Tome I
belle unité qui existe, après celle des personnes divines; et, comme la charité est un pur embrassement où seule la sainteté est admise, l'immense chaîne qui relie le ciel, le purgatoire et la terre s'appellera, des mérites qui la constituent , la communion des saints.
Puisque nous sommes membres de cette grande économie , réjouissons-nous ; notre Eglise n'est pas une institution parasite que l'on puisse déraciner ici-bas sans rien secouer; mais engrenée dans une harmonie qui comprend l'universalité des choses, elle ne saurait être supprimée sans que le ciel et la terre en soient ébranlés. Réjouissons-nous, car celte Eglise , qui nous est si chère, ne puise pas toute sa sève dans ce bas monde où l'on trame des persécutions et où l'on forge des fers, mais dans trois grandes régions à la fois ; et vainement les oppresseurs la frappent du côté de la terre, elle a des ramifications inaccessibles par où elle échappe et elle triomphe du côté du purgatoire et du ciel. Toutefois , ce n'est pas assez de se réjouir , il faut encore trembler; car la sainteté de notre mère doit reluire en nous. Malheur à celui qui ne comprend point la gloire de faire partie du corps de l'Eglise, surtout quand j'entends saint Paul m'affirmer que l'Eglise est elle.-même le corps mystique de Jésus-Christ, pro corpore ejus quod est Ecclesia (1).
Si l'homme progresse en connaissances et en vertus chrétiennes ; le respect pour l'Eglise monte dans son âme, tandis que beaucoup d'autres déclinent; et quand, en approchant vers le terme, il sent cette foi s'accroître à proportion même de tous ses désenchan-
(i) Coloss., 1-2 i.
tements , il se repose avec un bonheur inexprimable dans cette parole d'un génie encore plus soumis que découragé : « Je meurs le plus incrédule des hommes et le plus croyant des catholiques (1). »
Le jour de la consécration des Papes, l'Eglise fait brûler devant eux une poignée d'étoupes en leur disant : Sic transit gloria mundi. C'est ainsi, en effet, que passe la gloire des Pilotes, mais il n'en est pas ainsi de la gloire du Vaisseau. Et certes, ceci n'est pas un vain espoir. Sans doute, quand , le jour de sa mise à flot, les Apôtres entendirent cette assurance : « Je suis- avec vous jusqu'à la fin, » ils avaient pour garantie les miracles de Notre-Seigneur; aujourd'hui nous avons une durée de dix-huit siècles, qui est le plus grand de tous les miracles. Cet avenir, qui était l'épreuve des premiers temps, est notre preuve, et nous recueillons ce témoignage de la divinité du Christ inconnu à nos pères, qu'il opère davantage dans et par son Eglise, qu'il ne fit jadis par lui-même. Or, comme on l'a dit, il fallait être prophète pour faire de telles promesses , il fallait être Dieu pour les tenir. Mesurons l'immense autorité de cet argument.
Y a-t-il rien de plus éphémère, ici-bas, que les Etats et les doctrines? Les divers empires d'Assyrie ont duré
I) Chateaubriand.
à peu près deux cents ans, celui d'Alexandre la vie d'un homme, celui de Rome quatre siècles et demi. Socrate est détrôné par Platon, Platon par Epicure. Le sensualisme est remplacé par l'éclectisme , l'éclectisme par le panthéisme, celui-ci par le naturalisme. Voilà comment s'écroulent les œuvres des hommes, qu'ils bâtissent avec des sceptres, qu'ils bâtissent avec des idées. Seule une monarchie souffre, combat, voyage, perd du sang et môme quelquefois des frontières sans jamais finir ! Encore si elle avait des séductions au service de sa propagande ! Mais elle a pour dogmes des mystères effrayants , pour morale des vertus plus effrayantes encore, et pour opposition les sept péchés capitaux. Encore si sa foi était soutenue par une invincible épée ! Mais ses souverains s'appellent ministres de paix; quand on demande leur tête ils la donnent docilement, et quatre seulement sont morts dans leur lit pendant une période de trois cents ans. Encore si sa marche était un triomphe continu, mais elle ne se sauve souvent que par ses défaites môme, parce qu'elles la remettent en contact avec le principe de son existence, l'humiliation et le martyre. De celte sorte certains persécuteurs lui ont fait peut-être autant de bien que Constantin, car les persécutions, a-t-on dit, en battant les fondements de l'Eglise, ont découvert la main qui la porte. Rien, d'ailleurs, ne prouve mieux l'immortalité d'une institution que le privilège de toujours souffrir sans jamais mourir. Encore si elle avait la ressource des transactions aisées , ou des concessions habiles ! Mais n'allons pas croire que c'est parce qu'elle plie qu'elle ne rompt pas. Voici une image saisissante de sa destinée. Un jour, Dioclétien fit appeler un officier chrétien de son palais pour lui demander une apostasie ; n'ayant pu l'obtenir,
il le livra aux; archers de Mauritanie qui le criblèrent de llèches, et le laissèrent pour mort sur le Palatin. Cependant saint Irène allant recueillir ces membres ensanglantés pour les ensevelir, s'aperçut qu'ils palpitaient encore, et, par des soins pieux, les rendit à la vie. Et quand viendra le jour de sa guérison, quel est le premier usage que le martyr fera de ses forces? Il va se placer sur l'escalier du palais impérial pour apprendre à César que si sa cruauté n'est point satisfaite, la patience du chrétien est prête à recommencer. Telle fut la vie de ce sublime soldat, telle est celle de l'Eglise. On la croit morte aujourd'hui, elle ressuscite demain ; on l'immole dans un pays, elle va chercher des bourreaux dans un autre, et quand on ne veut plus écouler sa parole dans les- chaires, comme Pierre de Vérone expirant , elle écrit avec son sang sur la poussière des amphithéâtres : Je crois.
