‹ Le Bon Sens de la foiChapitre 6 sur 121 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Croire, loi de notre nature.

Depuis que les dernières apologies de la religion ont paru, les temps sont changés, les hommes aussi, et de nouveaux besoins ont créé aux défenseurs de la vérité de nouveaux devoirs. Le prêtre, qui est éternel par son caractère, doit être du moment par son enseignement, car si les passions sont toujours les mêmes ici-bas, les erreurs sont diverses. Sans doute l'erreur varie moins dans le fond que dans les formes, et il est aisé de reconnaître, SOUS ses broderies à la mode, les guenilles d’un incessant plagiat. Mais il est d’autant plus opportun de la combattre sous ses déguisements nouveaux, que le christianisme se déroule dans les évolutions qu’il exécute pour sa défense, que les preuves se multiplient en même temps que les objections, et qu’en opposition à chaque mensonge récent, Dieu faisant briler une des innombrables faces de sa vérité, on peut dire que, seul entre tous les êtres, plus il est attaqué, plus il est connu.

Je viens donc parler de mon siècle, et, simécontent que j'en sois, je n’en dirai pas trop de mal. Il en est d’un siècle

comme d’un homme, il faut l’aimer pour lui dire la vérité avec fruit. D'ailleurs, celui qui se lamente outre mesuresur son temps fait injure à la Providence et ignore l’histoire. La vraie connaissance du passé dispose à l’indulgence pour les contemporains,

Cependant, comme nous avons l’amour de notre siècle, plutôt que l’amour-propre d’en être, c’est notre devoir de

lui remontrer qu’il a blasphémé autant que le précédent, en substituant la fausse érudition à l'esprit, la politesse au persiflage. Ce travail, poursuivi sous le masque d’une impartialité inexorable, et d’une rigueur scientifique prête à tout démolir pour tout sonder, a fait plus de confusion que de ruines. Nous allons essayer de dissiper la confusion, puisqu’il n’y a point de ruines à relever.

La première assise de cette apologétique reposera sur une base plus certaine que la science et la philosophie hostiles à la foi. Je conviens que celle-ci n’a point le droit de prévaloir contre l'évidence scientifique, ni contre les certitudes philosophiques; mais tant que la science ennemie n’aura que des théories conjecturales à lui opposer, tant que la philosophie anti-chrétienne n’aura que des objections mille fois plus contestables que nos preuves à alléguer, la religion obtiendra facilement raison de l’une et de l’autre, en appelant de leur déposition à celle de la nature. La nature, en effet, voilà le criterium le plus infaillible de l'esprit humain, et la vérité fondamentale d’après laquelle toutes les autres sont discernées.

Dans ce monde où tout est contesté, les tendances, qui sont des lois de notre être, s'imposent avec une autorité irrécusable. La raison se trompe souvent, la nature ne se

Ë Meet UN M Ée “trompe point. Aussi quand nous aurons constaté que la te re giosité est une propension invincible de l'humanité, il nous 5e sera impossible d’éluder cette conclusion : donc la religion. 44 est à à la fois un besoin et un devoir de l'homme. Dès ce premier pas on voit que les véritables ennemis a6. ES -- la nature, ce sont les naturalistes qui voudraient la utiler, es au risque de la torturer, en lui Ôtant des croyances qui font. E . partie indispensable de sa vie morale. Vainement ils cherchent à nous éliminer de la discussion au nom de la science # positive, et sous prétexte que nous Sommes des visionnaires de l’hypothèse métaphysique. Il est faux que nous vivions "0 sur de simples hypothèses : ce que nous apportons au débat cene sont ni des systèmes, ni des découvertes contestables, | c'est le témoignage le plus irrécusable pour la raison dé l’homme, l’homme lui-même! Notre religiosité étant un fait

universel, indestructible, si ce sentiment n'avait pas un

objectif réel, notre constitution morale serait un mensonge …

de la nature. | __ Argument de sens commun qui décide la question avant

de l’entamer, car il atteste que l'hypothèse la plus 2TOS- | gière, c’est le positivisme, puisqu'il ne compte pas avec l’hu- - manité. Or, toute science qui ne pèse pas les phénomènes 4 moraux en même temps que les faits matériels, et qui divise

