‹ Le Bon Sens de la foiChapitre 81 sur 121 · EME · texte numérisé non relu

EME

Ar ï

Lt pen re

Et ces traces informes d’un monothéisme étouffé par le plus confus amas d’idées polythéistes, dualistes, panthéistes auraient fourni la notion si nette, si précise de l'unité. divine enseignée dans nos Évangiles? Et Jésus, qui

PR RTE Fu

Ein

- trouvait cette notion à sa portée dans une tradition hébraïque constante et explicite à cet égard, l’aurait apprise de Zoroastre, qui ne la possédait pas, par un canal occulte que personne na connu? Et c’est dé ce chaos de superstitions disparates qu’aurait émergé, à la parole d’un compilateur, la belle harmonie de nos mystères ? Poser ces questions . n'est-ce point une réponse suffisante à leur extravagance ?

Et qu'on ne nous oppose pas « l’Esprit, le Verbe, le Médiateur, le Fils engendré du Père, » et autres termes artificieusement associés pour accréditer l’idée d’une trinité préexistante à la nôtre et type de la nôtre. D'abord, ces . triades se trouvent partout et ne prouvent qu'une chose, que la Trinité chrétienne a été universellement et vaguement pressentie, mais qu’elle n’a pu être révélée que par l'Evangile, parce que pour conduire l'esprit humain de ce pressentiment à cette révélation, il fallait une lumière . divine. En second lieu, ces mots de Fils, d’Esprit, de Médiateur, avec lesquels on cherche à faire illusion, dit le docteur Spiégel, ne se trouvent nullement dans les anciens livres iraniens ; les textes rares et vagues qni semblent ÿ faire allusion sont, d’ailleurs, suspects d’interpolation. En troisième lieu, Mithra ou le Médiateur mandéen n’a qu'une analogie trompeuse avec notre dogme correspondant. Quant à l'esprit d'Ormusd, il unit trois substances en une personne, au lieu d'être une substance unique en trois personnes. Et puis, qu’a-t-on besoin de recourir aux sources zoroastriennes pour expliquer comment une telle notion a passé dans le symbole chrétien ?

Ce nom ne retentissait-il pas, à tout instant, dans les paraphrases chaldaïques ou Thargums lues publiquement

au sein des synagogues ? Quand saint Jean-Baptiste affirmait avoir vu le Saint-Esprit se reposant sur la tête de Notre- Seigneur, n’usait-il pas d’une expression usuelle? Moïse ne montre-t-il pas, dès le début, l'esprit de Dieu planant sur les eaux, et le Créateur fétondant le chaos par son Verbe ou sa Parole? Isaïe ne s'est-il pas écrié : « L'esprit de Dieu est sur moi, » et, ailleurs, ne va-t-il pas jusqu’à énumérer les sept dons du Saint-Esprit? En un mot, ces termes théologiques qui se trouvaient à foison dans l'Ancien-Testament, c’est-à-dire dans les Livres souvent plus anciens que l'A vesta, et auxquels l’Avesta les avait empruntés, pourquoi Jésus les aurait-il été chercher loin puisqu'il les avait si près, et pourquoi les attribuer à une initiation persane, quand ils | étaient le fruit si spontané de l'éducation hébraïque? De la théorie des incarnations mazdéennes, comme de

celles de Vischnou dans l’Inde, et de celles d’'Osiris, en …

Égypte, il n’y à qu'un mot à dire : C’est qu'elles seraient ” la parodie plutôt que le germe du mystère de Bethléem, si elles n’exprimaient le sentiment naturel dont Dieu voulait faire en nous l’assise granitique des croyances surnaturelles que nous étions destinés à porter.

Enfin, l'idée de rédemption se dégageait tellement des annonces prophétiques, des traditions juives et païennes, de l'attente universelle, du dogme messianique planant sur toute l’ancienne Alliance, qu’on se demande ce qu'il faut admettre, la naïveté ou l’audace de ceux qui font descendre, par enseignement secret, une telle évidence historisque de Zoroastre à Jésus-Christ.

Conclusion victorieuse que nous empruntons, avec la substance de cette réfutation, au savant abbé Le Hir : Si

nos dogmes, dans leur vaste synthèse, n'étaient qu’un larcin

. fait à la Perse, comment la Perse ne les a-t-elle pas mieux

reconnus et accueillis quand les Apôtres sont venus les lui prècher? Comment a- -t-elle fait des martyrs de ceux qui

. propageaient ce.qu elle leur avait enseigné? Et quand, au

troisième siècle, sous le gouvernement des Sassanides, la religion de Zoroastre reprit une vigueur nouvelle, pourquoi ces princes n’accueillirent-ils pas les chrétiens comme des frères et, au contraire, pourquoi les plus zélés pour ce culte furent-ils les plus ardents persécuteurs? Pense-t-on que Sapor IT, par exemple, durant son règne de soixante-six ans, ait immolé d'innombrables disciples du Christ, uniquement parce qu'ils divulgaient une doctrine secrète de la Perse, non parce qu’il y avait antagonisme entre la religion de l’Avesta et celle de l'Évangile? Ici, la clarté nous semble toucher à l’évidence.

