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CHAPITRE XI

Effets individuels réservés à la vraie religioi\.

Après avoir démontré, directement, la divinité de Jésus, nous l'avons fait ressortir de l'action divine qu'elle exerce sur ces trois grandes institutions qui sont les colonnes de l'ordre universel : la propriété, la famille, la société. Une fois Jésus-Christ supprimé, la propriété est sans droit inviolable, la famille sans lien indissoluble, la société sans véritable civilisation, et le progrès, mutilé de tous les développements qu'il doit à l'Evangile, s'immobilise dans la barbarie païenne.

Mais, si nous passons de la société à l'individu, des hommes à l'homme tel que la révélation chrétienne l'a formé , ne découvre-t-on pas en lui des effets surnaturels, attestant la réalité et le travail d'une cause surnaturelle? Sans doute, chaque religion obtient des sacrifices de ses adhérents, et toute dogmatique engendre une moralité correspondante ; mais n'y a-t-il pas, entre la moralité produite par le christianisme et celle qui naît des fausses religions, la différence du divin à ce qui ne l'est pas? Sans doute , chaque culte im-

pose à l'humanité des rites, des prières, et même, quelquefois, des privations douloureuses; mais ne reste-t-il pas toujours, entre ces observances et les vertus chrétiennes, la distance qui sépare un stoïcisme plus ou moins superstitieux de la sanctification vraiment surnaturelle?

Moins que les fausses religions, la fausse philosophie a le droit de le nier. Ne pouvant fonder la morale sur les croyances qu'elle renie, elle essaye de la faire reposer sur l'amour naturel du devoir. Pour résoudre une difficulté, elle en a créé deax. Le devoir est malaisé à déterminer, plus malaisé à pratiquer. Il faut la lumière pour le connaître, il faut l'énergie pour le réaliser, et s'il y a une vertu évidemment divine, dans le christianisme, c'est celle qui élève la volonté humaine jusqu'à l'héroïsme de la sainteté. D'une part, il a reculé les limites de la conscience en lui suggérant des délicatesses inconnues; de l'autre, il a étendu l'influence de la conscience en la rendant capable de sacrifices jusqu'alors impossibles; et, par là, il a exhibé un témoignage de sa suprême vérité non moins éclatant que ses prodiges matériels, je veux parler de ses vertus. Bossuet a pu dire en ce sens : La foi soutient les mœurs, et les mœurs prouvent la foi.

Oui, l'Evangile a fait une œuvre de "puissance divine en nous restituant l'empire sur cet ennemi dont les tyrannies font tant de victimes, la passion. La passion n'est pas seulement, pour nous, l'empoisonnement du bonheur, elle en est l'illusion ; de telle sorte que, renfermant des douleurs et un mensonge, sa plus grande cruauté est moins de nous ravir la félicité, que de nous la ravir en la promettant. Qui pourrait dire ce que les

passions ont fait, depuis le paradis terrestre, contre le repos de l'humanité ! En individualisant la question , et en la transportant du drame complexe de l'histoire universelle dans sa conscience, l'homme est effrayé du temps que les passions lui prirent, des ennemis qu'elles lui donnèrent, de la ruine qu'elles entraînent, des remords qui les accompagnent et de la honte qui les flétrit. Rien n'égale l'amertume de ne pouvoir contempler un front pur sans rougir, assister à la prière de ses petits enfants sans s'accuser, entendre une cloche d'agonie sans trembler, entrer dans son âme sans se mépriser. Comme elle est terrible cette économie vengeresse qui fait de la passion, considérée dans ses ivresses, un éblouissement fugitif, une apoplexie de cinq minutes, comme disait Chamfort, et de la passion, considérée dans ses suites, un malheur qui peut durer jusqu'au-delà de la vie !

Mais parmi tous les malheurs de la passion ici-bas, aucun n'est comparable à la tyrannie avec laquelle elle s'impose. Affreux supplice que celui de faire le mal, en visant au bien et en se maudissant soi-même ; car il est, au fond des âmes, tout un royaume intérieur qui, semblable aux pays en révolution, souffre d'inexprimables angoisses quand il n'est pas gouverné !