Je monde pour avoir une raison de nier ce qu’elle n’en veut s mystifications au fond de ses

L.. F pas voir, ne trouvera que de | creusets falsifiés. sa 4 Afin de donner la solidité d’un principe à ces assertions, di nous allons en vérifier les prémisses, et, déchaussant, pour les fondements de la nature jusqu’au granit, eXaw'il yaen elle le sens et le besoin de la

ainsi dire, miner s’il est vrai q

foi. Cette question est simultanément préliminaire et péremptoire; car de mème que notre sens de la vue suppose la lumière et réciproquement, si bien que l’un de ces chefsd'œuvre n’a plus sa raison d’être sans l’autre, de même le sens de la foi en nous suppose l’objet de la foi hors de nous : et tout comme l’œil de l’homme prouve le soleil pour lequel ilest façonné, on peut dire que notre besoin de croire en Dieu

atteste l'existence de Dieu. Conséquence si vraie que, si on :

supprime Dieu, l’homme est l'ouvrage le plus inexplicab'e de la création. Par une auscultation attentive de nos mouvements les plus spontanés, en effet, nous recevons ces deux vérités initiales : 1° Croire est une loi essentielle de notre nature en général; > croire est une nécessité de chacune de nos facultés en particulier.

Croire, ce n’est pas affirmer un système quelconque, c’est adhérer à des dogmes surnaturels, vrais ou faux. En ce sens, On peut dire que le besoin de croire est une vérité de sens Commun qui se prouve surtout par son évidence. La foi est si bien une loi de notre être, répond à un si vrai penchant de notre àme que l’homme a été défini un animal religieux. Aussi, dès l'instant qu’il rejette cette portion intégrante de sa personnalité morale, la foi, il entre dans une phase contre nature, et il se mutile en prétendant s'élever. Nul doute que l’Indou prosterné aux pieds de Brahma, est moins en opposition avec les lois essentielles de l’ordre, que le rationaliste fourvoyé dans cette station anormale, entre

nd pe, à

M ue te

Far donc notre nature au lieu de l’amoindrir, + es axiomes populaires, qui sont l'expression la plus haute à lu sens commun, confirment cette vérité. L'homme réputé

qui parlent tant du besoin de comprendre, devraient faire aussi la part du besoin de croire. Ce besoin est un de nos sentiments les plus inamissibles ; il peut dévier, il ne peut . mourir ; et si la foi est libre en ce sens que chacun

que l'homme ne peut s’en afianchir citireniest sans 0e déclarer la guerre à lui-même. , Nousn ’jgnorons pas les étranges vicissitudes des âmes. à RIL est des heures de vertige où l’on trouve, non-seulement L possible, mais commode de se passer de Dieu. C’est là le . rève de la vie, non la vie elle-même. Le blasphème, qui a des séductions dans les ivresses épicuriennes de la prospé= ‘à rité, et des voluptés amères dans le désespoir, est désavoué | par l'âme rentrée en possession d'elle-même. L'heure du : < Fe ur en particulier, est presque toujours sainte pour L À homme. Rarement, il est incrédule en pleurant sur un | tombeau; et ce cri, qu'il est accoutumé à pousser dans ses fe L: détresses : Mon Dieu! mon Dieu! est un acte de foi surpris à ke Ja res par la douleur, contre lequel aucun matérialisme

