Tome I. <n
antique. C'était bien la même nature après l'Incarnation, et, cependant, aucune négation anti-chrétienne n'a pu toucher à la famille sans en briser les liens. Regardez à l'œuvre la religion de Mahomet, elle remplace le foyer domestique par le harem ; un sanctuaire d'honneur où chacun consacre sa dignité dans le sacrifice, par un bazar immonde où le despotisme vient choisir des voluptés sans cœur ; enfin , l'amour sacré des femmes chrétiennes , par une passion tremblante et humiliée sous la garde du cimeterre. Voyez à l'œuvre la négation du dix-huitième siècle. Le philosophe le plus sentimental de cette époque envoyait, très-paternellement , ses enfants mourir à l'hôpital. Il estimait que les relations, entre les mères et les fils, devaient durer, comme dans l'espèce des quadrupèdes, le temps de l'allaitement, et il déliait l'homme de tout devoir de reconnaissance envers ses aïeux , sous prétexte que ceux-ci ne l'ayant appelé à la vie que par attrait, ne pouvaient revendiquer le salaire d'un acte d'égoïsme. Enfin, voyez à l'œuvre la négation du dix-neuvième siècle : elle substitue d'impures associations à la chaste union de deux âmes ; le phalanstère à la monogamie bénie par, l'Evangile , et quand on a reproché à ces demeurants de l'épicuréisme d'assimiler le genre humain à la bête, ils ont répondu, qu'entre l'un et l'autre, il n'y a d'autre différence que l'habit. Telle fut la solution des plus hardis, quelle est celle des modérés ? Ils remplacent la promiscuité par le divorce, sorte de polygamie hypocrite, qui, en ôtant au mariage son caractère le plus vénérable, l'indissolubilité, le transforme en un bail révocable à volonté, et sacrifie ainsi une postérité aux caprices de deux ancêtres inconstants.
Donc, ce n'est ni le cœur, ni le progrès intellectuel, ni
une inspiration quelconque de la nature qui a formé la vraie famille. Quelle est son origine, et d'où vient la force de cohésion qui en cimente les liens?
Un jour, la foule avait suivi Jésus jusqu'au-delà du Jourdain, attirée par la puissante séduction de ses discours. Les Pharisiens interrogèrent le divin Maître sur le mariage, dans l'intention de lui tendre des pièges, et il leur répondit : L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils seront deux dans une même chair, et ce que Dieu a uni l'homme ne devra plus le séparer (1). Voilà le fiât créateur d'où est éclose la famille ! Voilà les accents souverains qui éveillèrent, dans le cœur humain, la nouveauté sublime des amours indissolubles ! Enfin, voilà pourquoi le père, la mère, l'enfant, cette trinité touchante du foyer, entrelacent aujourd'hui leurs bras et leurs destinées, avec une tendresse qui ne comprend pas l'état du monde, quand ils habitaient ensemble sans pouvoir promettre le lendemain à leur amour.
Lecteur, qui êtes chef d'une postérité, et qui ne fléchissez pas le genou devant le Christ, sachez donc que votre négation est à la fois une inconséquence et une ingratitude. Le Christ est vrai comme tous vos bonkeurs domestiques, puisqu'il vous les a donnés. Celui qui lui doit l'amour sans égoïsme de sa mère, l'inviolabilité du cœur de son épouse, les tendresses religieuses de ses enfants, en un mot, les honneurs et les charmes les plus purs de son foyer, celui-là ne peut le nier sans se flétrir et se porter malheur.
(1) Saint Marc, 10-9.
J'ai rencontré, dans les pèlerinages de mon apostolat, un penseur illogique ayant l'idolâtrie de la famille et ne croyant pas au Dieu de l'Evangile. Excité par la chaleur de la dispute, il s'oublia, un jour, jusqu'à l'inconvenance envers la mémoire du divin Crucifié. Sa compagne, qui n'avait pas toujours reçu, à ce foyer, le bonheur qu'elle y avait porté, vengea d'un mot l'outrage fait à l'objet de ses adorations. « De grâce, répondit-elle, si vous m'aimez, n'en dites point tant de mal, car, sans lui, il y a longtemps que nous ne serions plus ensemble! » Frappé au cœur par ce trait inattendu, le libre penseur sentit les larmes mouiller sa paupière ; un instant son orgueil froissé sembla dominer les alarmes de son amour; mais enfin son amour l'emporta, la lumière passa par le déchirement qui s'était opéré en son cœur, et peu après il était ramené à l'adoration par la reconnaissance.