Ainsi, tandis que l’école de Tubingue, Strauss et beaucoup d’autres cherchaient, par leurs remaniements des Évangiles, à rejeter après Jésus-Christ la formation du dogme chrétien, M. de Bunsen veut qu’elle ait eu lieu avant. Le christianisme était présenté naguère comme le fruit le plus exquis du sémitisme, aujourd’hui il est le produit direct de l’aryanisme ; et la personne de Jésus-Christ, en qui M. de Bunsen salue quand même le Verbe incarné de Dieu, disparaît dans les conclusions qui se déduisent de son livre. Voilà ce que certains docteurs de revue appellent « les faits les plus généralement reconnus et les données les plus certaines de la science moderne (1). » Tant pis pour

(1) Revue des deux mondes, 1er déc. 1865.

celle-ci, si elle est capable de croire ce qu’elle assure à cet” égard, et plus encore si elle ne le croit pas.

IT

Après le mazdéisme, la philosophie grecque a été regardée comme le second creuset où s'élabora notre dogme révélé. Cette philosophie envisagée sous le rapport spéculatif se résume excellemment dans le platonisme. La valeur intrinsèque de ce système, le souffle de spiritualisme qui l'anime, l'estime qu’il inspirait aux Pères de l'Église, l'usage fréquent qu’ils en ont fait dans leurs apologies, tout cela contribua à donner le change sur les rapports qui l’u= nissent à l'Évangile. Platon n’était qu’un lointain précurseur de Jésus-Christ, quelques-uns le déclarèrent son maitre, et tandis que des conformités de sa doctrine avec le dogme chrétien la raison devait conclure à une révélation antérieure, plus ou moins confusément répandue dans les pensées du monde, le rationalisme conclut à des relations de causalité entre cette doctrine et le christianisme. Qu'en faut-il penser? Rarement nos adversaires ont autant divagué que sur ce point,

Quoique les Pères aient fait valoir le côté vrai du plato- # nisme comme un témoignage de la raison.en faveur de notre dogme, faut-il conclure que notre dogme s’est enrichi aux dépens du platonisme? Cela n’est admissible, ni pour les croyances naturelles, ni pour les vérités surnaturelles de : notre symbole,

Fans

Les vérités naturelles qui sont dans Platon ne lui appar-

tiennent pas en propre, elles sont le patrimoine commun des intelligences, et des jets de lumière empruntés à la religion universelle qu’il a rassemblés avec génie. Sans doute Platon est spiritualiste, mais le spiritualisme n’est, ni essentiellement, ni exclussivement platonicien. D'ailleurs, comme le spiritualisme platonicien, avec ses ombres et ses défaillances-sans nombre, pâlit devant les splendeurs du spiritualisme chrétien! Pour épurer ainsi le platonisme et s’en assimiler les fragments de vérité, en n’adoptant aucune de ses erreurs, ne fallait-il point être en possession de la vérité complète? C’est ce qu’a fait le christianisme, Et il l’a fait même sans s'occuper de Platon. Qu’avait-il besoin de ce devancier, en effet, pour connaitre l’existence et l’unité de Dieu , la distinction de l’âme et du corps, la vie future, les principes de la morale naturelle, etc.? Est-ce que toutes ces vérités n’appartiennent pas à la religion primitive du genre humain ? Est-ce qu’elles ne se sont pas conservées sans altération chez le peuple juif? Est-ce que le platonisme, à ce point de vue, n’est point au-dessous de l’Ancien-Testament? Qu’on dise donc que Platon, par la lecture ou par les voyages, s'inspira de nos Livres sacrés, ce sera mille fois plus raisonnable que de faire sortir nos Livres des siens! Il faut vraiment plus de courage qu’on ne pense pour déclarer l'Évangile l'épanouissement d’une philosophie grecque, afin de n’y point reconnaître une révélation divine.

