Tome I
de Jésus, par le docteur Strauss : « Les incrédules ne la lisent pas, mais ils la trouvent irréfutable. » Un si facile moyen de triompher est souvent employé par le criticisme : nous ne voudrions pas avoir raison à ce prix
Posons nettement la question afin de la résoudre clairement. Un livre saint est authentique quand il est de l'auteur dont il porte le nom ; il est vrai quand les faits qu'il raconte sont effectivement arrivés ; il est divin quand celui qui le composa fut surnaturellement inspiré pour ne tomber dans aucune erreur ; il est canonique quand il est admis dans le catalogue de ceux que l'Eglise regarde comme divins. Il ne s'agit ici que de l'authenticité des Evangiles, et de leur authenticité, non comme on l'aurait établie il y a cent ans, mais envisagée au point de vue le plus actuel. Une exposition de la thèse est la base indispensable de toute réfutation .
De nos jours, la négation de l'authenticité des Evangiles procède d'un simple a priori formulé à peu près en ces termes. « Dieu ne peut s'incarner dans un homme ; mais il est dans l'espèce humaine ; voici la clef de la vraie christologie. Le sujet des attributs que l'Eglise donne au Christ est, au lieu d'un individu*, l'humanité; elle seule est la vraie réunion des deux natures, et le Dieu fait homme (1). » De ces prémisses gratuites
(1) Strauss. Vie de Jésus.
est née logiquement la conclusion suivante : donc les Evangiles qui sont l'histoire d'un Dieu homme dans une seule personnalité, doivent être apocryphes ; et, à l'appui de cette supposition récente les vieilles objections seront évoquées; ce qui explique le mélange de connu et d'inconnu, de friperies et de nouveautés hétérodoxes qui constituent, sur ce point, les spéculations décorées du nom de critique historique.
Oui, Dieu ne devenant pas homme individuellement, mais seulement dans l'évolution indéfinie de l'humanité, il y a de vrais attentats à commettre contre l'évidence pour la justification d'un tel système; mais ce système ne reculera pas. L'authenticité des Evangiles jle contrarie , alors il imagine que les trois premiers dits les synoptiques , sont un assemblage de traditions sans valeur historique, lequel a reçu sa forme dans les Eglises chrétiennes, à la fin du premier siècle. Le quatrième Evangile, œuvre des disciples de Jean, ne contient dans ce qui lui est propre que les fictions d'un homme isolé. La notion métaphysique du Verbe ne pouvant être conçue par l'humble pécheur de Bethsaïde, doit être un produit de la gnose orthodoxe. Il y a eu dès le commencement un protévangïle , ou petit livret, renfermant quelques traits des paroles et des actions de Jésus. Ce livret» commenté et amplifié par la fantaisie pieuse des fidèles, servit de canevas à d'innombrables Evangiles auxquels on donnait le nom d'un apôtre ou d'un homme apostolique. Si quatre de ces récits ont survécu, tandis que les autres furent déclarés apocryphes, ce n'est point parce que ces quatre sont plus authentiques, mais parce que l'Eglise les trouvant seuls acceptables en a pris la responsabilité dans son canon. Maintenant, quel est celui des trois premiers Evangiles qui a le mérite de l'an-
tériorilé ? grande question ! dans tous les cas, point de doute que celui qui parlera trop clairement de la destruction de Jérusalem devra être écrit après l'événement, car comme, en principe, il ne doit pas y avoir de prophétie, supposé qu'il y en ait, le prophète sera un narrateur de ce qui fut, non le voyant de ce qui doit être, c'est-à-dire que l'histoire elle-même aura l'obligeance de se démentir, pour que nul démenti ne soit donné à la théorie.
