‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 53 sur 67 · Tome I. g · texte numérisé non relu

Tome I. g

publique, patente, perturbatrice du repos, des idées et de la religion, n'auraient pas articulé une syllabe d'opposition? C'est ici le cas de le répéter avec Lacordaire : a Rien n'est puissant en ce genre que par le contrôle de tous ; le peuple est le seul notaire capable de certifier sa propre histoire, parce qu'il est la réunion de tous les âges, de toutes les pensées, de tous les intérêts, et qu'une conspiration populaire pour mentir à la postérité, est un spectacle qui, loin d'être yu, ne peut pas même se concevoir. Un homme fabrique l'erreur : un peuple a trop d'idées et de passions diverses pour s'entendre dans le but de tromper les siècles futurs. D'ailleurs, un peuple n'est jamais seul : il vit entre des peuples contemporains dont l'histoire est mêlée à la sienne, et fûtil capable d'un mensonge unanime, il soulèverait inévitablement la protestation du siècle même sons lequel il aurait inauguré son complot (1). »

Cela eût été vrai, surtout pour le peuple chrétien. Olsbausen en donne une preuve concluante : en l'année 4 40, le pape saint Anicet, saint Polyearpe, disciple de saint Jean, saint Justin, représentant de la Palestine et des Eglises d'Orient, Marcion de Synope et Yalentin d'Alexandrie se rencontraient à Rome. Or, à cette époque, nos quatre Evangiles étaient unanimement admis, quoique diversement interprétés. Comment des hommes, opposés sur tout le reste, s'entendaient-ils sur le fait de cette authenticité? Evidemment, si le canon évangélique avait été l'ouvrage d'un seul parti, jamais les autres ne l'auraient souscrit. Marcionites et orthodoxes se seraient ligués contre les livres des valentiniens, et,

[I \1 Conférence.

ET LES ORIGINES CHPÉT1ENNES. 483

réciproquement; les Asiatiques n'auraient pas voulu des Evangiles venus de Rome ; les Eglises fondées par sain! Jean n'auraient pas accepté une histoire faussement éditée sous le nom de leur apôtre ; les fidèles de Grèce auraient Irès-bien su que saint Luc n'avait point rédigé d'Evangile ; enfin , ceux de Syrie et de Palestine auraient ouï dire la même chose au sujet de Marc et de Mathieu, et répudié les recueils mensongers couverts de ces contre-seings vénérables. Mais presque toutes ces divisions, en se combattant sur le reste, se sont unies sur le terrain de l'authenticité évangélique : quel témoignage en faveur de celle-ci î

En résumé, ou le protévangile a été amendé, sous l'inspiration du Saint-Esprit, par les historiens de Jésus, et, alors, il ne préjudicie point à l'autorité des véritables Evangiles; ou bien ceux-ci sont regardés comme des variantes frauduleuses du protévangile, et alors il reste à prouver : \° que le protévangile a existé; 2° que la fraude a été possible. La critique n'y parviendra jamais. Certes, si le protévangile avait été appris, traduit et propagé, durant cent ans, dans toutes les Eglises, les Pères en auraient parlé, quelques fragments de ce fameux texte araméen nous seraient parvenus; enfin, une notice biographique sur Jésus, laquelle aurait réglé la foi du monde chrétien depuis le martyre de saint Etienne jusqu'après le siège de Jérusalem , aurait marqué sa trace ailleurs que dans les imaginations posthumes d'une école obligée de recourir aux fictions inadmissibles pour combattre les réalités indubitables.

