‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 36 sur 67 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Effets sociaux propres à la vraie religior\.

Le christianisme porte les caractères de la vérité surnaturelle en lui-môme ; ils brillent surtout dans son divin auteur; et cette dernière vérité violenterait, par ses clartés, l'adhésion des esprits, s'il ne leur restait toujours de quoi être trompés, quand ils n'ont pas un ferme désir de ne point l'être. Nous avons vu que le fondateur du christianisme dépasse la mesure de l'humanité, par sa durée rétrospective dans les événements qui l'ont précédé, et par sa durée posthume dans les révolutions qui l'ont suivi. Il la dépasse par sa sagesse qu'une originalité, une élévation, une infaillibilité, une simplicité et une prescience surhumaines marquent du sceau de l'infini. Il la dépasse par la souveraineté miraculeuse qu'il exerça sur la nature physique, sur la nature morale et sur les futurs contingents. Il la dépasse par une sainteté si absolue, qu'elle sert de règle aux appréciations et aux actions morales du genre humain civilisé ; si mesurée, néanmoins, qu'elle est, à la fois, le modèle le plus accompli et le moins décourageant; si nécessaire, enfin, que si on ne tient pas Jésus pour un être divinement parfait, on est obligé de le considérer comme

un être humainement méprisable. Il la dépasse par les amours surnaturels qu'il a ressentis et révélés, et par ceux qu'il a inspirés. Il la dépasse, enfin, par une constitution où Dieu et l'homme s'associent dans des conditions telles, que jamais l'homme n'eût conçu une telle figure si Dieu ne l'eût exécutée. Donc, placer d'autres fondateurs à côté de celui-ci, quelque soin que l'on prenne d'assourdir les blasphèmes pour ne point choquer, c'est immoler à ses préjugés le sens commun et l'histoire. Après avoir comparé les religions positives dans leurs preuves intrinsèques et dans leurs fondateurs, tâchons de les discerner d'après leurs effets sociaux.

Si l'homme a besoin de la vérité, il faut convenir qu'il a des affections désordonnées pour le mensonge ; surtout quand le mensonge est un paradoxe brillant, capable de mettre en relief le talent de son auteur. De nos jours, en particulier, les crimes intellectuels que la monomanie de la nouveauté fait commettre sont innombrables, et les philosophes, comme les littérateurs, affirment tout, même l'absurde, pour l'amour de l'originalité.

Entre les injustices inspirées par le goût des points de vue inconnus, une des plus révoltantes est celle qui conteste au christianisme les bienfaits de l'ère chrétienne. Présenter la civilisation moderne comme une efllorescence de la raison humaine parvenue à maturité sans l'Evangile, ou, peut-être même, malgré l'Evangile; déclarer à Jésus-Christ, au terme de dix-huit siècles éclairés et formés par sa parole, qu'on ne lui doit rien que des préjugés et les relards du progrès, au lieu du progrès lui-même, c'est l'outrecuidance de l'ingratitude poussée jusqu'au délire. C'est aujourd'hui le fond de la philosophie de l'histoire à l'usage de l'anti-christianisme.

PROPRES k LA VRAIE RELIGION. 315

Pour bien apprécier ce que l'Europe doit à l'Evangile, il faudrait pouvoir le lui ûter tout entier, et la voir telle que l'eût faite la raison abandonnée à elle-même. Cette abstraction ne peut être facilement conçue, car nous sommes tellement imprégnés de cbristianisme que nous en mettons, même dans nos objections anti-chréliennes. Il ne nous est donc pas possible de savoir combien nous serions malbeureux, si nous n'étions pas chrétiens. Cependant, à défaut de mesure rigoureuse, donnons-nous une idée approximative de la dette que nous avons contractée envers le sublime auteur de l'Evangile.

Trois choses représentent, au sein du monde moderne, les pivots de l'ordre universel, et ces trois choses sont ce qu'il y a de mieux établi dans la foi même de ceux qui ne croient pas, la propriété, la famille, la société. Eh bien, j'interpelle les adorateurs fervents de ces trois institutions, et les somme de me dire comment, ils pourront en faire une vérité certaine, si le christianisme, qui leur sert de base, est incertain. En sorte que, professer ces trois cultes a la mode et ne pas s'incliner devant notre Christ, est une inconséquence sans cœur, car les bienfaits dérivant évidemment de Jésus, pourquoi ne pas les lui rapporter? Et les bienfaits étant divins, pourquoi leur auteur ne le serait-il pas?