Les preuves de ce système pourquoi les demander? La combinaison n'esl-elle pas assez vraisemblable pour se justifier par elle-même ? Sans doute, on ne peut nier que la critique chrétienne ne produise des preuves externes de l'authenticité des Evangiles. Mais que sont ces preuves devant l'autorité de telles présupposilions ? D'ailleurs, pour admettre les Evangiles, il faut croire aux miracles et les miracles sont impossibles. Et puis, que «le discordances, que de contradictions entre les dépopositions des quatre historiens de Jésus ! N'a-t-on pas découvert jusqu'à dix antinomies irréfutables dans le simple récit de la résurrection? Voilà le fond sur lequel s'exerce la sagacité plus inventive que rectificative des exégètes allemands, depuis cent ans. Ferd, Chris, Baur, et Schwegler de Tubingue; Zeller, professeur à Magdebourg, Ritschl à Zurich; Wokmar, à Bonn; Hilgenfeld, à Iéna; Schleirmacher, à Halle; de Wette, à Bàle; Ovald, à Gœttingue ; enfin, Michaëlis, Eichhorn, Marsh, Grats et leurs plagiaires de France ont tourné et retourné le même fond sans en extraire le moindre témoignage certain au détriment des Evangiles. Ceux-là seuls qui abordaient la discussion avec des parti pris philosophiques à justifier, ont pu voir des preuves dans ce vaste champ d'hypothèses systématiquement arrangées.
Il est remarquable que bon nombre des auteurs opposés à l'authenticité des saints Livres, sont ou ont été ministres protestants. C'est un embrassement de l'esprit hégélien avec l'exégèse séparatiste de la réforme qui a fait table rase de ces mêmes écritures sur lesquelles seules la réforme voulait se fonder. Aussi, quand M. Guizot flétrit les excès du criticisme par cette grave et honnête réprobation : « Ce n'est point là de la critique historique, ce sont des systèmes philosophiques et des récits romanesques mis à la place des documents matériels et des vraisemblances morales, » il réagit, à son insu, non-seulement contre les écarts de certains de ses coreligionnaires, mais encore contre le principe même de sa religion.
De leur côté les exégètes chrétiens répondent : Apprécions l'histoire historiquement, non d'après, les règles arbitraires d'une philosophie préconçue. Vos objections , nous les connaissons ; c'est, à peu près, la défroque de Porphyre endossée par quelques novateurs attardés; or, si de telles ombres produisent le doute en vous, tandis qu'elles ne l'engendraient pas chez nos aieux, n'estce point parce que vous les avez épaissies à plaisir? En réalité, ce n'est point l'inaulhenticité des textes qui a ébranlé votre foi, c'est plutôt 'parce que vous aviez perdu la foi que vous fûtes amenés à suspecter l'authenticité des textes. Mais est-il bien surprenant que, de philosophes- athées, vous soyez devenus des exégètes déistes ? Cependant en dépit de toutes les violences faites par votre philosophie à la vérité scripturaire, nous le soutenons : les quatre Evangiles canoniques ne sont pas un travail impersonnel, augmenté des additions légendaires de plusieurs générations , ils sont l'œuvre des écrivains sacrés qui les ont signés. Ils ont paru avant
!a fin du premier siècle. Le protévangile, dont vous faites dériver les autres comme une amplification superstitieuse , n'a jamais existé. Saint Jean est l'auteur de l'histoire qui porte son nom, et les raisons d'en douter, qui sont alléguées à rencontre, n'ont rien de fondé. Pour les antinomies reprochées au récit sacré, c'est Lessing qui les imagina; le monde ne les a jamais vues. Quant aux contradictions apparentes , c'est la gloire des auteurs de ne les avoir pas évitées, il leur était si facile de les faire disparaître en se concertant ! C'est , surtout, la gloire de l'Eglise de les avoir laissées subsister, car, de quelques traits de plume elle pouvait épargner aux texte? sacrés et à elle-même une guerre sans trêve ; elle a préféré à ce repos de faussaire le martyre de la sincérité.
