II
Surhumain dans sa durée, Jésus ne l’est-il pas dans sa sagesse * Pour en bien juger, mettons à côté l’une de l’autre la mesure de la sagesse. dans l’homme et la mesure de la sagesse en Jésus. La différence fournira notre preuve, car, He
(1) Saint Jean, 6-69,
entre le point extrème de la première et le point initial de la seconde, il y à une distance que l'esprit de l’homme peut apprécier à peine, mais qu’il ne franchit pas, |
Et, d’abord, la sagesse de Jésus est surhumaine par son originalité. Examinez tous les sages qui ont porté des révélations à la terre, ils sortent , Par une sorte de germination graduée, du sol qui leur donna le jour. Prenez un homme de génie quelconque, l’histoire vous désignera les maîtres, les livres et les événements qui lui servirent d’instituteurs. Mahomet, par exemple, a été un compilateur plutôt qu’un inventeur , car sa religion n’est qu'un impur alliage de la Bible avec le sensualisme d’Épicure. Le Bouddha était un personnage extraordinaire plutôt qu’un créateur, car il procède d’ancêtres connus, et son ascétisme excessif était dans le goût de plusieurs sectes religieuses de l’extrême Orient. Mais qui pourrait nommer le livre d’où est sorti l'Évangile ? et le précepteur qui a formé Jésus? et les enfantements historiques qui l'ont fait surgir? Qui nous racontera la généalogie de cette sagesse? Generationem ejus. qui enarrabit (1)? Personne ; Jésus-Christ est le seul sage qui ne ressemble à aucun autre. Et c’est pourquoi, tout prédit qu’il ait été, il n’a pas été reconnu en arrivant sur la terre. Seul maître, sans ascendants intellectuels, sa physionomie a eu quelque chose d’imprévu, parce qu'aucune transition n’y avait préparé; et, l’éussent-ils voulu, les hommes ne auraient pu imaginer , Car s’ils l’attendaient, ils l’atten- ‘ daient tout différent, Aucun des messies que le rabbinisme
(1) Act. 8-33,
son avénement a été une espérance de Me ans set son apparition une surprise.
Au reste, plus encore que le judaïsme, l'esprit humain 0 en | général était mis au défi de produire une telle conception. ‘Un Christ de fabrication philosophique eût porté les traits de sa nation. Le chamelier de la Mecque est exclusivement ; à. Arabe, le réformateur de Kapilavastou n’est qu ‘Indien. Jésus exprime, dans sa personne comme dans sa sagesse, un. e - idéal de perfection qui est de tous les pays. Étrange aber- Ee- ration de l’exégèse ennemie d’oser lui reprocher de n’avoir 4 pas su le orec ! Certes, il savait toutes les langues Celui qui les enseigna si bien et si vite à ses Apôtres. Mais il entrait dans son dessein de ne se montrer ni Grec ni É Hébreu, c'est-à- dire de n’affecter aucun caractère local, et dese faire, intellectuellement , le compatriote de tous les hommes et le citoyen de toutes les patries. De cette sorte, le Christ a une nationalité et des ancêtres, mais sa doctrine . n’en à pas. Il est Juif de naissance, mais sa sagesse est cosmopolite. Or, une sagesse qui appartient’ ainsi à l'huma- : 7 nité entière, qui n’a point de racines dans une souche terrestre, doit être née d'elle-même ; et tout ce qui est de soi ou :
18) Ld di die di
incréé, est divin.
Cette sagesse apparaît encore divine dans son infaillibilité.
Nous sourions , en faisant le triage des rêves fous que les” plus grands génies, destitués de la conduite de la foi, ont. ; mêlés à leurs systèmes. Les docteurs chrétiens eux-mêmes ont poussé des notes discordantes dans les grands concerts ité. Et le sens moral $ ov de ce que devien-
de la vér
drait le monde, si jamais il se prosternait devant l’infaillibilité de Zoroastre, de Confucius ou du grand Lama. Mais qui nous signalera le côté faible du génie de Jésus-Christ ? Quelle est la page de son Évangile qui ait passé au rang des spéculations dédaignées ? Aussi, le Christ demeure l'arbitre même de ceux qui ne l’adorent pas; et bon nombre qui ne le tiennent point pour un Dieu, en tenant sa sagesse pour infaillible, reconnaissent implicitement sa divinité dans cette infaillibilité ! Ils sont donc punis par l’extravagance même de leur blasphème, ces penseurs contemporains qui ont déclaré le Verbe fait chair inférieur à Marc-Aurèle et au doux Spinosa. « Jésus, en tout, est l’unique, et rien ne « saurait lui être comparé. On aura cessé, depuis long- « temps, de croire au miracle physique, que Jésus sera « encore un miracle psychologique. On ne pourra comprendre que le contemporain de Hillel et de Schammaï soit leur frère selon l'esprit , et que la même séve ait produit, parallèlement, le Talmud et l'Évangile, le plus singulier monument d’aberration intellectuelle et la plus haute création du sens moral (1). » Tant il est vrai que l'esprit humain met des actes de foi involontaires jusque dans certains de ses blasphèmes, et que, même en niant le Christ, il ne peut le traiter d’égal à égal.