Ainsi, ce touchant faisceau de douleurs et d'affections, qui se nomme la famille, se resserre dans les bras de notre Christ. Et, non-seulement le Christ en unit les membres, mais il les protège tous et chacun par un respect spécial créé pour les couvrir.
Il multiplie les berceaux, dans les maisons où il règne, car, en dehors de ses influences, l'amour se soustrait aux charges de cette loi : Croissez et multipliezvous, la terre se dépeuple, et l'homme tend à la domination égoïste dans un désert. Et, après avoir veillé sur les sources de la vie, comme le christianisme garde les nouveau - nés , môme quand leur mère ne les garde point ! C'est lui qui a fait de l'enfant, trop souvent méprisable à la politique et onéreux à la cupi-
dite, un être touchant et sacré (1). Tel qui lui insulte, a-t-on dit, lui doit peut-être l'existence. Qui sait si, sans cette religion d'amour, des parents dénaturés ne l'eussent point, à sa naissance , précipité dans le courant d'un fleuve, comme font les Indiens, ou exposé, la nuit, sur la voie publique, pour être enlevé au matin, dans le tombereau des immondices, comme cela se pratique en d'autres contrées? Le baptême a sauvé plus d'enfants, dans les régions chrétiennes, que la guerre n'y fait de victimes. Sans compter que la guerre elle-même a perdu de sa barbarie sous l'influence de Jésus-Christ, parce qu'il a refréné, avec les passions qui empêchent l'humanité de naître, les ambitions qui la jettent en coupes réglées dans les bras de la mort.
Et ce ne sont pas là tous ses bienfaits envers la société domestique. Il imprime son image sur le front de la paternité, et il fait du respect et de l'amour qui en descendent un sentiment divin. Il consacre nos mères par le souvenir et par le reflet de la sienne, et il leur assure dans la famille une royauté tendre, composée du prestige même de leur faiblesse et de leurs larmes, laquelle fut ignorée de l'antiquité. En Polynésie, il étend sa main tutélaire sur de vieux parents qu'allait égorger la pitié cruelle de leurs enfants pour les délivrer des infirmités de la vieillesse. Dans l'extrême Orient, il conserve à leurs nourrissons des mères veuves , condamnées par une législation atroce, à être brûlées avec le cadavre de leurs époux. Il a fait disparaître de nos maisons cet auxiliaire dégradé, qui avait perdu même la propriété de sa vie, l'esclave,
(1) Essai sur l'indifférence.
et il l'a remplacé par le serviteur volontaire, en apprenant aux sénateurs et aux maîtres que leurs âmes ont été payées du même prix sur la croix. Enfin, après avoir enveloppé tous les vivants de la famille de ses sollicitudes, le Christ a fait encore un culte particulier de la piété pour les morts , et il leur garantit, non-seulement un souvenir, comme toutes les autres religions, mais encore le viatique de nos prières durant la séparation, ménageant ainsi aux présents et aux absents d"un même foyer des embrassements de cœur jusque dans les tombes.
0 Jésus-Christ ! ô mon Maître! ô mon Dieu! c'est vous qui présidez à nos unions pour en assurer les félicités trop instables; c'est vous qui veillez sur nos héritages pour les garder. Nous vous devons notre famille , nous vous devons nos patrimoines , nous vous devons nos vertus, nous vous devons tout, excepté nos malheurs et nos péchés. Pardonnez à ceux qui veulent tous renvoyer, et ne leur infligez jamais le châtiment de les exaucer.
