‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 6 sur 67 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Conciliation de cette loi avec la difficulté de croire.

Bossuet a écrit quelque part : « La nature humaine connaît Dieu, et voilà déjà, par ce seul mot, les animaux au-dessous d'elle jusqu'à l'infini (1). » Cette vérité, qui avait été antérieurement énoncée par Cicéron, était restée jusqu'à nos jours de l'ordre philosophique ou religieux. Nous avons vu comment M. de Quatrefages l'a élevée à la rigueur d'une démonstration scientifique. La religiosité est le caractère distinctif de notre race, dit-il; elle établit une démarcation infranchissable entre nous et les animaux. Donc cet attribut spécial fait de nous une catégorie, un règne à part, où l'homme, remis à la place d'honneur que le Créateur lui assigna, paraît, selon une expression célèbre, un ange diminué plutôt qu'un animal développé. Mais la religiosité crée en nous le besoin de croire, lequel se fait sentir à quatre foyers principaux de notre âme : l'intelligence, l'amour, la perfectibilité, la moralité. Nous avons vu comment chacune de ces facultés, attentive-

I De la connaissance de Dieu et de soi-même, chap. 5.

ment auscultées, rendait le même témoignage. Preuve concluante que l'homme n'est pas un dieu puisqu'il a besoin d'en adorer un autre; preuve surtout qu'il n'est point unanimal, car on a beau regarder, depuis les insectes jusques aux singes anthropomorphes., il n'y a pas un animal qui éprouve le besoin d'adorer.

Mais n'avons -nous point suscité une objeclion en établissant une vérité ? La difficulté de croire est en nous un fait inné et persistant, tout aussi bien que le besoin de croire : quel moyen de consacrer l'autorité du premier sans compter avec le second ? Xous y sommes d'autant plus disposé que cet état est douloureux, et, qu'entre tous les aveugles, le plus à plaindre est bien celui qui ne voit pas Dieu. Rien de plus 'désenchanté que les pensées d'une âme désemparée et flottant à tous les souilles, qui porte simultanément en soi-même trop de foi pour se pouvoir reposer dans l'incrédulité, et trop d'incrédulité pour se pouvoir reposer dans sa foi ! La tentation du doute est la plus cruelle de toutes; parce qu'elle tarit les sources de la force surnaturelle, où les autres tentations trouvent le secours.

Cependant, à l'égard de la difficulté de croire, il est bon de s'établir dans des sentiments indépendants de toute convention. Et d'abord pitié, grande pitié pour le doute! mais à la condition qu'il sera une souffrance, non une pose; une maladie, non l'élégance de certains esprits légers qui ne sont pas fâchés de paraître écrasés sous le poids de leurs problèmes. Mon cœur a battu de sympathie aux cris déchirants de Werther, de Child- Harold et autres types de l'incroyance tourmentée. Je dois avouer, cependant, que ma raison a bientôt réagi contre mon cœur , non-seulement parce que la poésie

d'une telle désolation me paraît malsaine , mais encore parce que je trouve à ces désolés quelque chose des enfants pleureurs, qui forcent la note de leurs gémissements pour être regardés. Il n'est point de comédie pire que celle des larmes.

Et, d'autre part, me préserve le ciel de manquer de charité envers une telle infortune ! L'homme qui a perdu son Dieu et qui me conjure de le lui rendre est le malheureux le plus intéressant en présence duquel je me sois jamais ému. Aussi, comme je sais le mal qu'il a, je tâcherai de ne lui en pas faire davantage. Loin de moi, donc, cette apologétique étroite, ne vo\ant dans ses adversaires que des gens de mauvaise foi ou de mauvaises mœurs, a. qui il est fort inutile de répondre , parce qu'ils croiront toujours quand ils en seront dignes. Il peut y avoir plus d'ignorance et d'orgueil que de justice dans l'ahus d'un tel argument. Pour moi, après avoir pratiqué, dans les livres et dans la vie, les intelligences en peine, j'ai senti naître de ce commerce, en mon âme, une immense commisération pour elles, et c'est sur ce sentiment que je fonde ma confiance en les ahordant. Les plaindre, c'est les comprendre, et les comprendre, n'est-ce-pas l'espoir fondé d'en être compris?

