LOI DE NOTRE NATURE
= les hérétiques et les païens ne se convertissent-ils guère, tandis que les philosophes se rétractent souvent? C’est que les hérétiques, les infidèles eux-mêmes ont des croyances
surnaturelles, et qu’ils sont hors de la vérité, non de la
nature. Le philosophe, au contraire, est en insurrection contre la nature et contre la vérité, et il porte en lui-même une aspiration toujours inassouvie qui, étant le mal de
Dieu, ne peut être comblée que par la réapparition de Dieu dans ses idées. Les plaintes des grands sceptiques, depuis Byron jusqu'à Musset, depuis Rousseau jusqu’à Jouffroy,
forment une belle démonstration de cette vérité, pour ceux
qui cherchent la vérité la main sur leur cœur.
Je viens de parler de Jouffroy! je ne veux point passer sans m’arrêter devant cette mélancolique figure; car rien
ne prouve mieux le besoin de croire que le malheur de ne plus croire. Comme elle est émouvante la page où ce philosophe raconte la fin presque tragique de sa foi religieuse!
C'était par une froide nuit de décembre. Après un long …
travail préparatoire, il allait enfin prononcer son dernier mot sur les choses divines. Peu à peu, la négation, comme
‘une sorte de marée montante, envahissait ses plus chères convictions. Bientôt croyances, traditions de famille, sou- .
venirs d'enfance, toute sa première vie, en un mot, dispa-
rurent submergés par le flot dévastateur : et quand plus
rien ne resta debout dans cette pensée en deuil; quand, vers trois heures du matin, il tomba de fatigue sur son lit, il lui sembla, dit-il, entrer dans une existence sombre et
dépeuplée ; et il ajoute cette profonde parole : J'étais incré-
dule, et je détesthis l'incrédulité! Sublime protestation de la
nature contre les apostasies de la raison. Aussi, pourquoi
l'irréligion de Jouffroy est-elle devenue un spectacle presque religieux? Pourquoi cet homme a-t-il passé comme un de ces coupables sacrés dont parle l'antiquité, comme une sorte d’'Œdipe à Colonne de l’incrédulité? Parce qu’il porte dans son malheur le correctif de sa révolte, et que ses inconsolables tristesses moralisent sa négation, en attestant que si l’homme est libre de ne pas croire, il peut en mourir de désespoir.
En présence de telles ruines, que penser de ce stoïcisme dénaturé de la négation, lequel consiste à savoir se passer d'espérances? Ils sont bien venus certains Catons de la librepensée à nous accuser d'administrer à l’humanité du chloroforme en guise de lumière, et à nous dire modestement : Vous êtes la consolation, mais nous sommes la vérité. Ils sont la vérité? C’est là la question; de quel droit la préjugent-ils d'emblée à leur profit? Nous sommes la consolation? C’est là une immense présomption en notre faveur ; comment n’ont-ils pas assez de cœur pour le comprendre? On peut insulter aux besoins de l’âme, en effet, on ne saurait les vaincre, et, toutes choses étant égales d’ailleurs, la doctrine qui console l'humanité sera toujours plus certaine que celle qui la désespère. La marque de notre vérité, disait Montaigne, c’est qu’elle nous donne la vertu (1); une marque aussi certaine, c’est quelle nous donne le repos. La vertu est en nous le signe de l’ordre moral, le repos est le signe de l'ordre intellectuel, deux fondements du vrai
sur lesquels la nature est assise, et qu’on ne peut renverser Sans la renverser.
(1) Zssais, liv. IT, chap. XIT,