CHAPITRE III
Autorité comparée des croyants
& des incrédules
dans l'ensemble de l'humanité.
La difficulté de croire procède de la nature même de la religion, qui n'est pas une évidence et qui est une règle; de la nature de l'homme qui cherche Dieu avec un regard faussé, tantôt par les infirmités morales, tantôt par les infirmités de l'esprit; enfin d'un vice de méthode consistant à poursuivre la découverte de la vérité par des moyens qui ne sont ni proportionnés, ni appropriés à la fin. Après cet exposé, la raison est amenée à conclure que bien peu d'hommes sont entièrement innocents de leur incrédulité, parce qu'il en est peu en qui la difficulté de croire fasse exactement contre-poids au besoin de croire. C'est pourquoi un si grand nombre , dit Hamilton , répudient tous les autres éléments de conviction, et sont convaincus par la cloche de leur agonie ! Sans doute le solidaire résiste à ce suprême argument; mais il doit se verser un enivrement de sectaire pour exalter son sinistre courage, et la preuve qu'en cette détermination il suit moins la nature qu'il ne la violente, c'est qu'il
est obligé de mettre la barrière d'un serment entre Dieu et son âme pour les empêcher de se rencontrer
Indépendamment de tout raisonnement intrinsèque, le besoin de croire ne se présenle-t-il pas sous la garantie d'une autorité extérieure, plus grande que celle de la difficulté de croire? C'est ce que nous allons établir dans une autre thèse préliminaire qui constituera une immense présomption contre la négation. Sans doute, une présomption n'est pas une preuve directe, mais elle donne des assurances à défaut de lumière; et pourquoi ne pas voir une lumière dans ces assurances ? L'Écriture nous dit qu'il y avait , au temple de Salomon, des ouvertures latérales qui jetaient le jour en biais dans les sacrés parvis. C'est une de ces croisées que je voudrais percer en ce moment sur l'intérieur de notre basilique doctrinale.
Les croyants ont pour eux, dans l'assentiment du genre humain, le plus grand cautionnement qui puisse couvrir une affirmation. Qu'on ne nous objecte pas que l'apologie par voie d'autorité n'est point scientifique ; la science, qui voudrait interdire ce mode de transmission à notre vérité, en recherche les bénéfices pour la sienne. Certainement les masses ne comprendront jamais que ses conclusions générales, ses principes étant acceptés de confiance sur la parole des hommes spéciaux; en telle façon que, comme la foi, elle fait son chemin dans le monde, appuyée sur les bras de l'autorité. Néanmoins, le libre penseur, qui trouve fort sages les esprits inclinés en Sorbonne devant sa chaire, traite de superstition la docilité envers la nôtre; et tandis que, dans le premier auditoire, quiconque élèverait un doute sur la distance qui nous se-
pare des étoiles serait taxé d'obscurantisme, dans le second, celui qui nie avec le plus d'audace passe aisément pour celui qui voit le mieux.
Sans éluder les discussions à fond , reconnaissons que l'autorité sera toujours l'arbitre providentiel de l'immense majorité des esprits. Méconnaître, pour son compte, une pareille boussole, serait se condamner à l'opprobre de ne rien savoir en même temps qu'au tourment de ne rien croire. C'est le besoin , plutôt que la faiblesse de l'homme , de s'orienter sur une affirmation choisie et vénérée ; et , quand cette affirmation mérite, par sa certitude, la confiance qu'on lui accorde, loin d'abaisser la dignité de l'esprit, elle le relève en le préservant de vacillations humiliantes, et en lui donnant, sur la foi d'autrui, une quiétude que sa propre conduite ne lui inspirerait pas. C'est pourquoi, en faveur de ceux qui sont moins impressionnés par la valeur des doctrines que par celle des autorités, voici une motion qui porte la lumière; c'est celle des Israélites au désert quand ils hésitaient sur les chemins de la terre promise : Constituons un guide à notre tête.
Dieu connaissait bien le besoin que nous avions de recevoir du dehors une vérité garantie, plutôt que de tirer de nous-mêmes une vérité douloureuse et dévorée d'incertitudes ; c'est pourquoi, au milieu de la mêlée confuse des systèmes et des négations, il a élevé l'autorité de son Église, sorte de terme gigantesque marquant sur la route le point de bifurcation où l'esprit va se perdre dans le chaos par le chemin de l'orgueil, s'il n'aime mieux aller au soleil par l'obéissance. Mais l'autorité de l'Église étant surnaturelle, l'intelligence des contemporains la considère avec cette
répugnance ombrageuse que lui cause le divin partout où elle le rencontre; et, quoique notre acte de foi sur la parole de l'Église soit éminemment rationnel, dans ce sens que la raison n'adhère à l'Église qu'après avoir reconnu ses titres, la raison se croit absorbée par le seul fait qu'elle est soumise, et elle devient rebelle de peur d'être esclave.
