AA
de saint Pierre.
Établissons d’abord que la primauté d'enseignement et de juridiction a été réellement conférée à saint Pierre; plus tard, nous montrerons qu’il ne l’a point reçue à titre d’apanage exclusivement personnel et viager.
Saint Pierre n’a pas de supériorité naturelle qui explique Sa Prééminence au milieu du collége apostolique. Saint Mathieu, saint Marc et saint Luc écriront l’histoire du Sauveur ; säint Jean sera nommé l'aigle de Patmos, saint Paul sera ravi jusqu’au troisième ciel et nous lèguera des épitres immortelles; mais Pierre n’a rien qui le distingue du côté de l'esprit, et s’il devient le premier dans l'Église, après
… Jésus-Christ, ce ne peut être en vertu des avantages qu’il … lient de la nature, c’est évidemment par le choix et la dis-
… position de Jésus-Christ lui-même. Quelle mesure de pré-
“ vention ne faut-il pas pour fermer les yeux à une si
providentielle économie! Si jamais un ennemi de la domi="
nation des Papes parcourt ces pages, je le conjure de médi-"
ter ceci la main sur la conscience.
La prédestination de Pierre à la suprématie se révéla le
jour où Jésus lui donna un nouveau nom. Jésus l’apercevant
pour la première fois le regarda et lui dit : tu es Simon, fils de
Jona; mais tu l'appelleras Céphas, ce qui veut dire Pierre. Dès
ce moment, le dessein du Sauveur, sur le prince des Apôtres, “
commence de transpirer. D’après les usages juifs, un chan-
gement de nom ainsi imposé à un homme était pour lui”
l'annonce d’une vocation, d’un bonheur ou d’un ordre de…
choses extraordinaire. Abraham, Sara, Jacob, sont appelés « Abram, Saraï, Israël, le premier en mémoire de son alliance « avec ile Seigneur, la deuxième de son tardif enfantement, ”
le troisième de sa lutte contre l’ange. N’est-il pas évident
qu’en nommant Céphas ou roc le fils de Simon, le fondateur »
de l’Église a voulu le signaler et le. préparer comme pierre fondamentale d’un édifice futur.
Cependant, le nom de Pierre n’est pas plus significatif que les distinctions dont cet apôtre est l’objet. Seul il paie le tribut, seul il marche sur la mer avec Jésus, seul il est
interpellé nommément et à plusieurs reprises par le divin
Maitre, seul il est l’objet d’une prière ‘spéciale de sa part, seul il est gratifié d’une apparition particulière après sa
résurrection, seul il est instruit, par avance, du genre de M mort qui l'attend, seul, enfin, il est distingué de la troupe : apostolique par les anges eux-mêmes, car l'ange dit aux L saintes femmes : Annoncez la nouvelle aux disciples et à À
Pierre.
Mais comme sa prérogative s’accuse encore davantage È
‘par d’autres points! Pierre aura les prémices de tout; il sera le premier à confesser le Dieu-homme, le premier dans Pobligation de l'amour, le premier dans la pratique de la pénitence, le premier qui verra Jésus ressuscité, le premier qui proposera de compléter les douze réduits par la mort de Judas, le premier qui confirmera la foi par un miracle, le premier à convertir les juifs, le premier à recevoir les gentils, le premier inscrit sur les quatre dénombrements divers des apôtres qui sont faits par les Évangiles; enfin, le premier partout, et l’objet de la vénération du grand Paul lui-même qui, descendu du troisième ciel, vient le contempler, « afin qu'il soit bien établi, dit Bossuet, que quelque saint et quelque docte que l’on soit, füt-on un autre Paul, il faut venir voir Pierre (1). »
Sans doute, tant d'occurrences ne sont pas fortuites, mais voici Jésus qui va faire lui-même la préconisation de cet immortel Primat, par des paroles plus irréfragables encore, et qui ne furent jamais prononcées, ni sur la tête des apôtres réunis , ni sur celle d’aucun apôtre en particulier.
Simon Barjona vient de confesser la divinité de son Maitre avec un élan de foi et d’amour qui a fait tressaillir dixhuit siècles, et son Maître, touché, lui répond : Vous êtes heureux, Simon Barjona, car ce m'est ni la chair ni la sang quivous ont fait cette révélation, c'est mon Père qui est dans le ciel : et moi je vous dis, en récompense, que VOUS êtes Pierre, et sur cette Pierre, je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle.