Cela posé, où est le vrai gouvernement pour la conscience, sans influences chrétiennes? Les faits ont répondu. Avant que la conscience eût été corroborée par la force chrétienne, le dernier mot de la misère morale sur elle-même était ce cri désespéré du poète : Je désire le bien et je fais le mal. Aujourd'hui, encore, en dehors du christianisme, on légitime certains vices, afin de n'avoir pas à les combattre, et on nie la partie héroïque du devoir,

afin de n'être point accusé de le trahir. C'est que, pour triompher de cette puissance désordonnée et presque fatale qui se nomme la passion, il ne suffit pas des leviers plus ou moins efficaces de la morale indépendante ; il faut, dans la volonté humaine, un accroissement surhumain. En d'autres termes, pour égaler le pouvoir de nos vertueuses résistances à celui de nos entraînements pervers, il a fallu rétablir en nous des équilibres perdus ; or, seul, Celui qui créa l'homme est capable de le restaurer ainsi. Le miracle d'une telle réparation va nous apparaître vraiment divin dans la réponse à ces questions doctrinales : 1° Quel est le moteur de la moralité chrétienne? 2° quels sont ses moyens? 3° quels sont ses prodiges? 4° quelles sont ses limites?

Tout homme, avec du talent et de la chance, peut fonder un empire; mais la fondation d'une religion est si disproportionnée aux forces humaines, depuis qu'un Dieu l'a réalisée, que partout où cetle entreprise est tentée, elle ne tarde point à succomber sous les coups du ridicule. D'où vient cette disposition de l'esprit public ? Un peu de l'impossibilité qu'il trouve à inventer des dogmes qui produisent la certitude, mais beaucoup, surtout, de l'impossibilité qu'il sent de faire sortir de ces dogmes une vertu pratique ou la sainteté.

A mon sens, il n'est point de caractère plus divin,

dans le christianisme, que son pouvoir sanctificateur. Tous les symboles complètement vides de Jésus-Christ, auteur de la force qui moralise, demeurent à l'état de simple spéculation. Le christianisme seul a passé des convictions de l'humanité dans des mœurs humainement impraticables. Certes, je ne veux pas dire que les autres religions ne soient jamais exécutées par la foi de leurs disciples; mais qu'importe cette fidélité, si elle flatte leurs passions au lieu de les réprimer ? Et, au contraire, pourquoi l'Evangile, c'est-à-dire la religion la plus incommode qui ait jamais existé, n'est-il pas demeuré un système pratiquement stérile, comme qui dirait la république de Platon ? Comment le culte de la croix a-t-il séduit l'humanité au point d'en obtenir , non-seulement une adhésion, comme les programmes philosophiques, mais le dévouement et l'amour jusqu'à la mort volontaire? C'est qu'au sein de cette doctrine une influence mystérieuse a été déposée. Et cette influence qui , semblable à un puissant aimant, imprime le mouvement au monde moral ; cette influence que ne peut contrefaire l'habileté des novateurs, et qui manque toujours à leur Evangile, ainsi que le point fixe à la science d'Archimède, pour soulever le genre humain après l'avoir abusé, elle ne se prouve pas comme une vraie théorie, mais comme un fait intime et souverain ; elle ne se cherche point à force d'arguments et à la pointe des télescopes, mais elle se sent ; enfin, elle n'habite pas au plus haut des cieux, mais elle agit dans les profondeurs de la conscience, et le christianisme la nomme la grâce de Dieu.

La grâce de Dieu ! il y a dans ces mots un charme tout-puissant qui soutient notre faiblesse, parce qu'ils

expriment l'idée d'une force plus grande que nous-mêmes, et sur laquelle nous nous reposons arec la confiance des enfants portés sur le sein d'une mère. Eh bien, l'humanité qui ne sait rien projeter, rien attendre, rien décréter qu'avec ou par la grâce de Dieu, n'en connaît pas la vertu moralisatrice, et c'est à manifester un tel secret et une telle preuve que je consacre cet enseignement.

L'humanité se sauve, comme elle s'est perdue, par une transmission généalogique. Un homme coupable a inoculé sa faute, avec son sang, à toute sa race; un Homme- Dieu communique ses mérites, avec la vertu de son sang, à toute la descendance du premier. Ainsi, les sources de la génération qu'avait viciées le péché sont purifiées par la régénération. Le virus moral que la génération avait déposé dans nos veines était la concupiscence ; le correctif divin qui nous est infusé par la régénération est la grâce ; et, de même que l'une est la participation de chacun à la corruption d'Adam, l'autre est une incessante communion de nos âmes à la sainteté du Christ, et une effusion intarissable de sa nature divine au sein de l'humanité. De ce point de vue, il nous est aisé de comprendre la définition que donne la théologie de la grâce : un don gratuit et surnaturel de Dieu accordé à la créature raisonnable, en vue de la vie éternelle.