Et, à l'appui de ces assertions, la vérité produit des témoignages bien autrement dégagés de préventions et de nuages que ceux de Terreur. De Cellerier, La Luzerne, Bergier, Duvoisin, Hug, Lardner, Norton, Tholuck, i dshausen. William Paley, Reithmayer, Adalbert Maïer, Henri Vallon, enfin nos Evèques contemporains répondant à M. Renan et cent autres représentants de la science unie au bon sens éclairent nos origines d'une lumière aussi peu contestable que le soleil de midi. A cette vue, les conclusions sceptiques de Nieburh contre la vérité de l'histoire romaine paraissent mille fois plus admissibles que les allégations de la critique négative contre l'Evangile ; si bien qu'il n'est pas un livre venu de l'antiquité aussi incontestablement authentique que celui-ci, et que tous ceux dont on se sert pour l'attaquer sont supposés, s'il l'a été , parce qu'aucun n'a ni une source plus certaine ni un passé mieux garanti.
Faisons de l'ordre dans cette confuse mêlée, et concen-
irons la bataille sur un point culminant d'où on domine tous les autres. Les Evangiles ont-ils été rédigés par les évangélistes, oui ou non ? L'affirmative bien prouvée fait taire les batteries de l'ennemi. Or, toutes les attestations de l'histoire sont en faveur de cette affirmative, et il n'y a que des silences et des hypothèses en faveur de la négative.
Les attestations de l'histoire commencent dès l'origine même du christianisme. L'Evangile de saint Mathieu fut écrit vers l'an 40 de notre ère; celui de saint Marc, quatre ou cinq ans après; celui de saint Luc, vers l'an 52; celui de saint Jean, pendant les dernières années de cet apôtre, c'est-à-dire vers la fin du premier siècle. Eh bien! depuis cette époque, une chaîne non interrompue de témoignages certains, désintéressés, irrécusables, rapporte chaque Evangile à son auteur, et cela d'une façon si démonstrative, qu'aucune authenticité littéraire ne subsiste, si celle-ci cesse de subsister.
Saint Clément, qui fat le troisième successeur de saint Pierre sur le siège de Rome, avait vécu beaucoup avec le prince des apôtres et avec saint Paul. Il rappelle, dans sa première épître aux Corinthiens, la parole de saint Luc : « Faites miséricorde pour obtenir miséricorde, remettez et il vous sera remis, comme vous ferez il vous sera fait; » et celle de saint Mathieu et de saint Marc : « Malheur à cet homme, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât une meule au cou et qu'on le jetât dans la mer, que de scandaliser un des petits. » Les livres cités existaient donc avant la citation, et n'est-il pas manifeste, par le fait, qu'ils sont du temps des apôtres et des hommes apostoliques auxquels ils sont attribués? Cette preuve se corrobore si on remarque que les lettres de saint Clément ne portent aucune citation de saint Jean, parce que leur au-
h -, % LA. CRITIQUE
leur était morl avant la publication du quatrième Evangile. Ainsi les témoignages de la tradition sont décisifs, même par ce qu'ils ne disent pas.
Après saint Clément, saint Barnabe, selon le plus grand nombre des savants, ou, tout au moins, un personnage apostolique, au dire de tous, dans une épitre qui porte le nom du grand compagnon de saint Paul, écrit plusieurs passages des discours du Seigneur, entre autres celui-ci : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » Voilà donc l'authenticité des textes évangéliques certifiée par un autre témoin contemporain.
Saint Ignace, évêque d'Antiochc et martyrisé l'an 107, avait vu, c'est lui-même qui l'atteste, Jésus-Christ dans sa chair après sa résurrection. Il avait dû connaître plusieurs des apôtres et des premiers disciples du Sauveur. Il avait passé une grande partie de sa vie avec saint Jean. Or, ce docteur emploie souvent des passages empruntés aux Evangiles et particulièrement ceux-ci : « L'arbre se connaît à ses fruits; soyez prudent comme le serpent et simple comme la colombe. » D'où résulte, évidemment, l'antériorité des textes de l'Evangile à ceux des épîtres de saint Ignace, et, partant, la contemporanéité des Evangiles et de leurs auteurs présumés.
Saint Polycarpe, lié d'amitié avec saint Ignace, quoique beaucoup plus jeune, avait été aussi disciple de saint Jean. Dans son épitre aux Philippiens il cite plusieurs passages des évangélistes. Tantôt de saint Luc : « Ne jugez point pour n'être point jugés. » — « Remettez et on vous remettra. » Tantôt de saint Mathieu : « Bienheureux les pauvres et ceux qui souffrent persécution pour la justice. » Tantôt, enfin, de saint Marc : « L'esprit est prompt et la chair est faible. » N'est-ce point plus qu'il n'en faut pour établir que saint Polycarpe admettait la parfaite identité
des historiens de Jésus, car les eût-il cités s'il ne les avait pas reconnus ?
