RER 3 NES NI PUREMENT NATUREL
Fr ARS CHIMÉRIQUE,
Le
Ne
PRES à Dieu, nine
pouvant se délivrer de l’obsession de sa pré-
sence, l’antichristianisme a pris le parti de le regarder
Comme une apparition, une sécrétion de la pensée. L’homme
dit-il, recueille toutes les notions de justice, de bonté, de
‘2 perfection ; il les catégorise, il en compose un idéal qu’il "
personnifie, et ce concept de l’imagination humaine a été : appelé Dieu. De telle sorte que celui qui est par essence de- | vient ce qui n’est pas, et que le mot ineffable, Dieu, n'est
que l'enseigne mise par l'humanité au bord du néant, pour
__ en côtoyer l'abime sans en mesurer l’horreur.
| Ma raison et mon cœur se soulèvent à cette perverse in- vention. Mais non, Ô Père de toutes choses! je ne vous ai Ë point imaginé, car je ne vous comprends pas ; vous n'êtes pas le fruit de ma pensée, car elle ne vous contient pas ; je ne vous ai point mis dans mon esprit, car je ne puisvousen | ni. effacer ; vous n'êtes pas une création de ma raison, car sima
raison peut vous nier, ma nature vous rappelle toujours; : enfin, vous n'êtes pas mon ouvrage, puisque je me sens le vôtre. Aussi, vainement l'humanité cherche à vous anéantir'; par la crainte ou par l'amour, elle retombe nécessairement entre vos bras; et, de même que votre image déborde mes pensées, mon cœur est si loin de l’embrasser, que je vous qe à adore mille fois plus que je ne sais le dire! Heureusement, | cette impossibilité d’égaler par ma parole l'acte de foi de ma conscience est ma garantie en même temps que mon tourment ; plus je suis incapable de confesser Dieu autant que je le crois, et moins je suis capable de l’avoirinventé (1). Disons-le donc, sans profanation et surtout sans compa-
Ro.
# (1) Voyez, aux notes de la cinquième conférence, la réfutation trèsancienne de cette prétendue nouveauté : Dieu, c'est la catégorie de l'idéale
raison absolue, il y a une sorte de présence réelle au fond des dogmes. La religion, en général, n’est point un sanctuaire vide; Dieu est derrière le voile. Sans doute, les fiusses religions le défigurent, mais toutes le pressentent et Pexpriment, quoique à différents degrés ; et cet élan infatigable de l'humanité à la poursuite de Dieu ne cessera jamais. C’est dans ces conditions que l'humanité avance, c’est-à-dire à genoux, comme certains pèlerins, et dès qu’elle veut prendre une autre attitude pour marcher plus vite, elle s’agite, elle chancelle et ne tarde pas à tomber,
Que les athées ne se donnent point rendez-vous à certains convois funèbres où la religion ne préside pas, pour se faire croire nombreux ; qu’ils ne s'affichent point dans nos assemblées politiques pour donner à penser qu’ils représentant quelque chose de l’âme de la France. La France de Robespierre, elle-même, les a reniés. Si jamais ils faisaient des lois, il n’y aurait point de prince en Europe qui osàt signer la déchéance du Roi des rois, il n’y aurait point de peuple pour la ratifier ; à l'appui de ce premier article de nos croyances, bon nombre engageraient leur tête après leur parole, et jusque sur les échafauds et sur les tombes, Dieu finirait toujours par avoir raison.
Il y en à qui se persuadent qu’éncore quelques années de progrès, et que c’en serait fait de la religion : quels motifs ont-ils de lui faire cette injure? Est-ce qu’un seul des arguments traditionnels en faveur de l'existence de Dieu fut ébranlé ? Est-ce que la sublime théodicée de saint Augustin, de saint Anselme, de Fénelon et de Leibnitz a été délrônée par celle de Proudhon? Est-ce qu’une vingtaine d’esprits fourvoyés de France et de Germanie prévaudront contre
Jhumanité, parce qu’ils ont la au d'avoir inventé. l’athéisme scientifique ? « Non, dans tous les siècles, écrit Pla
« ton, il y a eu tantôt plus, tantôt moins de personnes prises « de cette monomanie. Et l’on peut même dire qu'ordinaire-
« ment aucun de ceux qui, dans leur jeunesse, ont cru qu’il «n’y avait point de Dieu, n’a persisté jusqu’à la vieillesse TS « dans cette opinion (1). »
Par conséquent, ne faisons point de réponses nouvelles aux objections qui ne le sont pas. « Eh! qu’ont-ils découvert, ces rares génies, de plus que les autres? s’écrie Bossuet. Pensent-ils avoir mieux vu les difficultés, à cause qu’ils y succombent, que d’autres qui les ont vues et qui les ont méprisées ? » L’athéisme contemporain, avec ses captieuses formules, reste sous le poids de cette magistrale indignation. D'ailleurs, supposé qu'il eût jamais raison du bon sens
par la force, son triomphe ne serait pas achevé : l’histoire
atteste que Dieu, plus terrible que Samson, ne tarde pas à
écraser ses insulteurs sous des ruines. Si le Vendredi-Saint, anniversaire du premier déicide, a fait couler tant de larmes, nul ne peut supputer les malheurs de l’époque où le
déicide doctrinal serait consommé dans les convictions de l'humanité. Au moins le premier a commencé notre civilisation, tandis que le second Ia finirait,; et la meilleure preuve, peut-être, que Dieu existe, c’est que l’on ne peut pas
même se figurer ce que serait le monde si Dieu n’était pas,
Eh bien! soit, dit le rationalisme battu sur ce point,
l’objet de la religion est réel, quoique immatériel ; alors, :
(1) Platon, Les Lois, livre X.