Mais d’où vient cette invincible inclination de notre âme vers la foi? C’est que la foi, d’après de célèbres naturalistes, est le signe caractérisque de notre espèce (1). Ce qui distingue l’homme des animaux, disent-ils, ce n’est point la raison, ni la perfectibilité, ni le langage; il y a, chez certains animaux, des rudiments informes des mêmes avantages. Par conséquent, entre. eux et nous, sous ce rapport, la différence est dans le plus ou le moins de telles perfections, non dans une perfection de plus ou de moins. Mais la

faculté religieuse ou la religiosité, voilà la noblesse spéciale, -

unique, de l'humanité. Si unique, qu’il n’est point de race, pour dégradée qu’elle soit, qui n’en soit douée, et qw’il n’est point d'animal, pour développé qu’il soit, qui n’en soit dépourvu. C’est donc à tort que la postérité d’Adam fut envisagée, par quelques-uns, comme un embranchement du règne animal. Ce qui caractérise l’animal, c’est qu’il est gouverné par la matière, tandis que l’homme la gouverne. L'animal, dit Platon, c’est un corps qui a une âme; l’homme, c’est une âme qui à un corps. Aussi, l’homme domine tout le reste de la création d’une hauteur incommensurable, et il constitue un règne exceptionnel par cette prérogative, à lui seul réservée sur la terre, de connaître Dieu et de ladorer!

J'avoue que je n'avais pas besoin de cette constatation pour réduire à sa juste valeur l'hypothèse, ou plutôt, nommons les choses par leur:nom, l’impertinence anti-scientifique et anti-humaine qui fait descendre notre race des mammifères quadrumanes de la Haute-Asie. Merci, toutefois, pour Dieu et pour nous, à l’anthropologie qui vient de mieux dégager les gloires de notre origine.

(1) Unité de l'espèce lumaine, par M. de Quatrefages,

me sera en permis de les ouies pour mes ancéitene

ans doute, l'homme affirme encore sa supériorité en di-

ant : Je suis perfectible; nous progressons tous les jours,

dis que les singes du temps de Pharamond étaient aussi |

vancés en civilisation que ceux du temps présent. Sans

doute l’homme prouve encore la prééminence de son origine

en disant : J'écris et je parle; il y en a pour longtemps,

‘avant que les héros de La Fontaine nous convoquent en

4 Sorbonne pour nous donner des leçons d'éloquence, Enfin

l'homme affirme et prouve ses avantages incomparables en %

$ disant : Je suis bibane et bipède, et je m'avance le front : SE levé vers le ciel; les gibbons qu’on lui oppose, faits pour

D der en bas et pour grimper, se tiennent sur leurs pré-

| tendus pieds avec plus de difficulté que l’homme n’en aurait

Le: marcher sur ses mains. Cependant, des naturalistes poin-

; tilleux prétendent trouver, en diminutif, l'intelligence,

D amour, la structure, la moralité même de l’homme dans

! l'animal. Mais quand l’homme se lève au milieu de la nature

3 en s’écriant : Credo in unum Deum ! Alors tous les animaux

s’écartent pour lé saluer avec respect. Les animaux comme

les mondes, en effet, obéissent à Dieu sansle connaître ;et,en

se prosternant devant le Créateur, l’homme se montre, plus

ie jamais, le roi de la création (1). |

Donc, que la science refasse ses tableaux d'histoire natu- 2

D Voir cette question scientifiquement traitée, au deuxième volume, PAPE: Anthropologie ou constitution de l’homme,

kX CROIRE,

relle, et que Linné prenne son parti d'une modiñcalion à ses classifications. Les corps terrestres ne se composent pas seulement des minéraux qui croissent (1), des végétaux qui croissent et vivent, des animaux qui croissent, vivent et sentent; mais encore des hommes qui croissent, vivent et sentent comme les précédents, et qui croient et adorent comme les précédents ne le feront jamais ! |

Par là, il apparaît combien est à la fois criminel et absurde

too à à loi Là is

le rêve qui consiste à vouloir sevrer l'humanité du sentiment religieux, comme d’une sorte de faiblesse qui nous rendrait inférieurs aux gorilles, nos devanciers, chez qui cette ma=

M did

ladie ne s’est pas déclarée! Y a-t-on bien pensé! Il ne s’agit pas de corriger l'humanité d’un travers, mais de la refondre. Le poète de la négation sensualiste, le Tyrtée du scepticisme contemporain la dit :

Passer comme un troupeau, les yeux fixés en terre, Et renier le reste, est-ce donc être heureux ? Non, c'est cesser d’être homme... (2).

las à

Voilà le vrai, non pas dans un sens métaphorique, mais en toute rigueur scientifique. J’en demande pardon à l’orgueil de l'esprit; l’apanage distinctif de ce qui fut appelé, le règne hominal, est moins le génie que la foi : et M. de Quatrefages, qui osa risquer ce néologisme de classification, à la face de l'anthropologie matérialiste, recevra d'elle des démentis plutôt que des réfutations.