Et, cependant, les plus fières maisons royales ne datent que d'hier à côté d'elle. Plusieurs de ses monastères ont duré trois fois plus que la république romaine (1); et si nous jetons un regard sur ce rocher où elle fut posée comme un immortel stylite, en la voyant, par-dessus la poussière de tant de révolutions, défier les portes éternelles avec une jeunesse que les coups ne peuvent atteindre, nous conviendrons que seule une société divine peut avoir le privilège de vivre autrement et plus longtemps que toutes les autres.
En effet, le Christ une fois ressuscité, dans son Eglise, ne meurt plus. Il allait mourir, disait-on, au temps
(!) Montalurabert.
d'Arias ; car un jour le monde se trouva hérétique à son insu. L'Islam étant venu prêter main forte aux sophistes, bientôt l'Evangile, refoulé en Occident, perdit toutes ses premières conquêtes en Orient, et d'innombrables évèchés dans cette seule Afrique toute remplie des grands souvenirs de saint Cyprien et de saint Augustin. Mais les hérésies grondent comme les torrents et passent de même. Dieu, qui anéantit la génération dans les monstres, la limite dans les ennemis de sa vérité. Aussi, bientôt l'arianisme fut détruit, le croissant amoindri, et, aujourd'hui, voilà que l'Eglise d'Afrique ellemême a vu les palmes de son martyre reverdir.
Autre preuve que le Christ, une fois ressuscité dans son Eglise, ne meurt plus. Il allait mourir, disait-on, au temps de Luther; la parole de l'hérésiarque, pareille à une traînée de poudre, avait allumé l'incendie des Pyrénées à l'Islande, et de la Finlande jusqu'aux Alpes. En quarante années elle avait conquis les neuf dixièmes de l'Allemagne, les deux tiers de l'Autriche et des minorités formidables dans tous les pays. A cette vue , des ignorants désertaient le catholicisme, comme on fait de la voûte de ces vieux temples qui vont s'écrouler, et la réforme chantait, ainsi qu'une bacchante en délire, sur les ruines de l'Eglise désolée par l'apostasie : Elle est tombée cette Babylone si belle, elle est tombée! Cecidit Babylon, cecidit Babylon! Mais bientôt l'Eglise monte sur les vaisseaux de Colomb pour répondre aux sophismes de Luther; elle fait la conquête de l'Amérique pour se dédommager de ses pertes dans notre hémisphère ; et revenant au milieu de l'Europe troublée par la tourmente, elle peut lui dire : Moi, je n'ai ni démoralisé les peuples, ni dé-
bauché des royautés félones comme l'hérésie, pour me faire ouvrir les portes des empires, et cependant je gagne des mondes quand on me ravit quelques provinces. Chrétiens de peu de foi, sachez-le donc, ma vérité change de place, mais elle ne finit pas ; mon Christ voyage, mais il est immortel.
Sans doute, la victoire n'est pas complète, puisque le protestantisme affecte encore, dans certains pays, des airs dominateurs ; mais ce scandale finira. Il faut que les peuples hérétiques ou schismatiques soient devenus entièrement rationalistes pour faire leur abjuration. Il en est des peuples comme des individus. Les hérétiques ne se convertissent pas, je l'ai dit, parce que, croyant quelque chose, s'ils sont hors de la vérité, ils ne sont pas hors de la nature. Les rationalistes s'amendent , au contraire , parce qu'il y a en eux le sens de la foi qui souffre comme celui de la vue quand il est privé de son objet, et que, par là, ils sont à la fois en insurrection contre leurs besoins et contre Dieu. C'est dire que j'attends, dans un temps plus ou moins éloigné, l'acte d'abjuration de l'Angleterre et de la Russie, quoiqu'il semble un rêve de nos mystiques espérances. J'aime à féliciter, pai avance, le cœur de notre Mère l'Eglise d'une si grande joie, et, s'y je l'osais, je demanderais à Dieu pourquoi il ne nous rendrait pas témoins de cette fête sublime , en dédommagement de tant de spectacles honteux ou désolants auxquels il nous a fallu assister.