Sous le rapport des idées surnaturelles, qu'y a-t-il de commun entre le platonisme et le symbole chrétien? Pas la moindre analogie capable de justifier la solidarité qu’on établit. D'abord, serait-il vrai que le Verbe de la Trinité

catholique était déja ébauché dans le Àzyss du phiiosophe grec? Non, car le Acyes de Platon était, en Dieu, la faculté de concevoir, et nullement une personne vivante. Serait-il vrai que notre Verbe est dans ce type primordial, dans cette idée régulatrice, sur laquelle le disciple de Socrate enseigre que Dieu a dessiné le monde? Non encore, car ce type est extérieur à la divinité, comme la vérité objective est en dehors de l'esprit qui la conçoit, tandis que le Verbe est un avec le Père : non, surtout, parce que le type de Platon n’est point engendré par le Dieu qui le copie, tandis que notre Verbe sort du Père comme le rayon de son foyer, sans toutefois s’en séparer. Ainsi, d’un côté, une personne complète, divine , coexistant dans l’unité de substance avec deux autres personnes, en-tout égales à elle-même et entre elles, voilà le Verbe de la foi catholique! Et, d’autre part, un je ne Sais quoi d’indéfinissable, extérieur à Dieu, distinct de Dieu, tout au plus attribut de Dieu ; maïs sans personnalité divine, voilà le Verbe de la foi platonicienne. Pour les confondre, il ne faut pas les connaître.

Et, après avoir si mal caractérisé le Verbe, l’auteur du Timée aurait-il mieux rencontré les traits du Saint-Esprit? En a-t-il même parlé? Quelques-uns ont cru le reconnaître dans cette àme immense par laquelle le poétique métaphy- Sicien anime le monde. Mais cette àme n’est qu’une parcelle de Dieu, elle se compose d’esprit et de matière, enfin elle est emprisonnée dans la masse incommensurable qu'elle fait mouvoir, comme une intelligence dans ses organes: quel rapport une telle imagination a-t-elle avec cet amour substantiel du Père et du Fils, égal à l’un et autre, pur esprit. comme eux, et qui demeure indépendant de l’univers tout

en présidant à ses destinées ? Certes, s’il y a quelque lien généalogique entre les deux idées, c’est bien Platon qui à défiguré une tradition d'Israël, non une croyance aussi sublime qui a pu naître des rêves de Platon!

Et, cependant, Platon et Jésus-Christ, si divergents sur la Trinité, s’entendraient-ils mieux sur la création? Jugez plutôt. Jésus-Christ enseigne la fécondation du néant, Platon l'éternité de la matière, en telle façon que le Dien, qu'il appelle le Père de la nature et l'architecte suprême, n’est qu'un artisan vulgaire, pétrissant comme le potier un argile dont il n’est pas l’auteur (1). Platon et Jésus-Christ s’entendraient-ils mieux sur la sanctification ? Platon, essentiellement rêveur et spéculatif, se complaît dans sa pensée pour elle-même; on l’a justement comparé à un homme penché sur son intelligence comme sur le bord d’une belle source, et quise délecte à en voir jaillir les flots, sans s'inquiéter du terme où ils vont aboutir ; Jésus-Christ, au contraire, est un réformateur essentiellement pratique, subordonnant toute sa révélation et toutes ses influences à lamélioration du genre humain. « Enfin, Platon n’avait pas les idées qu’on lui a prêtées, et sa philosophie n’a point pour objet le salut dans le sens chrétien. Sans doute, il veut restaurer l’ordre moral et relever l'humanité de ses ruines, mais les moyens qu’il emploie|ne peuvent le conduire au but qu’il se propose. Il voit la corruption de l’homme, mais il n’en connaît ni les principes ni les remèdes. II ne sait pas que le désordre, introduit dans le monde, à son origine dans la rupture du lien surnaturel qui rattachait l’homme à

(1) Bossuct.

Dieu; il ne sait pas davantage que, du rétablissement ds ce lien, dépend le salut de l'humanité. Quant à une vue, même obscure et confuse de la rédemption, on n’en trouve pas la moindre trace dans sa philosophie (1). »

En résumé, le bien, la raison ou le verbe, et l’âme, voilà les trois termes de la triade platonicienne. Il a fallu une certaine mesure de bonne volonté aux premiers commentateurs de l'Évangile pour voir dans ces informes rudiments la confirmation du dogme trinitaire. Peut-être les Pères de l'Église ont-ils admiré Platon à travers les prismes de l’imagination orientale, et lui ont-ils prêté quelques-unes de leurs idées pour s'emparer de son autorité au profit du christianisme. Quelle serait leur surprise, s'ils voyaient qu'aujourd'hui on renverse leurs preuves, en faisant procéder le christianisme d’une telle autorité !

Pas plus qu’on ne peut faire au platonisme l'honneur de nos dogmes sacrés, on ne doit attribuer au stoïcisme l’origine de la morale chrétienne. Ne prouvons pas au lecteur avec trop d’abondance ce qu'il faut plutôt lui rappeler que lui apprendre.

Les stoïciens exercèrent momentanément un véritable empire sur l'opinion par leur élévation morale, et Pompée, vainqueur de Mithridate, inclinait les faisceaux de la république devant la porte du philosophe Possidonius ; mais, comme Possidonius et toute son école doivent s’incliner, à leur tour, devant la croix de Jésus-Christ !