Étudions, en hommes sincères, c'est-à-dire qui ont réciproquement le courage de dire la vérité et de l'entendre , ce point capital : d'où vient la difficulté de croire et comment peut-elle coexister et s'harmoniser avec le besoin de croire ? La question sera plus explicitement résolue quand nous traiterons en détail des sources de l'incrédulité ; mais, en attendant, posons les jalons d'une thèse préalable pour ouvrir notre chemin. La difficulté de croire résulte : 1° de la nature

de la religion; 2° de la nature de l'homme; 3° d'an vice dans la méthode employée par l'homme pour apprécier la religion.

La religion est, par sa nature, une autorité pour la raison et une règle pour les mœurs. Ces attributs lui sont tellement inhérents que Dieu lui-même ne peut l'en dépouiller. Mais ces deux dominations , l'autorité et la règle, commandent des sacrifices à l'homme, et de ces sacrifices proviennent grand nombre de répulsions contre la foi.

La religion est fondée sur la certitude, non sur l'évidence; et l'esprit humain, qui se contente de la certitude en d'autres connaissances, aspire déraisonnablement à l'évidence en matière de religion. Cependant l'incompréhensible lui-même, quand il est certifié divin, est aussi digne de foi que l'évidence humaine. Notre raison reçoit de deux manières les vérités auxquelles elle souscrit : directement, c'est-à-dire dans la splendeur immédiate qui les entoure ; indirectement, c'està-dire dans le témoignage qui les garantit. Certainement personne autre que Dieu n'a vu toute l'histoire; aucun esprit peut-être n'a vérifié toutes les conclusions déduites par la science ; cependant tout le monde croit à l'histoire et à la science, sans leur pouvoir servir de témoin oculaire. Donc, n'admettre comme vrai que ce que l'on peut expliquer, c'est la petite philosophie du vulgaire n'adhérant qu'à ce qu'il a vu; et

circonscrire retendue de sa certitude au cercle étroit de ses constatations personnelles, cela rappelle l'illusion des enfants qui prennent pour les bornes du monde celles de leur horizon.

Mais, dans le domaine de la foi plus qu'en tout autre, il est opportun de savoir, dit un grand docteur anglais, qu'on ne peut tout savoir (1). Une religion positive est un commerce entre l'infini et le fini , en d'autres termes une manifestation de Dieu à l'intelligence humaine. Or, Dieu qui est l'objet de celte vision est immense, l'intelligence qui en est le sujet est limitée, nécessairement, l'image de Dieu tombant dans un récipient moindre qu'elle, doit le déborder. C'est une simple règle de proportion. Et l'homme qui rejette la vérité religieuse parce qu'il ne peut l'embrasser totalement dans sa compréhension , ressemble à l'insensé qui nierait le soleil, parce qu'en ouvrant sa croisée il n'a pu enfermer loute la lumière de l'astre dans sa chambre.

D'après ces données, le mystère n'est ni une énigme ni une impossibilité; il représente la portée extrême où notre regard peut atteindre du côté de Dieu, voilà tout. Tl n'est point davantage une poésie superstitieuse des révélations : toute révélation entièrement comprise dégénérerait en système philosophique, et elle cesserait d'être raisonnable par le seul fait qu'elle serait exclusivement rationnelle. Peu importe qu'il y ait des ombres dans un symbole, s'il a en sa faveur des preuves, à défaut d'évidence. Après tout, il ne faut pas confondre l'ombre avec la nuit. L'ombre atteste la présence du soleil au firmament; la nuit, au contraire, témoigne qu'il est

(1J Ghalmers.

TOMK I.

absent. C'est ainsi que certaines obscurités peuvent certifier la présence divine dans les dogmes en y apposant le sceau de l'infini.

Préservons-nous donc d'une certaine étroitesse de raison cachée sous des exigences ultra -scientifiques. Le comprendre doit être la mesure du croire est une formule ambitieuse de Bayle, exprimant plus d'orgueil que de vraie philosophie. Il n'appartient qu'aux vastes esprits d'apercevoir et de reconnaître leurs frontières. Quand Laplace était sur le point d'expirer, des amis complaisants vantaient sa science et sa gloire : « Ne parlez pas de cela, leur répondit-il, ce que nous connaissons est peu de chose, ce que nous ignorons est inimaginable. » Voilà une confession bonne à retenir. Il en est (]ç< vérités comme des étoiles, on en découvre sans cesse ; et au ciel de la pensée, comme dans l'éther, les régions explorées ne sont rien en comparaison des immensités inconnues. Que nous répondrait la science si nous lui disions : Je répudie vos vérités comprises, puisque vous en portez dans votre sein qui sont encore incompréhensibles? Que répondrait-elle surtout si nous ajoutions : Nos ombres vous scandalisent, venez, rendeznous compte de vos nombreux desiderata?