Puisque l'arbitrage de Dieu est récusé, constituons une autorité philosophique s'imposant par la masse et par la force de ses témoignages ; sorte de jury religieux qu'on ne puisse pas décliner sans rompre avec les habitudes du sens commun. Celle preuve considérable se trouve établie, au profit du besoin de croire, par la valeur collective et comparée, 1° de ses défenseurs; 2° de ses adhérents.
Je n'envisage l'autorité apologétique des défenseurs de la religion que dans notre corps enseignant. Je n'envisage nullement ce corps comme divinement assisté, ce qui serait demander des actes de foi pour ramener les esprits à la foi, mais comme une vaste hiérarchie doctorale qui s'étend de saint Paul jusqu'au dernier missionnaire de l'Évangile ; et, prenant ce faisceau d'hommes spéciaux par leur côté naturel, c'est-àdire avec les talents et les vertus qui les distinguent, je fonde en leur faveur une présomption ainsi formulée : A moins d'évidence contraire, aucune négation n'a le droit de prévaloir contre leur affirmation, parce qu'ils sont l'autorité la plus éclairée et l'autorité la plus sincère.
DANS L'ENSEMBLE DE l'hL'.UANITÉ. 01
Ici, j'éprouve un instant l'embarras d'être prêtre; mais c'est par un amour sacerdotal que j'envie le sort des apologistes non revêtus du sacerdoce ; ils sont puissants pour la défense de la vérité , précisément parce qu'ils ne sont pas chargés de la défendre. Le prêtre, au contraire, a l'air de faire son métier, même quand il remplit le plus cher de ses devoirs. Singulière inconséquence de l'opinion! Si j'étais un profane adressant du haut d'une grande position quelques phrases de politesse au christianisme, la libre pensée serait impressionnée par cet acte de foi; et, parce que j'aflïrme mon symbole par tous les sacrifices de ma vocation, et par toutes les études de ma vie, elle m'écoutera comme un témoin suspect. Je proteste contre ce renversement de l'équité. En général, toute controverse est dirimée par le jugement des spécialités : en architecture on s'en rapporte aux architectes, dans les questions de stratégie aux: généraux, dans les affaires d'art aux. artistes. Pourquoi le dernier mot sur les doutes théologiques n'appartiendrait-il pas aux théologiens ? « Il faut craindre de se tromper en poésie, dit Joubert , quand on ne pense pas comme les poètes , et en religion , quand on ne pense pas comme les Saints (1)!
Tout homme qui raisonne d'une science sans l'avoir apprise ex professo est rangé dans la catégorie des simples amateurs ; comment les amateurs de la polémique négative, jouissant de franchises particulières, compteraient-ils au nombre des autorités? Si j'osais composer un volume d'hérésies contre les conclusions les plus
U) Pensées.
f>". AUTORITE COMPABEK DES CHOYANTS ET DES INCREDULES
accréditées de la médecine , celte immixtion présomptueuse me serait beaucoup plus nuisible qu'aux médecins : et de leur côté, médecins, artistes, philosophes, archéologues , tous à l'envi , auraient le droit d'écrire contre la religion et d'obtenir plus de créance que les Pères de l'Église? Mais nul n'est admis à parler de ce qu'il ne sait point sans déconsidérer son esprit et son caractère ; et le premier enfant perdu de la libre pensée serait autorisé à nous arracher l'Evangile des mains pour en donner un commentaire de sa façon , opposé au nôtre? Evidemment, il y a là une contradiction et une injustice. En dépit de tout préjugé contraire, il faut que le rationalisme prenne ses grades en théologie s'il veut être reconnu comme puissance belligérante contre le sacerdoce. Celui-ci peut dire avec un orgueil aussi légitimé que celui d'Alexandre : Donnez-moi des rois pour adversaires ou je n'entre point en lice ; il est de droit naturel que nul ne soit jugé et combattu que par ses pairs.
Et l'autorité sacerdotale a cela d'unique, dans le Chrisstianisme, qu'elle n'est pas purement mystique. En Egypte , les prêtres possédaient la science, mais ils la cachaient. Partout ailleurs ils affirment et ne raisonnent pas, ils imposent les dogmes sans les justifier. Chez nous, ils sont à la fois ministres et apologistes de leur croyance. En disant que la religion chrétienne est la seule qui ait des preuves, Fontenelle a indiqué que le clergé chrétien est le seul qui en donne. Aussi, considérés dans notre ensemble et dans nos œuvres doctrinales, nous formons la plus ancienne et la plus belle école Normale qui ait enseigné le monde moderne.
Saus doute, celui-ci n'a pas été disciple reconnaissant; et, à peine sorti de nos leçons, il nous a dénié sa dette
m proclamant que la science était devenue laïque. Point de confusion, de quelle science veut-il parler? Serait-ce de la science profane ? Nous en abandonnons le sceptre à ceux qui ont la modestie de se l'adjuger. Serait-ce de la science religieuse? En ce cas, constatons que si bien d'autres choses sont sécularisées, la théologie ne l'est pas encore; que ce sont toujours les lèvres du prêtre qui gardent le saint dépôt, et que tout homme qui voudra mettre du bon sens dans sa religion devra le recevoir du prêtre, s'il n'a l'évidence à lui objecter.
