‹ Le Bon Sens de la foiChapitre 100 sur 121 · DORE · texte numérisé non relu

DORE

veau Constantin, qui contemplait son œuvre; en face, l'Église de Rome représentée par son légat qui l’approuvait; enfin, à cet autel où trôna une impudique, Dieu porté dans les mains d’un Pontife de quatre-vingt-dix ans. Or, le cœur de la France battait en ce jour, tout ému de ses écarts, faisant amende honorable de ses blasphèmes ; et, à ce spectacle, impies et croyants se demandaient si c'était un songe, ou s’il était vrai que le Christ ressuscitait.

Il ressuscitait, en effet, ‘car cette Église, que Dryden appelle, dans une de ses satyres, la Biche blanche, ne devait point périr. L’anarchie avait eu son jour; mais un nouvel ordre de choses sortait de ce chaos : de nouvelles dynasties, de nouvelles lois et une renaissance religieuse.

Une fable des Arabes raconte que la grande pyramide fut bâtie par des rois antédiluviens, et que, seule, parmi les œuvres de l’homme, elle à survécu au déluge. Tel fut le sort de la papauté. Elle avait été ensevelie sous la grande inondation ; mais ses fondements profonds n’en furent point ébranlés, et, quand les eaux baissèrent, elle apparut seule au milieu des ruines du monde détruit.

La république de Hollande, l'empire d'Allemagne, le grand conseil de Venise, la vieille ligue helvétique, la maison de Bourbon, les parlements et l'aristocratie de France avaient

disparu : l’Europe était pleine de créations nouvelles. Les

derniers événements n'avaient pas seulement affecté les institutions politiques et les limites territoriales, l'esprit et la composition des sociétés avaient subi un changement dans toute l’Europe catholique; mais l'Église, immuable,

était toujours debout (1).

(1) Macauley.

Il est vrai que, de nos jours, nous sommes en réaction 7 anticatholique ; mais nous savons ce que durent ces mouvements de l'opinion. Vainement j'ai entendu annoncer que la dynastie des Vicaires du Christ allait cesser de régner; vainement les hérétiques et les impies des quatre parties du monde se sont rendus à Rome pour assister à la bénédiction du dernier Pape; vainement la révolution, semblable à Tullie, a précipité son char sur la voie scélérate, prête à passer sur le corps d’un Père auguste; les regards accou= tumés aux vicissitudes de l’histoire lisent toujours, audessus du trône spirituel de la papauté, cette parole prophétique : Règne qui ne doit pas avoir de fin, cujus regni non erit finis. ;

Durant le dix-huitième siècle, l'influence de l’Église fut toujours en déclin. L’incrédulité fut représentée dans toutes les cours de l’Europe par des ministres et des patrons puissants. La papauté, aujourd’hui respectée dans ses malheurs, était alors objet de dérision pour les sceptiques, et de pitié pour les protestants eux-mêmes; et cependant, ajoute l’historien déjà cité, quoique protestant lui-même, au dix-

neuvième siècle, cette Église déchue rentre en possession de son pouvoir, son empire sur les cœurs et sur les esprits est bien plus grand qu’à l’époque de l'Encyclopédie et du Dictionnaire philosophique. Tandis que ni la révolution morale du dix-huitième siècle, ni la contre-révolution du dix-neu-

vième siècle, n’ont rien ajouté à la puissance du protestantisme : pendant la première de ces époques, tout ce qui fut perdu par le catholicisme le fut pour le christianisme; pendant la seconde, tout ce que le catholicisme reconquit le fut uniquement à son profit... Depuis le seizième siècle, des

peuples catholiques ont passé à Vincrédulité et repassé au catholicisme, mais pas un n’est devenu protestant.

Après ces considérations, je le demande, est-il possible de ne pas voir, dans le passé de l'Église, la garantie de son: avenir? Sans doute, je ne saurais concevoir d'alarme à son sujet quand je me rappelle que les peuples ne peuvent se passer d’elle, car elle est la substitution de Dieu au despotisme des États dans le gouvernement des àmes. Je crois donc à ses destinées comme au bon sens de l’humanité et à la civilisation. Mais la raison de mes espérances est surtout dans la contemplation du tableau rapide que je viens d’exposer. En méditant cette grande histoire, on sent monter dans son àme le respect pour l'Église, tandis que bien d’autres respects déclinent. Et quand l’homme, approchant vers le terme, a constaté que cette foi peut grandir à proportion de tous ses désenchantements, il se repose avec d’inexprimables délices dans la parole d’un génie encore plus soumis que découragé : « Je meurs le-plus incrédule des hommes et le plus croyant des catholiques (1). »

Voilà les gages d'immortalité que l'Église possède; voici les promesses qui lui ont été faites. Je les recueille des divers points de l’horizon doctrinal. En parcourant toute la distance qui sépare la pensée de Jésus de celle de Voltaire,

(D) Châteaubriand.

je trouve cinq stations bien distinctes de l'esprit humain relativement à l'institution divine. La première est marquée par le témoignage de Jésus lui-même, la deuxième par celui du génie chrétien, la troisième par celui des écrivains consciencieux, la quatrième par celui du protestantisme, la cinquième par celui de la libre-pensée. De tous ces centres à la fois s'élève le même hommage rendu à l’immortalité de l'Église.

