Tome I
préparent aux rives du Bosphore. Quand vous irez à Constantinople, prêtez l'oreille aux souffles du Nord, vous entendrez venir, de ce côté, le peuple chargé de fermer le cercueil des sultans. Et ceci n'est point le rêve d'une politique superstitieuse, car une telle sépulture serait déjà faite, si la France n'y avait mis son veto. Confirmation éclatante de ma vérité, que, de même qu'il ne tombe pas un cheveu de notre tête sans la permission de la Providence, une seule pierre ne se puisse détacher de la voûte des monarchies européennes, sans la tolérance du peuple le plus chrétien qu'il y ait sous le soleil.
J'ai semblé faire des considérations entièrement spéculatives ; mais une conclusion s'en dégage et la voici : nous qui sommes fiers des merveilles de notre temps, et qui visitons, d'un pôle à l'autre, les chefs-d'œuvre de la civilisation chrétienne, pourquoi nous prosterner devant les effets, sans adorer la cause qui fut Notre- Seigneur Jésus-Christ? Puisque le christianisme est si nécessaire, pour l'intelligence et pour l'harmonie des choses, reconnaissons donc qu'il doit être respecté autrement qu'un système, car, Dieu ne pouvant fonder sur un mensonge le gouvernement du monde, la nécessité du christianisme implique sa vérité. Au reste, rien ne serait plus péremptoire à l'appui de cette thèse que l'expérience d'un peuple que l'on aurait entièrement déchristianisé. Je suppose que les sophismes ont vaincu et que le Christ, chassé du milieu de nous, prend son bâton de voyage pour nous faire ses derniers adieux. Quel jour sinistre, pour la France, celui où, debout sur le seuil des temples, il lui dirait en secouant la poussière de ses pieds : 0 toi qui fus jadis la fille aînée de mon Eglise, sois aujourd'hui punie, par mon
abandon, de m'avoir abandonnée. J'abandonne la propriété, j'abandonne ta famille, j'abandonne tes lois, j'abandonne ton pouvoir, j'abandonne tes mœurs, j'abandonne ta vie publique et ta vie privée, j'abandonne tes tabernacles, et je te rejette, à dix-buit cents ans en arrière, dépouillée de tout ce que tu me dois, et ne conservant rien de moi que le souvenir. Ah! comme le lendemain de ce départ du Seigneur, la France, se repliant sur elle-même, mesurerait avec terreur, en son sein, le vide laissé par Jésus-Christ !
Certes, ce vide ne serait pas une lacune facile à combler, car il supposerait la femme avilie, les Eglises fermées, les prêtres remplacés par l'anarchie intellectuelle, les sœurs de charité par des commis de philanthropie, la pudeur aux gémonies, le sceptre aux prétoriens, le pouvoir à la merci du plus fort, l'ordre foulé aux pieds de l'émeute ; il n'est pas possible d'évaluer, par la pensée, la somme de douleurs et de larmes qui représenterait cet interrègne de Jésus-Christ! Et puis, quand les nations voisines passeraient à côté de nos ruines, en nous disant : Qu'avez-vous fait de votre Dieu? Quel désespoir pour ce peuple qui ne délaissa jamais ni un drapeau ni un ami, d'avoir à confesser, devant le monde scandalisé, que sa première trahison fut une apostasie de la croix !
Pour compléter la force de ce témoignage fictif, retournons l'hypothèse et imaginons , qu'après un long exil, Jésus-Christ va de nouveau passer la frontière et rentrer au milieu de nous. Quel concours, en ce moment, à la porte des villes! Quelles volées dans les clochers de nos cathédrales! Quelle jubilation aux hôpitaux! Quel Te Deum aux pieds des autels! Quelles actions de grâces dans les chaumières I
Quel hosanna de la part des mères, des vierges, des prêtres, des rois ! En vérité , les bonheurs d'une telle journée ne se peuvent comprendre, et si Jésus-Christ n'inflige pas à ceux qui refusent la preuve tirée de ses bienfaits, la preuve par les malheurs de son absence , c'est que, sans doute, la liberté morale du monde ne tiendrait pas à une expérience si mémorable.