemple dans les splendeurs de sa fortune et de ses ambitions satisfaites. En un mot, tout conquérant prend des moyens en rapport avec son but. Le Bouddha, par exemple, fils de roi lui-même, n'a gagné les peuples qu'en gagnant les rois. Mahomet n'aurait jamais réuni vingt croyants sans

le concours du cimeterre et de la polygamie; seul le Christ fait sa conquête et prévoit qu'il la fera, à rencontre de toutes les idées reçues et de toutes les passions déchaînées.

Il ne dit pas , en effet : Je tirerai l'épée des vieux rois de Juda mes aïeux, pour soutenir une morale facile, des enseignements populaires ou des préjugés nationaux; mais il dit : Je serai pauvre, méprisé, calomnié, fouetté. Et après? Après cela, le corps sanglant et la croix sur l'épaule , je me présenterai au siècle de Tibère et de Néron en lui criant : Voilà l'homme ! et ce siècle me fera mourir. Et après? Après cela, je me donnerai pour héritiers douze pêcheurs qui parleront, qui souffriront et qui mourront à leur tour. Et après? Après cela j'en susciterai d'autres qui parleront et qui mourront de même, et pourvu que, trois siècles durant, j'aie du sang à fournir pour récréer les loisirs des Césars, et des exemples effrayants à poser devant la luxure païenne, mon œuvre est faite et le monde est à moi.

Eh bien, qu'en dites-vous, n'est-ce pas qu'un tel dessein n'a pas le sens commun ? Oui, car il est infiniment au-dessus! Humainement parlant, il est absurde; mais c'est pour cette raison que son accomplissement prévu est divin. Je sais bien qu'ayant vu ce plan toujours réalisé, nous avons fini par le trouver naturel ; toutefois, la raison a besoin de se renverser pour le saisir, et quand Jésus aperçut, à l'avance, de tels effets sortant d'une telle cause , ce ne put être en vertu d'une intuition humaine, car la prévoyance humaine devait attendre tout le contraire.

Arrière donc les sagesses rivales de celle-ci. Elle jette le défi à toutes les révélations qui ont fixé l'ad-

ET LES AUTRES FONDATEURS DE RELIGION. Ll8'l

miration des hommes, et aucune ne peut le relever. Mépris et pitié, en particulier, à cette puérile fiction de l'islamisme, dans laquelle des anges remettent au fondateur de l'Hégire, un vélin bleu pour recevoir le texte du Coran et une plume de diamant pour l'écrire! La seule loi digne d'être écrite par la main des anges, parce qu'un Dieu l'a dictée, c'est celle du Christ. Elle est surhumaine dans son originalité, dans son infaillibilité, dans son élévation, dans sa simplicité, dans sa prescience, donc, ou il faut nier toutes les lois de l'analogie, ou il faut adorer en Jésus la sagesse divine elle-même. Et ceci n'est point une conclusion métaphorique. Quand nous écrivons sur le piédestal de Platon, de Mozart, de saint Thomas le titre de divin, ce n'est là qu'une hyperbole de notre louangeuse admiration; mais quand nous disons le Divin Maître, la louange cesse d'être une figure, et l'épithète n'est que l'expression adéquate du substantif; car Dieu et Jésus sont deux synonymes qui s'associent par la complète identité de leur signification.

Comme la souveraine sagesse, la souveraine puissance atteste, dans l'action de l'homme, une force divine. Et ici, qu'on ne m'arrête point, au début, par celle objection rebattue : toute religion a ses miracles, et chaque fondateur a fait les siens. Cela est faux dans ce sens que, par l'éclat et par l'authenticité de ses miracles, Jésus-

Christ se distingue de tous les fondateurs, et que jamais le bon sens du monde n'a placé aucun thaumaturge au même rang que lui. Cela est vrai dans ce sens qu'après le pouvoir de Dieu , il y a un autre pouvoir supérieur à celui de l'homme, celui du démon, et que le démon en use quelquefois pour accréditer ses œuvres. Nier ces deux sortes de manifestations surnaturelles, c'est être incrédule à l'évidence et à l'histoire. Eh bien, miracles de l'influence diabolique, miracles des laboratoires scientifiques, plaçons-les en face de ceux de Jésus, et sachons s'il est dans l'enfer ou sur la terre une force capable de tenir sa toute-puissance en échec.