Et cette sagesse qui ne défaille pas , gagnerait-elle la sûreté de son vol par la timidité de son essor ? Ne le croyez pas : elle possède l'infini de l'élévation. On a pu dire d’elle qu’elle est seule continuellement sublime. Le sublime est un de ces faîtes enchantés où le génie lui-même ne monte
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() Renan, Historiens critiques de Jésus,
; subit une violence d’en haut, et, de ilen descend, étonné comme saint Paul revenant du troisième ciel, il est obligé de se dire : Était ce moi, était-ce un autre qui parlait? Je En le sais ; étant hors de lui-même quand ces grandes choses s’y accomplirent, il ne peut dire ce qui s’y est passé. 3 Jésus-Christ seul à été sublime toujours, et il l’a été sans sortir de lui-même. Il ne prend point de peine pour gravir | les hauteurs, car ces hauteurs sont sa mesure ordinaire. Aussi, remarquez le naturel de ses discours, même en trai- - tant des sujets les plus supérieurs à la nature. Il parle de la Trinité comme un autre le ferait de sa famille ; du paradis comme on fait de sa propre maison. Sa science n'est ni apprise ni inspirée, car on n’y retrouve pas plus l’effort du Eu personnel que les transports causés par le contre- F. coup d’une illumination étrangère. Comme on sent que cette 4 | science n’est autre chose que sa propre pensée, qu’il naquit dans le secret qu'il révèle, et qu’il est le soleil, non le rayon de la lumière qu’il répand C’est pourquoi l'esprit se | fatigue des chefs-d’œuvre ordinaires, mais il se délasse tou- » jours en revenant à l'Évangile. Je ne suis point étonné que 1 Napoléon trouvàt dans cette parole calme et profonde, comme dans l'infini des cieux, un mirage de l’immensité divine. Là, on plonge sans cesse, en effet, sans toucher le fond, et devant la majesté des Écritures, tout aussi bien que devant celle de la création, l'esprit reconnaît le divin par l'admiration toujours inépuisée qu’il lui inspire. Cette sagesse, accoutumée à planer dans les célestes régions, se déroberait-elle aux regards des ignorants ? Non, elle est encore surhumaine par sa simplicité. Comme le
soleil, dont je viens de parler, elle se verse à flots sur les plus hautes cimes, et elle visite les plus obscurs replis de la vallée. Je vous atteste ici, petits enfants que Jésus savait captiver en même temps que les orgueilleux de la synagogue, pauvres femmes du peuple dont il était l'orateur tout aussi bien que des docteurs d'Israël! En général, les grands esprits sont peu compris du vulgaire. Ils perdent en clarté tout ce qu’ils gagnent en profondeur, et ils ne . peuvent frapper la raison qu'au préjudice du cœur ; mais Jésus à été à la fois l’orateur le plus élevé et le plus populaire. I sait, tour à tour, être simple en Galilée auprès des villageois des bords de Tibériade, et apologiste sous les portiques du temple, centre de la controverse rabbinique, Quand il enseigne, tous les hommes reconnaissent leur Maitre, depuis les Peaux-Rouges du haut Canada jusqu'aux plus raffinés de la civilisation européenne, Quand il parle, tout l’homme est captivé, depuis les plus hauts sommets de la raison jusqu'aux fibres les plus secrètes du cœur.
Rappelons-nous sa rhétorique si négligée et si étrangère à toutes les traditions. Il s'affirme, mais il ne se prouve pas. Il ne met pas un seul syllogisme dans son Évangile, et il pénètre dans les convictions du monde, comme dans ses capitales, c’est-à-dire sans armes, parce qu'il est revêtu d’une force qui n’a pas peur des coups et qui n’a pas besoin d'en donner. Pas une seule fois il n’essaya cette démonstration de sa divinité qui nous occupe en ce moment ; et certes il faisait bien de s’épargner ce soin, car le sentiment public ne sy trompait pas, et le cœur des pauvres, éclairé par l'amour, leur faisait crier sur sés pas : Non, ce n’est point
Le + EL d : #2 : ; i que parlent les hommes, Nunquam sic locutus est
Nrâllez pas croire, néanmoins, qu'il laissät toujours à la
gique du cœur le travail de cette conclusion. Bientôt il DRE
appelle à son aide l'infini de $a prescience, et il lui ordonne ce
de resplendir dans sa parole pour la certifier. Maintenant, Ô mon Dieul j'en viendrai à vos révélations et je m'appro- cherai de votre regard scrutant les choses qui ne sont pas encore ! Voici un don qui ne peut être revendiqué ni par le >rophète arabe, ni par le fameux Sidartha. Qu'on parcoure le Coran ou le Lotus de la bonne loi, nulle part on ne trou- » vera un coup d'œil sur l'avenir qui approche de ces pro- 4 phéties choisies entre cent autres.
