‹ Le Bon Sens de la foiChapitre 68 sur 121 · IV · texte numérisé non relu

IV

Est-il vrai que certaines vertus nous soient possibles sans la grace? Est-il vrai qu'elles nous soient impossibles, même avec la grace? C’est la double question que j'ai entendu renfermer dans celle-ci, touchant le moteur de la morale chrétienne : Quelles sont les limites de son pouvoir ? Quand on a fait ses études dans le cœur humain, non dans les livres, on trouve deux antagonismes divers se dressant, tantôt à l’état de théorie savante, tantôt à l’état d’objection populaire, contre l'influence sanctifiante du christianisme, Ces antagonismes, quoique visant au même but, partent de deux points opposés. L’un prétend que, dans l’ordre de la vertu, l’homme peut tout ce qu’il veut, et il nie l'existence de la grâce comme inutile. L’autre affirme que, dans la. lutte contre les passions, l’homme est fatalement voué à lPhumiliation de la défaite, qu’il n’a d'autre ressource que de changer les lois de la morale pour échapper à la flétrissure d’immoralité, et il nie la grâce à raison de ses impuissances. En d’autres termes, le premier repousse la nécessité, le second l'efficacité de la grâce. À ces deux causes de scepticisme pratique, le stoïcisme et l’épicuréisme, nous n’opposerons point des spéculations théologiques, mais un simple appel à la conscience.

Et, d’abord, peut-on dire que l’homme, livré à lui-même, soit capable de tout le bien qu’il désire ? Certes, la morale naturelle varie selon les systèmes, et je défie le philosophe

ou. de encore ue incapable de faire le drole que Sa 4 x connaitre, parce qu’il lui manque le levier plus encore que

ï la notion de la vraie moralité.

Qu'ils approchent donc, les puritains de la morale indé- |: qui se vantent d'une sainteté acquise à l'encontre CR - de l'Évangile, Il y a lieu de reviser les titres de leur cano= “ -nisation. La vraie moralité n’est point cette banale tenue 3 qui ne se commet point avec le Code pénal, et qui vit avec 4 décence sous les yeux de l'opinion. C’est cette rigidité. pra ” tique qui, en secret comme en public, met ses actions en | parfait accord avec ses principes. D’après cela, que peuvent : alléguer, à l'appui de leur perfection, ces stoïques Poseurs , D: affectant le plus inexcusable des charlatanismes, celui .

| É | linpeccabilité?

ae faciles, mais ils os pas celles qui leur coûte= ; raient quelque chose; ce n’est point la leur moralité, © est. 4 Jeur naturel. Les délicatesses de leur honneur? Il est vrai ; qu’ils sont délicats par honneur, c’est-à-dire par respect pour les jugements publics ; ils ne le sont pas par devoir, ne c'est-à- dire par respect pour Dieu et pour eux-mêmes ; ce : À nest pas là leur moralité, c’est leur amour-propre. Une probité sans tache? Il est vrai qu'ils ne déroberaient pas” : une épingle dans la maison de leur ami sans s’éstimer mé- à ns prisables; mais ils lui déroberont sa femme et sa fille avec à Vorgueil d’une victoire remportée; ce n’est point là leur M moralité, c'est leur savoir-vivre. Ajoutez qu’ils se passent J'ambition comme la plus noble occupation d’un homme

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sérieux, la volupté comme une nécessité de tempérament, la vengeance comme une défense légitime de leur dignité,

le luxe et le sybaritisme comme le régime naturel de leur :

position. En un mot, ils réduisent tout leur décalogue à ne point attenter, soit au bien, soit à la vie de leur prochain. Et, du haut de ce piédestal dérisoire , bien nourris, bien logés, bien rentés, bien décorés, les pieds sous la table ou sur les tisons, ils osent disputer aux saints du christianisme le prix de vertu. En vérité, il faut avoir perdu le sens moral pour juger ainsi de la moralité.