que nos hommages soient réels comme Dieu qui les réclame, mais invisibles comme lui; et substituons la piété du for intérieur aux manifestations sociales et conventionnelles du sentiment religieux. Ainsi, ma réponse à l’athéisme contemporain se complique de la solution d’une objection déiste.
Le bon sens dit que, si pour être possible, la religion doit ‘éclore d’une croyance positive, pour être raisonnable elle doit exprimer publiquement cette croyance. La religion qui consiste à respecter Dieu, sans en rien témoigner, fut toujours celle des hommes qui n’en veulent pas. La nature ne reconnaît pas de culte clandestin. IL n’y à pas un seul mouvement dans notre àme que le corps ne traduise par une manifestation correspondante; et tandis que tous nos respects et tous nos amours nous arrachent des cris éloquents, notre foi serait le seul respect et le seul amour condamné à un éternel silence? Une admiration nous inspire des dithyrambes, nous tombons à genoux pour exprimer nos sym- Pathies passionnées » 6t Dieu n’obtiendrait jamais de nous un hommage devant témoins?
De même que la nature , là morale proteste contre cette abstention pervertissante, Pervertissante, d’abord, pour la société, car celui qui fait un secret de sa religion frustre la société de l’encouragement de ses exemples ; les hommes ont besoin de se voir faisant le bien les uns les autres pour le faire plus généreusement, Peu leur importe donc nos adorations in petlo. Ces adorations , c’est leur droit de les connaître, comme c’est notre devoir de les leur montrer, parce qu'elles sont une propriété qui appartient à la communauté des âmes dont nous faisons partie ; voilà pourquoi le plus
vres, afin que le Père céleste soit ie Et, d’ autre part, est- ce que cette religion sans culte ne serait pas démoralisante, même pour nous? Le sentiment vit de sa propre expansion, + et toute religion qui n’a point un débouché ouvert, delàme
de ses adeptes sur leur vie interne, s'éteint comme un foyer à
: sans air. Déclarons, par exemple, dans le code, que le se © filial sera dispensé de témoignages respectueux : ce l'amour des enfants, tenu en réclusion dans leur cœur, VE
périra. Par la même raison, enfermons hermétiquement la
religion dans les âmes, nous l’étouffons en l’internant, car
la religion de l’homme, comme l’homme lui-même, s’as-
phyxie quand elle ne respire pas. Preuve qu’ils sont bien
insensés ceux qui refusent à la paternité de Dieu une publi- cité de démonstrations filiales qu’ils revendiquent pour la Jeur? La parole de Pascal, à faut plier la machine (1), est ; l'expression d’un grand coup d’œil sur les besoins religieux
de l'humanité. à Mais, pour en finir avec cette chimère d’un homme relix gieux n’appartenant à aucune religion, jugeons-en d’après une règle d'appréciation large et indiscutable comme la nature. Trois choses sont l'expression normale et l'appareil indispensable des croyances : le culte, les prêtres et les
temples. Dans aucune société le sentiment religieux ne se ÿ traduit sans le concours de ces intermédiaires ; et l’homme “qui ne peut dire ni quel est le culte qu’il rend, ni quels sont
les prêtres qu'il écoute, ni quels sont les temples qu'il fré-
quente, est débouté de ses prétentions à la religion, pardevant le grand jury des siècles et de l'humanité.
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(1) Pensées,
Par conséquent, point de religion sans participation à :un culte. La foi engendre son expression publique, la liturgie. Tandis que l'amitié, le respect, l'amour ont leur signe particulier, l’adoration, qui est le plus grand sentiment de lâme, doit avoir le sien. Je sais bien qu’on rit quelquefois des cérémonies religieuses ; mais on exécute le cérémonial des cours et des loges maçonniques avec émulation. On trouve singulière la décoration des ministres sacrés ; mais on admire un manteau de sénateur ou un panache de maréchal. C'est que tout ordre de sentiments doit avoir sa révélation sensible. La religion ne peut échapper à cette loi. Aussi, partout où il y a trace de religion, il y a des rites sacrés, et ces rites seront toujours vrais dans leur essence, même quand ils seront faux dans leur objet.