Point de Christ, point de société civilisée. Ceci soit dit en réponse à cette école, plus naïve encore que politique, affectant d'expliquer le monde chrétien suns le christianisme , et saluant nos progrès comme une germination naturelle du sol moderne et une évolution spontanée du progrès indéfini. Pour nous convaincre des relations étroites qui unissent notre foi et notre
civilisation , regardons les peuples païens ; on en voit , à l'extrémité de notre horizon, et, malgré dix-huit siècles d'enfantements qui ont si bien profité à l'Europe chrétienne, ces peuples croupissent immobilisés et fiers de leur immobilité dans des ténèbres épaisses. Ténèbres d'autant plus caractéristiques du polythéisme, qu'elles ne peuvent ni être dissipées tant que notre Christ n'entre pas dans ces empires, ni avancer jusqu'à nos frontières ta'nt que notre Christ n'en sort pas. D'un autre côté, après les nations qui ne furent jamais chrétiennes , interrogez celles qui ont cessé de l'être. Quelle lumière brilla jadis sous le ciel d'Hippone et d'Alexandrie? Mais, à peine le Christ a-t-il abandonné cette terre sacrée, que ses habitants descendent jusqu'à l'abjection des races dégénérées, et la civilisation, submergée par le flot de l'islamisme, s'y ensevelit à jamais, non point pour y subsister immobile comme Pompéi sous ses ruines , mais pour y tomber en dissolution comme les cadavres dans les tombeaux.
Allez à Pékin ; là on ne fait pas, en mille ans, le chemin que nous parcourons dans une session législative. Allez à Yeddo ; que manque-t-il à ces races intelligentes et robustes pour nous égaler? Quelques-uns diront notre régime postal ou financier ; nous disons, hardiment, notre Evangile. Sans doute , le Christ s'est proposé le salut des âmes d'abord, et celui des nations par voie de conséquence, ce qui lui faisait dire que son royaume n'était pas de ce monde; mais les royaumes de ce monde ne se développent jamais jusqu'à un certain degré de civilisation en dehors de sa loi. La civilisation, réduite à ses termes les plus simples, est un progrès éminent dans les lumières, dans l'amour, dans l'autorité, dans la liberté, dans la moralité et dans la
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stabilité. Or, si de telles grandeurs, à l'état de rudiment, existent partout, leur apogée ne se voit que sous les influences évangéliques ; si bien que la société est mise en demeure d'opter entre les deux termes de ces disjonctives.
Ou Jésus-Christ, ou les ténèbres intellectuelles. Singulière inconséquence de l'anti-christianisme! Il a la prétention d'avoir tout découvert, et il prétend que le christianisme n'a rien trouvé à découvrir. C'est que, abstraction faite de toute croyance, l'Evangile commence un mouvement sublime de l'esprit humain. Le quatrième siècle de notre ère, malgré les imperfections de ses œuvres dans la forme, a dégagé plus de lumières que les époques classiques d'Auguste et de Périclès. Quels trésors de vertus déposés par la foi dans le fond de l'esprit public ! Quels puissants courants de sens commun jetés par l'Evangile dans la circulation intellectuelle du monde ! Supprimez les deux Testaments, la collection des Pères, l'Histoire ecclésiastique et les chefsd'œuvre de notre théologie , où en serions-nous sous le rappport intellectuel? Au même point que les Chinois et les Tartares, et probablement plus en arrière, car, d'après l'anthropologie moderne, ces peuples étant nos aînés, devraient être nos maîtres. Le sol et l'esprit de l'Europe sont deux champs qui ont été ensemencés par les prédicateurs de l'Evangile , et, quand la récolte a été mûre, des savants sont venus qui ont traité de paresseux les semeurs dont ils cueillaient la moisson. Mais parce qu'ils semblent dénier leur dette envers l'Eglise, ils n'aboliront pas sa créance; surtout ils ne donneront jamais le change sur la source de la lumière moderne. Voltaire disait avec plus de franchise : « Quand vous
« voyez la raison faire des progrès si prodigieux seule- « ment au moment de la prédication de l'Evangile, re- « gardez la foi comme une alliée, non comme une en-
« nemie Je voudrais, pour notre plaisir et pour
« notre instruction, que tous les grands philosophes de « l'antiquité revinssent aujourd'hui sur la terre, qu'ils « conversassent avec Pascal, que dis-je, avec les hom- « mes les moins savants de nos jours qui ne sont « pas toujours les moins sensés, j'en demande par- « don à l'antiquité , mais je crois qu'ils feraient une « triste figure ! Les pauvres charlatans ! ils ne ven- « draient pas leur drogue sur le Pont-Neuf. > Comme vous voyez, Voltaire malmène ses confrères de l'ancien temps; je n'aurai garde d'adresser la môme épithèle à ses confrères d'aujourd'hui, quoiqu'ils n'aient pas toujours la politesse de nous l'épargner. Pourquoi se livrer à la petite guerre, quand on a l'honneur de faire la grande? Mais faut-il bien le dire à ces messieurs, puisque nous devons encore plus de respect à la vérité qu'à Platon , s'ils restituaient à la civilisation chrétienne les emprunts qu'ils lui ont faits pour la combattre, leurs drogues se vendraient moins cher, et l'Evangile serait coté à plus haut prix.
