Tome I
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passe les homes de l'humanité. Tous les modèles, dans l'ordre de la moralité, sont inférieurs à celui-ci, car de quelque point de vue qu'on le considère, il a sur les autres ces trois avantages : celui de la perfection absolue, celui de la mesure dans la perfection, et celui d'être inexplicable sans la perfection.
Ou Dieu, c'est-à-dire l'absolu en substance n'existe pas, ou une sainteté qui porte le caractère de l'absolu doit être divine. Telle est celle de Jésus, puisqu'elle est sans bornes. La perfection humaine se trahit toujours par quelque lacune ; où sont les lacunes du côté moral de Jésus-Christ ? Les parfaits ordinaires ont une vertu saillante, dans l'ensemble de leurs vertus, parce que leur sainteté est partielle; nul ne pourrait désigner la vertu dominante de Jésus, parce qu'il les possède toutes. Non-seulement il a découvert au monde une moralité ignorée, mais il en fut à la fois l'exemplaire et le révélateur ; et s'il fallait être un Dieu pour la révéler, il fallait l'être, aussi, pour en offrir en soi-même un idéal si accompli.
Ensuite, tandis que les autres fondateurs visent à la domination, celui-ci subordonne tous ses desseins à l'amélioration et à la purification des hommes. Seul il a établi, sans autre lien que la communauté de vertus, le royaume des âmes et la république universelle des consciences. Création à part qui n'entrait point dans les idées de l'homme, et qui ne peut être que le produit d'une moralité divine. Au sein de cette création, en effet, Jésus sème des vertus dont l'apparition a été le commencement d'une ère : la chasteté, l'humilité, la pauvreté volontaire, l'obéissance par amour, la compassion pour les pauvres, l'indulgence pour les pécheurs, la pitié pour les enfants
nouveau-nés , autant de noblesses de l'âme regardées jusque-là comme des vices ou des faiblesses, et devenues, par lui, l'instrument d'une transfiguration universelle.
C'est la plénitude de la sainteté en Jésus qui le met hors de parallèle avec tous les saints de l'humanité. Aussi, comme l'a si bien dit M. Nicolas, imaginez un sage quelconque, vous lui découvrirez des traits de famille avec un autre; mais cherchez une physionomie que l'on puisse élever à côté de la sainte Face, sans blesser le sens moral, vous ne la trouverez pas. Toujours Socrate pourra être comparé à Platon, le Bouddha à Confucius, Mahomet à Zoroastre ; seul le Christ n'est semblable qu'à lui-même, et, détaché de la terre par une sorte de piédestal mystique, il ne peut être comparé à personne de la terre, parce que ses seuls égaux sont le Père céleste et le Saint-Esprit. Seul il peut dire à ses accusateurs ce qu'aucun homme n'a le droit de redire : Qui de vous me convaincra de péché (I)? Et, à cette parole, une grande lumière se lève sur son front : les saints se taisent et adorent, les pharisiens se taisent et sèchent de dépit, dix-huit siècles se taisent sans oser balbutier un démenti, et l'humanité est obligée de se courber devant lui, même quand elle ne se prosterne pas, parce qu'elle sent qu'un si fier défi part de plus haut que sa misère et n'en saurait venir.
Mais, il y a un mérite non moins difficile que la perfection, c'est la mesure dans la perfection. Une des choses les plus antipathiques à l'humanité, c'est la sobriété de sa-
(1) Saint Jean, 8-46.
gesse recommandée par saint Paul. Naturellement, nous penchons vers l'extrême du bien en fuyant l'extrême du mal, et Dieu seul est capable de ce parfait équilibre, de ce milieu proverbial , dans lequel consiste la vertu ; c'est pourquoi personne, avant Jésus, ne rencontra le point imperceptible en deçà et au delà duquel finit la perfection. Regardez, par exemple, Caton dans son impassibilité, un sentiment intime vous dira : C'est une attitude forte, mais outrée. Regardez saint Siméon Stylite sur sa colonne, François d'Assise sous les haillons de sa pauvreté, le petit saint Louis de Gonzague dans la ferveur de son enfance immaculée, la conscience vous dira : C'est respectable, mais plutôt à admirer qu'à imiter. En un mot, partout, dans l'humanité, ce défaut de pondération qui consiste à ne se préserver du mal qu'en se jetant dans l'exagération du bien. Seul Jésus-Christ n'a rien de heurté dans sa vertu, pas même un excès de perfection. Si on le place à côté de tous les parfaits formés à son école, on est moins effrayé de l'adorable modèle que de ses disciples. Semblable à ces édifices qui dissimulent leur grandeur par l'exactitude de leurs proportions, il persuade qu'il suffit de le suivre pour l'atteindre. Il sollicite notre imitation plutôt qu'il ne la désespère, parce que si la vertu des saints nous épouvante, la sienne nous attire. Vainement le président romain s'est écrié, en le montrant au peuple : Voilà l'homme; à la vue de cette force si tendre, de cette majesté si simple, de cette dignité si patiente, de cette sainteté si tempérée, enfin de ces nuances introuvables qui composent son caractère moral, la raison est obligée de s'écrier : Voilà un homme-Dieu.