Pourquoi donc mettre des erreurs invraisemblables à la place de la vérité simple? Or, la vérité simple la voici. Les apôtres, avant la séparation, convinrent d'une prière commune, d'un symbole commun, d'un

enseignement commun, sur les actions du Sauveur. Ainsi prirent naissance le Pater, le Credo et l'Evangile, oralement répandus par leur prédication. Longtemps cette prédication fut le seul Evangile de l'Eglise, car l'Eglise n'est pas sortie de ses livres, puisqu'elle subsista au moins quarante ans sans eux, sur la foi de témoins qui avaient vu et qui se laissaient égorger pour le prouver. Mais, un jour, désireux d'immortaliser ce témoignage oculaire, quatre hommes inspirés se levèrent, et fixèrent, par le burin, ce qui tombait alors de toutes les chaires apostoliques. Leurs narrations puisées à la fois dans ce fond traditionnel et dans leur souvenir devaient porter simultanément les ressemblances qui résultent d'une communauté d'origine, et les différences que comporte la diversité des rédactions. Ainsi s'expliquent, tour à tour, la parenté et les prétendues antinomies qui existent entre les synoptiques. Mais récuser les Evangiles écrits, sous prétexte qu'un Evangile oral les a précédés, c'est reprocher aux évangélisles d'être des historiens et non des inventeurs.

Nous voici à la seconde difficulté qui est comme l'envers de la première. L'une s'en prend aux rapports similaires des quatre Evangiles pour suspecter leur authenticité, l'autre à leurs incidents contradictoires. Dans le premier cas, on les déclare supposés parce qu'ils s'accordent trop bien, dans le second parce qu'ils ne peuvent s'accorder; dans un cas comme dans l'autre on imagine ce qui n'est pas certain, pour ébranler ce qui l'est.

Qu'il existe dans les Evangiles des divergences et des variantes qui nécessitent un travail de conciliation, personne n'en disconvient. Aussi, saint Chrysos-

lôme, saint Augustin et toute l'exégèse palrologique donnent d'amples satisfactions aux curiosités de la raison sur ce point; on remplirait, et au delà, la bibliothèque du Louvre avec les livres de concordance évangélique écrits depuis les premiers siècles. On peut dire même que les difficultés de celte nature ne sont plus que le scandale des ignorants en matière d'Ecritures. Mais pourquoi présenter comme une découverte ces objections auxquelles il a été si souvent et si victorieusement répondu ? Pourquoi surtout tirer des conclusions défavorables à l'authenticité des saints Livres de ce qui prouve si bien la naïveté de leurs auteurs et l'honnêteté de l'Eglise? La naïveté de leurs auteurs, car, à l'aide d'une collusion, ils pouvaient aisément épargner l'opprobre de tout soupçon à leur témoignage : l'honnêteté de l'Eglise, car, supposé qu'elle eût moins respecté son dépôt, elle y aurait louché au moins pour le mettre à l'abri de ces attaques ; or, il lui suffisait de faire bénéficier la concordance biblique de quelquesunes de ces cent trente mille erreurs sans importance dogmatique, commises par les traducteurs divers de l'Ecriture, pour y effacer toutes les contradictions apparentes.

Concluons que les différences des Evangiles ont leur explication toute naturelle dans les différences de but et de milieu qui inspirèrent leurs auteurs. Le récit typique, propagé par l'apostolat dans les Eglises primitives, ne contenant point tout ce que Jésus avait dit et fait, chacun de ses historiens dut enregistrer, avec prédilection, ce qu'il avait vu et entendu lui-même, surtout ce qui convenait le mieux aux besoins de ceux pour qui il écrivait. A ce point de vue, peu leur importe le système de composition. Saint Mathieu et,

parlai* aussi, saint Marc négligent la trame historique pour uue connexion purement logique. Saint Luc, au contraire, suit l'ordre des événements. Saint Jean, se trouvant en présence d'hérétiques familiarisés avec les suhlilités métaphysiques de la gnose, modifie sa simplicité de batelier galiléen, pour emprunter aux philosophes grecs et aux théurgistes de l'Orient des formules qui resteront dans la théodicée chrétienne. Ici, tel discours du Sauveur est abrégé, là il est étendu, parce qu'il le fallait selon les circonstances qui déterminent la narration. Si l'enchaînement chronologique n'est pas identique dans tous les évangélistes, c'est que chacun rapportant des faits omis par ses devanciers , de telles intercalations troublent nécessairement le parallélisme des récits. En un mot, les disparates des Evangiles ont leur explication aussi bien que leurs harmonies; il y a, d'ailleurs, une harmonie qui justifie foutes leurs disparates, c'est la rencontre miraculeuse du pinceau des évangélistes dans les traits de Jésus. Ici, pas la moindre divergence entre les quatre historiens. Le Jésus de saint Mathieu est identique à celui de Marc, de Luc et de Jean ; et pour que des peintres si différents aient pu exécuter un idéal quatre fois semblable à lui-même^ il faut qu'ils l'aient vu. En telle sorte que la figure de Jésus apposée comme un sceau sur les Evangiles en garantit, à la fois, l'origine divine et l'authenticité inaltérée.