Papias, évêque d'Hiérapolis, était du même temps que saint Polycarpe. Il a composé un ouvrage en cinq livres intitulé : Exposition des discours du Seigneur. Il était disciple d'Aristogiton et du prêtre Jean; il parle d'après les récits que lui ont faits ceux qui vécurent familièrement avec les disciples de Jésus, et il dit à propos de Marc : « Qu'il fut interprète de Pierre et qu'il écrivit tout ce qu'il conservait dans sa mémoire avec exactitude, mais non selon l'ordre où le Seigneur l'avait dit ou fait. » A propos de saint Mathieu : « Qu'il a écrit en hébreu l'Evangile des oracles et des actions de Jésus-Christ. » De telles citations qu'Eusèbe nous a transmises, n'établissent-elles pas démonstralivement que les Evangiles étaient connus dès le commencement du christianisme, et attribués aux auteurs qui leur ont donné leur nom?
Des Pères apostoliques, ou disciples des Apôtres, passons à ceux de l'âge suivant.
Saint Justin, converti à la foi chrétienne à trente ans, martyr, pour cette même foi, en 167, dut connaître en Palestine , son pays de naissance , beaucoup de personnes qui avaient vécu avec saint Siméon, proche parent de Jésus et second évêque de Jérusalem. Dans sa première apologie, présentée aux empereurs Antonin le pieux, Marc-Aurèle et Verus, il dit que les mémoires des Apôtres, ou ce qu'on appelle communément Evangiles, sont lus dans les assemblées des fidèles. Et la preuve que c'est de nos Evangiles qu'il parle, est dans cette particularité, qu'il eu rapporte plusieurs traits mol pour mot. Ajoutons que, dans tous ses autres ouvrages, il suppose la vérité de l'histoire évangélique, et qu'il en extrait une foule de fragments textuels, dont l'énumé-
ration serait longue, mais dont l'emploi atteste une foi traditionnelle déjà bien affermie à l'authenticité du livre que nous défendons.
Tatien , disciple de saint Justin , rapporte , dans son Discours aux Grecs, des passages de saint Jean. L'eùtil fait, s'il n'avait pas considéré les Evangiles comme fondements de la foi et d'origine apostolique ? Plus tard devenu chef de la secte des Encra ti tes, il ne conteste pas l'authenticité des Livres sacrés qui le condamnent, mais il les tronque, et il les accommode à ses erreurs. Enfin, il compose un ouvrage intitulé Diatcseron, ce qui veut dire selon les quatre, ouvrage qui n'était qu'une concordance des quatre Evangiles, et, partant, une reconnaissance formelle de l'existence de ces derniers, de leur nombre canonique et du nom de leurs auteurs.
Athénagore et Théophile, évoques d'Antioche, dans leurs apologies de la religion datées de la même époque, citent très-souvent les Evangiles et y font des allusions nombreuses ; citations et allusions qui ne permettent pas à une critique censée de révoquer en doute la croyance du temps à l'authenticité des textes évangéliques.