Ce don équivaut à une vraie création, parce qu'il est un principe de vie surhumaine ajouté à la nature, et un ouvrage d'autant plus divin, qu'il fallait avoir fait l'homme pour être ainsi capable de le refaire. Mais, si excellente que soit, par soi, une telle énergie, il est moins aisé de la connaître en elle-même que dans ses résultats.

Or, la grâce, considérée par rapport à notre nature, est une loi d'équilibre et d'harmonie. Seul, entre tous les êtres de la création organique, l'homme peut s'élever au-dessus de la nature par ses sacrifices, et descendre au-dessous par sa dépravation. Quel est le mot de celte énigme et comment s'explique une telle anomalie ? Quand l'homme est inférieur à son propre niveau, c'est en vertu d'une déchéance qui lui est particulière, malheur et prérogative tout à la fois de sa liberté. Au contraire, quand l'homme monte au-dessus de ce niveau, c'est par un pouvoir qui vient de plus haut que sa volonté, et qui, pour cette raison, s'appelle surnaturel. La force qui l'entraîne au-dessous de lui-même est la passion, celle qui l'emporte au-dessus est la grâce. J'ai vu la première abaisser Nabuchodonosor jusqu'à la bête ; j'ai vu la seconde exalter les grands imitateurs de Jésus-Christ jusqu'à une sorte de déification dans le devoir, divinœ consortes natures; et l'une servant de contre-poids à l'autre, cela constitue, dans l'humanité, une pondération , non une contradiction. Ici, j'appelle mon lecteur en témoignage, car quel est celui qui n'a pas senti quelquefois ces deux mouvements se combattre en son âme, et s'harmoniser par l'effet même de leurs combats dans cette résultante sublime, la liberté.

La grâce, considérée par rapport à la volonté, est un complément, car elle achève notre personnalité morale. Noire raison se termine par son union avec la foi, et notre volonté, blessée à mort en Adam, recouvre son intégrité par l'adjonction de la grâce. La foi et la grâce sont donc pour nous des appoints et des suppléments, l'une de l'esprit, l'autre de la conscience, et, par conséquent, un agrandissement, non une mutilation de l'humanité. Vous qui considérez certaines vertus comme

un idéal chimérique suspendu aux regards d'un mysticisme halluciné; vous qui, les ayant vainement cherchées avec de la philosophie, n'avez jamais compris qu'on les trouvât avec de la religion; vous, enfin, qui les avez toujours traitées comme une exception de tempérament, non comme la gloire d'une volonté victorieuse, apprenez la cause de votre erreur : c'est que vous avez vu, dans votre nature corrompue, la mesure suprême de l'énergie humaine, tandis que vous ne représentez que l'humanité amoindrie par une maladie de naissance; c'est que le fils d'Adam, abandonné à lui-même, est incapable de gravir certains sommets de la moralité , tandis que , restauré par Jésus-Christ , il peut tout en Celui qui le fortifie.

La grâce, envisagée par rapport au cœur, a le charme et l'empire d'un attrait. Admirable corrélation des choses divines! C'est une séduction qui perdit l'homme à son origine, c'est une séduction qui le sauve aujourd'hui. La grâce, en effet, est cette saveur intime attachée à nos bonnes actions , c'est ce goût de Dieu qui met pour nous du plaisir dans le bien, comme la chute nous en mit dans la révolte; on pourrait la nommer, suivant une définition connue, la concupiscence de la vertu faisant échec en nous à celle du vice, et une sorte de puissance attractive suspendue au-dessus de la nature déchue pour la porter au-delà de ses rivages, comme la lune soulève les mers. Qui de nous ne l'a pas entendue, quelquefois, cette voix intérieure qui récompense ou qui châtie après chacun de nos libres mouvements, et qui ne peut être de nous, puisqu'elle retentit malgré nous? Action énergique et suave, en même temps, qui perfectionne notre liberté au lieu de la violenter, parce qu'elle en dégage les mouvements sans les contraindre. Ainsi, la

chute originelle nous incline vers le mal, la grâce vient qui nous attire dans un sens contraire ; et, par là, loin d'être ployés, nous sommes redressés; loin d'être opprimés, nous sommes d'autant plus libres de choisir notre pente, que nous nous trouvons rétablis dans notre aplomb primitif.