La critique moderne objecte à la provenance apostolique des Evangiles des différences non-seulement dans leur rédaction, mais encore dans leur authenticité. Selon cette hypothèse, saint Luc est le seul historien certain de Jésus. « Les Evangiles de saint Mathieu et de saint Marc n'ont pas. à beaucoup près , le même cachet in-

dividuel (I). » « Saint Jean, surtout, est un auteur trèsproblématique. » Papias, qui se rattachait à son école, ne dit pas un mot d'une Vie de Jésus écrite par cet apôtre. Dans son Evangile, « à côté d'un plan général* qui paraît plus satisfaisant et plus exact que celui des synoptiques, il y a des passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique propre au rédacteur ; on reconnaît là les interprétations d'un ardent sectaire, et on s'étonne (jue le fils de Zébédée ait pu écrire en grec ces livres de métaphysique abstraite (2). t> En résumé, ou bien la critique suppose toutes les prémisses dont elle a besoin pour fonder la conclusion, ou bien elle oppose de simples conjectures aux faits les mieux établis ; et si elle relève avec affectation l'authenticité de l'Evangile selon saint Luc, c'est pour avoir un prétexte d'amoindrir et d'éliminer tous les autres.

Toutefois, sur ce terrain, la critique négative'se prend à ses propres filets. Pour établir toute l'histoire évangélique, il suffit de l'authenticité de l'Evangile selon saint Luc, car il est entièrement lié aux Actes des apôtres, c'est-à-dire à un écrit duquel M. Guizot a pu dire : « Les temps anciens ne nous ont laissé que peu d'ouvrages dont l'authenticité soit aussi bien constatée. La preuve d'une telle corrélation est bien dans celte préface, par laquelle l'auteur des Actes se déclare l'auteur de l'Evangile : « J'ai parlé dans mon premier livre, ô Théo- « phile, de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis « lecommencement jusqu'au jour où il fut élevé au ciel. » Il est donc très-légitime que l'authenticité de l'Evangile de saint Luc participe à celle des Actes,

(1) Renan. Vie de Jésus, p. 18.

ajlbid., p. 21-25.

Mais , d'autre part, cet Evangile en suppose d'antérieurs, car il débute par ces mots : « Plusieurs personnes ayant entrepris d'écrire l'histoire des choses qui ont été accomplies parmi nous, suivant le rapport que nous en ont fait ceux qui, dès le commencement, les ont vues de leurs propres yeux, et qui ont été ministres de la parole, j'ai cru, etc. » Or, quelles sont ces personnes ayant entrepris d'écrire la même histoire , sur le rapport de ceux qui ont vu de leurs propres yeux, si ce ne sont les deux premiers évangélistes ?

Ainsi, de même que les Actes des apôtres se réfèrent à l'Evangile de saint Luc, l'Evangile de saint Luc se réfère à des écrits préexistants qui ne peuvent être que les autres synoptiques. De cette sorte, la chaîne de la certitude évangélique apparaît d'un seul aspect, et la critique, ayant transigé sur la question d'authenticité par rapport à un seul Evangile, confirme celle de tous les autres. Il n'y a pas jusqu'à l'Evangile de saint Jean qui ne puisse bénéficier de cette preuve générale, car il est évidemment un supplément aux silences, j'allais dire au\ lacunes des synoptiques, et, par là, il suppose leur antériorité, en même temps qu'il se revêt de la marque de l'époque et de l'auteur auquel il est attribué.