Par où, en effet, la morale du Calvaire et celle du Portique se toucheraient-elles ? Celle-ci ne cherche qu'une gran-

() Becker, Le système de Platon dans ses rapports avec le dogme chrétien,

deur plus souvent contraire que supérieure à la nature, dans ce monde; celle-là ne se propose que la pureté de la conscience ici-bas, et la conquête d’une meilleure patrie dans l'avenir. Celle-ci ne s'inspire que d’une raison sèche et d’un froid amour de soi, celle-là place le ressort de ses sacrifices dans l'amour de Dieu et du prochain. Celle-ci professe que la félicité n’est pas dans les avantages des biens présents, celle-là la fait consister à en être dépourvu, et élève l’'àme humaine à ces hauteurs célestes : Heureux les pauvres ! Heureux ceux qui pleurent ! Celle-ci est humble, et Chrysippe refusait aux dieux le droit de s’estimer plus grands que lui. Celle-ci est chaste, et le cynisme de Zénon le disputa souvent à celui de Diogène. Celle-ci est résignée avec modestie, et le jusfum ac tenacem propositi virum de l’école stoïcienne n’est qu’un fanfaron de fermeté. Enfin, celle-ci créa la fraternité, et quand le stoïcisme raillait la vengeance, c'était parce qu’il la remplaçait par le mépris, regardant l'amour comme une faiblesse tout aussi bien que la haine, et tendant à isoler le cœur humain au sein d’un farouche et inaccessible désert.

Christianisme et stoïcisme n’ont donc aucun lien de filiation, et, si la filiation existe, c’est bien plutôt du premier au second que du second au premier. En agissant sur la morale publique, en effet, le christianisme communiqua son influence purifiante au stoïcisme lui-même. Sénèque, Epictète grandirent jusqu’à des proportions inconnues à leurs devanciers, en s’emparant de la substance évangélique au profit de leur doctrine, et quand on examine combien le stoïcisme postérieur à Jésus-Christ l'emporte sur celui qui le précéda, on le proclame hardiment : ce n’est pas Jésus-

Christ qui s’est fait un piédestal de la sagesse de Zénon, c’est Zénon qui attendrit son cœur d’airain et qui tempère son impassibilité repoussante au doux aspect de Jésus-Christ.

Donc, ni Zoroastre, ni Platon, ni Zénon n’ont inspiré la doctrine de Jésus ; les sectes juives ou chrétiennes en contiennent-elles l'essence? Quelques-uns l'ont dit, car tout a été dit contre la vérité ; et, dans cette théorie, c’est Philon qui aurait été, au sein du judaïsme, l’initiateur de Jésus. Nous avons vu M. de Bunsen représenter ce juif hellénisant comme le simple interprète d’une cabale Zoroastrienne; le voici changé en coryphée d’une préparation évangélique. Naguère, il n’était que le canal: maintenant, il est la source de l'esprit nouveau.

Philon appartenait à une catégorie de judaïsants théosophes qui cherchaient à relever le mosaïsme dans l'estime des païens, en le mariant à la science de la Grèce et de l'Orient. On était à l’époque des transactions philosophiques et religieuses. Les juifs entrèérent dans cette voie au contact de la civilisation romaine, même en sacrifiant parfois leur orthodoxie traditionnelle. Cet esprit de concession, peu sen- Sible à Jérusalem, se développa surtout dans les communautés éloignéés du centre, et particulièrement dans les colonies juives de Babylone et d'Alexandrie. C'est sur ce dernier théâtre que Philon, docteur pharisien, florissait

vers l'avénement de Jésus-Christ, grace à une doctrine qui était moins la conciliation de l'Ancien Testament avec la philosophie grecque, que la propagation de celle-ci sous des formes bibliques. Or, y a-t-il l'ombre d’une vraisemblance dans le système qui fait de Jésus le plagiaire d’un tel devancier ?

Une comparaison sommaire des deux enseignements confond cette invention. « Ce qui recommande les écrits de Philon à l'attention de la critique n’est pas précisément l'originalité de ses conceptions philosophiques, où l'on voit prédominer, tour à tour, les dogmes révélés de l’Ancien Testament, les théories de l'esprit grec et les spéculations orientales. Sa philosophie est un syncrétisme dans la plus stricte acception du mot : il emprunte à Pythagore, à Platon, à Zénon, à Aristote. Tour à tour, disciple de ces différents maîtres, il mêle leurs doctrines sans paraître soupçonner la différence des points de vue d’où elles procèdent. I n’est pas plus heureux quand il essaye de fondre ces éléments disparates avec les conceptions d’origine orientale ; tantôt dualiste avec Platon et Aristote, tantôt partisan d’un seul principe dont l’évolution produit tout le reste, tantôt se rapprochant du dogme biblique de la création : aussi, a-t-on fait de vains efforts pour coordonner systématiquement les opinions isolées, les affirmations contradictoires disséminées dans ses ouvrages. Sa préoccupation la plus constante est de réhabiliter le judaïsme aux yeux des philosophes païens, à l’aide d’un système d’accommodements qui lui permet de retrouver leurs doctrines dans les livres de Moïse et des prophètes ; mais, comme on devait s’y attendre, il n’y réussit, le plus souvent, qu’à la condition de for-