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Aussi, je ne suis point surpris si Plutarque trouvait plus aisé de fonder une ville sans sol qu’une société sans religion

(1) C'est l'opinion de quelques géologues, (2) A. de Musset, — Zspoir en Dicu.

LOI DE NOTRE NATURE. k5

et sans autels. Mais ce qui me surprend, c’est que l’on parle aujourd'hui de nous chasser de nos cathédrales pour nous renvoyer au vaste temple de la nature! Les vrais temples de la nature sont ceux dont la nature n’a jamais pu se passer. L’humanité bàtit ses temples comme les abeilles font leur ruche, avec la conscience et la raison de plus (1).

Et ce besoin inné, instinctif d’adoration, doit nous paraitre d'autant plus profond qu'il ne peut s'expliquer. Comme il est essentiellement spirituel et s'adresse à l’invisible, les barrières du monde sensible devraient, ce semble, l'étouffer en l’emprisonnant. Les passions le redoutent au lieu de l’alimenter ; les splendeurs même de la création tendent à l'arrêter en l’absorbant à leur profit; mais, vaines entraves, le sentiment religieux admire la création et s’élance au-delà !

Autant les flèches de nos cathédrales s'élèvent par dessus les dômes de nos théàtres, de nos bourses et de nos académies, autant le besoin de foi domine le besoin de plaisir, de science et de richesses dans l'humanité. Et ce sera toujours, sous une forme ou sous-une autre, la plus noble et la plus indéracinable de ses passions! Les fausses religions ellesmêmes en rendent témoignage, car si elles sont fausses par rapport à la vraie, elles sont vraies en ce sens qu’elles montrent la nature, privée de la révélation divine, embrassant l'opprobre de la superstition pour échapper au tourment de l'incroyance. L’irréligion absolue est une monstrueuse chimère que des cerveaux malades peuvent caresser, mais que les peuples, à l'état de santé intellectuelle et morale, re-

(1) M. Aug, Nicolas, L'art decroire:

pousseront toujours. Un genre humain sans croyances est aussi impossible qu’un genre humain sans idées et sans amour; et cette assertion conclut au-delà de ce qu’elle énonce, car la meilleure preuve que Dieu n’est pas une illusion que l'humanité se soit donnée, c’est qu’elle ne peut se l’arracher.

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Le besoin de croire étant reconnu une loi de la nature, afin de mieux établir cette vérité, faisons-en une application détaillée à la nature intelligente, à la nature aimante, à la nature perfectible, à la nature morale de l’homme; et si ces quatre facultés interrogées accordent la même adhésion à notre thèse, il s’en suivra que le mot Credo, loin d’être une prostration des esprits faibles, sera l'expression d’une aspiration inextinguible et que celui qui ne le prononce pas se met en état d'opposition contre l'humanité et contre luimême.

Et, d'abord, les croyances, généralement regardées comme un joug, ne sont-elles pas un bienfait pour la pensée? L'homme ayant été justement défini un être enseigné , il doit commencer par croire pour arriver à voir. Ceci est vrai dans l’ordre des connaissances naturelles comme dans l’ordre de la foi. Celui qui refuserait son adhésion à tout ensei- Sgnement naturel serait condamné à l'ignorance, et celui qui ne veut pas croire aux dogmes surnaturels en sera puni par le doute. Le doute! situation douloureuse, pour l'esprit, parce qu’elle est anormale. Voilà cependant le terme.le plus

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