‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 7 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

Dans quelle mesure l'illusion? Dans quelle mesure le crime? J'abandonne à Dieu ce formidable discernement. Quant à moi, je me sens trop l'ami de l'incrédule pour pouvoir être son juge; mais j'ai besoin de le lui dire, malgré mes sentiments, et même à cause de ces sentiments : il y a lieu de s'effrayer, pour tant d'hommes sans conviction religieuse, de l'obstination qu'ils mettent à n'être point convaincus! L'histoire contemporaine en fournit une preuve remarquable.

L'abbé Gorini, simple curé de village, trop tôt ravi à l'Église, a composé un excellent livre, où il établit, pièces en main, que les plus graves historiens du jour ont fort mal lu dans les textes originaux qu'ils allèguent contre l'Église (1). Les altérations sont évidentes, qu'elles aient été volontaires ou non. La sincérité candide d'Augustin Tbierry fut émue de ces savantes représentations, et il convint qu'après avoir beaucoup fouillé dans les chartes mérovingiennes et refait l'histoire moderne sur certains points, il ignorait les deux choses les plus augustes du monde moderne, le Christianisme et l'Église. Noble aveu qu'il eût fait suivre de la réparation, si la mort lui en eût laissé le temps. Et les autres accusés qu'ont-ils fait devant les preuves de leur infidélité au moins matérielle? Ils se sont presque tous renfermés dans la majesté du silence, sans changer un] seul mot à leurs éditions subséquentes. Cependant le monde va son train, suivant toujours les savants à bruyante renommée plutôt que les modestes redresseurs de leurs torts. Eh! qui se doute, à l'Institut, qu'il exista un modeste érudit de presbytère, capable de

(1) Défense de l'Église contre les erreurs historiques.

démasquer les distinctions historiques des académiciens du jour? Je me trompe, le monde ne sait pas ces choses, mais les auteurs ne veulent pas les savoir, et, grâce à l'ignorance des uns et à l'orgueilleux en- (rtement des antres, il se fait une oppression permanente de la vérité par la fausse science, qui sera la honte du siècle présent au tribunal de l'avenir. Si les représailles étaient généreuses, qu'il y aurait lieu de rétorquer à la négation un de ses arguments célèbres : Il y a des degrés dans la sincérité!

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Il est une troisième cause assignable à notre difficulté de croire, c'est la méthode vicieuse employée pour y parvenir. Croire, dit l'Ange de l'école, est un acte de l'intelligence adhérant à la vérité divine par ordre de la volonté mise en mouvement par la grâce (I). Il n'est pas possible de décomposer la foi surnaturelle avec plus de précision. Trois éléments concourent donc à sa formation : l'intelligence ; nous avons vu les infirmités dont elle doit se préserver pour être propre à cette vision; la volonté; nous avons constaté l'assiette et la pureté qui lui sont nécessaires pour rélléehir la lumière d'en haut : enfin, la grâce ; il s'agit de savoir par quel moyen on se l'approprie et- dans quelles ronditions elle agit.

] Ipsum credere est crias intellectus assentientis ventati divins, ex imperio voluntatis a Iko mote per grattant. Sumnia theolog., II. 2, quest. 15, arl. 9.

La vraie méthode pour arriver à la foi, qui a un but pratique, ne peut être un travail spéculatif; elle doit être expérimentale. Et qu'on ne prenne point ceci pour une banalité apologétique , je ne quitte point le livre pour le sermon. Les anciens donnaient au doute, pour attribut allégorique , un flambeau et un bâton , un flambeau représentant la discussion, un bâton pour avertir qu'à l'information théorique il fallait joindre l'étude pratique de la vérité cherchée. Où sont -ils les chercheurs qui aient usé autant du bâton que du flambeau pour retrouver la foi de leur enfance? Rapprochement instructif ! Dans un siècle où la science fait de l'expérience la pierre de touche de toutes ses certitudes, l'incrédule élève empiriquement ses paradoxes ; et ces fanatiques de l'observation, ces intrépides expérimentateurs, que l'on a vus, parfois, s'inoculer certaines maladies pour en raisonner avec plus de compétence, n'ont jamais fait cinq minutes de vertu chrétienne dans leur âme pour juger en vrais praticiens de la vérité chrétienne. Et cependant il y a plus de philosophie dans cette parole du Christ que dans toute la philosophie du douteur systématique : Qui facit veritatem venit ad lucem (1).

Au reste , il ne faut pas croire que ceci soit un argument de foi à l'adresse de ceux qui n'en ont pas. Je ne requiers pas l'action chrétienne comme révélation mystique , mais comme moyen adéquat du but à atteindre. En général, les moyens doivent être proportionnés à la fin, et, la foi étant surnaturelle, il est logique qu'elle ne soit obtenue que par des actes

il) Joan. 3-21.

surnaturels. Il ne suffit donc pas d'apprendre sa bibliothèque par cœur , fût-elle bien composée , ni de devenir sage comme un grand homme de Plutarque , eût-on bien choisi son modèle ; il faut employer les procédés appropriés à l'ordre de connaissances où l'on veut s'élever. Celui qui aspirerait à connaître la chimie sans analyser la matière , ne serait pas plus insensé que celui qui vise à la foi surnaturelle sans instruments de découverte supérieurs à la nature.