Lt

û (l 506 ORIGINES CERTAINES DE LA VRAIE RELIGION,

cer la lettre de l'Écriture et d'en dénaturer entièrement l'esprit (1). »

Toutefois, arrivons au but pièces en maïn. Qu’y a-t-il du philonisme dans l'Évangile? Il peut se faire que la méthode du docteur alexandrin ait imprimé quelques traces sur celle de saint Justin et des premiers Pères. Il peut se faire que certains de ses aperçus sur les théophanies ou manifestations divines de l’Ancien Testament, attribuées à la personne du Fils, aient eu, moyennant retouches, quelque cours dans nos premières expositions apologétiques; mais, en rapprochant le philonisme du christianisme, on ne trouve que des différences, quand ce ne sont pas des oppositions.

Son verbe est peut-être plus éloigné du véritable que celui de Platon, Cependant, plus que Platon, Philon était à même de le connaître ; car déjà les livres proto-canoniques insinuent la personnalité du Verbe ou de la Sagesse ; ces indications, d’abord vagues et obscures, prennent un caractère plus précis dans le livre des Proverbes ; eniin, elles deviennent plus explicites encore dans les livres deutéro-canoniques, composés après le retour de la captivité. Il n’est donc point étonnant qu'étant juif, d’une famille sacerdotale, Philon aït Connu ces antécédents du dogme Christologique ; mais ce qui étonne, c’est qu’après avoir puisé à une source si pure, il en ait pu corrompre les eaux.

Il les a corrompues à tel point que, sous sa plume, la Trinité devient une quaternité. Ces quatres principes des : Choses sont : le Dieu suprême, la raison, la puissance créatrice, et la puissance dirigeante. Quant à la matière, étant,

(1) M. l'abbé Thomas, Origines du christianisme,

“dans ce système, éternelle et nécessaire, elle pourrait trèsbien former le cinquième principe. Ces causes actives de la mquatermié philonienne sont-elles des hypostases? Comme le vénie métaphorique de l’auteur personnifie tout, il est difficile de le savoir. Cependant, il paraît avéré que la raison, la puissance créatrice, la puissance dirigeante sont, à ses yeux, de simples aspects de la divinité sans aucune réalité hypos- L. tatique. Son Àoyes n’est pas davantage un moi divin, mais une force inconsciente et impersonnelle, Quand on se laisse distraire par la phraséalogie imagée de l’auteur, on croirait le contraire ; mais, en y réfléchissant, on discerne très-bien que son verbe est la pensée divine, en tant qu’elle contient les formes archétypes des êtres créés, mais non une personne.

« Comment reconnaitre à ces traits, je le demande, le Verbe éternel du christianisme? Nul esprit sérieux ne se persuadera jamais que les divagations incohérentes du juif alexandrin aient inspiré le prologue du quatrième Évan- .gile. Le Verbe de saint Jean n’est ni un être créé, ni la per- . sonnification allégorique des attributs divins : il est égal et - consubstantiel au Père. Avant comme après l’incarnation, nil possède les caractères de la personnalité. Il ést créateur selon la stricte acception du mot; il a racheté l’homme pécheur par l’effusion de son sang. Cette doctrine de la - rédemption par le sacrifice expiatoire est complétement . étrangère à Philon. Sa théorie du hcyes, tout imprégnée de panthéisme et de dualisme, ruinait par sa base le dogme Chrétien, Que saint Jean ait eu en vue, comme le pensent d’habiles critiques, la théorie philonienne, pour la rectifier ou la combattre, c’est d'autant plus vraisemblable que

son but était de maintenir la pureté et l'intégrité du dogme christologique contre les erreurs dominantes de son temps (1). »

Ilne suffit donc pas de quelques éclairs de vérité dans un système religieux pour le regarder comme la cause généra= trice de la vraie religion. Le tout de la vérité en contient nécessairement les fragments, et quand on salue, dans le philonisme, la source du christianisme, parce qu’il en possède quelques éléments, on imite un insensé qui croirait tous les artistes égaux à Raphaël parce qu’ils ont tous employé du bleu et du rouge, et Lulli émule de-Mozart, parce qu’ils ont composé avec les même notes de la gamme.