Enfin, la grâce, par rapport à la raison, est la solution d'une difficulté effrayante. Sans la grâce, le péché originel, c'est-à-dire la culpabilité de tous par la prévarication d'un seul, demeure une iniquité inexplicable et révoltante; mais, avec la grâce, comme tous ont péché en Adam , dit l'Apôtre , tous sont justifiés en Jésus-Christ. L'imputation d'une souillure qui ne fut point notre fait est balancée par celle d'un mérite qui ne le fut pas davantage ; le bienfait de la solidarité spirituelle compense le malheur de la solidarité charnelle, et le second Adam, nous devenant pour le bien, tout ce que le premier nous fut pour le mal, une grande miséricorde est placée en regard d'un grand châtiment dans le plan divin. Pôles sublimes de cette économie qui se correspondent comme en Dieu la justice et l'amour, et qui justifient la déchéance héréditaire*"par une rédemption qui ne l'est pas moins.

Le voilà, le moteur qui donna le branle à ce monde de vertus nouvelles et de sacrifices en amont de la nature, qui a été nommé la sainteté chrétienne ! Le voilà, et que les sages du rationalisme ne s'essayent pas à contrefaire ces efforts sans participer à la vertu de la même sève, car ils seront confondus par l'inanité de leur tentative; ce travail impie et naïf n'est rien moins que la recherche sérieuse des effets sans cause. Voltaire disait, à propos d'une inconséquence semblable, cela s'appelle perdre son âme en se faisant moquer de soi.

Mais ici, j'entends le génie matérialiste de notre époque m'interpeller, du fond de ses laboratoires, et me dire : Quel est ce moteur latent qui échappe aux constatations scientifiques et que les lois mécaniques ne règlent pas? Quelle est cette force dont la source et la direction sont cachées dans le ciel, dont les ressorts ne furent jamais vus sur la terre, et dont le calibre n'est point mathématiquement déterminé? Rien de plus inintelligent que les explorateurs exclusifs de la matière mis en présence de l'ordre moral. Mais la grâce a aussi ses démonstrations positives à produire, et voici sa réponse à ceux qui l'accusent de n'être point une réalité pondérable : Par moi, les païens ont vu, tous les peuples de la terre ont entendu, douze millions de martyrs ont combattu , des vierges sans nombre ont apparu, les pauvres sont honorés, les lépreux sont embrassés, les humbles de cœur sont multipliés, les ennemis sont pardonnes, les mœurs privées et publiques sont changées ; en un mot , la vie des saints est ma preuve, la régénération de l'univers est mon ouvrage ; si ma nature est un dogme, mes effets tombent sous les sens.

Pourquoi la civilisation chrétienne se dislingue-t-elle par des vertus qui ne se trouvent pas en dehors ? Evidemment cet effet a une cause, et cette cause, où sera-t-elle, si ce n'est dans la grâce? Que l'on ne cherche point à éluder l'argument en répondant que la conscience religieuse suffit à produire ces résultats. Reste à savoir pourquoi la conscience ne peut, dans les fausses religions, ce qui lui est facile dans la vraie. L'histoire en main, il est donc impossible de regarder la grâce comme un phénomène psychologique, car rien n'atteste mieux un agent surhumain ciue les actions sur-

humâmes, et si la nécessité d'un premier moteur dans l'ordre matériel prouve l'existence de Dieu, l'indispensable nécessité d'un moteur dans l'ordre moral, pour expliquer la moralité chrétienne, mène droit au fait indubitable de la grâce et à la divinité de son auteur.