Saint Irénée , qui avait vécu dans l'intimité de saint Polycarpe, lequel avait connu saint Jean et plusieurs autres disciples du Sauveur, saint Irénée, qui tenait ainsi les Evangiles, non pas précisément de la première, mais de la seconde main , et qui avait si souvent entendu son maître en parler , devait savoir de qui ils étaient ; or, il n'hésite pas à rendre ce témoignage irréfragable : Saint Mathieu, parmi les Hébreux , a écrit dans leur langue l'Evangile que Pierre et Paul sont allés publier en fondant les Eglises. Après leur départ, Marc, disciple et interprète de Pierre, nous a fait passer par écrit ce
que ce dernier avait annoncé. Luc, suivant de Paul, a enseigné l'Evangile que celui - ci prêchait ; et , après cela, Jean, disciple du Seigneur, qui a été appuyé sur son sein, a aussi publié un Evangile lorsqu'il demeurait à Ephèse. » Pour fortifier cette déposition si explicite, saint Irénée ajoute qu'il n'y a ni plus ni moins de quatre Evangiles , et il en tire une raison mystique déduite des quatre régions du monde dans lesquelles l'Eglise est disséminée. Enfin , il fait remarquer , ce qui est capital dans cette revue de la tradition , que les hérétiques de son temps , marcionites , ebionites , valentiniens, etc., quoique n'admettant que certains Evangiles, comme base de leur doctrine, ne contestent l'authenticité d'aucun. Aussi un apologiste a pu dire : « ?s'eussions - nous que le seul témoignage de saint Irénée, l'authenticité de nos Evangiles serait complètement démontrée (1). »
Tertullien, qui écrivait à la fin du second siècle, et qui avait vécu longues années avant d'écrire, Tertullien qui n'était conséquemment séparé que par une ou deux générations de saint Luc, lequel avait vécu longtemps après avoir écrit, établit que notre foi est fondée parmi les apôtres sur le témoignage de Jean et de Mathieu, parmi les hommes apostoliques, sur Luc et sur Marc, et il prouve ensuite l'authenticité de leurs Evangiles par l'ancienneté et par l'universalité de leur diffusion dans toutes les Eglises. Après cela, est-on bien venu, au dix-neuvième siècle, à contester l'ancienneté apostolique proclamée par Tertullien? surtout à faire des différences entre l'autorité des divers Evangiles quand
I La Luzerne,
l'éloquent docteur dit à Marcion : « Pourquoi , regrettant les autres Evangiles , n'admels-lu que celui de saint Luc, puisqu'ils ont été tous, dès le commencement, reçus dans l'universalité des Eglises ? »
Fermons ici le cercle de ces dépositions. La partie adverse reconnaît, d'ailleurs, que la tradition est favorable à notre vérité depuis le troisième siècle. Donc, si l'on veut s'opiniâtrer dans l'opinion que les Evangiles sont supposés , il faut soutenir que les ouvrages de saint Clément, de saint Ignace, de saint Polycarpe, de saint Justin, d'Athénagore, de Théophile, de saint Irénée, de Tertullien, sont apocryphes. Les auteurs ecclésiastiques se tiennent mutuellement, par la solidarité et la filiation qui s'établit entre les assertions d'hier et celles d'aujourd'hui. Quand les anneaux de cette chaîne sont scellés les uns dans les autres, il est plus facile de supprimer toute la chaîne que d'isoler les anneaux ; mais comment supprimer deux siècles d'histoire ?
Ce n'est pas là, cependant, tout le faisceau de nos preuves à l'appui de cette thèse. Parallèlement à la ligne directe de la tradition, une branche collatérale s'est formée, qui rend le même témoignage.
Les hérétiques contemporains des apôtres, tels que les nazaréens, les ébionites, les corinthiens, les gnostiques, plus tard les sectaires contemporains des disciples des apôtres, tels que Valentin, Héraclius Ptolémée, Basilide, Tatien, Jules Cassien, Marcion, Carpoerate, Bardesane, en un mot tous les blasphémateurs qui purent surveiller l'origine des récils évangéliques, étaient intéressés à nier leur authenticité si elle avait été douteuse; aucun, cependant, n'a même formulé une défiance à cet é^ard. Les uns réoudiaient les érangi-
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES. 'l 7 7
les qui leur étaient défavorables comme manquant de vérité, les autres les altéraient par des interprétations perverses, les autres se déclaraient plus sincères que leurs rédacteurs, mais nul ne contesta à ceux-ci la gloire d'une telle rédaction : d'où saint Irénée concluait avec raison : « Puisque nos contradicteurs eux-mêmes usent a. leur profit des textes sacrés, ils en confessent la source divine, et ils confirment nos démonstrations (1). »
Les païens des premiers siècles étaient bien à même de vérifier la vraie provenance des Evangiles, cependant ils en ont combattu la doctrine, sans mettre leur authenticité en suspicion : à peine si Celse accuse nos pères d'avoir remanié la première édition des Evangiles; mais jamais il n'admet l'hypothèse de leur supposition frauduleuse. Il n'y a pas jusqu'à Julien l'apostat qui, en combattant la divinité de Jésus, n'ait confirmé celle des Evangiles , par une reconnaissance explicite de leur origine apostolique. « Ni Paul , ni Mathieu, ni Luc, ni Marc n'ont osé déclaré Jésus un Dieu, dit-il, ce bon Jean est le premier qui s'y soit hasardé (2). » De quel droit les rationalistes du jour viennent-ils contester une évidence historique, devant laquelle les renégats et les plus grands ennemis du christianisme s'inclinèrent pendant les quatre premiers siècles ?