. Alors, Jésus dit à ses Apôtres : Nous montons à Jérusalem; à, on me crachera au visage, je serai flagellé et crucifié; mais me craignez pus, je ressusciterai le troisième jour. Alors, il dit . à saint Pierre : Je vous annonce que, celte nuit même, vous me enoncerez trois fois avant que le chant du coq se fasse entendre. Alors, il dit de Madeleine : Partout où sera prêché l'Évangile, ce qu’elle a fait aujourd’hui sera célébré en mémoire de moi. Et 1 quand on passe, à Paris, devant le temple qui porte le nom . de la Pécheresse, en la voyant au fronton de l'édifice, à | genoux devant Jésus pendant que le monde est à genoux | devant elle, on comprend les respects portés à la parole de
notre Maître par les vicissitudes de l'avenir. Alors, enfin,
» Jésus prédit à l’infidèle Jérusalem ses maisons désertes et . ges mères maudissant leur fécondité ; il la montre, dans le lointain, abattue sous le glaive sanglant de Titus ; enfin, il
| (1) Saint Jean, 7-46.
la fait assister vivante à son dernier soupir, et il la pleure avec une telle fidélité de prévision, que la négation, pour décliner l’autorité de cette prophétie, la regarde comme une interpolation calquée après coup sur l’événement, tandis que l'événement à été calqué littéralement sur là prophétie.
Or, quand Jésus interpelle ainsi les événements cachés, ils ne le contredisent jamais ; quand il adjure l’avenir à l'appui de sa parole, l'avenir ne lui fait jamais défaut dans
ses témoignages. Et, cependant, tandis que d’autres se
disaient les prophètes de Dieu, celui-ci déclare qu’il est le Dieu des prophètes! D’où il suit que, s’il n’est pas Dieu, il est un personnage inexplicable, et ceux-là sont bien mal avisés qui trouvent plus simple de l’honorer comme un sage inexplicable pour le bon sens, que comme un Dieu incompréhensible pour la raison.
Mais combien plus encore que dans sa prescience de prophète, Jésus est surhumain dans sa prévoyance de conquérant! Considérons ce nouvel envahisseur qui convoite la domination universelle, entrons dans le sanctuaire de ses conseils et prenons connaissance de son plan. En ce moment, un homme choisit des généraux illustres, il lance . des proclamations séduisantes et il suborne avant que de frapper. Ensuite, penché sur une carte de géographie, il marque les frontières à renverser et les empires à réduire.
Il lance, par la pensée; des escadrons dans les directions
favorables ; il marche sur le corps des peuples qui ne veulent pas se soumettre, et quand il a posé un pied sur le sep tentrion, un autre sur le midi, il se contemple dans les Splendeurs de sa fortune et de ses ambitions satisfaites. En
a gagné les peuples qu’en gagnant les rois. Mahomet aurait jamais réuni vingt croyants sans le concours du cimeterre et de la polygamie ; seul, le Christ fait sa con-
. idées reçues et de toutes les passions déchainées. 1 ne dit pas, en effet : Je tirerai l’épée des vieux rois de | Juda, mes aïeux, pour soutenir une morale facile, des ‘enseignements populaires ou des préjugés nationaux; mais Gil. dit : Je serai pauvre, méprisé, calomnié, fouetté. Et is Après cela, le corps sanglant et la croix sur l'épaule, je me présenterai au siècle de Tibère et de Néron en lui ; criant : Voilà l’homme! et ce siècle me fera mourir. Et 4 après? Après cela, je me donnerai pour héritiers douze É pêcheurs qui parleront, qui souffriront et qui mourront à leur tour. Et après? Après cela, j'en susciterai d’autres qui k. parleront et qui mourront de même, et pourvu que, trois siècles durant, j'aie du sang à fournir pour récréer les loisoirs des Césars, et des exemples effrayants à poser devant : la luxure païenne, mon œuvre est faite et le monde est
| à moi.
Eh bien! qu’en dites-vous, n est-ce pas qu’un tel dessein
n'a pas le sens commun? Oui, car il est infiniment au-
à dessus! Humainement parlant, il est absurde; mais c’est pour cette raison que son accomplissement prévu est divin. 1 Je sais bien qu'ayant vu ce plan toujours réalisé, nous
| besoin de se renverser pour le saisir, et quand Jésus apercut, à l'avance, de tels effets sortant d’une telle cause, ce