Nouvelle garantie que le Christ, une fois ressuscité, ne meurt plus. Le catholicisme avait vécu, disait-on, à l'époque de la révolution française : un demi-siècle de conspira-
tions philosophiques avait tramé sa mort. Quatre constitutions l'avaient renié, quatre assemblées l'avaient déclaré criminel d'Etat, dix ans de persécution avaient fait couler son sang, les septembriseurs avaient dansé sur sa tombe , les sages de l'époque avaient enregistré son dernier soupir. Mais, le jour de Pâques 1802, une foule immense remplissait les grandes nefs de Notre-Dame de Pari?. Là, on voyait, d'un côté, des conventionnels qui priaient ; de l'autre, des généraux qui baissaient la tète; auprès, vingt évêques qui revenaient de l'exil ; sur une estrade, le Premier Consul , nouveau Constantin , qui contemplait son œuvre; en face, l'Eglise de Rome représentée par son légat qui l'approuvait; enfin, à cet autel où trôna une impudique, Dieu porté dans les mains d'un Pontife de quatre-vingts-dix ans. Or, le cœur de la France battait en ce jour, tout ému de ses écarts, faisant amende honorable de ses blasphèmes; et, à ce spectacle, impies et croyants se demandaient si c'était un songe, ou s'il était vrai que le Christ ressuscitait.
Nul doute, enfin, que le Christ, dans son Eglise, ne meurt plus. Car, qu'avons-nous vu de nos jours? De toutes parts, on annonçait que la dynastie des Vicaires de Jésus-Christ allait cesser de régner ; les hérétiques d'Angleterre et les impies des quatre parties du monde se rendaient à Rome pour assister à la bénédiction du dernier Pape; la révolution, semblable à Tullie, avait précipité son char sur la Voie Scélérate, prête à passer sur le corps d'un Père auguste, quand, tout-à-coup, la France étend son bras sur la tète du noble vieillard, et, à cet aspect, la révolution s'enfuit épouvantée, les ares des forts sont brisés, les guerres sont éloignées jusqu'aux extrémités du monde, et le monde
délivré d'une obsession pénible, aime à lire toujours sur le trône de saint Pierre cette parole prophétique : Règne qui n'aura point de fin, cujus regni non erit finis.
Avouons qu'après avoir été ballolé par les vagues du doute, et après avoir souffert des fatigues d'une longue traversée, il est heureux d'entrer au port. Sans doute les vents soufflent encore jusque-là, mais ils n'y occasionnent plus de naufrages. Dans l'Eglise, d'ailleurs, on n'a qu'à obéir pour éviter les écueils, car Dieu est toujours le pilote, l'homme n'est que passager sur la nef qui le porte du temps à l'éternité. Doux repos qui n'est pas l'aveuglement, puisque la raison elle-même l'a choisi et librement préféré aux tourments de sa propre conduite. Faisons donc acte de confiance à l'infaillibilité de l'Eglise, acte d'amour à sa sainteté, acte d'espérance à son immortalité, et ne soyons pas de ces hommes de peu de foi qui conçoivent des alarmes insensées pour son avenir. Lés peuples ne peuvent se passer d'elle, car elle est la substitution de Dieu au despotisme des Etats dans le gouvernement des âmes ; aussi nous devons croire à ses destinées comme au bon sens de l'humanité et à la civilisation
Sans doute, moins heureuse que l'humanité à l'état d'innocence, en échappant à l'ignorance, au péché et à la mort , l'Eglise n'échappe point aux chagrins, et elle traverse le monde en seconde mère des douleurs ; mais qu'importe, si ses espérances sont plus grandes encore que ses douleurs. Or, le Seigneur est son refuge et sa force dans les tribulations : Domiiius refugium et virtus, adjutor in Iribulationibus (1). Avec cette assurance que pourrions-nous redouter, môme quand la terre se troublerait, même quand les montagnes se-
raient transportées au milieu de la mer : Propterea non timebimus dum turbabitur terra et transferentur montes in cor maris. Je sais bien que certaines puissances ont menacé la cité de Dieu de leurs ambitieuses colères ; mais aussi , qu'avons-nous vu ? Ces royaumes ont penché comme des hommes ivres et la terre s'est ébranlée sous leurs pas : Propterea inclinata sunt régna, Deus dédit rocem suam, mota est terra. Et cependant que se passait-il au milieu de Sion? Un fleuve de paix réjouissait ses murailles, son tabernacle était vénéré, et le Dieu qui est en elle n'était point ému : Fluminus impetus lœtificat cii'itatem Bei, sanctificavit tabernaculum Altissimus, Deus in medio ejus. Les voilà pour la centième fois les gestes de Dieu, toujours accomplis par la main des Francs! Vous qui aviez manqué de confiance, venez, instruisez-vous, c'est le Seigneur des vertus qui est avec nous, c'est le Dieu de Jacob qui est notre soutien : Venite et nidete opéra Domini, Dominas virtutunt nobiscum, susceptor noster Deus Jacob.
Ainsi, une étude attentive des religions mène à la vraie religion, un examen comparé des Eglises introduit dans la véritable Eglise; nul de ceux qui nous ont suivi jusque-là n'a autant de motifs pour résister à cette vérité que pour ployer les genoux; et, s'il se persuade le contraire, peut-être notre seconde partie le désabusera.
(1; Ps. xlv 1 et suiv,