Cette parole est dite en présence des apôtres, mais au pro-
(1) Serm. sur l'Unité, I 36
fit d’un seul, et sans aucune mention des autres ; et, cependant, celui qu'elle désigne pour servir de fondement à l'Église, n’aurait pas, dans cette divine construction, plus d'importance que Barthélemy et Thaddée?
Il est encore une autre promesse à son adresse, par
laquelle il est mis plus clairement hors de pair avéc tous 3
sès collègues dans l’apostolat : c’est cette investiture unique, sublime, qui lui est annoncée en des termes capables de produire le vertige : Je vous donnerai les clefs du Royaume des Cieux, lui dit celui qui en est le maître, ef tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le Ciel.
Quelle élévation pour un pauvre batelier ! Or, est-il possible de considérer comme l’égal des douze celui qui est placé au-dessus par de telles prérugatives? A qui doute
de Ja primauté de Pierre y a-t-il rien de mieux à rappeler
que son divin pouvoir des clefs ?
Ajoutons aussi sa fonction de confirmer tout le Collége apostolique dans la foi. Jésus, près de sa fin, saisi d’une sollicitude ineffable pour son Église, dit à Pierre : Simon, Simon, voilà que Satan a demandé de vous cribler tous, vous qui devex me succéder, comme on crible du froment ; mais J'ai prié pour loi afin que ta foi ne défaille pas, et c’est à toi à confirmer tes frères.
Et celui à qui sont faites de telles ouvertures et de telles!
prédictions, celui qui reçoit seul une telle mission, et qui est seul favorisé de l'appui d’une telle prière, celui-là ne serait, parmi les autres apôtres , que unus inter pares? Non, le souvenir du crible, comme celui des clefs, comme celui de la pierre fondamentale, assurent évidemment à Pierre la principauté du doctorat et du rectorat universel.
ar pi
Et, cependant, ce ne sont là que les préludes et les annonces de la création de cette primauté : voici, en quelque sorte, le moment où le premier Pape va être institué et consacré. Jésus est sur le point de quitter la terre; enfin il veut poser le fondement de cette société spirituelle qu’il s'était contenté jusqu’à ce jour de prédire; il interpelle Pierre en ces termes mémorables : Simon Jean, m'aimez-vous plus que ceux-ci? et l'Apôtre répond : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Quelie sera la récompense de cet amour trois fois demandé par le Maître et trois fois juré par le disciple? Elle sera dans ce pouvoir le plus grand, le plus étendu et le plus étourdissant qui ait été confié à un mortel : Paissex mes brebis, paisses mes agneaux.
Et cet apôtre qui a seul, par rapport à l'humanité, des attributions de Pasteur, c’est-à-dire celles de nourrir, de conduire et de défendre le troupeau universel, ce Pasteur qui est constitué, non-seulement sur les agneaux, mais sur les brebis, n’eût été lui-même qu’une brebis à rang égal avec les autres ? eh! pourquoi donc aucun des autres apôtres ne reçut-il jamais de telles commissions de la part de Jésus? et pourquoi cette obstination de Jésus à nous donner le change, sur ce point, par des faux semblants qui seraient un travestissement plutôt que l'expression de sa pensée?
Sans compter que Pierre confirme par ses actes la mission dont il est investi, et que sa primauté n’est contestée par aucun des évêques ni des fidèles de son temps. Chef toujours et partout reconnu du magistère et du gouvernement, il marche à la tête de ses collègues pour la promulgation de l'Évangile, il fonde l'Église de Jérusalem, il plaide la cause des apôtres devant le Sanhédrin, il parcourt, dans des voya-
ges, qui pourraient être appelés les premières visites pastorales, la Judée, la Galilée et la Samarie ; c’est lui qui porte la première sentence judiciaire de l’Église contre Ananie et Saphiré, c’est lui qui frappe du premier anathème et qui confon1 Simon le Magicien.