Ou Jésus-Christ, ou les ténèbres de l'esprit, nous venons de le voir; mais ce n'est là que le premier échelon de la décadence anti-chrétienne, voici le second : Ou Jésus-Christ, ou la barbarie dans les sentiments, il faut en convenir, naturellement l'homme aime très-peu l'homme , bien moins encore l'homme malheureux , bien moins encore l'homme infirme et souffrant, bien moins encore l'homme coupable et dégradé , autant d'amours surnaturels que le Christ a fait jaillir des entrailles de l'humanité en passions sublime» ! Nouveautés
miraculeuses et fécondes en miracles qui valent bien, pour le bonheur du monde, la découverte du télégraphe et de la photographie ! Mais le Christ, en sa simplicité adorable, ne se fait point octroyer acte de ses bienfaits ; qu'où me pardonne ce mot , il ne prend pas de brevet' d'invention pour ses œuvres les plus originales; aussi, à sa suite marchent les plagiaires qui le combattent avec des larcins faits à sa parole, et les inventeurs de l'altruisme et de la philanthropie, en particulier, ont pris et retourné des idées chrétiennes pour en composer des systèmes anti-chrétiens.
En preuve, voyez l'insensibilité du cœur humain avant que l'Evangile l'eût attendri! Sénèque appelle la pitié le vice d'une âme faible. Le sage Marc-Aurèle, plus de cent ans après le sermon sur la montagne, défend de se lamenter avec les malheureux. Fidèle à cette cruelle philosophie , Galère rassemble les mendiants de son empire sur des barques qu'il ordonne de couler à fond. Les indigents qui ne peuvent s'utiliser comme esclaves, sont plus dédaignés par l'antiquité que les animaux, quand ils ne sont pas jetés en pâture aux animaux eux-mêmes. Enfin, les païens avaient si peu de souci de la misère, que la plus belle vengeance du christianisme naissant contre ses persécuteurs fut de nourrir leurs pauvres et les siens.
Et aujourd'hui, les impuissances de la nature à cet égard peuvent être constatées sur le fait. Regardons ce qui se passe en dehors des pays chrétiens et je pourrais dire catholiques. Dans ces lieux, la bienfaisance est une branche d'administration. Là, on sert son prochain comme on entre dans les douanes ou dans l'armée, par la conscription ou pour avoir une carrière; et mon cœur saigne à la pensée que, parmi les millions de créatures humaines qui ne connaissent pas Jésus-Christ, il
n'y a ni une Sœur de la Charité, ni un Frère du Bien- Mourir pour essuyer leurs larmes.
