CHAPITRE V
L'objet de la religion n’est ni chimérique, ni purement naturel.
Si, en cessant d’être religieux, l’homme cède au besoin de croire, il croit jusqu’à la faiblesse d'esprit ; et s’il obéit à la difficulté de croire, il glisse jusqu’à l’incroyance absolue. Seule, la foi chrétienne fixe l'esprit au point central où commencent ces deux versants dangereux. Nous avons vu; en effet, que lorsque l’homme s’égare par excès de croyance, il souscrit tantôt à une religion moins raisonnable, tantôt à des opinions moins prouvées, tantôt à un parti plus chan- Ceux que la foi chrétienne. Et, lorsqu'il erre par défaut de croyance, il tombe, inévitablement, ou dans le matérialisme, ou dans le panthéisme, ou dans le criticisme, ou dans le scepticisme, ou dans le rationalisme spiritualiste, expressions diverses de la négation contemporaine, et formules plus ou moins franches de l'irréligion absolue. Le milieu entre ces deux écarts ne pouvant être gardé par l’esprit humain abandonné à lui-même , il s'ensuit qu’une telle position est pour lui anormale. Le signe le plus caractéristique du faux, c’est l'impossible.
Que peuvent répondre les partisans de la libre-pensée à s
| de telles conclusions ? Les uns les acceptent en déclarant la 7 \ fin des croyances la fin d’une illusion pernicieuse. Les au- tres les éludent en promettant une religion de création phi- L 4 losophique, à la place des institutions surnaturelles. 1 Les premiers disent : Les croyances sont un besoin fac= " à tice puisqu'elles n’ont pas d'objet positif et qu’elles pour- 18 % suivent un idéal dépourvu de toute réalité concrète. Alors, AU __ilen est de la religion comme de l’imagination : elle dimi- | nuera dans l'humanité à mesure que celle-ci vieillira, et 4 | elle se réduira de tous les progrès de la raison. Ainsi con- #4 cluent les adeptes du positivisme, de certain déterminisme, et autres systèmes fondés sur l'observation, lesquels ayant 7h fait préalablement de Dieu une chimère, ne peuvent voir * autre chose dans les hommages qui lui sont rendus. L’exa- gération brutale de leur méthode est connue. Accoutumés à à tout soumettre au procédé expérimental, ils ont convoqué la ; 2 religion à venir se faire palper en amphithéâtre anatomi- que, et celle-ci n'ayant pu subir l'opération, ils l’ont déclarée extra-scientifique, c’est-à-dire une hypothèse. À cette catégorie d’esprits qui se croient rigoureux parce qu'ils : sont étroits, il importe de prouver que l’objet de la à religion est réel quoique immatériel. L ù 27 Mais ilen est d’autres qui ne regardent pas la religion. ‘4 comme un élan trompeur vers l'imaginaire, et qui cepen-: dant la rejettent, parce qu'ils voudraient croire selon leurs . s? “: | convenances particulières, non selon un programme arr rêté par autorité supérieure. Puisque la religion est une aspiration de la nature, disent-ils, pourquoi ne pas laisser à la | nature le soin de la, réglementer? Pourquoi surtout ne pas "à 7
£ VO ail
s’en tenir à des dogmes et à des devoirs de l’ordre naturel, évitant la difficulté de l'ascension jusqu’au surnaturel, traversée ténébreuse devant laquelle tant de grands esprits reculent effrayés? À ces incroyants modérés, ou plutôt à ces croyants inconséquents qui admettent déjà les vérités supra-sensibles , il faut révéler le raison des croyances supra-naturelles. En d’autres termes, le besoin de croire a un objet correspondant à embrasser, et cet objet est tour à tour : 1° une réalité immatérielle; 2° une réalité surnaturelle. Deux étages bien marqués du point de vue où nous allons nous élever.
De tel sujets de controverse paraïtront presque offensants pour la foi d’un certain nombre de lecteurs ; mais les besoins du temps nous les imposent. La défense n’est pas libre du choix de son terrain, elle doit combattre sur le point où elle est attaquée. Toujours, d’ailleurs, l’Église s’en est prise aux vivants dans son apologétique, et a laissé aux esprits attardés la lutte contre les morts. Pour noûs, ayant digéré, avant de le présenter aux autres, le poison enfermé dans de telles objections, nous Savons, qu’il n’est pas dangereux, et que, loin de nuire aux tempéraments robustes, après le quart d'heure de réaction, il ne laisse qu'une invincible horreur pour les poisons et une grande pitié pour les empoisonneurs. Afin de mieux atteindre le but, nous tàcherons de déguiser l’aridité du sujet par la clarté de exposition.