Les apôtres et les fidèles en réfèrent à Pierre dans les difficultés doctrinales et disciplinaires. On place les malades sur son chemin, et il les guérit par la vertu de son ombre. Paul, qui a reçu son enseignement de Jésus-Christ lui-même, ne commence pas les fonctions de l’apostolat avant d’avoir passé quinse jours auprès de Pierre, pour se mettre en communion de pensées et de sentiments avec lui. Eh! pourquoi ce pèlerinage vers le Prince des Apôtres, plutôt que vers saint Jean, le disciple préféré de Jésus, plutôt que vers saint Jacques, le frère du Seigneur, l’évêque de Jérusalem, entouré par l’Église naissante d'une si grande vénération ? Parce que saint Pierre, dit saint Jean Chrysostôme, était la bouche et le chef du Collége apostolique. :
Que les Pontifes du schisme qui trônent à Constantinople ou à Pétersbourg y réfléchissent; la primauté de Pierre qu'ils renient est aussi bien prouvée que la mission des apôtres dont ils se croient les héritiers légitimes. Si les textes allégués en faveur de la première thèse n’ont pas de valeur, ceux qui établissent la seconde en sont encore plus dépourvus, et le jour où le Pape sera dépossédé de sa primauté, les évêques grecs devront logiquement donner leur démission.
D'ailleurs, j'en atteste la tradition, est-ce que la dignité suréminente de la chaire de saint Pierre eut jamais, ni comparaison, ni concurrence à subir de la part d'aucune autre
chaire apostolique? Est-ce qu’Antioche ne reconnut pas Pierre pour son premier Pasteur, quoique cette chrétienté eût été fondée auparavant par Paul et Barnabé ? Est-ce que, plus tard, Rome n’a point été toujours regardée comme la ville épiscopale de Pierre, quoique Paul y soit mort pour la foi comme lui et y ait, peut-être, plus travaillé que lui? Comment expliquer ces choses, abstraction faite d’une primauté d'institution divine dans le ministère, dans le gouvernement et dans le magistère du premier vicaire de Jésus- Christ ? j
De leur côté, les Pères de l'Église forment une acclamation immense de leurs hommages réservés, exceptionnels au seul Primat de Rome : celui qui fut nommé le dernier des Pères d’après l’ordre chronologique, mais qui fut peut-être le Premier par l’éloquence, à ainsi résumé ce sublime concert. « C'est cette chaire romaine tant célébrée par les Pères, où « ils ont exalté, comme à l’envi, la principauté de la chaire « apostolique, la principauté principale, la source delunité, « et, dans la place de Pierre, l’éminent degré de la chaire « sacerdotale ; l'Église-mère, qui tient en la main la con- « duite de toutes les autres Églises ; le chef de l’épiscopat, « d’où part le rayon du gouvernement ; la chaire unique en « laquelle toutes gardent l’unité. Vous entendez, dans ces « mots, saint Optat, saint Augustin, saint Cyprien, Saint « Irénée, saint Prosper, saint Avite, saint Théodoret, le « concile de Chalcédoine et les autres, l'Afrique, les Gaules, « la Grèce, l'Asie, l'Orient et l'Occident unis ensemble (1). »
Et où donc les sophistes byzantins ont-ils étudié l’his-
(i) Serm. sur l'Unité,
toire, pour croire qu’on peut la confisquer ainsi au profit d’une révolution, fût-elle commandée par des patriarches ou des archimandrites ? Assurément, quand on observe l'espritéminemment autoritaire qui plane dans toute la doctrine évangélique, il est difficile de se persuader que Jésus ait fondé sans unité, en émiettant l’autorité de son Église entre tous les Évêques du monde. Il serait presque rationnel de dire, en constatant le caractère moral du divin Maître : Si la primauté de Pierre n'existait pas, il faudrait la supposer. Mais quand je considère que saint Pierre établit à Rome le siége de sa primauté, qu’il s’y donne un successeur suivi de tant d’autres, sans interruption, jusqu’à Pie IX ; quand je réfléchis que cinq Pères des premiers siècles ont dressé un catalogue des Évêques de Rome dont l'exactitude généalogique n’a pu être contestée (1) ; quand je vois cette dynastie de Primats illustres exercer une puissance universellement reconnue, dans les causes de la foi et de la discipline générale, dans la convocation, la présidence et la ratification des conciles ; dans les appels interjetés à leur tribunal de toutes les par ties du monde; enfin, quand j'entends le baron de Stark, malgré ses préventions de protestant, affirmer que la Primauté de saint Pierre à Rome a le témoignage de toute l’an- | tiquité; Basnage ajouter qu'aucune tradition n’a plus de preuves en sa faveur; Parson convenir que nul des anciens na révoqué en doute la, fondation de l'Eglise romaine par saint Pierre, ni la succession des Papes à son héritage ; enfin, Puffendorf et Grotius parler hautement de Ja Primauté de
(1) Saint Irénée, Tertullien, saint Épiphane, saint Optat, saint Augustin. -
l'Église romaine et de sa légitime hiérarchie : alors, je me demande si la sophistique grecqne n’est pas plus digne de mépris que de réfutation. Et la mettant aux prises avec ces théologiens de l’hérésie qui défendent ce qu’elle attaque, je suis tenté de lui dire : N’écrivez plus l’histoire chrétienne puisque vous la falsifiez et ne vous réclamez plus de l'Évangile puisque vous le mutilez.
