‹ Le Bon Sens de la foiChapitre 10 sur 121 · LOI DE NOTRE NATURE · texte numérisé non relu

LOI DE NOTRE NATURE

Croire est encore un besoin de ce que j'appellerai notre faculté progressive, je veux dire notre perfectibilité. Étrange 4 confusion d'idées, celle qui prend la foi pour une espèce de pétrification intellectuelle! Il n’est point vrai que la raison des croyants se trouve changée en statue, comme la femme de Loth, quand elle veut se permettre de regarder. Sans doute, la foi assujettit l'esprit à un point fixe; mais-un point fixe sous les pieds d’un agent ne lui impose point l’immobi- lité; il lui sert, au contraire, d'appui indispensable pour imprimer la direction et la force à ses mouvements. Donnez

Secours d’un point fixe le christianisme l’a renouvelé. D’ail- ‘ leurs, la foi n'a point la fixité d’une barrière destinée à À parquer l'essor de l'esprit humain : elle a celle d’un terrain fs. gratuitement avancé au talent pour y bâtir ses édifices. Maîtres et libres sur ce fonds sacré, jetez hardiment vos conceptions les plus personnelles; le sol sera de Dieu, mais l'architecture sera de vous. On pourrait encore dire que le

monde intellectuel, tel que le soleil dans l’espace sidéral. Loisible à chaque esprit de décrire, autour de ce pivot, ou bien des orbes timides comme le catéchisme, ou bien des paraboles immenses comme la Somme de saint Thomas, Mais a-t-on jamais dit qu'il y eût limmobilité au firmament, parce qu il y a la règle dans le mouvement? De même limmobilité n’est point dans la religion, quoiqu'il y ait . dépendance, et voici même comment-le progrès n’y est possible que par cette dépendance.

La foi produit, d’abord, le progrès de la fécondité. M. d’Archiac, peu suspect d’empirisme mystique, en est

un point fixe à Archimède, il soulèvera le monde; avec le

symbole chrétien est un centre de gravitation dans le.

convenu : le matérialisme n’enfante que la stérilité (1). Le 5 christianisme, au contraire, multiplie à profusion ses chefs- S - d'œuvre intellectuels, comme ses cathédrales. Aussi, tandis ; k

que l’incrédulité n’a jamais pu se buriner en une synthèse 4

vraiment célèbre ou digne de l’être, Dieu lui interdisant $

l’immortalité à l’état de monument, la Vérité, depuis l’Apo- : logétique jusqu’au Discours sur l'histoire universelle, depuis ë la Cité de Dieu jusqu'au Génie du christianisme, à inspiré presque tous les ouvrages regardés comme les colonnes d'Hercule de la pensée humaine. Il ne faut pas s’en étonner : je parlais tout à l’heure des grandes cathédrales; il est naturel que les cathédrales en idées comme les cathédrales | en pierre soient l’œuvre de la foi. Quel est l’homme de talent ï qui en ait eu moins pour avoir été religieux ? On ne le trouve pas. Et, au contraire, combien d’esprits se sont __ appauvris, comme le prodigue, en se débauchant, et, après | avoir débuté par de grandes œuvres sous la discipline de la = foi, ont fini par des avortements dans la révolte! Je ne prétends pas qu’il soit nécessaire d’être croyant pour avoir du génie ; mais, outre que lesprit est plus facile x que le génie à l'incrédule, parce que celui-ci n’a plus le su- blime canevas de l'infini : à exploiter, il n’est pas rare qu'il perde le génie en même temps que la foi; et, alors, rien de plus lamentable que le spectacle de ces ruines intellectuelles; rien de plus instructif que ces balbutiements du talent | tombé en enfance par suite de sa révolte, condamné à l'opprobre de ne plus penser pour avoir cessé de croire! Les faits à l'appui sont nombreux ; couvrons les noms en pu- <{

() Tntrod, à l'Étude de la Paléontologie stratigraphique.

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bliant la chose. Donc qu’on ne nous vante plus le progrès par la négation; le chef-d'œuvre de l’athéisme est à naître,

et le néant travaillé par une intelligence humaine quelconque n’engendrera jamais que le néant.

La foi est un moyen de progrès parce qu ’elle féconde

l'esprit, mais aussi et surtout parce qu’elle le développe. Sin-

gulière inconséquence du rationalisme de faire de l’homme une intelligence qui à, simultanément, le droit de tout com-

prendre et le devoir de toujours progresser ! Comment pro-

gressera-t-il, en religion, le jour où il aura tout compris? Évidemment son terme d'arrivée sera pour lui le signal d’un arrêt éternel, et alors on verra l’inexplicable contra-

diction d’un être progressif par nature et stationnaire par

nécessité.

La foi résout cette difficulté, car elle n’est point improgressive, quoiqu’elle soit invariable dans son essence. Les chrétiens ne sont nullement des termes, des colonnes milliaires dans le domaine des idées. Seulement, tandis que le progrès philosophique est une sorte de libertinage intellectuel, qui épouse les idées au jour le jour, le progrès dans la foi est une ascension plutôt qu’un changement de direction : de telle sorte que, sans quitter l'axe de ses pensées, l'esprit humain en voit mieux les contours, et peut s'étendre sans

cesse dans sa découverte sans rien perdre dans sa fixité.