Le christianisme serait-il issu de plusieurs sectes écloses”

dans son propre sein, telles que le pétrinisme et le paulinisme, et plus tard rapprochées et unies par la puissante”

synthèse desaint Jean? On l’a imaginé, mais les imaginations

s’étalent en expositions aventureuses et ne se prouvent pas. :

Ce fut le sort de celle-ci.

D’après cette découverte faite par l’école de Tubingue, less

Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc seraient opposés

l’un à l’autre. Le premier refléterait la tendance arriérée et"

exclusive des judéo-chrétiens, et serait rempli de préjugés £ rabbiniques. L'auteur n’y viserait qu’à combattre les doc- ÿ trines de saint Paul, et à faire l'apologie de saint Pierre, dont il relèverait les prérogatives. En un mot, cet écrit À

serait comme le manifeste d’un parti qui, sous le nom de pétrinisme, désignerait son particularisme étroit. D'autre

part, saint Luc exprimerait la tendance libérale des gentils «

() M. l'abbé Thomas, Origines du christianisme.

“pour objet de saper par la base l'influence de saint Pierre, en soutenant le parti paulinien. Ainsi, ces deux Évangiles seraient la preuve et l'expression de deux courants au sein

du christianisme primitif, lesquels représenteraient : l’un

le formalisme juif, l’autre l’élément païen. Quant à saint Marc, venu après les deux précédents évangélistes, il se …serait efforcé de commencer le rapprochement entre ces “antagonismes, en gardant une parfaite neutralité ; et saint Jean, arrivé le dernier, aurait opéré la fusion et fait la - véritable unité chrétienne.

Autant d’assertions, autant de contre-vérités; mais l’hypothèse n'est pas trop mal échafaudée; quelques faits lui - prêtent une couleur de vraisemblance. Il n’en faut pas tant à l’école de Tubingue pour tenter la fortune d’un nouveau paradoxe.

Il est vrai que les juifs convertis pardonnèrent diffcilement à saint Paul de nier la nécessité des observances légales pour le salut, et que, de son côté, le grand Apôtre … les combattit avec énergie; mais, au Concile de Jérusalem, ces dissentiments cessèrent : tous les Apôtres furent una-

nimes à déclarer l’inutilité de la circoncision et des autres pratiques judaïques; et, par une lettre collective, ils notifièrent leur décision aux nouveaux convertis de Syrie, de Cilicie et d’Antioche. Cet incident, clos presque en venant - d'éclore, est le seul fonds de vérité qu'il y ait dans la théorie en question. Le reste n’est qu’un roman exégétique. Il est faux qu’à dater de ce moment, il y ait eu la moindre divergence entre les Apôtres. Il est faux que saint Mathieu - soit le seul qui établisse la prééminence de saint Pierre sur

. moindre autorité contre ceux qui disent le contraire. Il faux que saint Matthieu soutienne le maintien obliga de la loi cérémonielle, et qu'il ait écrit pour défendre

système des judaïsants.

En second lieu, il est faux que l'Evangile de saint quoique rédigé par un disciple de saint Paul, soit l’exp

sion d’un esprit particulier improprement appelé le pa nisme. Il est faux qu’en faisant ressortir la destina

universelle de la loi nouvelle, saint"Luc ait eu la moind

intention polémique contre saint Pierre, puisque cel -avait eu la vision des animaux purs et impurs, et secon d l'apostolat des gentils. me.

En troisième lieu, il ‘est faux que saint Marc se soit pr posé de prendre une position neutre entre saint Matthieu et saint Luc, et nous en pouvons donner deux raisons irré-

cusables : la première c’est que, d’après l’histoire, saint

Marc a écrit avant saint Luc; la seconde, c’est qu'aucun désaccord doctrinal n'ayant existé entre saint Pierre saint Paul, il n’était pas besoin de les accorder. | … Enfin, il est faux que saint Jean ait écrit son récit dan un but irénique, c’est-à-dire pour achever la prétend fusion commencée par saint Marc. Tout le monde sait qu son principal but à été de tracer un tableau court, m: chronologique de la vie du Sauveur, de confondre les dis : Ciples de saint Jean-Baptiste qui avaient formé une secte |

& LE

(1) Voy. $. Marc, 3:16, 8-29. 9-5.10-28-14-33.: $. Luc, 6-14. 8-45, 920.2 $. Jean, 1-43, 6:68, 13-6 et suiv. 36 et suiv,

à vivre longtemps, enfin de réfuter les gnostiques

les docètes. OH \ Par conséquent, ce que l’on a appelé le étre de te û int Matthieu et le paulinisme de saint Luc, la prétendue 13 position de ces deux évangélistes, présentée comme l'ex= , pression de deux écoles rivales ayant déchiré le sein du D iris primitif ; enfin le rapprochement de ces deux. . écoles tenté par saint Marc et opéré par saint Jean, tout la n'est qu'une rêverie conçue dans le cerveau néons

> quelques exégètes allemands (1). “7 - La conclusion immédiate qui s’en dégage est celle-ci : Le … christianisme est l’œuvre de la révélation du Christ, non.

