‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 35 sur 67 · iÉ>r?-cHRisT · texte numérisé non relu

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reux qui se résignent, le dernier cri des saints qui expirent, la passion immortelle d'une humanité qui n'est ni capable de se passer d'amour, ni capable d'aimer longtemps le même objet ; voilà la mesure surhumaine des affections qu'il inspire !

Argument puissant comme toutes les affirmations que l'homme prononce la main sur son cœur. Il était la meilleure preuve pour l'esprit de Napoléon Ier , car , frappé de cete pensée à Sainte-Hélène, le grand capitaine en tira une sublime conclusion. Du haut de son mélancolique rocher , promenant un regard vaste sur l'histoire , il se désolait de voir le peu d'amour qui suivait les grands hommes au-delà de la mort. Il prenait, sous ce rapport, la mesure de l'humanité en Alexandre, en César, en Annibal , en lui-môme, puis il l'appliquait à notre divin fondateur, et, après avoir constaté la différence, il s'écriait avee un accent fatidique : « 0 Bertrand! je me connais en hommes, et je t'assure que Jésus -Christ était Dieu. » Cet acte de foi , rapporté à l'Europe sceptique d'une telle couche de mort, est un des plus éclatants témoignages qui puissent s'imposer à la raison. Comme en écoutant de tels accents on se sent pris de pitié pour les savants fourvoyés, capables d'écrire : « Toutes ces « prétendues démonstrations de la divinité du Christ « pourraient s'appliquer à d'autres personnages , par « exemple, au Bouddha Cakiamouni (1). » Un seul malheur égale à nos yeux celui d'avoir écrit une pareille contre-vérité, c'est celui de mourir avant d'en avoir reconnu la révoltante injustice et la suprême inconvenance.

il) E. Burnouf. Science des religion*.

Enfin, Jésus -Christ est encore surhumain dans sa constitution. Rien de plus facile à inventer qu'un personnage de roman, parce que, si tous les hommes sont différents, tous aussi se ressemblent , et qu'avec beaucoup de traits communs, il est aisé de composer un visage qui ne l'est pas. Mais Jésus -Christ est un type tellement inimaginable que, pour être peint, nécessairement il a dû poser tel que nous le voyons, parce que l'inventeur de son histoire en serait plus étonnant que le héros! Cette fusion de deux natures dans une même personne, se soutenant d'un bout à l'autre de l'Evangile, non-seulement dans les assertions doctrinales, mais dans les actes de Jésus ; cette alliance de Dieu et de l'homme se développant à travers une vie compliquée, sans que jamais le Dieu et l'homme s'absorbent ou se démentent mutuellement, tout cela constitue une création évidemment surhumaine. L'esprit était si peu capable de la composer avant de la voir, qu'il y croit avec peine même après l'avoir vue. Et , cependant , la raison est obligée de reconnaître parfaitement conforme à ses exigences logiques ce qui ne l'est point à ses instincts, car les harmonies du mystère de l'Incarnation l'enchanlent, tandis que le mode de ce mystère la déconcerte. Heureusement ce qu'elle n'en comprend pas, c'est-à-dire la coustitution de Jésus-Christ, lui apparaît aussi divin que ce qu'elle en comprend, c'est-à-dire les causes et l'opporlunité de l'avènement de Jésus -Christ. Le portrait de l'Homme-Dieu, selon l'Evangile, en effet,

renferme dans sa sublime originalité une véritable apologie. Il est trop humainement invraisemblable pour n'être pas divinement vrai. Remarquez le parallélisme vraiment au-dessus de nature de ces deux vies, dans une même vie, tel qu'il ressort du texte sacré.

Saint Luc et saint Matthieu nomment les ancêtres de Jésus selon la chair, à travers une suite de soixante-dix-sept générations, depuis les derniers princes de Juda jusqu'à Zorobabel , jusqu'à David , jusqu'à Adam, jusqu'à Dieu; c'est la génération du 111s de l'homme. Saint Jean s'écrie : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbt était Dieu, et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (1) ! C'est la génération du Fils de Dieu.

Jésus vient au monde dans une étable, sujet à la douleur, à l'humiliation et à la pauvreté, c'était la naissance de l'homme ; mais les Anges chantent sur son berceau, les astres le signalent, les bergers de la plaine et les rois de l'Orient y portent leurs adorations; enfin, l'univers s'ébranle à cette apparition, c'était l'avénement d'un Dieu.