Ainsi, la révélation se déroule au lieu de se modifier. Sans

doute, il reste au centre des mystères un noyau, un sanc-

tuaire impénétrable; mais, autour de ce point obscur, Dieu a jeté un vestibule transparent, une sorte d'atmosphère

rayonnante où chacun peut faire des stations plus ou moins

avancées, La, Bossuet et saint Augustin devancent les

voyants ordinaires, les Anges devancent le génie, la Vierge Marie devance les Anges, et l’homme peut monter indéfiniment vers ces cimes radieuses, en se rapprochant toujours du foyer habité par la pensée solitaire de Dieu! Voilà, pour notre esprit, les vraies conditions du développement dans la foi. On peut dire de lui ce que les théologiens ont dit de l’homme : qu'il est en voyage, in via; et cette gravitation de clartés en clartés, qui est déjà notre bonheur de la terre, deviendra encore l’occupation de notre paradis éternel : Ascendam de claritate in claritatem (1). Est-il possible d’imaginer une plus belle carrière ouverte à nos ambitions de progrès !

Lessing prétendait que si Dieu se présentait à lui, tenant dans une main la vérité et dans l’autre la recherche de la vérité, il répondrait à Dieu : Gardez la vérité et laissez-moi le plaisir de la recherche. Mais, en religion, ce plaisir n’est possible qu’à la condition de croire; car celui qui voit tout n’a plus rien à chercher. Pour nous, au contraire, lemystère lui-même est une provocation à la découverte et un ascende superius incessant, parce que ses avenues sont ouvertes à nos investigations, même quand son essence demeure incompréhensible, Travailleurs de la pensée, avançons donc et ne concluons pas au quiétisme, à la léthargie par la foi : les chrétiens représentent le mouvement perpétuel dans la foi. Que d’autres se jettent en dehors, nous, c’est à travers la région des révélations divines que nous poursuivons notre marche conquérante. Toujours curieux, mais toujours adorateurs : curieux de ce que le regard humain peut

(1) IT. Cor., 3-18,

ct Eh bien! dira-t-on, prenons que la foi ne soit pas la théorie de l'inertie, elle est au moins celle de la servitude intellectuelle, car le droit de douter fait partie essentielle | de la liberté : l'esclavage a beau rapporter de beaux résul- 4 tats, il sera toujours flétrissant. Autant de méprises que * de mots. Ce que vous nous reprochez, pouvons-nous répondre à l’incrédule, ce n’est point la servitude, c'est la 4 dépendance ; mais vous qui acceptez toutes les autorités, à excepté celle de l’esprit, de quel droit vous émancipez-vous de celle-ci? Comme nous vous êtes dépendant dans votre

È divers pouvoirs hiérarchiques, dans toutes vos facultés d’une règle qui en limite l'exercice; et la raison serait la seule puissancé en vous qui n'aurait pas besoin de garde- fou? Vaine utopie. La foi est la règle, la loi morale de votre intelligence; or, vous ne pouvez répudier un frein intellec- tuel sans affirmer qu il n° y à point de mal dans l’ordre de la 1 pensée, ce qui vous obligera bientôt de nier le mal dans É l’ordre des actions. Quand vous revendiquez la liberté illimitée de l'esprit, qui à pour corollaire logique la liberté illimitée de la passion, vous êtes les phalanstériens de la philosophie, et vous passez implicitement du blasphème à

l’immoralité.

D'ailleurs, est-ce que la liberté d'examen a manqué aux chrétiens? est-ce que nous sommes sous la dépendance sans lavoir votée? Nullement. Quand j'ai constitué la foi au gouvernement de mon esprit, je l'ai fait en vertu d’un libre choix de ma raison, et, depuis, chacun de mes actes

sensibilité des lois de la morale, dans votre volonté de vos

ue 4 foi étant le fonctionne Fe dan Site étabti he mel | devient, par le fait, un acte de ma liberté ; de même que,

lorsque nous avons coñsacré un pouvoir par nos mess L

notre obéissance étant la confirmation de notre œuvre, est

indirectement la proclamation de notre souveraineté. Que 2 d’autres donc se glorifient d’être libres-penseurs, nous sommes des penseurs libres. Libres, cependant, comme

toutes les forces bienfaisantes de la création, qui se laissent

diriger. Une force soumise à la loi, c’est la fécondité et la

vie; une force sans loi, c’est la destruction et le chaos. Libres, non pas à la façon d’un fleuve qui se répand par d: dessus ses rives pour dévaster, mais à la manière de ceux … qui acceptent des digues pour que leurs ondes, mieux conservées, coulent sans ravager et avec plus d’abondance. Voilà pourquoi notre liberté dans la foi a produit la civi-

lisation moderne, tandis que la liberté sans la foi nous + menace d’une seconde barbarie.

Enfin, le besoin de croire est surtout un ressort indispen- ” sable à notre nature morale. N’exagérons rien : il est des

| vertus naturelles possibles à l'humanité, ou plutôt à quel-

ques hommes, sans croyances religieuses; mais jamais l’homme dépourvu de cet appui et de ce frein ne réalisera toutes les vertus dont il est capable. Je connais les efforts de certaine école pour se passer de Dieu en posant la règle des mœurs, et pour constituer la morale sur la justice im %

manente, de manière à rendre la sainteté compatible avec

lPathéisme. Rêve impuissant, dont nous ferons justice plus tard : en attendant, je ne souhaite, pour toute réfutation,

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