Quand j'ai visité Rome, un contraste m'a vivement frappé. En rapprochant les ruines chrétiennes des ruines païennes , je me disais : Voilà deux mondes qui sont séparés par des abîmes et qui ne comptent cependant, entre eux, qu'une journée d'intervalle. Historiquement, ils se touchent ; sous le rapport des idées, ils sont plutôt le renversement que la continuation l'un de l'autre. Allons au Palatin demander ce qu'il faut

penser de la propriété, de la famille, de la société et retenons la réponse ; de là passons aux catacombes pour adresser la môme question aux pontifes chrétiens; et, en recevant des solutions si opposées, nous ne pourrons nous empêcher de conclure, qu'entre ces doctrines, la différence est trop radicale et la transition trop brusque pour que l'esprit humain ait pu seul accomplir un pareil trajet instantanément. L'esprit, en effet, ne va pas de l'un à l'autre de ces points, sans faire des stations intermédiaires, et s'il a franchi en un jour des espaces humainement infranchissables, c'est la preuve qu'il a été divinement porté.

Point de Christ, point de propriété solidement constituée, au moins chez les peuples chrétiens. La raison humaine, après avoir établi l'esclavage dans l'antiquité, tend aujourd'hui, par une réaction extrême contre ellemême, à proclamer l'égalité absolue. Cependant, la propriété nécessite, comme conséquences pratiques, l'inégalité des fortunes et des conditions. Aussi, de nos jours, l'égalité mine les fondements de la propriété partout où le christianisme ne sert pas de contrepoids à la première et de sauvegarde a la seconde, et il ne resbe que des répugnances d'honnêteté, non un antagonisme philosophique, entre ces deux propositions : Jésus-Christ n'est pas Dieu, et, la propriété c'est le vol.

La propriété, en effet, n'a que deux bases dans les théories des penseurs qui organisent le monde sans Dieu.

Les uns allèguent, à l'appui de leur possession, l'autorité de la nature : quand l'homme a un vrai besoin de quelque chose, disent-ils, ce besoin est son droit; or, l'homme a un vrai besoin de la propriété, la conséquence va de soi. Voici la réponse effrayante de l'ennemi à cet argument fondamental : Ce qui légitime votre possession, c'est qu'elle est un besoin de la nature. Vous convenez donc qu'ils vivent contre le vœu de la nature ceux qui ne possèdent rien. Vous dites : La propriété est un besoin de l'homme, donc je garde ce que j'ai; je réponds : La propriété est un besoin de l'homme, donc je réclame ma part. En conséquence, périssent les lois qui consacrent de telles inégalités, périsse la société qui consacre de telles lois, périssent, s'il le faut, les défenseurs de cette société et de ces lois, et que le cadastre des nalions soit remanié, jusqu'à ce que le besoin de ceux qui regorgent n'insulte plus au besoin de ceux qui souffrent la faim !

Cette prétention a été repoussée par beaucoup de libres penseurs, mais ils ne l'ont pas réfutée. Aussi la force et le droit sont encore parmi eux. mais la logique est dans les camps opposés; et elle y restera, tant que la foi ne viendra point la ramener dans les apologies de la propriété.

Les autres organes du droit rationaliste argumentent de l'autorité de la tradition. La propriété, disent-ils, repose sur une convention antique et sacrée qui se perd dans la nuit du passé. Quand nos pères conclurent leur pacte social, ils réglèrent la transmission des biens à certaines conditions. Et nous, qui étions virtuellement renfermés en eux, nous ne pouvons déchirer ce contrat sans forfaire à la piété filiale , et sans renverser un ordre public plus digne de nos respects que le toit

sous lequel nous avons tu le jour. Mais, ici, je vois l'émeute communiste secouer les colonnes de ce fragile édifice en s'écriant : Quoi ! nous devrions le respect à un ordre qui ne respecte ni notre misère ni notre dignité ? Serait-il vrai qu'elle est inviolable cette volonté de nos ancêtres décrétant pour nous l'asservissement et la faim? Non, nous ne reconnaissons pas les chefs de race pour représentants des siècles qui ne parlaient point encore. Nos pères n'avaient pas le droit de nous engager dans leur contrat social „ nous n'avons pas davantage le droit d'engager nos descendants; donc nous demandons qu'à chaque lustre la terre soit mobilisée, et que la part de chacun étant consentie par tons, on compte, parmi nous, autant de rois qu'il y a de citoyens.

Certes, ces paradoxes ont été mis hors la loi quand ils ont passé des bibliothèques dans les mouvements de la place publique, et c'était justice. Mais avouons qu'il eût mieux valu leur envoyer de bons arguments que des coups de fusil. Or, le rationalisme propriétaire n'a pour lui que la raison de la force, tant que la révélalion ne vient pas lui prêter la force de la raison.

Il faut donc chercher un principe à inaugurer près de la horne des héritages pour effrayer l'audace des envahisseurs. Dieu seul a i'autorité suffisante pour établir cette sauvegarde. Seul, il peut dire aux passions cupides, c'est moi qui suis le propriétaire unique, universel : les cieux, la terre, les mers m'appartiennent, et j'en octroie la possession à qui je veux : Domini est terra et plenitudo ejus [i). Or, quand j'établis une société

(1) Ps. 23-1.

quelque part, je lui cède l'administration de mes biens; et quand, par la force des temps et des coutumes, les portions ont été fixées, je couvre ces contrats de ma signature, ces droits de mon droit suprême, et, assis sur la lisière de chaque domaine, je défends à la convoitise d'y toucher, même par le désir.