Ces preuves sont si peu récusables que la critique a dû finir par compter avec elles : C'est pourquoi elle formule ainsi ses dernières conclusions : « L'Evangile de saint Luc est- daté , ceux de Mathieu et de Marc le sont aussi, car il est certain que le troisième Evangile est postérieur aux deux premiers, et offre le caractère d'une rédaction plus avancée. Nous avons, d'ailleurs, à cet égard , un témoignage capital de la première moitié du deuxième siècle, il est de Papias , homme grave, homme de tradition, qui fut attentif, toute sa

vie, à recueilli]- ce qu'on pouvait savoir de la personne de Jésus (1). » Nous avons vu que ce témoin est précédé de beaucoup d'autres aussi autorisés.

Telle est la démonstration commune d'authenticité applicable aux quatre Evangiles. Quelles sont leurs preuves individuelles? Tout a été imaginé pour faire du premier une œuvre impersonnelle, mais aucune invention, concernant le style, le récit, les prétendues antinomies, les retouches de cette histoire sacrée, ne prévaudra contre la déposition du sens commun historique. La voici : ^Mathieu a écrit son Evangile en hébreu, ou syro-chaldaïque, pour les Juifs de Palestine. Nous devons donc, dit Richard Simon, chercher l'original de cet Evangile chez les nazaréens descendants des premiers chrétiens de Jérusalem. Les nazaréens l'ont, en effet, conservé. D'après Eusèbe, saint Pantène le trouva, au second siècle, dans l'Inde, où il avait été porté par saint Barthélémy. D'ailleurs, le texte des nazaréens était si bien l'original de saint Mathieu que saint Jérôme témoigne en avoir vu deux exemplaires, l'un dans la bibliothèque de saint Pamphile à Césarée, l'autre à Berès, et qu'au rapport de ce savant interprète, la plupart des anciens docteurs ont regardé ces Evangiles comme des manuscrits primitifs.

Comment l'original de l'Evangile, en langue araméenne, a-t-il si vite disparu tandis que l'exemplaire grec du même ouvrage s'est conservé? C'est que les Eglises de la Judée, pour lesquelles le premier avait été écrit, ne subsistèrent pas longtemps; tandis que, au contraire, les Eglises grecques durent encore. Le premier, cependant, resta plusieurs siècles aux mains des nazaréens et des ébionites,

(1) R'-nan, Ibid.} 18.

qui procédaient des premiers chrétiens de Judée, et de qui saint Jérôme le reçut. Mais, bientôt, les autres chrétiens le négligèrent, soit parce qu'ils n'entendaient pas le chaldaïque , soit parce que les nazaréens et les ébionites l'ayant altéré, les versions de cet Evangile étaient plus prisées que ses antiques manuscrits. Quelles sont les œuvres dont on puisse ainsi suivre à la trace les premiers pas dans le monde, et que prouvent des inductions contre des faits si éclatants (1)?

Saint Mathieu ou Lévi, à titre d'ancien comptable des bords de Tibériade, était plus apte que les autres disciples à tenir la plume, et, par là, indiqué pour être le premier historien de Jésus. Saint Marc avait aussi ses avantages de position pour composer un Evangile. Il était fils d'une chrétienne de Jérusalem qui réunissait les apôtres dans sa maison. Trop jeune pour avoir entendu le Sauveur luimême, il vécut du moins, dès l'enfance, dans l'intimité de ses disciples. Il fut attaché tour à tour à l'apostolat de saint Pierre et à celui de saint Paul; mais c'est surtout saint Pierre qu'il accompagna et interpréta dans son récit. Aussi saint Jérôme dit de son Evangile qu'il fut raconté par Pierre et écrit par Marc, et saint Justin l'a désigné sous le nom de Mémoires de saint Pierre.

Que peut-on alléguer contre cette tradition, dont le premier anneau se rattache au prêtre Jean, des temps apostoliques, bientôt suivi de Papias, qui est suivi luimême du témoignage de dis-huit siècles. D'un côté, ce sont des faits indiscutables, de l'autre des rêves germaniques. Pour certains exégètes rationalistes, le plus ancien Evangile, l'Evangile primitif serait celui de saint Marc;

i[) Hiero, Comment, in cap. XII Math.