Jésus-Christ a exercé ici-bas trois sortes de souverainetés, dans lesquelles il s'est mesuré avec les pouvoirs de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel qu'on lui objecte, et les a dislancés de toute une immensité. Par exemple, le génie médical lutte avec succès contre la maladie et contre la mort. Mais comparons son œuvre à celle de Jésus, et constatons les différences. La science demande un mois pour guérir une maladie tant soit peu invétérée, voilà l'homme. Jésus dit à un paralytique de trente ans : Lève-toi, et le paralytique emporte son lit d'un pied léger, voilà Dieu. La science n'a jamais rien pu sur un cadavre, que lui imprimer une contrefaçon fugitive du mouvement par l'action galvanique, ou en retarder la dissolution par la protection des bandelettes ou des parfums, voilà l'homme. Jésus dit à un mort de quatre jours : Sors du tombeau, et il est obéi, voilà Dieu. Et où est le magnétisme qui s'était posé en concurrent de Jésus-Christ ? qu'il étende la main sur la pierre des sépulcres, qu'il nous montre son Lazare et nous croirons en lui.

De leur côté, les naturalistes et les physiciens ont acquis encore, sur la création inorganique, un empire glorieux ; mais comme ils restent et resteront toujours au-dessous de Jésus-Christ ! Ils expliquent les substances sans les changer, ils classent les phénomènes sans les modifier, ils constatent des lois sans les dominer, voilà l'homme. Mais, de même que le Père céleste a fait les substances, le Fils les refait à Cana ; de même que le Père a dit : Que la lumière soit, et la lumière fut (I), le Fils dit aux yeux des aveugles : Epheta, et ils s'ouvrent aux clartés du jour ; de même que le Père donne la vie à la matière, le Fils la lui rend dans trois résurrections célèbres ; enfin , de même que le Père a décrété les lois de la nature, le Fils les suspend à tout instant , voilà Dieu. Et , afin que cette puissance de Jésus ne soit pas contestée , il la transmet à son Eglise où les mêmes merveilles sont continuées, en vertu de sa parole : Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais et de plus grandes encore (2).

Après a-roir imprimé le sceau de sa puissance à la matière physique, Jésus en a voulu marquer encore la nature morale. Voyons , sur ce nouveau terrain , les œuvres de l'homme et celles de Dieu. Les philosophes qui forment et qui réforment l'humanité n'ont jamais agi, dit Voltaire, même sur les mœurs de la rue qu'ils habitaient. Voltaire se trompait , les philosophes n'ont pas agi sur leurs proches voisins pour le bien, et ils

(1) Gen., 3-2.

(2) Saint Jean. 14-12.

ont agi sur le monde entier pour le mal, voilà l'homme. Au contraire , Jésus prononce quelques mots sur l'âme de l'humanité, et il en fait surgir des nouveautés aussi étonnantes que la fécondation du néant , voilà Dieu. De même qu'à l'origine, en effet, chaque parole du Verhe créateur appelait des globes à la vie, chaque parole du Verbe rédempteur est un fiât tout-puissant qui suscita d es prodiges plus grands encore. Certes , il a dû être beau , dans l'espace , le moment où les mondes, à la voix de Dieu , sortirent du néant et allèrent prendre place dans les orbites où ils gravitent. Il ne fut pas moins solennel , dans la durée, le moment où les vertus chrétiennes, écloses d'une parole divine, se levèrent sur la terre , et où l'Eglise, avec ses myriades de prédestinés, sortit du côté transpercé de Jésus ! Alors le Maître dit : Vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres (1), et, par ces mots, il sème d'innombrables cénobites dans l'avenir. Le Maître ajoute : Ne craignez pas ceux qui ne tuent que le corps (2), et tous les martyrs sortent de ce second encouragement. Enfin, le Maître poursuit : Aimez votre prochain comme vous-même (3), et les monuments, les héros, les trésors, les inventions de la charité naissent de la vertu cachée dans ce grand commandement. Ainsi, tandis que Jésus, thaumaturge de l'ordre physique, n'agit que pendant quelques années, comme thaumaturge de l'ordre moral, il ne se repose jamais. (Tandis que la création matérielle n'a duré que six jours, la création spirituelle est incessante, et quand

(1) Saint Matth., 19-21.

(2) Saint Luc, 12-14.