Ici, je vois le fin sourire du sceptique, et j'entends sa voix ironique me répondre : Nous voilà déjà aux conclusions morales ! Pourquoi pas si elles ont une portée dogmatique?

Un célèbre apologiste de notre époque , — c'est de lui-même que nous tenons l'anecdote, — fut interpellé dans un grand salon en ces termes captieux : « Monsieur, lui dit un homme d'esprit, vous nous faites tourner bien souvent dans un cercle vicieux ; vous nous demandez les œuvres pour arriver à la foi , et nous aurions besoin de la foi pour pratiquer les œuvres !» — « Monsieur, répondit le penseur chrétien , mon cercle n'est pas vicieux, car on en peut sortir : pratiquez la foi que vous avez , bientôt vous obtiendrez celle qui vous manque. » A celte repartie les sourires malins changèrent de direction. Individualisons la question, et faisons-nous une application personnelle de ce trait de lumière. Nos convictions , si mauvaises soient-elles , ne valent-elles pas encore mieux que nos œuvres? Qui n'a mérité de rester privé de la lumière perdue en résistant à celle qu'il possède? Par exemple, la philosophie naturelle nous a dit qu'il y a au ciel un Maître à qui toute créature intelligente et libre doit rendre hommage ; et voilà,

5 ï CONCILIATION LU: CETTE LOI

cependant , longues années que nous n'avons ni joint nos mains ni ployé nos genoux en sa présence : pratiquons la foi que nous avons, bientôt nous acquerrons celle qui nous manque. La philosophie naturelle nous a dit qu'il est dû autant de respect à la femme d'autrui qu'à la nôtre; et cependa ni nous jouons, san* remords, avec celte loi de justice et d'ordre social : pratiquons la foi que nous avons, bientôt nous acquerrons celle qui nous manque. La philosophie naturelle nous a dit que, par la charité, l'homme se porte bonheur en s'assurant les bénédictions des malheureux ; et cependant nous ne savons pas nous priver d'un seul plaisir pour faire plaisir aux autres : pratiquons la foi que nous avons , bientôt nous acquerrons celle «lui nous manque. Enfin, la raison nous dit que la foi étant une vertu ne peut être uniquement le fruit d'une libéralité divine , sans rien coûter à la liberté humaine; et, pour mériter de voir Dieu, nous prenons bien moins de peine que pour arriver à une charge ou pour accroître nos revenus : pratiquons donc la foi que nous avons et nous acquerrons bientôt celle qui nous manque.

Quelques réserves que je fasse sur la difficulté de croire, je ne saurais la méconnaître, puisque je consacre ce livre à l'atténuer; mais n'allons pas conclure que la justice de Dieu soit en défaut, ni que le monde soit près de lui échapper , parce que notre acte de foi implique des sacrifices. Toute incrédulité est sans excuse, si, dans l'option qui nous est laissée entre la foi et la négation, l'humanité est généralement plus inclinée vers la première que vers la seconde. Évidemment il en est ainsi; car quelle est la position des

avec la difficulté de croire. 5S

diveiM's catégories d'intelligences relativement à la foi? Les enfants croient avec une assurance candide sur la parole de leur mère. Les femmes, qui sont la moitié la plus affectueuse du genre humain, trouvent aisément la foi au fond d'un cœur aimant et pur. Le peuple penche vers Dieu de toute la force de ses douleurs et de toute la spontanéité de ses sentiments. Enfin, d'un bout à l'autre, de son histoire, d'un pôle à l'autre de l'univers, dans des cultes vrais ou faux, l'humanité sèche ses larmes et obéit à la nature en chantant son Credo. Que reste-t-il en dehors de ce concert? A peine quelques lettrés à qui l'instruction suggéra plus d'objections que de preuves, surtout parce qu'ils cherchèrent moins les preuves que les objections. Or, l'étude qui est la source des difficultés, est aussi celle de la lumière; ses fruits dépendent de la direction que la conscience lui donna. Certes il était juste que la foi, comme les autres vertus, fût le prix d'un bon usage de la liberté!

Donc la bonté et la justice de Dieu sont ici hors de cause ; et les incrédules seront toujours une imperceptible minorité par rapport aux croyants. A peine formentils une opposition suffisante pour certifier que sur ce point, comme dans toutes nos obligations morales, il nous reste, avec l'inclination au bien, la liberté du mal. Il en coûte de croire, en effet, comme il en coûte de bien faire; ce qui n'est pas une raison d'en décliner le devoir. La religion, dit un grand apologiste, est à la fois une passion et une vertu. Comme passion elle répond au besoin de croire; comme vertu elle suscite et explique la difficulté de croire. Ne nous plaignons pas que Dieu nous ait placés entre ces deux courants : il nous fallait la possibilité de le méconnaître pour

5b CONCILIATION" DE CETTE LOI AVEC LA DU l'ICL'LTÉ DE CROIRE.

rendre méritoire le privilège que nous avons de l'adorer.

Demandons à Celui qui est le Père de la lumière et le Père des hommes , de nous bien faire comprendre que si son amour pour les hommes lui défend de punir les erreurs involontaires, son amour pour la lumière l'oblige de la venger de ceux qui n'ont ni une raison assez équitable, ni un jugement assez humble, ni un cœur assez serein pour mériter de la recevoir.

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