Le moteur de la moralité chrétienne nous est connu. Quels sont ses moyens d'action? La grâce aboutit à l'âme par d'innombrables débouchés. On pou; rait la comparer, si l'image était digne du sujet, à une sorte de clavier mystique placé au centre des mérites de la rédemption, et allant frapper les volontés qui le mettent en jeu, par des touches variées à l'infini. Les mouvements de la volonté humaine, qui provoquent les effusions de la grâce, ne peuvent donc être comptés. Mais il est des motions plus puissantes du vouloir humain attirant des épanchements plus abondants du secours divin, qui constituent, entre Dieu et l'homme, ces larges communications nommées les sacrements. La prière, le jeûne, l'aumône et les autres bonnes œuvres sont les ruisseaux ; les sacrements sont le fleuve par où la rédemption s'épand et se distribue au sein de l'humanité. Ils ont été définis, par saint Augustin, un signe sensible de la grâce invisible institué pour notre sanctification. Fécond enseignement, d'où il résulte que les sacrements furent établis comme signes et agents delà moralisation chrétienne, comme représentation et reproduction de la grâce purifiante, et nous allons voir de quelle façon, par ce double aspect, ils s'imposent aux respects de

toute raison qui n'a point le parti pris de ne pas respecter.

D'abord , rien de plus rationnel que la vertu de cet agent. Sans doute l'esprit ne peut comprendre comment un signe naturel transmet une grâce surnaturelle, car, entre cette cause et cet effet, il y a un abîme qui ne peut être comblé que par miracle. Mais voyez comme le grand miracle de la divinité de Jésus-Christ étant admis, tous ceux qui en dérivent sont admissibles, et particulièrement celui-ci. Jésus-Christ est au milieu de l'humanité comme l'arbre de vie dans l'Eden. Ce sont les saveurs corruptrices de celui-ci qui ont infecté le genre humain ; c'est la sève du premier qui, en s'insinuant dans les veines de la postérité, l'a transfigurée. C'est notre union avec Adam par la chair qui nous fait décheoir ; c'est notre union avec le Christ par l'esprit qui nous restaure.

Maintenant, comment s'opère l'adaptation de notre humanité dégénérée à l'humanité régénératrice du Christ? Quelle est la greffe divine qui nous enta si intimement sur ce Chef adorable, que sa vie circule dans la nôtre ? La ligature surnaturelle qui fait de nous et du Christ un même corps dont il est la tête et dont nous sommes les membres, ce sont les sacrements. Voilà, en effet, les artères qui portent le sang théandrique dans la moralité du genre humain pour la diviniser. En descendant par ces canaux mystérieux, l'incarnation s'individualise, la rédemption se ramifie, et partout où l'homme entre en contact avec la grâce surnaturelle , il s'assimile quelque chose de l'innocence du Christ; car, de même que le péché originel n'est qu'un débordement de la culpabilité d'Adam, la réhabilitation n'est que la surabondance de la sainteté de Jésus-Christ répandue sur l'univers. C'est pourquoi, au pied de l'arbre de l'Eden, j'entends l'humanité désolée des infortunes qui

fondent sur elle, s'écrier : Une femme m'a donné de ce fruit et j'en ai mangé (1); et, au pied de la croix, je vois la même humanité, heureuse de recevoir une réparation plus grande encore que ne fut sa déchéance, dire avec reconnaissance pour l'Eglise dépositaire des sacrements : Une mère m'a donné de ces fruits et j'en ai mangé! Mère bénie, fruits incomparables, qui sont l'une la gardienne, les autres la preuve de la vérité ; l'humanité verra toujours , par une invincible propension, la plus saine doctrine là où elle trouvera les plus héroïques vertus.

Rien de plus rationnel que le fonctionnement de cet agent, rien de plus moral et de plus moralisateur que son action. J'ai lu, dans un traité d'athéisme allemand, que la grâce de Dieu n'est que l'aliénation de la liberté de l'homme et le sacrement qu'un mérite venu de Dieu qui dispense l'homme d'en acquérir (2). La première de ces imputations est une grossière méprise, car la grâce, corrigeant en nous l'inclination mauvaise par la bonne, met la conscience en état de désintéressement dans son choix, non de partialité, et dégage la liberté morale au lieu de la gêner. Quant à l'accusation de chercher, dans les sacrements, une sanctification passive qui nous dispense de la sainteté active, c'est une calomnie de la raison et des vertus chrétiennes, à laquelle l'ignorance seule peut laisser l'excuse de la bonne foi.

Il est vrai que les sacrements ont une vertu intrinsèque ; mais cette vertu est subordonnée, dans ses conséquences effectives, aux dispositions du sujet. Son influence

(1) Gen. 1.

(2) Feuerbach. Essence du christianisme.

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