(3) Saint Matth., 19-19.

la première aura son heure de destruction, la seconde, composée de nos vertus, brillera d'un éclat inextinguible au firmament de l'éternité : Quasi stellœ in perpétuas œlemitates (1).

Enfin Jésus a exercé sa souveraineté sur un fonds plus résistant que la nature physique et la nature morale, sur les événements à venir ou les futurs contingents. Il faut la science d'un Dieu pour les prévoir, nous l'avons reconnu ; mais il faut aussi la puissance d'un Dieu pour les travailler et les diriger contrairement à leurs cours naturels. Or, méditez et mesurez ce grand miracle de Jésus fondateur. Le Bouddha ne fut conquérant heureux que parce qu'il mit de son côté les rois et les passions ; Mahomet que parce qu'il portait d'une main une loi séduisante, et de l'autre un cimeterre, en idsant : Crois ou meurs; en termes plus courts, tout fondateur fait du prestige de sa gloire ou de sa force le ressort de son empire, voilà l'homme. Jésus s'attache à une potence, et il fait de l'infamie de sa mort et de la faiblesse de ses moyens le nerf de sa domination, voilà Dieu. Un autre aurait confié sa fortune à des combinaisons prudentes, et, s 'appuyant d'un côté à la politique, de l'autre aux intérêts, d'un côté à tels fleuves , de l'autre à telles montagnes, il aurait dit : Je régnerai dans une position inexpugnable, voilà l'homme. Jésus dit à un batelier illettré : Tu prendras cette croix qui est le gibet des esclaves et l'exécration de l'univers, et tu partiras sans argent, sans chaussures, sans bâton ; tu te rendras dans cette capitale impure où Tibère et Néron reçoivent l'encens di-

(1) Dan., 12-3.

vin ; là, tu affronteras César, qui a conquis l'univers et que je t'ordonne de conquérir. Là, tu attaqueras l'idolâtrie qui domine sous la garde des faisceaux de l'empire et des vieux préjugés, et tu la renverseras. Là, tu iras au Panthéon faire tomber les dieux des nations assemblées, et tu mettras sur leurs autels ton Crucifié de Jérusalem. Là, enfin, tu diras à Rome qui se croit maîtresse du monde : Je suis ton maître ; et quand Rome aura bafoué ta parole, ri de ta bure et versé ton sang, alors ma fondation est impérissable et me voilà le premier potentat de la terre. 0 vous, qui demandez des miracles, en voici un qui dure toujours. Le christianisme, c'est-à-dire la plus grande puissance d'ici-bas, repose sur deux ignominies, une crèche et une croix. Ainsi la force est sortie de l'infirmité et l'immortalité de la mort. Or, je le demande, celui qui est capable de remanier et de bouleverser à ce point la nature, n'en doit-il pas être l'auteur ?

« Mahomet s'est établi en tuant, Jésus-Christ en fai- « sant tuer les siens. Si Mahomet a pris la voie de « réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de pô- « rir humainement. Et, au lieu de conclure que, puis- « que Mahomet a réussi, Jésus-Christ a bien pu réussir, il « faut dire que, puisque Mahomet a réussi, le christianisme « devait périr, s'il n'eût été soutenu par une force di- « vine (1). » Voilà les différences caractéristiques de la puissance de l'homme et de celle de Dieu.

Et, lorsque le Christ a fait ainsi ses preuves, et qu'il a déployé un pouvoir divin sur la nature physique , sur la nature morale, sur les événements historiques,

(1) Pascal. Pensées.

comment les déistes du jour s'y prennent-ils pour le ramener aux proportions d'un homme? Ils lui dénient l'honneur des guérisons rapportées par l'Evangile.

Mais quand même ils auraient raison sur ce fait, ils auraient tort dans leur conclusion. Il faut un pouvoir aussi surhumain pour les miracles qu'ils laissent subsister, que pour ceux qu'ils anéantissent. Autant qu'un homme ressuscité, un saint est une dérogation à la nature. Autant qu'un fleuve remontant son cours, des événements marchant dans un sens opposé aux pentes de la loi de l'histoire sont une dérogation à la nature. Donc, pour en finir avec Jésus-Christ thaumaturge, il ne suffît pas de rayer de l'Evangile les cures merveilleuses qui y sont enregistrées, il faudrait prouver qu'il est possible à un homme de produire tous les saints et toute la sainteté du christianisme, et de changer le monde avec douze ignorants qui n'y ont aucun crédit. La résurrection du monde, en effet, est aussi miraculeuse que celle de Lazare.