Ainsi, les suffrages des amis et des ennemis rendent un hommage également imposant à l'authenticité des Evangiles. Les monuments paléographiques sont venus confirmer non moins éloquemment la môme vérité.
il) ht. Adversus hareses, lib. 2, c. 2. (2) Saint Cyrille, Alex, contra Jitl, lib.
•ïTS LA CRITIQUE
Parmi ces monuments un fragment de Muratori, qui est la copie d'un canon des Ecritures remontant peu au-delà de l'an 100, l'ancienne version italique de la Bible, la version syriaque ou Peschito, enfin la version copte , faites toutes trois au commencement do deuxième siècle, démontrent non-seulement qu'à cette date les Evangiles existaient puisqu'ils étaient traduits, mais encore qu'ils étaient signés des mêmes noms qu'aujourd'hui. Une version syriaque , plus ancienne encore et récemment analysée par le docteur Cureton, est venue fortifier ces lointains témoignages. Ce manuscrit acquis en Egypte fut édité en Angleterre, il y a dix ans. D'après l'estimation des savants, il est de la fin du premier siècle. Si peu que l'on tienne compte du temps qu'il a fallu pour la reproduction, celte version ne doit avoir paru qu'un certain nombre d'années après l'original. Par là, il devient évident qu'on ne peut assigner à la composition des Evangiles une date postérieure à celle qu'indique la tradition. Il devient impossible , surtout , de ne pas adhérer à leur authenticité, puisque celui de saint Luc étant mis hors de soupçon à cet égard, celui de saint Mathieu, qui a été connu de saint Luc, participe à la même garantie, aussi bien que celui de saint Marc dont le texte syriaque en question reproduit les passages les plus suspectés par la critique moderne.
Au terme de cette rapide énumération d'attestations, je le demande, ne faut-il pas un peu d'aveuglement volontaire pour ne pas voir la vérité que nous venons de montrer? Sans un vrai parti pris, peut-on refuser son adhésion à l'authenticité des Evangiles ? Encore une fois, quel livre sera donc authentique si celui-ci ne l'est pas? Imaginez un homme qui demanderait de lire le
manuscrit de l'Iliade, pour croire à l'identité de son auteur ; on lui alléguerait le sens commun historique, en réponse, et s'il ne s'en contentait pas, on ne lui répondrait plus rien. Sans compter qu'après avoir vu le manuscrit, ce sceptique obstiné pourrait contester l'écriture, et qu'après avoir reconnu celle-ci, il pourrait encore exiger la signature, vu que l'esprit humain n'a jamais épuisé ses curiosités. Eh bien, ce système, qui serait taxé de folie si on l'appliquait aux œuvres d'Homère et de Virgile, on l'a fait servir à discerner les sources du Nouveau Testament, et on l'a honoré du nom de critique. Dangereuse séduction pour les esprits qui se prennent à l'enseigne sans vérifier la marchandise qu'elle couvre !