Quelle est, par exemple, cette force initiale qui donna aux astres le signal du départ, qui maintient dans les cienx ce mouvement perpétuel vainement recherché sur la terre, et qui fait que les globes se poursuivent éternellement à travers les plaines du firmament sans jamais se heurter? Le nom de cette force, c'est la gravitation, mais son principe? mystère!

Quelle est cette énergie souterraine qui fait sortir d'un grain une tige verdoyante, qui pousse vers le haut des plantes que la pesanteur devrait renverser vers le

bas, et qui lire les ileurs les plus délicates et les fruits les plus savoureux de la pourriture des germes? Cette énergie a été appelée la végétation, mais quelle est sa nature? mystère!

Enfin, qu'est-ce que l'espace qui contient tout et qui n'est lui-même contenu par rien? Qu'est-ce que l'union de l'Ame nvec le corps, et la cause des idées? Qu'est- <v que la lumière qui éclaire toutes choses et qui n'est elle-même substantiellement connue de personne? Toujours de nouveaux mystères!

Eli hien donc, ô adorateurs si exigeants de l'évidence scientifique, répondez à vos propres mystères, avant de vous en prendre aux nôtres !

Par une déplorable anomalie , les mêmes hommes qui se montrent arrogants envers les mystères de Dieu sont superstitieux envers les mystères de la nature. Diles-leur qu'il y a du feu dans l'enfer, ils souriront, agréablement, parce qu'ils ne l'ont pas analysé : mais diles-leur que Saturne et Jupiter pèsent tant de kilogrammes, ils feront acte de foi comme s'ils avaient tenu les balances. Ensuite, qu'il y ait dans leur intelligence des vérités démontrées qui sont des im stères pour un paysan, ils le trouvent naturel; mais qu'il y ait en Dieu des évidences qui restent des obscurités pour eux, ils le trouvent inadmissible. Et tandis que leur vie entière s'oriente sur des probabilités bien établies, le tout de rien ne pouvant être saisi, les voilà qui ne tiendront aucun compte des probabilités accablantes qu'il y a du côté de Dieu, tant que Dieu n'aura pas l'obligeance de cesser d'être infini, pour se réduire à la mesure d'un esprit qui ne peut pas l'être. Si cela s'appelle de la philosophie, je suis heureux au moins de constater que ce n'est point de la raison.

La religion est difficile à croire, parce qu'elle n'est point une évidence et aussi parce qu'elle est une règle. Peut-être nous sommes-nous demandé comment le besoin de croire étant si impérieux, la difficulté de croire pouvait le tenir en échec? Comment l'homme qui cède à tous les autres besoins avec attrait n'obéit à celui-ci qu'avec répugnance? On peut en donner bien des raisons, la principale , c'est que la religion est un frein, et que nul ne croit sans peine ce qu'il ne subit pas sans conséquence pénible.

Oui, si bien équilibrés que nous soyons, il ne nous est pas possible d'être inoffensifs à l'égard d'une doctrine qui n'est pas inoffensive pour nos passions. On l'a dit bien souvent après Malebranche : Si les mathématiques jouissent d'une évidence incontestable, c'est qu'aucune faiblesse humaine n'est intéressée à les contester; mais si jamais le carré de l'hypothénuse ou le binôme de Newton entraînaient des obligations morales, la géométrie elle-même deviendrait un thème de sophistique. L'Institut aurait beau réduire en théorème le sixième et le septième commandements, il compterait au tant d'incrédules qu'il > a de débauchés et de malfaiteurs dans les cinq parties de l'univers.

Ainsi s'explique le double mouvement d'attraction et de répulsion qu'éprouve le cœur humain par rapport à la foi ; et la répulsion est si prononcée, qu'elle peut grandir jusqu'à la haine. Divine anomalie, bien digne d'être remarquée ! Les cultes ou les systèmes estimés faux sont rejetés, non détestés. Jésus-Christ et sa doctrine excitent seuls une antipathie pour ainsi dire privilégiée dans l'âme de leurs dissidents. Heureusement, l'on peut déduire des démonstrations également victorieuses en faveur de l'Évangile, soit des amours, soit des bai-

nés sans exemple qu'il inspire. Par ses côtés sympathiques, il s'adapte aux bons instincts de notre nature; par ses cotés crucifiants, il oppose un correctif aux mauvais. En répondant au besoin de croire, il se montre naturel ; en triomphant de la difficulté de croire, il paraît surnaturel. Il y a là une pondération admirable, d'autant plus conforme à notre raison qu'elle est moins propice à nos égoïsmes, d'autant plus digne de Dieu qu'elle est la loi indispensable de la moralisation de l'homme.