Ici, je renoncerais à écrire, si on m'infligeait le martyre d'un sérieux parallèle entre la beauté morale de Jésus et celle des autres fondateurs de religion. La moralité du
Bouddha n'est point impure, j'en conviens, mais elle est ridicule. Un monde façonné à son image serait une caricature: un monde peuplé d'hommes semblables à Jésus serait un paradis. Quant à la moralité de Mahomet, plus je vois la passion anti-chrétienne s'acharner à cette réhabilitation, plus je suis humilié, pour mon temps, des inepties perverses qu'on ose présenter à sa crédulité. De grâce, quand il s'agit de vertu, qu'on ne nomme jamais le législateur débauché des fils d'ismaël : il fut un homme de mauvaise vie, non un réformateur ; il se montra vicieux jusqu'à l'effronterie ne sachant être pur jusqu'au sacrifice. Quand il mourut, il laissa neuf veuves; il avait épousé officiellement une quinzaine de femmes, sans compter les concubines ; et ceux qui voient dans le Coran un livre édifiant, et dans son auteur un rival sérieux de Jésus-Christ, donneraient contre eux des preuves terribles , s'il était avéré qu'ils ne parlent que des livres qu'ils ont étudiés et des hommes qu'ils connaissent.
Mais qu'avons-nous besoin de faire subir à la sainteté de Jésus ces comparaisons honteuses ! La négation elle-même nous en dispense. Strauss a conclu un des livres les plus anti-chrétiens de notre siècle par cette concession inattendue : « Le Christ ne saurait être suivi de personne qui puisse atteindre, après lui, le même degré de vie religieuse (1). » Inconséquence palpable, car si Jésus n'est qu'un homme, pourquoi ne serait-il pas atteint par un autre? Inconséquence respectable, néanmoins , car elle prouve que l'esprit occidental est tellement obsédé par la présence de la divinité en Jésus-Christ, que, même quand il la repousse dans sesprémisses, il l'admet implicitementdans ses conclusions.
(1) Strauss, t. II, p. 779.
Cependant je n'accepte point pour mon adoré Maître ces hommages dérisoires, parce que s'il ne s'élève point, par la sainteté, jusqu'à Dieu, il descend même au-dessous de l'honnêteté humaine. Remarquons, en effet, qu'en toute rencontre et dans tous les Evangiles il affirme sa divinité, et il accepte l'épreuve de ce rôle difficile par- devant l'avenir. Le Bouddha ne se pose point en Dieu, mais en simple initiateur, destiné à délivrer les hommes par une nouvelle méthode d'anéantissement. Le voyant de la Mecque proclame que Dieu seul est Dieu et que Mahomet est son prophète. En un mot, nul révélateur n'a osé se placer sur les autels et demander des adorations, les tyrans seuls étaient capahles de cette folie. Mais Jésus-Christ prononce sa propre apothéose, et il exhihe des titres à l'appui. D'où il suit que s'il n'est pas un Dieu il est un criminel, et que s'il n'est pas adorable comme te saint des saints, il doit être bafoué comme le plus orgueilleux, le plus égoïste, 1« plus ambitieux, le plus tyrannique, le plus abominable des hommes. Admettons la nature divine en Jésus-Christ, tout ce qu'il dit de lui et tout ce qu'il exige de nous, tous les droits qu'il se donne et tous les devoirs qu'il nous impose, confirment sa perfection idéale; mais retranchons-lui la nature divine, à l'instant il n'est plus qu'un personnage problématique, en qui il faut reconnaître ou un charlatan, ou un fou, ou un malfaiteur. Que Jésus me pardonne ce blasphème par hypothèse, qui me heurte le cœur en éclairant ma raison; ma foi démentira par ses adorations intimes toutes les injures que ma plume va tracer.