Toutefois, je somme les évangélistes selon le rationalisme, de me dire pourquoi ils suppriment, dans les actes de Jésus, les prodiges physiques? C'est uniquement parce que de tels faits ne sont pas compatibles avec leur système. Et depuis quand un système sans preuves doit-il prévaloir contre des faits prouvés? Or, les faits de Jésus sont mille fois mieux prouvés que ceux de Socrate. Ils le sont d'abord par leur évidence historique, car ils se sont passés au plein jour de la publicité romaine, à l'apogée de la civilisation judaïque , sous les yeux d'une surveillance jalouse, et à une époque où l'histoire discernait si bien, en cette matière, le vrai du faux qu'elle plonge dans l'oubli les miracles de vingt messies contemporains, pour transmettre à l'immortalité ceux de

Jésus. Ces faits sont prouvés par l'aveu implicite même des témoins qu'ils n'ont point convaincus, car les Juifs intéressés à les nier par des passions implacables et par des préjugés obstinés, ont accusé Jésus de satanisme, non de jonglerie. Ils le 'sont par le sens commun critique, car les miracles de l'Evangile ont le même degré de vérité historique que sa doctrine; admettre celle-ci et répudier ceux-là est follement contradictoire ; honorer une vérité morale qui se présente sous la sauvegarde des plus grandes fictions qui aient abusé le monde, c'est de la superstition, non de l'éclectisme. Ils le sont par l'affirmation des témoins oculaires qui sont morts pour les confesser. Qu'on nie les miracles tant qu'on voudra, on ne pout nier que les Apôtres et les disciples n'aient versé leur sang pour attester qu'ils les avaient vus. Or, ces hommes n'étaient pas insensés, car leur œuvre est sublime; ils n'étaient pas hypocrites, car ils se sont fait tuer pour leur foi; ils n'étaient pas visionnaires, car ils avaient touché de leurs mains. Et que si vous refusez d'accepter leur croyance, remarquez que vous êtes obligés de croire au-delà.

Alors vous croyez, en effet, que le plus beau livre qui existe, l'Evangile, a pu être composé par quatre hommes sans honneur et sans talent; que cet univers, dont Alexandre ni César n'ont pu s'emparer, a été la conquête de douze rêveurs; enfin que ces rêveurs, sans y avoir intérêt et contre leur intérêt, ont fait de leur mort un mensonge collectif en faveur d'un homme méprisable , puisque, s'il n'a pas fait des miracles, il n'a fait que des dupes. En vérité, supposé que Jésus n'eût point été thaumaturge pendant sa vie, voilà un de ses prodiges d'outretombe qui est bien irrécusable. Ajoutons que ses prodiges sont encore prouvés par le nombre et par la qualité des

adhérents qu'ils ont immédiatement subjugués. Les savants y ont cru comme le peuple, les illustrations intellectuelles des premiers siècles, comme les vierges de Rome et les affranchis de la maison des Césars. Les persécutions sont un combat de quatre cents ans livré sur ce terrain; et cela, à une époque où le voisinage des temps et des lieux rendait les vérifications très-faciles. Et , cependant, il resta debout, pour soutenir les deux grands miracles de la divinité et de la résurrection de Jésus-Christ, plus de champions que la tyrannie romaine n'en put abattre. Cela posé, de quel droit vient-on, du fond de l'avenir, à deux mille ans de distance, dire à saint Jean, à saint Polycarpe, à Athénagore, à Arnobe, à saint Epiphane, à saint Justin, à Clément d'Alexandrie, enfin à tous les apôtres et à tous les martyrs, à tous les témoins oculaires et à tous leurs contemporains, vous vous êtes trompés ou vous avez trompé? Quand on a effacé tes miracles de l'Evangile, il reste à expliquer comment tant d'hommes éminents par le savoir et par la rertu, qui ont pu les voir ou en juger de près, leur ont accordé créance. Ce sont donc toujours les miracles de la négation se substituant à ceux de la foi, sans les détruire. Or, miracle pour miracle, a-t-on dit, j'aime mieux celui qui déroge par la volonté divine à une loi du monde physique, que celui qui déroge par la folie humaine à une loi du monde moral.

Autant que la durée, la sagesse et la puissance, la sainteté constitue en Jésus une grandeur par où il dé-

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