A ces preuves positives, a-t-on opposé des négations positivement justifiées et d'égale valeur? Non, dans ses attaques contre les origines du christianisme, comme dans ses objections contre l'origine du monde et de l'homme, la science nous fait une simple guerre d'hypothèses. Qui pourrait les compter? qui pourrait surtout les formuler ? En les prenant au choix et au poids, voici les principales , le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Il existe dans les trois premiers Evangiles, sous le rapport de la disposition des matières et de la forme, une concordance remarquable. Ce parallélisme de faits et de textes qui les distingue les a fait nommer synoptiques. Il faut noter, cependant, que malgré leurs traits similaires, on ne pourrait citer deux versets successifs de chacun de ces Evangiles, dit Hanneberg, où l'auteur ne se signale par une allure indépendante , et par une physionomie personnelle tresaccusée. Ces harmonies et ces différences, entre les trois
synoptiques, ont servi de fondement à l'hypothèse d'un protévangile. D'après cette invention , il aurait existé un Evangile primitif, d'abord écrit en hébreu, bientôt traduit en grec, enfin diversement remanié et augmenté par les premiers copistes quant aux détails, mais inaltéré quant au fond, et qui se serait répandu promptement dans les Eglises. Chacun de nos trois premiers évangélistes aurait usé d'une de ces différentes copies; de là leurs ressemblances et leurs divergences. Les suppositions gratuites et contradictoires auxquelles Leclerc, Michaëlis , Lessing, Eichhorn et Marsh se sont livrés pour autoriser cette imagination, sont un des exercices les plus hiéroglyphiques de la critique allemande. Il faut passer de là aux mythologies et aux cosmogonies de l'Inde pour trouver l'ennui et l'obscurité à pareille dose. El, cependant, que prouverait l'existence du protévangile contre les Evangiles canoniques, même quand elle serait prouvée ?
Ou bien le canevas fourni par le protévangile à nos historiens sacrés a été expurgé par eux , et arrêté dans sa vérité définitive, en vertu de leur double autorité d'auteurs inspirés et de témoins : en ce cas, qu'importe qu'ils aient profité des notes de la tradition ou écrit de premier jet? ou bien, on suppose que ces pieux raconfages des premiers temps, à une heure donnée, ont été revêtus de la signature des évangélistes, sans que ceux-ci les aient même contrôlés, et, alors, qu'on en fournisse la preuve. Y a-t-on bien songé ? Il s'agit de la falsification la plus difficile que l'imposture puisse commettre. C'est bien ici le cas d'opposer les hypothèses du bon sens à celles du système à outrance, et de la transcendance en délire.
La fraude aurait-elle été commise du vivant des évangélistes? C'est inadmissible. Les quatre saints dont le nom servait de couvert à un tel mensonge, n'en eussent-ils pas réclamé? Les autres apôtres et disciples (pli prêchaient l'Evangile véritable au moment où les faux évangiles étaient publiés, n'auraient-ils pas dénoncé la contrefaçon à la vindicte des Eglises? En un mot, tous ces premiers semeurs de la vérité, qui mouraient pour elle, en eussent-ils souffert, en silence, l'altération à sa source et l'irrémédiable corruption dans l'avenir? Ne faisons pas cette insulte à la mémoire des martyrs.
Si la fraude n'a pas eu lieu du vivant des évangéliste§, elle dut s'accomplir après leur mort ; nouvelles impossibilités. Dans le premier cas , c'était trop tôt , et, dans le second, c'était trop tard. Après la mort des évangélistes, leurs disciples vivaient encore, qui pouvaient dénoncer la supercherie. Les hérétiques, les Juifs et les païens étaient là qui surveillaient les développements du christianisme naissant, et qui plutôt que de le combattre par le fer et par les sophismes, auraient mieux aimé l'écraser sous l'opprobre de cette imposture. Les Chrétiens de Rome, de Corinthe, d'Ephèse, d'Antioche et de Jérusalem avaient entendu la parole apostolique, et, en la confrontant avec les nouveaux textes, ils pouvaient anéantir par un cri ce faux en Ecritures sacrées. Enfin, le monde romain et le monde chrétien, deux témoins incorruptibles, étaient en éveil; car si, au rapport de Tacite, vingt-sept ans après la mort de Jésus, il y avait une immense multitude de chrétiens dans l'Empire, Ingens multitudo, après la mort de saint Jean, le christianisme était une sorte de second empire dans le premier; et ces deux sociétés, devant une falsification