J'en ai déjà connu bon nombre, qui, à l'exemple du neveu de Mme de Sévigné, se plaignaient de ne pas savoir croire. Sans abuser contre eux d'un de nos arguments classiques , je me permettrai de leur demander si ce ne serait pas parce qu'ils ne savent point se vaincre. C'est qu'on n'est pas religieux comme on est peintre ou musicien, par une vocation irrésistible, par inclination de tempérament, on l'est par vertu. Dieu a fait, sagement et tour à tour, de sa religion un besoin et une difficulté, un attrait et un sacrifice. A ceux qui voudraient voir en elle un effort contre nature, elle se présente comme un besoin ; à ceux qui voudraient la regarder comme une vaine poésie de l'âme et un enchantement stérile de la vie, elle se présente comme une vertu. Mais ce qui suffit pour la justification de Dieu, c'est que, quelle que soit la difficulté d'une telle vertu, le besoin que nous en avons \ mêlera toujours assez de son charme pour que l'humanité ne s'en affranchisse point sans se violenter.

Et ne nous étonnons pas que l'intelligence ait sa part à cette vertu, tandis que la volonté seule fait les frais des autres. Il y a une sagesse adorable dans ce dessein. Supposé que la foi fût un ravissement de l'esprit, elle

;j8 CONCILIATION DE CETTE LOI

emporterait de force la liberté Je notre adhésion, et Dieu octroyerait à l'esprit une béatituJe sans moralité, puisqu'elle ne serait pas le prix de la douleur. H faut donc que la foi éclaire notre voyage, comme la colonne de nuées et de lumière du désert, obsauv par un coté pour faire de notre soumission un acte méritoire, claire par l'autre pour en faire un acte raisonnable. Mais demander de contempler un jour la vérité dans son essence, avant de lavoir adorée dans ses ombres, c'est ambitionner pour le présent une intelligence sans JépenJance, et, pour l'avenir, Jes récompenses sans mérite. Véritable renversement Je la raison substitué aux difficultés de la foi.

A certaines heures, le côté lumineux de la colonne se voile, et alors, l'on se croit condamné à vivre toujours sous le nuage. Ce n'est qu'une illusion , encore quelque temps , le nuage se fondra. Savoir attendre, dans la difficulté Je croire, c'est le moyen de savoir croire. Un jour, on faisait cette objection à Copernic : Si le monJe était arrangé comme vous le prétenJez , Vénus aurait Jes phases pareilles à celles Je la lune; qu'avez-vous à Jire? Copernic réponJit : Je n'ai rien à dire ; mais Dieu fera la grâce qu'on trouve une solution à cette difficulté (1). Un siècle plus tard, Galilée inventa les télescopes avec lesquels on aperçut les phases de Vénus. Copernic était mort croyant au phénomène sans l'avoir vu. Accordons à Dieu l'acte de foi, tour à tour sublime et aveugle, que Copernic faisait en son propre génie. Et quand la difficulté de croire nous présentera des obscurités impénétrables, ré-

il) J de Maistre.

pondons-lui, répondons-nous : Dieu fera la grâce qu'on trouve une solution à ces difficultés. Bientôt le besoin de croire justifiera l'espoir que nous aurons fondé sur sa lumière.

Vérité élémentaire , il y a deux natures en nous , la bonne et la mauvaise : ce sont les deux, hommes que saint Paul a signalés dans l'homme, et que Louis XIV prétendait connaître si bien. C'est de la bonne nature que procède le besoin de croire, c'est de la mauvaise que procède la difficulté. La nature déchue, en effet, porte avec elle des infirmités morales et intellectuelles, deux sources d'aveuglement sur les choses divines.