Jésus, menacé par l'ambition ombrageuse d'Hérode, s'enfuit dans cette terre d'Egypte qui servit de refuge à Jacob, son aïeul : c'était l'exil de l'homme; mais, selon la tradition, les faux dieux tremblent et la statue de Jupiter-Cassius se brise à son approche, voilà le passage de Dieu.

Jésus croît en âge et en sagesse, dans le travail et dans l'obscurité comme tous les autres enfants de Nazareth : c'était l'éducation progressive de l'homme; mais

(1) Saint Jean, 1-1.

il va célébrer la Pàque à Jérusalem, il se mêle aux docteurs dans le temple, et il les étonne par les éclairs incomparables de sa parole, voilà la science inapprise de Dieu.

Marie, l'ayant perdu au milieu de la foule, s'écrie éperdue en le revoyant : Mon Fils, pourquoi en agissezvous ainsi envers nous? Votre père et moi nous vous avons cherche' dans la douleur (1). C'était un reproche à l'adresse de l'homme. Jésus répond : Ne savesvous pas que je dois être tout entier aux choses de mon Père céleste (2)? Voilà la justification de Dieu.

Le temps de sa vie publique étant arrivé, Jésus quitte l'atelier de Nazareth, il se mêle à la foule repentante, il reçoit le baptême des mains de saint Jean, c'était l'humilité de l'homme. Mais les cieux s'ouvrent, le Père céleste dit : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, le Saint- Esprit descend sous la forme d'une colombe, en un mot, toute la Trinité se manifeste, voilà la gloire de Dieu.

Jésus passe au désert, il voit Satan s'approcher de lui et il se soumet à la tentation comme tous les hommes, mais, d'un mot, il met le tentateur en fuite, et les bons Anges descendent du ciel pour le servir comme il convenait à la majesté d'un Dieu.

Jésus n'a pas une pierre où reposer sa tête, il souffre la faim et la soif, le jeûne l'épuisé, la fatigue l'abat, la tristesse le désole, la perte de ses amis le fait pleurer, c'était la sensibilité de la nature humaine. Mais il nourrit des multitudes avec cinq pains et quelques poissons, il commande aux éléments, il guérit les

(i) Saint Luc, l- C2) Ibid., 2-49.

Tomi I.

malades, et il sèche les larmes des malheureux, c'est une manifestation de la nature divine.

Jésus a prêché, les Pharisiens veulent le tuer, il se cache pour éviter leurs coups, c'était la faiblesse de l'homme ; Jésus reparaît, les Pharisiens le pressent de condamner la femme adultère, il les met en fuite par quelques signes écrits sur la poussière, voilà la force de Dieu.

Voyez-vous ce supplicié qui tombe épuisé de fatigue sous les verges du prétoire, c'est le fils de l'homme. Voyez-vous ce sublime transfiguré qui rayonne dans es splendeurs du Thabor, c'est le Fils de Dieu. Voyezvous cet agonisant qui est abandonné par ses amis, et qui ne peut les tirer de leur sommeil, quand il va mourir pour eux, c'est le fils de l'homme. Voyez-vous ce prophète qui annonce que l'heure de la puissance des ténèbres est venue et que celui qui va- le trahir est proche, c'est le Fils de Dieu. Quelle est cette victime prosternée dans la poussière de Gethsémani en criant : Mon Père, que ce calice s'éloigne (1) ? C'est le fils de l'homme. Quel est ce sacrificateur qui se relève, et qui, d'un mot, terrasse ses ennemis avant de se laisser lier, pour bien montrer qu'il est le maître de ceux dont il va être le jouet? C'est le Fils de Dieu. Enfin, contemplez ce condamné qui est traîné de tribunal en tribunal et qui a été interrogé, renié et jugé comme un malfaiteur, c'est le fils de l'homme. Contemplez ce patient qui guérit l'oreille de Malchus, qui menace Caïphe, dont le souvenir inspire à Judas des remords désespérés, et dont l'image, suspendue dans tous

(lj Saint Matth., 26-39.

les prétoires de la chrétienté, fera trembler jusqu'à la lin les juges prévaricateurs, c'est le Fils de Dieu.