Maintenant, pourrait-on me dire quel est le culte des libres penseurs ? Quand une religion quelconque prend possession de l’homme, elle lui courbe la tète, elle le jette à genoux, elle lui inspire, non-seulement des hommages privés, mais des adorations sociales. Or, en quel pays du monde le fils de Voltaire fut-il surpris participant à ces sacrifices, à ces invocations ; à quelqu'un de ces rites, en un mot, qui constituent le fond de la liturgie universelle ? Sous prétexte
de ne s’affilier à aucune religion, il ne pratique aucun culte ; il sera classé, par le bon sens public, parmi les artistes en matière de religion, non parmi les hommes religieux. C’est fort heureux, du reste, pour la moralité de la foule ; car, que peut-elle penser à la vue de cette religion facile et cachée, sinon que la sienne est une duperie, si celle des philosophes n’est pas une dérision.
Point de religion sans Communication avec un sacerdoce,
-et la divinité, mais la nécessité ns L'homme est trop intéressé dans son sy mbole religieux pour qu’il puisse le $ garder avec une parfaite impartialité. Demander que la terre devienne une sorte de Sinaï perpétuellement illuminé, où tout mortel aura le droit de s’aboucher avec son Créateur | à net de recevoir ses oracles, c'est ériger la coniusion etlPim- moralité en système. La confusion, car la pensée de Dieu, “4 passant par l'interprétation de tout le monde, court bien Ro des chances d’altération qu’elle n’a point en passant par des i à creusets choisis et épurés ; l'immoralité, car décréter que 5 | chacun jugera, en dernier ressort, de la règle de la foi et
;. des mœurs , c’est arrèter que les malfaiteurs voteront la loi 4 pénale; c’est reconnaître au premier venu une sagesse, et 5 $ une intégrité de Souverain Pontife; en un mot, c est trans- : férer aux sots et aux scélérats l’infaillibilité dont on dépouille : È F F: l'Église. : F0 # Donc , si l’on supprime une hiérarchie spéciale pour De ge. | orienter la vie religieuse des peuples, ceux-ci tombent ‘
dans des hallucinations dégradantes. Cependant, où sont les voyants qui aient été consacrés, soient par leurs pro- Br pres sacrifices, soit par délégation sociale, au sacerdoce de la libre pensée ? Où est la chaire de saint Pierre du rationalisme, où son Église, où son magistère sacré, où enfin son
arbitrage suprème sur les croyances et sur le devoir ? Aussi, celui qui se proclame le grand-prètre de sa religion ne peut avoir de religion; car il se met én opposition avec toutes les traditions religieuses de son espèce, et il déifie sa personnalité sur l'autorité détrônée de la nature et de Dieu
lui-même.
Enfin, point de religion sans la fréquentation des temples. Aussitôt que l’homme connaît Dieu, il choisit des lieux: particuliers pour l’honorer. Le foyer domestique est le cénacle du culte privé ; le temple, celui du culte public. Depuis l'église en feuillage de l’Australie jusqu’à la magnifique basilique du Vatican, les religions fausses, comme la vraie, ont leurs solennités dans des retrailes sacrées. Je connais les vieilles tirades sur le temple de la nature. Sans doute la voûte étoilée du firmanent est un dôme sublime; mais on ne trouve pas un seul culte fonctionnant en plein air. Il faut un lieu spécial de rendez-vous aux adorations collectives ; parce que notre sociabilité religieuse nous porte à nous réunir pour la prière, comme à mettre en commun nos joies et nos douleurs. D'ailleurs, le jour où nous n’aurions que la coupole du ciel pour abriter nos assemblées religieuses, surtout en hiver, il faudrait bien du courage pour s’y rendre ! Et les philosophes qui trouvent nos cathédrales si humides, ne seraient point les plus intrépides. contre les bises du sanctuaire de la nature, Ainsi les grandes erreurs touchent au ridicule; le raisonnement commence la réfutation, le sourire l’achève.
Et, cependant, où seront les basiliques de la religion philosophique qu’on nous annonce ? L'homme ayant besoin de relations extra-domestiques avec Dieu et avec les âmes, en quel lieu donnera-t-il satisfaction à ce penchant irrésistible ? Votre opinion politique a bàti une loge maçonnique où elle va se retremper ; votre goût littéraire ou artistique, des cercles et des clubs où il se cultive, et votre foi reli-
gieuse, en quelle Compagnie, sous quel toit ira-t-elle réciter son symbole ?
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