Pour ne plus voir, il n'est pas nécessaire d'avoir perdu la vue, il suffit que le regard soit voilé. Et, d'autre part, l'œil est l'organe le plus facile à altérer dans notre constitution. Un grain de sable sous la paupière suffit pour dérober au voyageur du désert la vue des pyramides ; un peu d'inflammation sur la rétine, une larme sur la prunelle arrêtent la lumière du jour. Les oculistes énumèrent avec étonnement les maladies de toute sorte, propres à ce petit orbite qui réfléchit l'immensité des cieux aujourd'hui, et qu'une piqûre d'insecte peut fermer demain. Telles et plus nombreuses sont les affections oculaires de l'âme. Combien d'incrédules ne voient pas Dieu, parce qu'ils ne voient pas loin ; combien d'autres, parce qu'ils voient de travers! Seulement, dans l'ophthalmie physique, on ne nie point la réalité de l'objectif en cessant de le distin-

guer, tandis que les aveugles de l'incrédulité croient qu'il n'y a plus de soleil depuis qu'ils ont perdu les yeux.

La première cause de cette catastrophe, c'est la passion, ou l'infirmité morale. Mysticisme à part, toute passion est un orage, et l'effet immédiat de tout orage n'est-il pas d'obscurcir l'atmosphère? Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (1). C'est là une loi physique, pour ainsi dire, autant que surnaturelle. De la pureté de l'air dépend l'éclat des rayons solaires ; rien n'a plus d'affinité avec la lumière que la sérénité.

Cela posé, voulez-vous savoir pourquoi le symbole parait obscur ? Parce qu'il impose le décalogue. Au pied du Sinaï où Dieu promulgue ses commandements, les passions frémissantes jettent de la poussière dans les airs, comme faisaient les Pharisiens embarrassés pour répondre à la prédication de saint Paul ; et voici comment les exigences de la loi enfantent les révoltes contre la foi.

La voix de Dieu a dit : Luxurieux point ne seras (2 , et toutes les hérésies de la volupté, depuis Hérode jusqu'à Henri VIII, depuis les rêves impurs des gnostiques jusqu'aux négations de nos libertins de salon, sont nées de cette obligation. Comme Dieu serait évident pour un grand nombre s'il ne leur demandait rien ! Sous le paganisme, le voluptueux façonnait les dieux à son image pour s'abriter à l'ombre de cette res-

(1) Matlh. 5-8.

(2) Marc. 12-31

semblauce : sous le christianisme, ne pouvant faire la divinité à son image et ne voulant pas se faire à l'image de la divinité, il la supprime pour s'en affranchir. Ainsi, les passions de la chair obscurcissent plus de lumière surnaturelle que la poussière soulevée par la marche de tous les progrès. Et la même cause d'incrédulité agit en dehors des sociétés chrétiennes. Les premiers peuples convertis à l'Évangile ont été monogames. Si tant d'autres lui résistent encore, c'est parce qu'ils ne le sont pas. Que le Christ entendit le précepte de la chasteté à la façon de Mahomet, il ferait en quelques années la conquête du monde. Mais sa gloire est dans ce refus de transaction. Jamais il ne se montra plus divin qu'en préférant son intégrité à l'empire universel ; et plus la corruption et la barbarie le repoussent, plus je crois en lui.

Un autre commandement ajoute : Ta aimeras ton prochain comme toi-même (I); et à ces mots, voici qu'après les négations de la luxure s'élèvent celles de la haine. Ne vous en étonnez pas, il faut avoir le cœur bon pour comprendre le bon Dieu de l'Évangile. On connaît les aveuglements de l'amour , la haine porte aussi son bandeau qui peut lui cacher le ciel; et si, d'après saint Jean, celui qui n'aime pas, ne connaît pas Dieu (2), cela n'indique-t-il pas qu'il n'est pas loin de le méconnaître? Combien de vindicatifs de la vie privée s'en prennent à la religion de tous leurs griefs contre les hommes religieux, et boudent en quelque sorte la. vérité, parce qu'elle a pour amis certains de leurs enne-

(1) Marc. 12-31.

(2) I. Joan. i-8.

mis! Combien de vindicatifs de la politique ne pardonnent pas à Dieu de ne point prendre la tête de leur parti, et croiraient, si nous voulions bien prêcher une révolution qui mettrait à la retraite les ambitions des autres pour utiliser leurs propres talents! On parle de tous côtés des chrétiens de sentiment; qui n'a connu des incrédules de ressentiment?