Et puis, Jésus exhale ses derniers soupirs en disant : Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné (1)? c'était la détresse de l'homme. Mais il ne meurt que parce qu'il l'a voulu et comme il l'a voulu, c'était la souveraineté d'un Dieu. Il meurt et il est enseveli comme on fait de la dépouille des hommes; mais le soleil s'éclipse , les rochers se fendent, les tombeaux s'entr'ouvrent, c'est le deuil de la mort d'un Dieu. 11 meurt et son corps est gardé par des soldats et son sépulcre est marqué du sceau public pour qu'il conste que c'est réellement le cadavre d'un homme; mais le troisième jour ni Pierre, ni Magdelaine, ni Jean ne le trouvent plus dans le roc où il était déposé, et les disciples d'Emmaùs le reconnaissent à la fraction du pain : c'était la résurrection d'un Dieu. Enfin, pendant plus d'un mois, Thomas et beaucoup d'autres peuvent le voir , l'approcher et mettre la main dans ses blessures, pour se bien convaincre de l'identité de l'homme. Mais le jour de l'Ascension, il réunit ses Apôtres et soixante-douze disciples sur la montagne des Oliviers, et il monte au ciel en leur présence pour leur prouver qu'il est un Dieu à jamais impassible et glorieux.

Le voilà, ce type multiple de Jésus-Christ, ne pouvant être expliqué ni par l'homme seul ni par le Dieu seul, et dans lequel Dieu et l'homme sont tellement entrelacés, qu'on ne peut les séparer sans anéantir la

!l) Saint Matth..?7-46.

personnalité qui les unit, et mettre l'absurde à la place du mystère (4).

Le voilà, et à côté de ce vrai portrait, plaçons les christs de convention imaginés par l'hérésie ou par nos écrivains d'idylles orientales ! Pour apprécier combien le premier est divin, il suffit de constater combien ceux de création humaine sont impossibles. Arius, le premier, nia la consubstantiabilité et, partant, la divinité du Verbe ; mais les saints confesseurs de Nicée, une main sur la double histoire que nous venons de résumer, une autre sur leurs cicatrices, s'écrient : C'est pour l'Homme-Dieu que nous avons souffert, c'est un Homme-Dieu que nous confessons, et ce fut fait du premier faux portrait de Jésus-Christ. Nestorius paraît ensuite qui , dédoublant le Christ en deux personnes, mettait en Jésus un Dieu et un homme au lieu d'un Homme-Dieu ; mais l'Eglise, troublée à la vue de ce Dieu qui, n'étant pas homme, ne pouvait satisfaire pour nous, et de cet homme qui, n'étant pas Dieu, ne pouvait nous le concilier, ne voulut pas être frustrée des bonheurs de sa rédemption, et elle se leva, avec saint Cyrille, avec le concile d'Ephèse et tout l'Orient ; avec le pape saint Célestin, avec le concile de Rome et tout l'Occident pour crier analhème au second faux portrait de Jésus-Christ. L'auteur du troisième fut Eutichès; il détruisait en Jésus la nature humaine ; mais, en présence de ce Christ qui ne saurait humainement sou ffrir, puisqu'il n'a que l'apparence de l'homme, et qui ne peut consoler, puisqu'il n*a pas souffert, le monde chrétien répondit :

(I) Voyez les Conférences remarquable? de M. l'abbê Besson sur l'Homme-Dim.

Un rédempteur pleurant dans la même nature que moi, voilà celui qui doit être le mien, et les Pères de Chalcédoine repoussèrent le troisième faux portrait de Jésus-Christ. Enfin, d'Eutichès à Sergius, et de celui-ci à Socin, l'hérésie s'épuise en falsifications sur la même tête, sans imaginer un Christ capable d'effacer l'Homme- Dieu des pages évangéliques.

Après l'hérésie , la philosophie a voulu avoir son Christ et n'a pu réussir à le rendre philosophique. Le premier portrait qu'elle a signé est de Voltaire. Vous savez combien le monde s'est indigné de cette criminelle altération de la ressemblance divine; et l'épithète <ï infâme, mise au bas d'une telle figure, ne pouvant s'y appliquer, s'en est détachée pour retomber sur le front de son auteur. Le second portrait est de Dupuis. Dans son Origine des cultes, il ose voir en Jésus un être purement imaginaire et il se risque jusqu'à nier même sa réalité historique; absurdité tellement discréditée, qu'on ne la cite plus que pour mémoire. Le troisième portrait est de Strauss et de Salvador. Il représente la vie de Jésus , non comme une fable , mais comme un mythe, c'est-à-dire comme un souvenir vaporeux, moitié vrai, moitié faux, tenant le milieu entre la fable et l'histoire, et donnant à Jésus une existence problématique comme celle d'Hercule et de Linus. Devant cet échafaudage de fausse érudition, la raison européenne a regardé d'abord avec curiosité, mais s'est détournée bientôt avec dédain, parce qu'en appliquant le même système de critique à tous les événements du passé, l'histoire entière peut être anéantie. Enfin, nous avons vu naguère le dernier portrait du même original, ce n'est plus Jésus défiguré par les savants, c'est Jésus travesti par les romanciers.