À celle d’un travail posthume fait par ses disciples.

Les efforts de l’éclectisme alexandrin rendraient-ils un

| compte plus satisfaisant de la formation du dogme chrétien ? 4 Fondée par Ammonius Saccas, vers la fin du deuxième siècle, l'école d'Alexandrie eut successivement pour chefs » Plotin, Porphyre, Jamblique et Proclus. Loin d’être la : Doro et l’auxiliaire du christianisme naissant, elle en fut la rivale, Un jour, le paganisme réduit aux abois | par les progrès évangéliques fit appel à toutes les religions } et à tous les systèmes issus de son principe, pour en cons- - truire un ensemble où il put résister quelques instants à

l’envahissement qui menaçait de le submerger. Cet amal-

(1) Voir, pour les preuves, l'abbé Vilmain, Étude critique sur les Évan-

| gites.

no -

game fut nommé le néoplatonisme. Éclectique dans sa méthode, le néoplatonisme ne créait pas les doctrines: il les choisissait, convaincu qu'entre elles l'opposition n’est qu'apparente et qu’il y à variété, non contradiction. Pratique dans son but, le néoplatonisme dépouilla la forme abstraite des anciennes philosophies pour s’annexer des mystères et des rites extérieurs, la prospérité du christianisme lui ayant appris que, pour devenir puissante sur les âmes, la doctrine doit se convertir en religion. D’après ces données, le lecteur a déjà vu la bizarrerie de l’objection : c’est le néoplatonisme qui s’est fait à l'instar du christianisme, et il nous faut montrer qu'il ne l’a pas fait.

Certes, la question est historique et peu susceptible d’être obscurcie par la chicane. L’antériorité du dogmé chrétien, par rapport aux spéculations alexandrines, prouvera toujours qu’il n’en est pas sorti. Celles-ci étant postérieures de deux siècles, comment l’auraient-elles inspiré? Il est vrai qu’on tàche d’éluder cet argument en imaginant que notre foi n’a reçu sa formule posititive qu’à Nicée, et qu'entre Jésus-Christ et cette époque nos croyances fondamentales, telles que la divinité du Christ et la Trinité, se développèrent sous l'influence du néoplatonisme. C’est là un lieu commun aussi souvent réfuté que rebattu. La doctrine des Pères anténicéens nous demeure et prouve que l’Église n’a reçu son dépôt que de son divin fondateur. D’autre part, la doctrine des néoplatoniciens prouve qu'ils ont fait des emprunts, non des largesses à ‘notre symbole, et qu’ils ne pouvaient nous donner ce qu’ils ne possédaient pas. D’ailleurs, des livres d’une autorité irréfragable, tels que l'Histoire du dogme pendant les trois premiers siècles de

z ogmes chrétiens. Il 2 a nils d'imaginer une réponse É] lus nette.et plus directe que celle-là à l'esprit de système a falsifiant notre passé au profit de ses rancunes et de SES ar utopies. Quand on a parcouru ces pages si décisives, vérita- : * | bles procès-verbaux de notre tradition apostolique, quand on les compare aux théories gratuites qu’on leur oppose, surtout quand on entend les auteurs de celles-ci passer sur

à de telles évidences pour conclure : æ C’est d'Alexandrie que

sort cet esprit nouveau, christianisme et platonisme, qui

. devait rayonner sur tout l’ancien monde (2), » on comprend

4 jusqu'où peut aller l'amour désordonné de l’homme pour.

* des erreurs qui lui appartiennent, au détriment de la vérité

> à laquelle il appartient.

Eh! comment le néoplatonisme aurait-il produit le sym- 3 bole de Nicée, puisqu'il ne le contient pas? L'Église chante : É N. Je crois en un seul Dieu créateur du ciel et de la terre : le

+ néoplatonisme donne hospitalité, dans sa théodicée cosmo-

| polite, à toutes les théodicées de l’univers. L'idée du Dieu 4 vivant et personnel, l’idée éléatique absorbant toute dis- tinction en Dieu dans l'unité pure et indéterminée, l’idée | émanatiste qui fait sortir les êtres finis du développement de l'unité indéfinie, enfin l’idée dualiste qui pose en face . l’un de l’autre deux principes éternels du bien et du mal,' | le tout combiné dans des rapports impossibles, voilà ce | eu d'Alexandrie, qu’on ose proclamer le père du nôtre ? erait-ce ignorance ? Serait-ce moquerie ?