Un troisième précepte a été promulgué : Le bien d' autrui tu ne prendras; et, à ces mots, la cupidité, à son tour, forge des sophismes pour éluder la probité. C'est que toutes les dettes seraient payées le jour où Dieu, le premier des créanciers, serait aboli. Le vol lui-même deviendrait la propriété à l'heure où le grand propriétaire du ciel et de la terre n'aurait plus de droits. Aussi, qui pourrait compter les incrédules à qui le Mammon d'iniquité souffle la révolte ! Et, parmi eux, j'ai vu marcher non-seulement les financiers qui ne veulent pas de la foi, parce qu'elle leur imposerait des différences trop notables à payer; mais les littérateurs qui insultent la religion, parce que cela les enrichit, tandis qu'ils la défendraient, si cela leur rapportait davantage; mais les Erostrates bouffons de la petite Presse dont personne ne parlerait s'ils ne parlaient pas contre Dieu, et qui soignent leurs affaires en éditant des blasphèmes; mais enfin la foule innombrable de tous ces hommes appelés positifs, qui ont oublié totalement les principes dans l'élude des intérêts, se croyant ennemis de Dieu par exigence de raison, tandis qu'ils ne le sont que par indigence de vertu.

Enfin, la voix divine s'est écriée : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (I). Et l'orgueil

il) Matlh. 11-29.

AVEC LA J)ii-i îcri.Ti: DE pROIKE. 43

humain a répondu : Je ne veux pas que celui-là règne sur moi, car le commencement de l'orgueil, c'est de renier Dieu (1). Celte relation est facile à comprendre : nul ne manque de foi en Dieu que par un excès de foi en soi-même. Aussi voici de nouvelles négations sortant de cette nouvelle déchéance.

Et d'abord , l'incrédulité des hérésiarques. En voulez-vous un exemple effrayant? Agenouillé devant le che- \et désolé de Lamennais, écoutons d'un côté le vieux Corneille prononçant sur la tête du révolté l'anathème célèbre :

Dieu oc s'abaisse pas vers les cimes trop hautes

tandis que de l'autre, l'ange du sacerdoce soupire avec larmes celle prière : Mon Dieu, ce qup vous avez cache aux superbes, vous le révélez aux petits (2).

L'incrédulité des sectaires, qui croiraient en Dieu s'ils n'avaient point juré de se préserver de cette faiblesse, et dont l'orgueil trouve son compte à s'obstiner dans des serments sacrilèges, comme s'il pouvait exister une parole d'honneur au profit des engagements qui ne sont pas honorables.

L'incrédulité des écrivains qui ont bâti leur système à rencontre de l'Évangile, et qui, pour le reconnaître, auraient besoin de déclarer qu'ils composèrent de méchants livres, ce qui est plus difficile que d'en faire de bons.

Enfin l'incrédulité de ces innombrables poseurs de la vie publique, qui, trouvant la popularité dans le blas-

! EcqL 10-11.

2 Luc 10-21.

phème, craindraient de la perdre dans la soumission à la foi, et qui vendent leur Christ pour des applaudissements de parti ou pour quelques panégyriques de journal. En vérité, quand on déshabille l'incrédulité, on est stupéfait de la part qu'ont les petits sentiments dans les plus grands crimes de la pensée !

Ainsi la négation, regardée comme un exercice légitime de la liberté intellectuelle, n'est souvent qu'un écart de la liberté morale. Supprimez les défections journalières de l'humanité, à l'instant vous diminuez, proportionnellement, ses ombres; car si, dans l'ordre naturel, c'est la raison qui informe la conscience, en matière de foi, le jour se fait de la conscience à la raison. II le fallait ainsi, du reste, afin que la conquête des vérités les plus saintes fût la récompense d'un effort moral, non d'une intuition privilégiée, et que Dieu ne se rendît pas plus accessible au génie qu'à la vertu. Donc , les sages de ce temps qui ont écrit en tête de leurs libelles sceptiques, comment finissent les dogmes! devraient regarder un peu moins dans les télescopes, un peu plus dans leur âme : ils apprendraient peut-être comment finissent les doutes !

Il n'y a pas que les déviations de la volonté à redouter pour la sûreté de notre regard en matière de croyance, les infirmités de l'esprit y nuisent aussi. C'est la seconde cause de ces doutes sans nombre qui s'élèvent du fond de notre pensée, comme les nuages du sein de la mer.