Commençons par le premier de ces témoignages : la promesse de Jésus. Je m'adresse à tout croyant qui la tient pour infaillible, et je le prie de peser ces mots qui ont frappé son oreille des milliers de fois :

Tues Pierre, sur cette Pierre, je bâtirai mon Église, et les portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre elle... toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre. Comme mon Père m'a envoyé je vous envoie de même. Allez donc, instruisez toutes les nations, et comptes que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.

Quel danger pour celui qui prononça de telles paroles! Quelles garanties pour ceux qui les entendirent! Quel

danger! Car, si elles ne s'étaient pas réalisées, la fausseté du christianisme était manifeste. Quelles garanties! Car si une telle promesse engageait le Christ envers nous, l’accomplissement de cette promesse nous oblige envers lui jusqu’à l’adoration, Les apôtres, en effet, qui entendirent cette prophétie n’avaient pas assisté à son exécution, et cependant ils adorèrent; nous qui avons été témoins de ce prodige toujours subsistant de la perpétuité de l'Église, nous n'avons pas été moins favorisés qu'eux, car, suivant

l’antithèse célèbre de saint Augustin, ils n’ont vu que la tête et ils ont cru au corps, tandis que nous avons vu le corps et nous croyons à la tète.

« Et ce qui est admirable, incomparable, et tout à fait « divin, ajoute Pascal, c'est que cette Eglise qui à toujours « duré a toujours été combattue (1). » « Sa perpétuité ne se « développe pas dans les mœurs stagnantes de l'Orient, mais « au sein de la mobile Europe, patrie des révolutions ; dans « un milieu d'activité incessante, où les hommes et les évé- « nements, les idées et les faits se sont entre-choqués, sans

«trêve et sans repos, océan furieux, en ayant duquel le

« siége de l'Eglise a toujours été comme le cap des tem- « pêtes, »

« L'Eglise n’a pas seulement vécu au milieu de cette acti- « vité dévorante, mais elle y a toujours eu la première part; « elle a été toujours au cœur de la mêlée. C’est sur elle et « contre elle que les divers agents de ce mouvement fié- « vreux se sont tournés. Elle a eu vingt fois sur les bras les « affaires du monde, il n’y à pas eu un seul genre d'assaut « qui lui ait été épargné; mais la force, la ruse, la politique, « le schisme, l’hérésie, la philosophie, l’'épigramme, l’écha- « faud, c’est-à-dire les portes de l’enfer qui auraient brisé « toute autre puissance se sont brisées contre elle (2). »

Passons au témoignage du génie chrétien :

« Le christianisme a été prêché par des ignorants et crü « par des savants, et c’est pourquoi il ne ressemble à rien de « connu.

(1) Pensées.

(2) Aug. Nicolas, Études IN, vol, Stabilité du Christ,

« De plus, il s’est tiré de toutes les épreuves. On dit que la persécution est un vent qui nourrit et propage la flamme du fanatisme, soit : Dioclétien alors favorisa le christianisme; mais, dans cette supposition, Constantin devait l’étouffer, et c’est ce qui n’est pas arrivé. Il a résisté à tout, à la paix, à la guerre, aux échafauds, aux humiliations, aux triomphes, aux poignards, aux délices, à l’orgueil, à la pauvreté, à la nuit du moyen àge et au grand jour des siècles de Léon X et de Louis XIV. Un empereur tout-puissant et maître de la plus grande partie du monde connu épuisa jadis contre lui toutes les ressources de son génie; il n’oublia rien pour relever les dogmes anciens; il livra le culte chrétien au ridicule, il appauvrit son sacerdoce. Diffamations, cabales, injustice, oppression, force et adresse tout fut inutile, le Galiléen l'emporta sur Julien le philosophe.

«Aujourd’hui l'expérience se répète avec des circonstances encore plus favorables. Rien n’y manque de ce qui doit la rendre décisive. Si elle réussit, le philosophisme peut battre des mains et s’asseoir sur une croix renversée. Mais, si le christianisme sort de cette épreuve plus vigoureux, si Hercule chrétien soulève Le fils de la terre et l’'étouffe dans ses bras, patuit Deus... or, j'en ai le ferme espoir, dans cent ans, la France sera chrétienne, l’Angleterre catholique, et les peuples de l’Europe iront chanter un Te Deum dans la basilique de Sainte-Sophie à Constantinople (1). »

Qu'en pensent les écrivains d’une orthodoxie moins accen-

tuée, mais droits et impartiaux ?

(1) De Maïstre. Passim.

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