(4) Par Me: Ginouilhac, archevèque de Lyon.

(2) Vacherot. Hist. crit. de l’école d'Alexandrie, t. IL, p. 92.

Near # rep Ne à "544 té ORIGINES CERTAINE s DE TA ; LE Lu

son sein et devenant tepenr tonte à choses, sévant More insensible qui, # sommet de son | Y

tienne, au contraire, exclut la connexion du fini et de lin 5 fini, et consacre la distinction substantielle du Créateur et RÉ de la créature. | a Dans la Trinité chrétienne il y a trois hypostases consubstantielles ; dans la trinité alexandrine il y en a une quatrième, la nature, en attendant que Baaitites et les 4 gnostiques, fécondant cette idée de Proclus, décomposent LE ] divinité en cinquante-deux déploiements successifs, dont. . chacun en comprend sept autres, ce qui forme le total de trois cent soixante. quatre moments Lee dans

l’évolution de l’unité divine. | Ët c’est ce mélange de métaphysique et d'illuminisme, ! plus insensés l’une que l’autre, qui aurait éclairé les | oracles de Nicée? Et ce sont ces docteurs alexandrins qui. auraient été les théologiens de saint Athanase ? Pour toute 1 réponse, je souhaite qu’ils soient un jour aussi connus que k =. da profession de foi de saint Athanase. Un tel parallèle sera la meilleure réfutation et le plus digne châtiment que puissent recevoir leurs admirateurs. .

« Il faut donc être prudent quand il s’agit de prononcer 4 qu'une doctrine dérive d’une autre. Pour le proclamer avec … certitude, il est besoin de rencontrer des deux côtés des points de contact nombreux, profonds , vigoureusement caractérisés. Mais il ne suft pas, pour constater cette |

ses DOGMES.. se

| ation, de certaines correspondances agées: otden telles, et qu’on puisse considérer comme des coïncidences de 4 Li: ou des inspirations communes du bon sens. S'ap- | . puyer sur cette seule base d’une similitude superficielle et à indéfinie; pour conclure à la génération d’une croyance par 42 b une croyance antérieure, c’est tomber dans une témérité Ve injurieuse à la raison. 2 « Mais, au lieu d’accepter la naissance ou la parenté . réelle des dogmes chrétiens, nous nous plaisons à leur en | prêter d’hypothétiques : nous voulons, à toute force, qu’ils se soient formés d’une pensée prise à l’Oriént, d'une autre prise à l'Occident, d’une troisième prise au Nord, et, pour donner à nos allégations un semblant de solidité, nous

établissons des courants arbitraires d'idées à travers le temps et le monde. Sommes-nous appuyés ou démentis par

les faits? Peu importe. Si les faits s'accordent avec nos théories, tant mieux; s’ils nous condamnent, nous n’en tenons aucun compte; et c’est merveille de voir avec al

4 art ingénieux et quelle-hardiesse d'invention nous faisons 4 F aller, revenir, monter, descendre, tournoyer dans le passé, … ou des systèmes entiers, ou des fragments de systèmes, pour les amener, comme autant d’affluents, à celui que nous prétendons être le résultat de leurs ondes réunies (1). »

| Arrivé à la fin de cette étude, nous devons au letteur la —. communication de nos impressions sur le débat que nous venons de clore. Nos impressions sont mille fois plus favorables à la divinité de nos origines chrétiennes que les … raisons par lesquelles nous les avons étayées. Il y a, dans

Ce.

(1) Ms' Plantier. roisième conférence,

chaque sujet, une partie intuitive où la conviction s’avance plus loin que la démonstration. Après avoir compulsé toute l’accusation intentée rar la critique contre la sincérité de,nos monuments originaux, il nous reste cette ferme persuasion, que ce n’est là qu’un amoncellement-de nuages suscité par l’artifice employé au service du système et de la passion. Bossuet disait, en parlant de la défense de la reli= gion, qu’il y mettrait sa tète! volontiers, nous y engagerions la nôtre.

Mais, puisque le seul moyen que nous ayions de rendre ce témoignage est de consacrer notre intelligence à prouver notre foi, avançons encore sur la voie ouverte devant nous. De même que l'étude de nos monuments primitifs nous introduit logiquement dans l’Église, de même la parole de l'Église sera bientôt la plus sûre garantie de nos monuments primitifs. Pour obtenir ce surcroît de lumière, après avoir bien établi que la vraie religion surnaturelle c’est le christianisme, il nous suffira de montrer que le vrai christia-

nisme, c’est le catholicisme. L.

icisme.

thol

Ô © | # A so:

> vrai christiani

tu + .

aa V8 Ew'2 TAPIS SN >

Page 1