Et, d'abord , constatons que l'incrédulité n'est nullement en soi la marque d'une clairvoyance exceptionnelle. S'il en était ainsi, il y aurait, dans les nations comme dans les individus, un degré déterminé de culture, auquel correspondrait la naissance des doutes. On ne verrait que des croyants au-dessous de ce niveau, on

ne verrait que des incrédules au-dessus. Cette loi n'existe pas. Certains ignorants ont une foi plus chancelante que les savants; ceux-ci, de leur côté, doutent, quoique savants, non parce qu'ils le sont, et la preuve, c'est que de plus savants encore ne doutent pas. En bonne justice, pense-t-on que Voltaire eut une plus grande intelligence des choses invisibles que Descartes et Pascal? et des choses de la nature que ces illustres adorateurs nommés Cuvier, Ampère, Cauchy et Biot? Donc ce qui est contraire à la religion, ce n'est point la science de l'homme, c'est l'homme lui-môme, l'homme par ses faiblesses intellectuelles comme par ses passions. Contentons-nous de nommer ici quelques-unes de ces faiblesses que nous aurons à étudier plus tard.

Et d'abord, voici les sceptiques de tempérament, qui» par inclination, flottent au lieu d'affirmer, traitant le pour et le contre de toutes choses avec une complaisance voisine du pyrrhoiiismc, et regardant l'indécision comme l'idéal de la supériorité, comme le dernier mot lie la raison sur elle-même. Quoi de surprenant qu'il doute de la religion, celui qui doute de tout le reste ?

A la suite, viennent les sceptiques à l'esprit faux, qui ne voient pas la vérité, parce qu'ils ont une entorse intellectuelle qui les tourne presque invinciblement du côté opposé, tantôt artistes littéraires faisant profession d'exploiter les paradoxes lucratifs, tantôt hommes du monde passant leur vie à caresser l'absurde par ambition d'originalité.

Plus loin, ce sont les sceptiques de comptoir ou de cabinet, qui, avec une très-haute culture profane, n'ont reçu aucune éducation religieuse, et qui vivent et meurent, brouillés avec Dieu, sur la foi des plus grossiers malentendus. Les païens des premiers siècles accusaient nos pères d'adorer une tête d'âne ; si l'incrédulité du

temps nous accorde plus de politesse, combien de fois ne mit-elle ni plus de justesse ni plus de justice dans ses fins de non-recevoir !

Après les esprits infirmes par une sorte de conformation, il y en a qui le deviennent par les contacts qu'ils subissent et par les milieux qu'ils habitent : les milieux, en effet, réagissent sur les corps qui les pénètrent. Les esprits étant plus impressionnables que la matière subissent a fortiori cette action subtile, et l'intelligence s'imbibe comme l'éponge des courants où elle plonge. C'est pourquoi bien des hommes qui se regardent comme les auteurs de leur incrédulité, n'en sont que les récipients plus ou moins passifs. Que leur manque-til pour être chrétiens? Rien que d'avoir appartenu à une famille, à une école, à un club moins hostiles au christianisme.

Ajoutons au scepticisme formé par l'action des milieux celui qui résulte de la profession. Ils sont à plaindre ceux qui, soit à la tribune, soit au barreau, soit dans les journaux, soit dans les livres sont engagés, par étal, à plaider le pour et le contre et à faire miroiter des mêmes couleurs le bien et le mal : il n'est pas rare qu'ils tombent par là dans le mépris de l'un et de l'autre.

Et le scepticisme créé par la position où l'on est, ne s'infiltre-t-il pas dans l'esprit plus subtilement encore que celui de l'occupation que l'on a? Malheur, par exemple, à ceux qui touchent aux hommes par un pouvoir quelconque, car il y a la tentation du scepticisme dans l'autorité, comme dans toutes les grandes expériences de la vie. Logiquement, c'est après avoir douté de Dieu que l'on devrait douter des hommes ; pratiquement, c'est l'inverse qui se produit.

Enfin, achevons ce tableau des défaillances intellec-

AVEC LA DIFFICULTE DE miOlllE.

nielles, peu favorables à la foi, en mentionnant la plus pernicieuse, le spécialisme. Voilà, en effet, le grand fléau des esprits de ce temps. Toutefois, comme il faut être juste pour avoir le droit de faire justice, honorons l'homme spécial en nous défiant du spécialiste.