Il y a plus, les hommes sont incapables, sans le christianisme, même de pourvoir complètement à leur conservationréciproque. Il faut qu'ils se sentent rachetés par un sang divin pour comprendre ce qu'ils valent , et pour se sacrifier les uns aux autres. Aussi, nulle part, chez les nations chrétiennes, la vie d'un homme n'est appréciée à prix d'argent, le monde chrétien tout entier ne se croyant pas assez riche pour la payer. Dans cette même ville de Rome, où César faisait égorger vingt raille Gaulois en une seule naumachie pour égayer les loisirs d'un peuple blasé, et où Néron illuminait ses jardins avec des chrétiens enduits de résine, on a vu le saint pape Grégoire se condamner, pendant six mois, au pain et à l'eau, parce qu'un pauvre était mort de faim dans ses Etats. 0 révolution admirable! la seule qui n'ait coûté la vie à personne et qui l'ait conservée à un grand nombre ! Quand on compte les pauvres , les lépreux, tous les abandonnés à qui l'Eglise a conservé la vie et donné, non-seulement du pain, mais encore le bonheur dans la misère, je comprends qu'on ne l'accepte pas pour mère, mais je ne comprends pas qu'on lui en dénie les entrailles.
Ou Jésus-Christ, ou la ruine de l'autorité. L'autorité, comme l'homme lui-même, peut tomber par deux maladies opposées, par la pléthore ou par la faiblesse. Dans le premier cas, toute la vie de la société se concentrant dans sa tête, la société se trouve semblable à un édifice dont le toit est trop chargé , et s'écroule parce que sa base ne peut supporter le poids de son faîte : c'est la dissolution par le despotisme. Dans le se-
cond cas, les membres du corps social absorbant toute la vie, et refusant de la communiquer au cerveau, la puissance devient une force sans direction et une sorte d'organisme sans tête : c'est l'heure de la dissolution par l'anarchie. Deux excès dans la constitution de l'autorité, auxquels le christianisme sert de correctif.
Oui, le christianisme est le meilleur correctif du despotisme, je parle du vrai, non de celui que nous sommes portés à voir dans toutes les autorités que nous n'aimons pas. Le christianisme a introduit dans les idées de l'humanité cette belle distinction : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Jusqu'alors Dieu et César étaient confondus, et cet accouplement sacrilège suscita des autocraties effrayantes qui auraient broyé l'ancien univers, si Dieu, en les broyant elles-mêmes prématurément, ne leur avait point ravi le temps d'engendrer tout le mal qu'elles recelaient dans leur sein. Depuis lors encore, partout où Jésus-Christ ne domine pas, on ne voit guère que des Etals avilis par une obéissance sans garanties, monarchies orientales pour la plupart, qui ne se tiennent debout, comme les momies de leur tombeau, que parce qu'elles ne marchent point. Et, pour confirmation de cette vérité, regardons jusqu'au sein de notre civilisation. Quel est l'idéal politique de ceux qui rêvent un avenir séparé de l'Evangile? La dictature socialiste investie des attributs du sceptre et de la tiare, courbant à la fois les corps et les âmes par la pression de sa double autorité, et distribuant, chaque matin, la portion congrue de pain et de liberté à une démagogie punie par des abaissements sans nom de son divorce avec Jésus-Christ.
Le christianisme, qui a une sorte de vertu spécifique contre le despotisme, serait-il impuissant contre
cette seconde maladie de l'autorité, l'anarchie ? Abstraction faite de l'Evangile, les supérieurs politiques sont toujours contestables pour un certain nombre , et, partant, révocables à la merci de la force. Le christianisme constitue, non pas le droit divin, dans telle catégorie d'hommes en particulier, mais le droit de Dieu dans le représentant du pouvoir en général, et voici le beau mystère établi par le Seigneur des Seigneurs au profit de ses lieutenants en terre. Dieu s'est caché, tour à tour, sous les voiles du sacrement, sous les haillons des pauvres et sous les traits des supérieurs légitimes; et, de même que la première de ces incarnations n'est point altérée par l'indignité du prêtre, ni la seconde par l'indignité des pauvres, la troisième ne saurait l'être par l'indignité du supérieur, même quand celle-ci n'est point un vain prétexte de la révolte.