Celui de saint Mathieu n'en serait qu'un remaniement, et celui de saint Luc qu'une amplification. Pour d'autres, au contraire, saint Marc ne serait qu'un plagiaire de saint Mathieu et de saint Luc; pour d'autres enfin le second Evangile pourrait être comparé à une mosaïque composée de fragments empruntés çà et là. Que faut-il penser de tout cela"? Stor, Herder, Wette, Schleiermacher ont entassé des montagnes de subtilités à l'appui de ces hypothèses contradictoires. C'est qu'en ne consultant que les critères internes, un sophiste littéraire établirait aisément l'inaulhenticité de quelque ouvrage que ce soit. Mais tous les doutes ainsi accumulés sur l'origine du second Evangile se sont évanouis, et MM. Renan et Reville, brisant les toiles d'araignée de l'exégèse allemande, ont souscrit à la déposition longtemps contestée de Papias. « Les détails matériels ont, dans Marc, une netteté qu'on chercherait vainement chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus en syro-chaldaïque, il est plein d'observations minutieuses venant, sans nul doute, d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce. témoin oculaire qui, évidemment, avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre Pierre lui-même (1). » Etait-ce bien la peine d'amasser pendant un siècle tant de ténèbres sur "cette vérité, pour aboutir à une telle amende honorable?

Puisque l'authenticité de saint Luc nous est concédée, profitons de cet avantage; mais la justice m'ohlige de convenir que je ne sais pourquoi on fait à cet Evangile un honneur si exceptionnel. Car, enfin, on lui a contesté l'authenticité de ses deux premiers chapitres : tantôt on l'a

(1) Vie de Jcms, p. 18.

présenté comme le texte interpolé de Marcion, tantôt comme postérieur à l'époque apostolique, tantôt comme une réduction, tantôt comme une synthèse; tant il est vrai qu'en matière de foi tout peut être nié par qui a le parti pris de ne pas croire, et si on applique, dans cent ans, à nos exégètes d'outre-Rhin leurs principes de critique, il n'y aura pas jusqu'à l'authenticité de leur critique ellemême qui ne soit mise en question.

Enfin le récit de saint Jean, surnommé par Origène la fleur des Evangiles, n'est-il pas au-dessus de tout soupçon de non-authenticité? Ici, encore, l'histoire dit oui, et la théorie seule dit non.

On objecte que la mémoire de saint Jean n'a pu retenir les longs discours du Sauveur qu'il rapporte. C'est nier ce qui est en question, l'inspiration divine de l'apôtre. C'est nier aussi le témoignage de l'expérience ; car combien de vieillards répètent mot à mot ce qu'ils ont entendu dans leur enfance ! L'homme ne se souvient jamais mieux du commencement de sa vie qu'à la fin, quand, replié vers lui-même, il a le temps de récapituler l'histoire des hommes et des choses qu'il aima. On objecte que si l'Apocalypse est de saint Jean le quatrième Evangile n'en doit pas être, à cause des différences de style propres aux deux compositions : mais tout s'explique, quand on sait que saint Jean écrivit l'Apocalypse avant l'Evangile. Or, la première de ces œuvres porte le cachet d'une origine hébraïque, parce que l'apôtre, sorti depuis peu de son pays, en gardait les locutions; son Evangile, au contraire, fut rédigé à Ephèse, après un séjour prolongé de l'auteur dans l'Asie-Mineure; c'est pourquoi il se fait remarquer par une diction plus correcte et quelquefois même élégante. On objecte que l'enseignement de saint Jean contraste avec