Oui, si Jésus-Christ n'est pas Dieu il est un imposteur, car il assura positivement, et cent fois, en paroles et en actes, sa divinité. 11 est un imposteur méprisable qui alléguait de faux miracles à l'appui de ses assertions, et qui, en corroborant ses mensonges par des jongleries, descendait
ET LES AUTRES FONDATEURS DE RELIGION. 29b
jusqu'à ce dernier échelon de la dégradation dans l'imposture, le charlatanisme. Il est un imposteur inexcusable, car il n'y a pas deux mesures dans la sincérité, quoi qu'on en dise, celle qui ne ment jamais et celle qui ment quelquefois ; et, fût-il vrai qu'il n'a fait que subir sa réputation de thaumaturge sans la chercher, dès l'instant qu'il n'a pas protesté contre, il tombe des hauteurs de son Olympe sur des tréteaux de comédie. Eh bien! j'adjure ici îe lecteur de me répondre, était-il capable d'une si noire combinaison ce sage des sages, ce type si éclatant de la candeur et de l'amour, qui sanctifia l'univers, qui pratiqua tant de vertus, qui consomma tant de travaux, et qui scella ses vertus et ses travaux du sang le plus pur qui ait arrosé notre terre?
En ce cas , si Jésus attestant faussement sa divinité n'est pas un fourbe, il est un visionnaire ; et un visionnaire d'autant plus extravagant, qu'il est pris de la folie la plus folle, celle de se croire l'Etre suprême; et un visionnaire d'autant plus imprévoyant, qu'en inscrivant au bas de son œuvre la signature d'un Dieu, il se donne un personnage impossible à jouer, et se prépare l'inévitable confusion d'un échec ridiculisé par l'avenir ; et enfin un visionnaire d'autant plus aveugle, qu'il était fils de charpentier, né dans une étable, et qu'aspirer de si bas à l'usurpation d'une telle couronne, c'est le comble de l'absurde dans l'impiété. Or, je le demande, quel homme de sens voudrait laisser cette tunique d'insensé sur les épaules du plus grand moraliste, du plus sublime législateur et du plus illustre chef d'empire qui ait existé?
Enfin, si Jésus faisant le Dieu n'est pas un fou, il est un malfaiteur; et un malfaiteur bien coupable contre le ciel, car il prétend abolir le paganisme, et, en se faisant décerner les honneurs divins, il l'éternisé par
une adroite transformation ; et un malfaiteur non moins coupable contre l'humanité , puisqu'il va l'étendre sur une croix avec lui, la jeter à ses genoux, la sacrifier à sa gloire et la torturer jusqu'à la fin par les difficultés de son imitation. Que le rationalisme sentimental du jour n'honore point comme un sage un si cruel mystificateur ! Non, il n'est point un sage , celui qui trompa les martyrs et qui usurpa les adorations du monde par des opérations magiques ! Il n'y a que quatre jugements admissibles sur son compte, on l'a dit à satiété : ou bien celui des Juifs qui le déclarent un charlatan, seductor Me; ou bien celui d'Hérode qui le regarde comme un insensé, ou bien celui de l'anti-christianisme qui le proscrit comme un malfaiteur, ou bien celui de saint Thomas qui le proclame son Seigneur et son Dieu! Ne le saluez donc pas comme un Socrate nouveau devant qui la révérence est philosophique et la génuflexion superstitieuse, Jésus-Christ ne veut pas de ce sceptre de roseau. Il n'y a point de milieu entre les quatre termes de l'argument : il faut opter pour le prestidigitateur, ou pour le fou, ou pour le malfaiteur, ou pour le Dieu ; et, de par la raison, nous sommes mis en demeure, ou bien de dire avec Toltaire : Ecrasons l'infâme, ou bien de crier avec la sœur de Lazare : Je crois, Seigneur, que vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde (1). Et, pour se dérober à cette conclusion, il faut aller frapper plus loin que Jésus-Christ lui-même. Je comprends que l'on ait écrit : Il n'y a point de Dieu dans le ciel si un homme a pu exécuter le dessein d'usur-
(lj Saint Jean, 11-27.