Voilà la source de cette religion de la seconde majesté, comme dit Tertullien, en parlant du respect pour le pouvoir. Voilà comment les empires chrétiens sont durables et forts, sans que les sujets soient jamais humiliés. C'est le désespoir de ceux qui n'ont point de Christ, d'obéir à des maîtres qui ne les valent pas; mais un peuple réglé par l'Evangile ne s'abaisse jamais jusque-là dans sa dépendance, car il ne reconnaît que Dieu pour souverain dans toutes les autorités qu'il honore. Et ce sacre subsiste sur le front du pouvoir, même quand l'onction de Reims ne l'a point confirmé. Rodolphe de Hapsbourg ayant oublié de porter son sceptre à la cérémonie de son couronnement, gravit les degrés de l'autel, prit un crucifix et le leva en disant : Voilà le sceptre que je choisis. Heureux les pouvoirs qui savent se consacrer ainsi en sanctifiant leur origine, car le suffrage de Dieu est le plus constant et le plus sûr
appui des trônes. Aussi les sceptres changent souvent de place partout où ils ne sont pas attachés à la croix , et sans elle, et loin d'elle, je ne vois ou que des autorités qui tombent, ou que des autorités qui méritent de tomber.
Ou Jésus-Christ, ou l'esclavage. Malheureux les siècles païens! parce qu'alors l'autorité était sans reflet divin; mais plus malheureux encore, parce qu'alors la soumission sans dignité pouvait descendre jusqu'à la servitude ! Horrible législation! celle qui faisait d'une partie de l'humanité l'objet d'un trafic infâme, de créatures formées à l'image de Dieu un simple article de commerce, et qui permettait à un patricien fameux de se glorifier de cet ignoble capital : « Je possède quatre cent mille esclaves ! » Cependant, cette lèpre, sous un nom ou sous un autre, est pour ainsi dire inoculée dans le sang des peuples, tant que Jésus- Christ ne le purifie pas. Pour nous apprendre ce que nous valions , il a fallu que Jésus-Christ, lui-même, fût vendu trente deniers; cet exécrable marché est devenu le traité de notre rachat. Depuis, en effet, des instituts magnanimes se forment pour la délivrance des captifs ; saint Vincent de Paul se place sous la chaîne de l'un d'eux, et saint Grégoire leur dit en les déliant : « Mes amis, vous « êtes serviteurs de Dieu ; or, comme servir Dieu c'est ré- « gner, il ne convient pas que des rois portent des fers ; « soyez donc libres, parce que vous êtes chrétiens. » Parole sublime à laquelle fout le monde évangélique a déjà obéi. Les résistances d'une partie de l'Amérique ont été trop cruellement châtiées pour nous être justement objectées! Le ciel semble s'être proposé, en faisant couler sur ces immenses plaines des fleuves de sang, de laver la trace des sueurs qui les fécondèrent longtemps, au mépris de la dignité humaine et de la rédemption du Christ.
PROPRES A LA YRArE RELIGION. 335
Ou Jésus- Christ, ou le débordement des mœurs. « L'homme chrétien, dit M. de Bonald, ne vit pas avec moins de passions que l'homme païen ou mahométan, et cependant quelle différence dans leur moralité respective ! » De même qu'on voyait, autrefois, des maladies monstrueuses, qui ont presque entièrement disparu, parce que l'atmosphère a été assainie et que l'hygiène générale s'est améliorée ; de même, il y eut un certain degré de corruption, propre au paganisme, qui est inconnu aux peuples chrétiens, parce que l'air ambiant semble leur rendre cette dépravation impossible. Combien de vices, communs dans l'antiquité, ont à peine un nom dans les langues modernes ! Ce qui caractérise le mieux les mœurs païennes, c'est que leur histoire ne peut être contée sans réticence. Leurs crimes, difficiles à stigmatiser en termes honnêtes, ressemblent, a-t-on dit, à ces parricides que l'on conduit au supplice, la tête couverte d'un voile noir. Comment, à une heure donnée, certains pays sont-ils sortis de cet abaissement par une transfiguration subite? Parce que le christianisme leur a tendu la main, comme Jésus fit à Lazare dans le tombeau. Tandis que, d'un côté, il répand sur les mœurs putrides de Rome et de Corinthe l'arôme destiné à les purifier ; de l'autre, il révèle dans l'ordre moral des sacrifices inconnus, et il remplace ici-bas les sages par les saints. La charité, l'humilité, la chasteté des âges chrétiens ! c'est en vain que je les cherche avant le Christ, c'est en vain que je les chercherai après lui, car partout où il a disparu elles disparaissent, et le signe le plus certain de son absence, soit dans une âme, soit dans une société, c'est la leur. Vainement,, en effet, opposerions-nous un peuple de philosophes bons à un peuple de mauvais chrétiens ; la vérité est, dit Rousseau, que la philosophie ne peut former aucune vertu que la religion ne produise, tan-
dis que la religion en enfante grand nombre qui sont impossibles à la philosophie.