celui de ses trois devanciers ; mais il le complète et ne le contredit pas. « Jean, dit Clément d'Alexandrie, voyant que ce qui se rapporte à l'humanité du Christ avait été raconté dans les autres Evangiles, écrivit un Evangile spirituel, » c'est-à-dire fit ressortir la nature divine du Verbe. De cette sorte, trois évangélistes reproduisent l'enseignement parabolique , moral , populaire de Jésus , tandis que le quatrième en consigna la partie dogmatique, sacramentelle, mystique. Dans le premier cas, il s'agissait d'instruire le pauvre peuple de Galilée, dans le second, les docteurs de la loi, les lettrés de la nation, les apôtres destinés à devenir les théologiens des siècles futurs. 11 n'est donc pas étonnant que Jésus ait eu deux méthodes selon la diversité des sujets et des auditoires, et que ses historiens reflètent ces deux côtés de sa physionomie intellectuelle. Enfin, on a objecté que l'auteur du dernier Evangile ne fut pas Jean lui-même, que ce fut un compilateur de ses notes orales ou écrites; mais, vaincue par l'évidence, la critique du jour répond ainsi à sa subtilité de la veille : « La première épitre attribuée à saint Jean est certainement du même auteur que le quatrième Evangile. Or, l'épîtrc est

très-reconnue par Polycarpe et par Papias En somme,

j'admets comme authentiques les quatre Evangiles canoniques. Tous remontent au premier siècle et ils sont, à peu près, des auteurs auxquels on les attribue (1). »

Et qu'on n'aille pas éluder de telles conclusions en recourant à ce vieux tour d'esprit, à savoir : que les Evangiles ne sont nullement des œuvres composées par leurs auteurs putatifs, mais des traditions signées de lcur

(1) Renan. Vie de Jésus.

494 La critique

nom. D'après le style du temps et d'après des exemples fournis par les classiques grecs, la formule selon saint Mathieu signifie la même chose que par saint Mathieu. D'ailleurs, Grotius , Eiediorn et Olshausen onl observé que l'ancien titre n'était pas simplement : Evangile selon Mathieu ; mais : Evangile de Jésus-Christ de saint Mathieu. Plus tard, pour ne pas mettre deux génitifs l'un sur l'autre, on désigna les auteurs des Evangiles par une tournure elliptique. Voilà toute l'explication de leur intitulé. D'ailleurs r ajoute Richard Simon, c'est l'Eglise qui a rédigé les titres des quatre Evangiles, pour nous marquer qu'ils avaient été écrits par les apôtres ou par leurs disciples. Dès l'instant qu'on prête à ces titres un sens différend de celui de l'Eglise , n'est-ce point la preuve que l'on commet une falsification, car qui peut connaître sa pensée mieux qu'elle-même.

C'est donc à tort que l'on a cru voir dans l'Evangile de saint Jean la trace d'une main étrangère, parce que l'histoire de la femme adultère est marquée sur certains manuscrits orientaux d'obèles et d'astérisques qui indiquent une citation. D'abord, il est avéré que des versions des premiers siècles, telles que l'itala et la vulgale admettent cette histoire comme authentique. Il est certain que saint Jérôme, saint Chrysostôme et beaucoup d'autres Pères la défendent au même titre. Enfin il est reconnu que certains copistes arméniens n'omirent ce passage, dans quelques exemplaires, que parce qu'alors la sévérité morale était telle chez eux, qu'on regardait la facilité de Jésus à pardonner comme apocryphe et dangereuse.

Donc, plus de doute possible sur l'origne certaine des quatre Evangiles, à moins de mettre en question l'évidence historique. Saint Mathieu dédia son manuscrit à

l'Eglise de Jérusalem et aux juifs convertis de la Palestine, saint Marc à l'Eglise de Rome et à celle d'Alexandrie. Saint Luc et saint Jean transmirent les leurs aux florissantes communautés de la Grèce chrétienne ; « mais l'Evangile le plus solennellement publié fut celui de saint Jean puisqu'une lettre de cet apôtre , de saint André et d'autres disciples du Sauveur, eut pour but de l'introduire officiellement dans les Eglises (1). » N'est-ce point ici le cas de s'écrier avec M. Vitet « ce qu'il y a de certain, c'est que les Evangiles, de si près qu'on les serre , résistent à la critique et demeurent à jamais d'indestructibles monuments. Quel est le livre d'Hérodote, ou la décade de Tite-Live qui porte aussi profondément un caractère de bonne foi et de véracité, que les récits de saint Mathieu et les souvenirs de saint Jean (2). » La question de bonne foi touche moins à l'authenticité qu'à la véracité des livres du Nouveau Testament. Nous voici introduits pas cette transition de la discussion des écrits à celle des faits qui supportent l'édifice chrétien.