per son autorité sur toute la terre. Ceci est, en effet, la plus grande victoire remportée par l'impiété humaine contre Dieu. Après tout, les auteurs des fausses religions l'honorent, sous des formes diverses, sans se mettre à sa place ; seul Jésus a prononcé cette parole épouvantable : Je suis Dieu, et l'humanité s'est inclinée avec foi devant une telle prétention. Ce succès inouï est l'oppression la plus désespérante de la vérité, s'il n'en est pas le triomphe. Supposé que le christianisme ne soit pas la plus pure manifestation de Dieu, il en est le détrôneraient définitif, et si Jésus a été tout ce que nous venons de dire , le monde moderne s'est associé par des adorations incompréhensibles aux mensonges, à la folie et aux crimes du plus étrange des fondateurs.
Oui, mensonge dans l'Eglise et dans ses témoignages, dans les Apôtres qui la propagent, dans l'histoire qui la certifie, dans les apologistes qui la défendent, dans les pontifes qui la gouvernent, dans les temples qu'elle élève, dans les siècles qui lui obéissent.
Folie dans la science, dans les traditions, dans le génie et dans les chefs-d'œuvre de l'ère chrétienne.
Scélératesse dans le monde converti et civilisé, dans la famille et la société régénérées, dans les vertus de notre martyrologe, enfin, partout où il y a un homme qui prêche Jésus et un homme qui écoute, un consolateur qui montre la croix et un malheureux qui meurt en l'embrassant.
Voilà une démonstration par l'absurde qui vous somme de lui répondre. Vous venez de voir ce que devient Jésus, ce que devient le monde, ce que vous devenez vousmêmes, ce que devient Dieu, enfin, par les contre-coups de votre négation. Adorez un Dieu en Jésus-Christ et
'J'Jb JESUS-CHRIST
tout s'éclaircit dans l'histoire moderne ; mais supprimez ce même Dieu, rien ne s'explique sans un calcul de perversité de sa part appuyé sur des complicités tellement inadmissibles que, si vous êles capable de croire à cette impossibilité plutôt qu'à la divinité de Jésus-Christ, il faut prier pour vous, non plus chercher à vous convaincre.
Il est un cinquième attribut de Jésus-Christ par lequel il apparaît plus surhumain que jamais, l'amour. Ce mot profané, mais non profane, comme on l'a dit, n'exprime pas seulement un aspect du divin Maître. il le résume, si jen juge d'après cette parole de Dieu peint par lui-même : Dieu est charité (I).
Il y a, dans les émanations d'un cœur distingué, un charme pénétrant qui donne de la suavité à la parole de l'homme, de l'onction à son intimité, de l'amabilité à ses traits; qui projette quelque chose du bon Dieu sur le front des enfants de la terre, et qui se fait suivre avec un respectueux amour à l'odeur de son parfum. Aucun mortel n'a exercé, autant que Jésus, l'empire de cette fascination. Bagavalheut toutes les séductions d'un enfant royal, beau, vertueux et doux, mais il fut plus ino'Tensif qu'aimant. Quant au prophète arabe , dominateur cruel et vindicatif, on ne peut le rappeler,
(1 Saint Jean. 4-8.
à propos de saintes tendresses, que comme le repoussant exemple d'une âme qui ne les connut pas. Et, au contraire, pourquoi, lorsque la face adorée de Jésus m'apparaît, ce doux tressaillement qui mouille subitement mon regard, qui agile mon cœur éperdu, qui me jette dans le sacrifice pour lui complaire, et qui me fait quelquefois désirer de mourir pour lui ressembler ? Pourquoi, dans son Evangile, tant de pages palpitantes ; pourquoi, dans sa vie, tant de traits qui font pleurer; pourquoi, dans son souvenir , cette vertu qui berce la souffrance; pourquoi, dans son seul nom, cette saveur qui passe comme du miel sur mes lèvres et comme une caresse du ciel sur mon âme fatiguée? Ce prestige du Sauveur n'est pas un rayonnement de ses autres grandeurs surhumaines ; il est la douce exhalaison d'un cœur où battaient des tendresses infinies. Oui, ce nimbe à part qui baigne la sainte image et cette attraction indéfinissable qui en descend, ne sont que les reflets d'un amour divin répandu sur un front adorable, et lui faisant une auréole de la sainte dilection dont nous étions l'objet.