Les études spéciales, c'est-à-dire celles qui mettent en jeu une aptitude particulière de l'intelligence, sans paralyser les autres, forment les hommes éminents. Les études exclusives, c'est-à-dire celles qui amassent une vie anormale sur un point du cerveau, en laissant le reste dans l'inertie, sont un développement contre nature , une excroissance de la vie intellectuelle, et produisent les jugements faux. Sans doute il y a de grands voyants parmi les savants ; mais, comme le Cyclope, ils n'ont qu'un œil, et s'ils voient très-clairement un point donné, ils embrassent peu d'étendue. Eh bien! c'est du creuset de ces faux géants que s'élève, aujourd'hui, ce fracas, j'allais dire ce chantage d'aflirmations pseudoscientifiques, dont pas une seule n'est prouvée, au moins parmi celles qui prouveraient quelque chose contre la foi. La science est pour ces hommes un roman d'hypothèses quand ils n'ont plus de certitude à lui arracher, et elle joue, à leur service, le rôle de l'ami trop complaisant de qui un plaideur connu disait :

Il me sert de témoin

Même il jure, pour moi lorsque j'en ai besoin (1).

Ne succombons jamais à la tentation du découragement en présence de ces fallacieux étalages. Après tout, Dieu

il) Racine. — Les Plaideurs.

étant à la fois l'auteur de la religion et de la nature, il n'est point possible que le second de ses ouvrages le cache, tandis que le premier le révèle. La religion n'a donc aucune raison de craindre la science des spécialistes, parce qu'elle n'a aucun besoin de l'ignorance de ses adeptes ; et, pour une heure d'engouement qui appartient aux affirmations aventureuses, l'avenir appartiendra toujours à la foi. Les grands, les vrais savants, c'est-à-dire ceux qui étudièrent la création morale en même temps que les choses physiques, ne furentils pas profondément religieux ? La foi de Descartes convertit la reine Christine; Pascal était croyant jusqu'à la sombre misanthropie du jansénisme ; Leibnitz et Euler étayaient la théologie par leurs travaux; enfin, "Biol écrivit cette parole d'or : « Il faut étudier beaucoup pour comprendre la matière, mais plus encore pour découvrir qu'elle n'est rien. » Voilà les vrais témoins de Dieu dans ce débat. Après de tels suffrages, qu'importe à la vérité l'opposition de ces esprits exclusifs qui se cantonnent dans une impasse de la création, et qui prennent la carte de leurs explorations pour les dernières limites de l'univers ! Savants illustres et ignorants superbes à la fois, qui font abstraction de Dieu, parce qu'il ne décline pas le nom de ses éléments moléculaires ; de l'homme, parce que ne le voyant que par le soupirail de leurs laboratoires, ils ne le connaissent pas; enfin, du sens commun lui-même qui restera consigné à leur porte, tant qu'il ne laissera pas un résidu au fond d'une cornue.

Preuves irrécusables qu'il ne faut pas s'en prendre à Dieu si un certain nombre ne le voient pas. Peuplez la terre de cœurs purs et d'esprits bien faits, la raison humaine se changera en une hvmne d'adoration.

Mais j'entends d'ici une objection spécieuse : C'est la faute de Dieu si les esprits ne sont pas bien faits, puisqu'ils sont son ouvrage. Quand c'était la passion qui produisait nos ténèbres, il pouvait nous accuser; mais quand nos ténèbres viennent de .notre constitution intellectuelle, comment pourrions-nous être punis par sa justice d'avoir été disgraciés par sa providence?

Xe prêtons point d'absurdité à cette justice pour avoir une raison de la décliner. S'il est vrai qu'à défaut de la foi nous puissions nous prévaloir d'une invincible bonne foi , rien à craindre : l'homme ne saurait être châtié pour s'être innocemment trompé ; l'Église l'a proclamé, récemment encore, par la bouche de Pie IX. (Encyclique du 10 août 1863. ) Dans cette hypothèse, il en est du phénomène de l'incrédulité comme de celui de la folie, c'est-à-dire que Dieu laisse en nous la nature ainsi que la liberté suivre leur cours, même quand leurs écarts produisent des monstres, en soumeltant ce désordre apparent à cet ordre sublime : L'homme est responsable de ses fautes, non de ses malheurs.

Mais les dispositions maladives de l'esprit comme celles du corps , tantôt sont innées , tantôt sont acquises; tantôt elles résultent du tempérament, tantôt d'une mauvaise hygiène ; et si l'intelligence n'est point coupable de sa faiblesse constitutionnelle, elle l'est des difformités contractées par l'usage illicite de ses facultés. Et cependant combien d'esprits qui ne sont malsains que pour s'être volontairement empoisonnés ! qui étaient bien faits et qu'un abus de leur liberté a contrefaits!

Donc l'incrédulité peut être une illusion ou un crime, et, parfois, l'un et l'autre au sein de la même pensée.

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