Considération frappante relativement à la certitude des faits évangéliques ! Ils ne sont attaqués que par des philosophes ou par des théologiens incrédules ; ils sont admis par tous les historiens. Cette remarque de Keng-

(1) Vilmain. Etude crit. sur les Evany.

(2) La science et la foi.

stemberg, le plus savant exégète de l'Allemagne, dirime le procès. Elle constate, en effet, qu'à rencontre de ces faits on oppose des systèmes, non des preuves, et que, s'ils sont contestables au tribunal des sciences spéculatives , parce qu'elles ont toujours uoe théorie au service de leurs affirmations les plus impossibles, ils sont indubitables au tribunal de l'histoire, où seuls les faits certains ont le droit de prévaloir contre ceux qui ne le sont pas.

Quand on a fait tant de bruit, naguère, soit en France, soit en Allemagne, autour de cette question, les dupes ont cru qu'ils avaient découvert quelque imposture ou quelque mystification à la base de l'histoire évangélique. Il n'en était rien du tout. Deux sortes de rêveurs avaient paru ; les uns , rationalistes , qui prétendaient que les faits de l'Evangile n'étaient point des miracles; les autres , mythologistes, qui soutenaient que les miracles de l'Evangile n'étaient point des faits. Les premiers niaient la réalité surnaturelle, les seconds, la réalité historique de ces événements. Mais ceux-ci, comme ceuxlà, ne produisaient que des interprétations ingénieuses à l'appui, sans une seule justification positive. La critique en appelle toujours à la science expérimentale, et elle n'est que la science des hypothèses contre l'expérience.

Sur quoi se fondent ceux qui rejettent -le caractère miraculeux de l'histoire évangélique ? Ils passent condamnation sur le fond du récit, mais ils l'expliquent en tenant compte du siècle et des personnes qui nous l'ont transmis, c'est-à-dire des formes superstitieuses usitées à celte époque pour décrire de tels événements. Si la narration était consignée avec la précision d'idées et de langage propre à notre génération, nul doute

qu'elle prouverait, à leurs yeux, ou une intervention de la divinité ou une supercherie des auteurs ; mais ces naïfs documents rapportent , sans artifice comme aussi sans nulle rigueur historique, un fond de vérité défiguré par des broderies sans nombre; ils finissent par exprimer des croyances plutôt que des faits, et c'est à la critique d'aller démêler la part des faits, sous les formules de ces croyances. De là, un travail à elle imposé, celui de dédoubler l'histoire sacrée, en classant dans la catégorie du vrai ce qui appartient à l'ordre naturel, dans celle du faux ce qui est surnaturel. Evhémère, Eichhorn , Semler, Paulus, sont les principaux représentants de ce système appliqué par les uns , à l'Ancien, par les autres, au Nouveau Testament. Nous verrons, plus tard, avec quelle audace de témérité et d'invraisemblance.

De leur côté, sur quoi se fondent les mythologues pour repousser, non-seulement le caractère miraculeux, mais encore la réalité de l'histoire évangélique? Us l'envisagent comme un poème formé par la tradition , et comme une création psychologique, d'où se dégage une idée exprimée par des événements le plus souvent fictifs. Toutes les histoires, disent-ils, ont commencé par des mythes , celle des Hébreux ne peut faire exception. Gabier, Baur, Vater, de Vette ont essayé d'expliquer par ce principe de critique tout l'Ancien Testament. La tentation d'Eve , l'épisode de Noé, de l'arche, de Babel se prêtent si merveilleusement à ces jeux d'interprétation ! Vecklein, professeur de théologie à Munster, a poussé la fantaisie d'une telle méthode jusqu'à comparer, sous le rapport de la réalité, l'enlèvement d'Hénoch à celui de Ganymède , l'apparition de l'ange à Agar et celle d'Apollon à Diomède , Jehovah secourant Géiléno

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