Et qae le pauvre ne s'insurge pas contre un partage qui lui impose des sacrifices. Ce désordre apparent concourt à un ordre sublime. Avec des pauvres, Dieu forme des saints. Il fait des malheureux de ce monde les privilégiés d'une meilleure patrie; et, grâce à ces compensations, toutes les inégalités sont effacées parmi les chrétiens; car, pour eux, la vie est comme un drame en deux actes, ceux qui sont en larmes au premier peuvent être rois au second. Les déshérités de la terre ressemblent à ces colons d'outre-mer qui ne possèdent rien dans notre hémisphère, mais qui ont des raillions dans un autre. Donc, ils ne comptent pas au nombre des pauvres, les pauvres qui sont propriétaires du royaume des deux : Beati pauperes, quoniam ipsorum est regnum cœloram [\)\

Seul, ce principe garde efficacement les palais et les trésors de l'opulence, et seul le christianisme peut le poser. Il faut donc consentir à recevoir ses biens du Maître de toutes choses, qui confère des droits immuables comme lui-même, ou d'un Etat qui peut, à chaque instant, reprendre ce qu'il donne. Il n'y a, à l'origine, que deux grands propriétaires admissibles, Dieu ou le délégué du suffrage universel; et chacun doit se reconnaître le tenancier du second ou du premier. Voilà

(lj Saint Matth., 5-3.

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pourquoi on a eu raison d'écrire que, pour croire à la propriété sans croire en Dieu, il faut être propriétaire. Il est logique et moral qu'aucun maître, sur la terre, ne reste en possession quand le Maître de toutes choses est dépossédé.

Et maintenant, que le libre penseur réponde nettement : à quel titre aime-t-il mieux tenir son champ, et quelle garantie lui paraît la plus sûre, ou la loi qui dit : Tu ne désireras pas la maison de Ion prochain, ni son bœuf, ni sa terre, ni aucune chose qui lui appartienne (1), ou les utopies de Raynal, de Babeuf et de l'école socialiste ? Qu'on ne m'objecte pas que la propriété n'est point un apanage exclusif des sociétés chrétiennes, cela est vrai ; mais en dehors de ces sociétés, elle s'appuie sur les principes religieux ou philosophiques de chaque pays. Or, chez nous, on a éliminé le droit religieux comme fondement de la propriété, de son côté notre droit philosophique la sape au lieu de la défendre, d'où il suit que l'édifice social est littéralement mis en l'air par nos négations, et que si elles font le tour du monde, il n'y a point de raison pour que le monde actuel ne disparaisse pas dans un immense écroulement.

Oui, j'en atteste, non-seulement la logique spéculative, mais l'enseignement des plus mauvais temps de l'histoire, le jour où les dieux s'en iront, les propriétaires seront bien près de partir. Donc , elle est aussi vraie que vos droits les plus sacrés, ô penseurs anti-chrétiens, cette vérité qui leur sert de sauvegarde indispensable. Donc, elle n'a pas ses racines dans les profondeurs d'une métaphysique sans application, cette foi que vous ne pouvez nier sans ex-

il; Exode, 20-17.

poser vos enfants à être chassés, par vos propres principes, du toit que vous avez bâti. Donc, enfin, vous êtes coupables contre la raison et contre la loi morale, vous qui avez de la dévotion au septième commandement parce qu'il protège vos droits, et qui méprisez le reste du christianisme parce qu'il vous impose des devoirs.

TI

Point de Christ, point de propriété; ajoutons avec plus de raison encore, point de Christ, point de famille. Les bienfaits du christianisme sont comme ceux de la nature, si permanents et si multipliés, qu'ils ont cessé de nous étonner. Les bienfaits de l'ordre domestique, en particulier, sont ceux que l'homme conteste le plus volontiers à Dieu pour se les attribuer. Il aime à regarder ses bonheurs intimes comme l'ouvrage de son cœur, non comme un présent du ciel , soit pour honorer son cœur, soit pour le dispenser de la gratitude envers le ciel. Coupable illusion ! en voulez-vous la preuve ?

Quand vous vous reposez à votre foyer , entre cette compagne que la tendresse suspend à votre regard et ces petits enfants qui caressent vos cheveux déjà blancs, vous croyez que là nature toute seule a fait éclore et serré cette société de pieux amours? Vous vous trompez. C'était bien la même nature avant le christianisme, et, cependant, alors le père exerçait le droit de vie et de mort sur ces enfants dont le souvenir fait battre votre cœur; et cette femme, qui trône, chez vous, comme une souveraine, était assimilée aux esclaves dans la maison

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