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Un artiste sacrilège s'est rencontré, pour faire de la vie de l'Homme-Dieu undrame en trois actes que l'on pourrait intituler la pastorale, la comédie, la tragédie. La pastorale se passe à Bethléem et à Nazareth, la comédie durant la vie publique de Jésus, la tragédie au Calvaire. Œuvre de faussaire s'il en fat jamais, car la pastorale de ce nouvel évangile est un morceau de fantaisie littéraire; la comédie ne dut pas être jouée, parce qu'elle était impossible, et on peut dire que la tragédie eût été légitime, si la comédie eût été vraie. Oui, la comédie était impossible, car les miracles du Sauveur ne sont nullement explicables par la puissance attribuée au contact et au sourire d'une personne exquise (I). Que les délicats du criticisme essayent du traitement des sourires sur les aveugles de naissance , et des contacts les plus exquis sur les cadavres en décomposition, nous les attendons à l'épreuve. Enfin, j'ose répéter que la tragédie eût été légitime si la comédie eût été vraie, car, supposé que Jésus soit un fourbe qui impose et qui agite par de faux prodiges, Judas a bien fait de le livrer, Ca'iphe et Hérode ont bien fait de le traduire, Pilate a bien fait de le sacrifier, les Juifs ont bien fait de s'en délivrer, tous les bourreaux de la Passion ont bien fait de le frapper, et le seul criminel véritable qui apparaisse dans les annales du déicide, c'est ce Dieu lui-même, faussement adoré par l'univers comme le modèle, l'espoir et le vengeur suprême des innocents.

Ainsi, de tous les portraits de Jésus-Christ, il n'y en a pas un seul qui s'impose à la raison, en dehors du

(1) Renan. Vie de Jésus.

véritable. Or, le véritable est trop siirliumaiii pour être de composition humaine, trop surhumain surtout pour que quatre historiens, ayant à le peindre séparément, se soient rencontrés dans son identité, trait pour trait, sans inspiration surhumaine. Conclusion douce et féconde dans laquelle mon àme trouve une évidence de raison et une évidence de foi, et adore simultanément la divinité de son Christ et celle des Evangiles.

Je serais bien payé de mes efforts si, au terme de cette élude, un seul lecteur incrédule au Dieu que je viens de démontrer, l'adore avec l'ivresse incomparable de l'aveugle-né, quand ses yeux, s'ouvrant à une double lumière, découvrirent à la fois les traits de Jésus et sa divinité. C'est un bonheur profond de sentir battre son cœur devant celte tête endolorie qui porta des pensées si grandes, ce regard ineffable dont l'expression arrachait d'intarissables larmes à saint Pierre, cette boucbe suave dont les paroles font la consolation et la sagesse des siècles, ces mains dont les bénédictions élaienl aimées des petits enfants, ces pieds si souvent fatigués à la poursuite des brebis errantes d'Israël, ces bras, enfin, si largement étendus sur le monde pour ne laisser échapper aucune misère aux étreintes de la miséricorde !

Il y a, dans cette adoration, la solution de beaucoup de problèmes; il y a la réponse à beaucoup de douleurs. Un tel acte de foi renferme l'abrégé des consolations; il renferme aussi la somme des preuves. Malheureusement, je sens, en terminant, le bégaiement de saint Paul à mes lèvres ; car, de Jésus, on n'a jamais dit tout ce qu'il y avait à dire, parce que, même quand l'esprit a fini, le cœur voudrail recommencer.

C'est que « quand on a à parler de Jésus-Christ, on entre dans une sorte de serrement involontaire, écrivait Sainte-Beuve en 1840. On craint, dès qu'on ne le prononce pas à genoux et en l'adorant, de profaner, rien qu'à le répéter, ce nom ineffable et pour qui le plus profond môme des respects pourrait encore être un blasphème (1). »

Sans doute le même homme a renié, depuis, Jésus-Christ pour l'éclat scandaleux d'une popularité posthume et malsaine ; mais la seconde moitié de sa vie est justiciable de cette parole de la première : « Ceux qui nient absolument Jésus-Christ en portent la peine. Prenez les plus grands des modernes anti-chrétiens, Frédéric, Laplace, Goethe : quiconque a méconnu complètement Jésus-Christ, re gardez-y bien, dans l'esprit ou dans le cœur, il lui a manqué quelque chose (2). » L'auteur de la citation est donc un exemple de plus à mettre sur cette liste d'incomplets.

(1) Histoire de Port-Royal.

(2) Ibid.

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