Chaque besoin réel de l'humanité a un objet correspon- * ‘dant destiné à le satisfaire. Le besoin de s’alimenter, par |
exemple, suppose la nourriture ; celui de dormir, le som-
meil ; celui d’aimer, un être fait pour être aimé; et celui de
por un être qui est le terme de la croyance. Un besoin qui n'aurait pas son objet spécial, serait un leurre de la je nature. C’est pourquoi du besoin constant et. universel qu’éprouve l'humanité de croire en Dieu, on a eu raison de conclure à l'existence de Dieu. Mais de quel biais use la né-
fait du sentiment religieux le seul qui n'a pas de réalité à étreindre, et, partant, un mirage flottant aux regards de à. l'humanité voyageuse, et une porte de l’àme ouverte sur le vide. Voulez-vous savoir comment on s’y prend pour met-. tre toutes les croyances au rang des hypothèses, et cela en vertu de la plus audacieuse hypothèse? Un chef d'école d’outre-Rhin a proclamé ce que nos raffinés de France ne disent qu'avec prudence. Écoutons cette hideuse formule de __ l’athéisme germanique : « Que tu adores Jéhovah ou le dieu « Apis, le tonnerre ou le Christ, ton ombre ou ton àme, «c'est tout un... la foi n’a pour objet que ce qui est l’ob- « jetdela fantaisie. Croire , c’est se figurer que ce qui n’est Er pas est. Par conséquent, on ne peut trouver Dieu que dans « la foi, c’est-à-dire dans l'imagination de l’homme (1).
(1) Feuerrbach, La religion.
gation contemporaine pour éluder cette conclusion? Elle … À
Pour flétrir de pareilles énormités, y a-t-il rien de mieux que de les citer? Le châtiment le plus moral qui ait été imaginé contre le crime c’est l'exposition... Il y a deux manières d'en finir avec cette débauche de sophistique alle= mande. Le premier, ce serait de démontrer à nouveau l’existence de Dieu; mais Clarke et Fénelon ont composé, sur ce sujet, deux traités que la partie adverse n’a pas assez entamés pour qu’il soit besoin de les refaire, La pyramide subsiste indestructible, l’athéisme contemporain n’en a pas arraché une seule pierre. Restons donc en possession de la foi universelle et ne contristons pas nos âmes en remettant le sens commun en question, parce qu’il plait à quelques intelligences dévoyées de luiopposer des imaginations en guise d'arguments.
Le second moyen consiste à prendre l'offensive contre ces imaginations elles-mêmes, et à montrer ce qu'elles pèsent dans la balance de la raison, C'est celui que nous adoptons.
Et, d’abord, que prétend-on avec cette arbitraire définition, croire, c’est se figurer que ce qui n’est pas est? Ou Dieu existe, ou non. S'il existe, la foi n’est pas un phénomène purement subjectif, elle a un objectif sublime à saisir , et l'axiome matérialiste tombe de l’impiété dans l'absurde. Mais si nos adversaires admettent que Dieu n’est pas, l’humanité leur demande de le lui prouver et de la prouver elle-même. Quand elle a nié Dieu, en effet, elle ne peut nier lé besoin qu’elle en éprouve. C’est en vain qu’un cynique de la décadence romaine s’est écrié : C’est la crainte qui a fait les dieux. Dieu reste dans la foi du genre humain, non par la crainte, mais malgré la crainte qu'il inspire. Il y reste,
rée: que le cœur et la pensée de Potro race ne peuvent s’en déprendre. Il y reste, parce qu’en le niant on supprime un mystère pour en susciter mille. Il y reste, parce que la . petite secte des athées n’aura jamais plus d'autorité, contre 4 cette croyance, que le petit nombre des parricides n’en a contre les droits paternels. Il y reste, enfin, parce que Phomme sent qu’il se détruit en le détruisant.
Oui, sile sentiment religieux est un sursum corda chimé- rique, un mouvement anormal qui a son point de départ dans l'imagination, et qui n’a son point d'arrivée nulle part,
l’homme est attaqué, sous ce rapport, d’une folie déplorable. Dieu n’étant plus qu’une ombre, tout le reste est près de le devenir; et quand Laplace, après avoir organisé l’en-
semble des choses selon son système matérialiste, s'écrie:
Tout s'explique sans Dieu, je crois entendre l'humanité dé-
solée lui répondre : Tout, excepté moi.