Il est vrai que le prêtre ne sait guère qu'une chose, mais cette chose, ceux qui aspirent à le supplanter la savent si peu, que, parmi eux, il n'en est pas un qui soit capable de répondre couramment à un questionnaire de conférences ecclésiastiques; et cette chose ils la savent surtout si mal, qu'il leur est impossible d'en parler sans accuser ce défaut d'éducation première, qui mêle inévitablement à la science inapprise les plus grossières erreurs.
Encore une fois, le prêtre ne sait guère qu'une chose, mais celte chose il l'a étudiée sans inquiétude de fortune et sans préoccupation de famille capable de le distraire, sous une discipline morale qui, concentrant toutes ses passions dans l'intelligence, l'illumine de plusieurs feux à la fois. Aussi, quand apparaît aux regards du monde un de ces docteurs vénérables qui ont blanchi au service de notre vérité , si ce vétéran de la théologie, après avoir traversé le monde intellectuel dans lous les sens, semblable à ces philosophes d'autrefois qui avaient parcouru le monde pour en interroger les oracles célèbres, présente à ses semblables le fruit de ses labeurs, en disant : Voilà la vérité, je ne recon-
nais à aucune autorité anti-chrétienne le droit de primer celle-ci.
Je sais qu'il y a contre nous des adversaires savants, mais ces adversaires sont parfois dépourvus d'autorité à raison même de ce qu'ils savent, tout aussi bien que de ce qu'ils ignorent. C'est, en effet, parce qu'ils comptent parmi les gloires de l'académie qu'ils ne seront jamais pris au sérieux comme docteurs de l'Église! C'est parce que tout a trouvé place dans leurs programmes d'études, que le Symbole des Apôtres y a perdu la sienne. Aussi, depuis le baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs sous Louis XIV, qui, sommé de nommer l'auteur de l'oraison dominicale, l'attribua à Moïse, jusqu'à François Arago, entendant, pour la permière fois, la même prière de la bouche d'une sœur veillant sur son agonie, les savants ne représentent souvent, par rapport à la religion, que la plus dangereuse des ignorances, l'ignorance pédante et radicalement incapable de se faire justice parce qu'elle ne se connaît pas.
C'est la mode aujourd'hui, dans certains conventicules de journal, de menacer l'influence sacerdotale au nom du progrès des lumières. Le sacerdoce ne craint pas les lumières du progrès, il n'en craint que l'orgueil. Si le dix-septième siècle, qui comptait Port- Royal dans les rangs de l'opposition, et qui se jouait avec les thèses de la Sorbonne, nous eût infligé l'ostracisme au nom du progrès, nous aurions pu courber la tête devant l'autorité apparente de ce jugement. Mais quand je vois un siècle de romanciers et de financiers, de petits journaux et de petits chroniqueurs, se porter comme candidat à la succession de notre tiare, je ne peux que sourire au lieu de trembler.
dans l'ensemble dk l'humanité. G5
Et il ne faut pas croire que, parce que de nos jours L'incrédulité donne à ses élucubrations le titre d'Études religieuses, la religion soit plus sérieusement étudiée par elle. Depuis le temps où Labruyère disait : c Les esprits forts savent-ils bien qu'on les appelle ainsi par ironie? » les choses n'ont point changé. La science de la religion a été remplacée par ce qu'on a nommé la science des religions. Bon nombre d'érudits ont approfondi les cultes de la Grèce, de l'ancienne Rome, de la Perse et de l'Inde, et sont incapables d'exposer un article de leur symbole sans le défigurer. Les religions deviennent pour eux un thème tantôt d'aperçus piquants, tantôt de classifications ingénieuses, tantôt de généralisations arbitraires, non l'objet d'une curiosité vraiment doctrinale. De cette sorte, un savant explore ia philosophie de toutes les religions en ignorant le catéchisme de la sienne, et conquiert parfois une importance de pontife dans les rangs de la critique rationaliste, sans avoir lu un traité de la religion véritable.
Ce n'est point chose facile, je le sais, de faire entendre au vulgaire qu'en ceci un membre de l'Institut peut être moins renseigné qu'un curé de village. L'esprit public, une fois insurgé contre les autorités divines, se prosterne devant des fétiches. Et cependant, quoi de plus raisonnable que l'axiome populaire : Chacun son métier. Bossuet a résumé dans la langue magistrale qui lui est propre, les torts des libres penseurs à cet égard : « Ils blasphèment ce qu'ils ignorent, et ils corrompent ce qu'ils savent. » Double forme de l'incompétence particulière aux esprits cultivés, qui ne le sont pas sous le rapport théologique; ce qui fait que même quand leur intelligence a de la valeur, leurs négations n'en onl pas.