On a fait observer que, chez tous les grands fondateurs, la force de la pensée dévore le sentiment, et que la vie concentrée , aspirée dans la tête , se retire lentement du cœur. Jésus est à la fois le plus profond des fondateurs et le plus tendre des mortels. Si tendre, que son cœur fut une nouveauté encore plus surprenante pour le monde que sa morale, et que la plu? grande révolution dont il ait gratifié la terre es-t dans ce mot : Charité ! Le paganisme n'avait jamais demandé que l'on aimât ses dieux; il suffisait de les craindre pour leur être agréable. Jésus, le premier, a introduit l'amour dans les rapports entre le ciel et la
terre. Aux yeux, du paganisme, il y avait des maîtres et des esclaves , des plébéiens et des patriciens ; aux yeux de Jésus, il n'y a que des âmes. Eh ! qui pourrait Compter les amours sublimes qu'enfantera la proclamation d'une telle égalité? Amour des captifs, amoor des lépreux, amour des pauvres, amour des pécheurs, amour des ennemis, amour des âmes, en un mot , sous les traits de toutes les dégradations et de toutes les faiblesses, de toutes les races et de toutes les nations, ce fut là le trait le plus neuf de la révélation de Jésus. Je pourrais ajouter le plus divin , parce qu'il était à la fois le plus nécessaire et le plus impossible à la misère humaine. Non, il n'était pas seulement un homme , celui qui unit en lui ces deux extrêmes naturellement incompatibles : la vigueur du plus fier génie et la sensibilité d'une femme, des préoccupations de conquérant et la candeur naïve d'un enfant. Voyez-le passer des portiques du temple en Béthanie; naguère il méditait sur les bases de l'empire universel , maintenant il pleure sur la tombe de son ami qui n'est plus. Malheur à qui, en lisant l'Evangile, n'a pas senti quelque chose de cette touchante démonstration. Retour ineffable du prodigue au foyer paternel , doux souvenir de la Samaritaine et de la Chananéenne, et la béatitude de ceux qui pleurent, et le pardon de Magdeluine, et les petits enfants caressés, et les larmes sur Jérusalem infidèle, et la prière pour les bourreaux qui ne savent pas ce qu'ils font! Impérissables souvenirs d'une sensibilité surhumaine, ce sont là pour moi des manifestations de Dieu non moins certaines que les éclairs du Sinaï. Aussi, quand on veut courber devant la divinité de Jésus les superbes de cette terre, aux uns il faut dire comment il enseignait, aux autres comment
il vécut et il mourut, aux autres comment il ressuscita; mais, à mes yeux, son cœur est le plus grand de ses miracles, et, pour adorer, il me suffit de me rappeler comment il aimait.
Cette thèse est encore plus désisive quand on la retourne pour montrer comment Jésus fut aimé. On a beau l'insulter et le nier; si, comme la vérité qui constitue sa divine essence , il est l'être le plus haï de ce monde, il est aussi le plus affectionné. Tandis que les pères sont quelquefois morts au cœur de leur postérité avant que de cesser de vivre; tandis que l'agonie des grands potentats est abandonnée avant leur dernier soupir ; enfin, tandis que les souvenirs du cœur se renouvellent en nous presque chaque année, comme les fleurs de la saison, et que nous sommes si malheureux dans l'ordre du sentiment, a-t-on dit, que nous n'avons pas même le pouvoir de l'être longtemps, il y a un Crucifié, mort depuis dix-huit cents ans, dont la tombe est encore visitée. L'Europe s'est levée sept fois, en brandissant des millions de glaives, pour reconquérir la froide pierre où il fut enseveli ; la catholicité s'agenouille avec respect sur tous les lieux qu'il foula, depuis Jérusalem jusqu'au fond de la Samarie ; des fils font pleurer leur mère pour aller se faire tuer, sur la parole de Jésus, à l'autre extrémité de l'univers ; les rois, comme les plus humbles chrétiens, se prosternent jusqu'à terre pour effleurer de leurs lèvres la plante sanglante de ses pieds ; on meurt pour lui dans les cloîtres , on meurt sur les échafauds , on meurt dans les déserts ; on le contemple jusqu'à l'extase, on le respecte jusqu'à l'adoration, on l'aime jusqu'à la folie ; enfin, il est le père des malheu-