Au reste, ceci est moins un thème d’école qu’une question de bonne foi. Si un libre-penseur de trente ans, la main sur la conscience, me garantit qu’il est parfaitement content de son état moral, la politesse m’empêchera de contester son affirmation, mais rien ne m’empêchera de croire qu’à force de tromper les autres, il à fini par se tromper lui-même. Je l'ai connu, en effet, cet acteur bizarre qui s'amuse à jouer la perfection, sous un manteau philosophique, pour jeter des défis à l'Évangile, et, en approchant mon oreille de son cœur, qu'y ai-je senti fermenter? Des haines inplacables qui le dévorent , des appétits qui le traînent dans la boue, des bas-fonds humiliants qui vengent la société des mensonges qu’il lui fait, enfin, des prostrations sans remède qui le font ployer sous le fardeau de sa misère, comme Atlas sous le poids de sa montagne de feu.

Et quand vous en êtes là:, le monde a beau acclamer vos vertus, un juge mieux informé s'inscrit en faux contre les panégyriques du monde : c’est vous-même. Que si vous n'êtes point capable d'exercer cette justice à votre égard , ce n’est qu'une déchéance de plus, car cela prouve que la notion

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ss ce Soflét aug uste dus Li ho io se ntemple à l'intérieur, la conscience. Mais, au moins, en telles profondeurs, ne vous insurgez pas contre le moteur des de la moralité chrétienne, car rien ne prouve mieux. Éd besoin que vous en avez que l'estime que vous n’en faites Je sais bien que les tenants de la morale indépendante se réfugient ici sous le couvert de cette banale calomnie : Les chrétiens zélés, peuples ou individus, ont autant de faibles- 3 es que les disciples de l’antichristianisme. S'agit-il des peuples, lobjection a toujours été écartée de notre chemin par ; 5 le chapitre précédent. Contentons-nous de fortifier nos répon- ï ses de cetapport si judicieux fourni à la thèse par le bon sens ; = de Bonald. « Les esprits chagrins ne remarquent que les vices :

« chez les peuples chrétiens, parce que les vertus y sont

« l'état ordinaire et seul autorisé; au contraire, des enthou-

« siastes ne remarquent chez les païens que les vertus, parce es « que le vice y était l’état commun et permis par les lois (1). » Aussi, pour détromper et punir les détracteurs de la mora- » lité chrétienne, que faudrait-il? Les obliger à élire domicile

dans les} pays où elle est inconnue. Six mois de séjour en Chine ou au Japon les réconcilieraient avec l'Évangile de

l’Europe civilisée. :

En ce qui concerne les individus , l’objection est une épi

“ie non un argument. Il est vrai que l’homme accou-.

tumé à se dominer contracte souvent, dans la lutte contre : lui-même, un peu d’exigence à l'égard des autres. Il est ES

{) Bonald. Législation primitive,

vrai, au contraire, que l’homme accoutumé à suivre ses penchants tolère aisément pour être toléré ; mais que suit-il de ce contraste ? Que les chrétiens ont des travers et leurs adversaires des vices. Oui, les mêmes dont nous persiflons les ridicules, parce qu’ils sont religieux, auraient des passions Scandaleuses s’ils étaient impies. Imaginons deux villes peuplées, l’une des premiers, l’autre des seconds, et placons dans les deux le même nombre de personnes, le même degré de culture, la même mesure d'entrainement : après vingt ans d'expérience, la population des chrétiens ferait rougir celle de la libre-pensée. Et si, entre ces deux statistiques morales, le monde ne fait point de différence, c’est parce qu’il les pèse dans une balance inique, essayant de pallier la honte de ses œuvres par celle de ses jugements.

À la suite des moralistes présomptueux, viennent les découragés. Les uns exagèrent la puissance, les autres l’infirmité de la volonté humaine. Par une conséquence nécessaire de leur système, ceux-ci abrogent les lois de l’ordre pour qu'il n’y ait point de désordre, ils identifient le devoir avec le plaisir pour charmer le premier par le second, et ils capitulent au lieu de combattre. Le dogme de la sanctifica-

tion du plaisir n'est-il pas, en effet, l’acte de désespoir d’une.

faiblesse qui s’est usée dans la lutte, et qui substitue ses droits à ceux de Dieu, pour n’avoir point de compte à Iui rendre ? \

L'histoire proteste contre cette làcheté d’une volonté s'abandonnant elle-même. La vie des saints prouve ce que

Dieu peut dans l'âme de l'homme, même quand l’homme ne peut plus grand’chose. Au temps de saint Augustin, peu de

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