Enfin, ou Jésus-Christ, ou l'instabilité des empires. La grande injustice de nos rationalistes est de regarder le christianisme comme une cause de déchéances politiques. Rappelons-nous cet univers purifié de quatre mille ans de souillures à la contemplation d'une croix; et ces barbares changés en doux agneaux à la parole des saints; et ces pays où l'Evangile fit refleurir l'âge d'or; et ces pauvres que le christianisme institua les princes du peuple, et tous les bienfaits que nous venons d'énumérer, en un mot, et nous conviendrons que ce qui élève ainsi les sociétés doit les rendre durables. Un jour, Cicéron, traduit à la barre populaire, se contenta de dire, pour sa justification : Je jure que j'ai sauvé la patrie, et la multitude ayant répondu : Nous jurons qu'il a dit la vérité, le triomphe suivit de près l'accusation intentée contre le grand citoyen. Certes, le jour où le Christ , désireux de confondre les calomnies d'une certaine philosophie de l'histoire , se présentera à ses prétoires, en disant : Je jure que j'ai sauvé la patrie, son apologie ne demeurera ni sans écho, ni sans preuves. Tout le monde moderne répondra : Je jure qu'il a dit la vérité; et ses accusateurs seront confondus. Ils le seraient encore davantage, si, par impossible, il arrivait qu'il fût effacé ou qu'il s'effaçât lui-même un instant de la vie des nations. Bientôt, dans le poids des sceptres, dans le servilisme de l'obéissance, dans les épidémies morales et surtout dans la caducité des empires, nous verrions renaître ces siècles de fer de l'ère païenne, dont la grandeur sauvage n'est poétique qu'à travers les mirages classiques et deux mille ans de lointain.
Pourquoi n'entendons -nous plus, aujourd'hui, ces écroulements gigantesques de monarchies et d'institutions qui effrayèrent si souvent le monde ancien? Pourquoi n'agite-t-on plus que des questions d'équilibre sur ces champs de bataille, qui étaient si souvent la tombe d'un peuple? C'est, d'abord, parce que la religion pénètre jusque dans les camps pour arrêter l'abus de la force et pour humaniser la victoire; mais c'est encore, et surtout, parce que, depuis que la sève chrétienne s'est répandue dans les veines du corps social pour le vivifier, les plus grands colosses sont moins sujets à dissolution , et peuvent se heurter sans se briser.
Je sais qu'on nous opposera la stabilité de la Chine et de la Turquie. La Chine et la Turquie sont l'opprobre de l'anti-christianisme, non sa défense. Quant à la première, elle n'a subsisté aussi longtemps que parce que les distances ont servi de rempart à son insolence et de barrière à nos représailles. Ce sont des circonstances locales qui l'ont faite et qui la maintiennent. Enfermée derrière sa grande muraille, elle s'isole, de peur de tomber en poussière au choc de l'extérieur; elle s'est pour ainsi dire cerclée de fer pour empêcher ses éléments de se désagréger à l'intérieur; mais, vaines précautions! du sein de ces trois cent millions d'esclaves , un cri d'insurrection s'est élevé : portée par les nations européennes, la justice de Dieu est entrée à Pékin ; et, pressé d'un côté par nos armées navales, de l'autre par ses révolutions intestines, le Céleste Empire est à la veille de grandes expiations, si la croix plantée par nos missionnaires sur tant de déchéances n'y fait descendre la régénération. De la Turquie, je ne dirai pas grand'chose, de peur de troubler son agonie. Si l'on compte, en effet, les pulsations de ce corps épuisé par la débauche, il est aisé de voir que de grandes funérailles se