: Croire, c’est se figurer que ce qui n’est pas est ! Quel ren-
4 versement d'idées ? Préparons-nous à refaire, en sens opposé
3 l'édifice de nos convictions. Nous saurons donc, à l’avenir,
que la religion, envisagée jusqu’à ce jour comme une gran-
| deur morale de l'humanité, n’en est que V'abaissement ; que
le sentiment religieux, par lequel toutes choses sont ordon-
nées en nous, est le plus désordonné; que nous sommes dé-
por par où nous étions réputés vertueux ; fous par où
è nous étions estimés sages ; barbares par où on nous jugeait
É | civilisés : set, tant que l’homme ne se corrigera pas du be-
| soin de regarder en haut, et ne reviendra pas à cet idéal de
É perfection représenté dans notre histoire par l'an 1798, alors que l’Étre suprème n’avait pas encore été tiré du
néant , le monde marchera sans dessus dessous. En vérité,
pour supposer le genre humain pris, à cet égard, de vertiges si incurables, ne faut-il pas avoir un peu de la maladie qu’on lui. prète ?
Croire, c’est se figurer que ce qui n’est pas est! Quelle invention gratuite et mille fois moins explicable que ce qu’elle prétend expliquer? À quoi se réduit-elle, en effet ? à dirimer la question par la question. Eh quoi ! il vous plait de poser en axiome qu’il n’y à que des corps ; mais, en ce cas, pourquoi souriez-vous de l’idéalisme qui ne reconnait que les esprits? Vous n’admettez pour critérium de vérité que les relations des sens, que répondrez-vous au rationalisme - de Kant refusant toute certitude objective à ce temoignage? En un mot, vous coupez l’humanité en deux, suivant une de vos expressions ; de quel droit concluez-vous que la portion conservée par vous, la matière, est plus certaine que la portion rejetée, l'esprit? Quant à nous, même en faisant abstraction de notre apologétique, nous avons contre vous deux immenses avantages, la prescription et l’humanité. C’est donc à vous à faire la preuve, car nous ne pouvons abdiquer une possession qui date de l'origine du monde. Mais, au lieu de nous combattre sur notre terrain, nous défier sur le vôtre ; mais, au lieu d'établir votre système, l'ériger en principe, et opposer, à une institution essentiellement spirituelle, que vous supposez la non-existence des esprits, cela s’appelle fuir la bataille, non la gagner ; une mystification, non une victoire.
Ne devrais-je pas ajouter que c’est prouver plus de souplesse que de logique? En preuve, remarquons les applications contradictoires que les matérialistes font de leur principe. L'homme est toujours le centre, le point initial de
ei
dut ils constatent . l'homme le nent LES devoir, ce qu’ils appellent l’ innéité de la justice, et ils con- … cluent à la réalité de la morale. S'agit-il d'établir la vérité de l'esthétique, ils surprennent dans l’àme le sentiment pas- sionné du beau, et ils en affirment l'existence. Mais, s'agit-il À de la religion, ils sont obligés deconvenir quele sentiment du Le divin est un des plus vivaces et des plus impérieux de notre | È nature, et, à l’encontre de toutes les indications précéden-
EL tes, ils déclarent cette aspiration un mensonge de l'imagi- 6 4 nation humaine.
M5, Où le sens commun n'existe pas, ou c’est à la fois se. manquer de respect et se contredire. Le moyen de prendre la religion en défaut, c’est de lui demander ce qu’ellene nous doit pas. Elle ne nous doit pas l'évidence philosophi- que, je l’ai prouvé, car un des premiers caractères de l'infini étant l’incompréhensibilité, refuser sa créance à l'Étre souverain, parce qu’on ne le saisit pas entièrement, cela :
Dieu, Mais la religion nous doit encore moins l'évidence matérielle, et, cependant, combien d’objections d’où le rai- sonnement a banni la raison, parce qu’elles consistent à
4 revient à dire qu’on ne croit pas en Dieu parce qu'il est
exiger la preuve palpable des choses qui ne se voient pas ? Est-ce que la morale est incertaine quoiqu’elle n’appartienne pas à la création pondérable ? Est-ce que l’honneur est contestable quoiqu'il ne soit visible au télescope d’aucun observatoire? Est-ce que la vertu aura jamais besoin de paraître aux vitrines d’une exposition universelle pour être classée au nombre des réalités? Et Dieu serait douteux, ce parce qu’il ne défère pas aux caprices de ces Thomas de
PET à PIN