C’est bien le cas de conclure ici avec un apologiste trèsautorisé : « Que peut-on voir de plus formel, de plus sou- « tenu, de plus achevé que cette pensée, cette volonté qui « se déploie pendant tout le cours de la vie mortelle de « Jésus-Christ, et qui, de l’état de projet et de promesse, « passe à l’état d’exécution au moment précis où les desti- « nées de l'Église vont commencer ? Si, après des paroles si «claires, si énergiques, Si majestueuses, la primauté de « Pierre est une imposture, ne pouvons-nous pas dire, sans « crainte, a Jésus-Christ : Sierror est, q te decepti sumus (1); » et si, après des faits si éclitants, si persistants qui sont venus confirmer les paroles de Jésus-Christ, la primauté de Pierre est une. imposture, ne sommes-nous pas en droit d'ajouter que les siècles et le monde civilisé sont de connivence dans cette supercherie?
Toutefois, la difficulté n’est pas entièrement résolue. Parmi les schismatignes et les hérétiques opposés à la suprématie de Rome tous ne nient pas la primauté de saint Pierre, mais ils nient celle du Pape, en ce sens que celle de saint Pierre n’était point reversible sur ses successeurs. De même que le pouvoir des miracles, disent-ils, que l’'inspira-
(1) Aug. Nicolas. Études philosophiques, 3e vol.
tion, que le privilége de l’infaillibilité se sont éteints avec les apôtres, la primauté à expiré avec le premier Vicaire de Jésus-Christ. Tout ce que l’on a voulu greffer là-dessus n’est qu’usurpation. Une fois la divine parole semée sur la ierre, la vérité germe d'elle même, à l’aide des divins écrits ; seulement, d’après les schismatiques, il faut encore des Évêques, à défaut du Pape, pour veiller à la garde de ces divins écrits, tandis que, d’après l’hérésie, il suffit d’imprimeurs pour les reproduire, de colporteurs pour les propager, et de lecteurs pour les consulter.
Sachons donc s’il est vrai que la primauté de saint Pierre ne soit point héréditaire sur le Siége qu’il occupa , et s’il faut effacer cette grande affirmation de Bossuet : « Qu'on « ne dise point que le ministère de Pierre finit avec lui. Ce « qui doit servir de soutien à une Église éternelle ne peut « avoir de fin. Pierre vivra dans ses successeurs, Pierre « parlera toujours dans sa chaire (1). »
Pour peu que la raison mérite d’être comptée dans les appréciations théologiques, il faut avouer qu’on ne peut. lui imposer le système schismatique sans la torturer. Elie nous dit, en effet, que la primauté de Pierre n’a pas eu dans l’Église une raison d’être provisoire. Cette primauté fut un moyen indispensable pour constituer l'unité contre les erreurs, et une digue contre le débordement des vices ; or, tous les siècles étant Sujets aux mêmes erreurs et aux, mêmes vices, la suprématie pontificale doit être perpétuelle, Sous peine d’inconséquence dans le fondateur de l'Église, et de confusion dans son -ouvrage.
(1) Scrm. sur l'Unité,
Que peuvent de simples évêques éparpillés, soit pour l'instruction, soit pour la réformation de l'univers, alors que les droits de chacun expirent à l'entrée du diocèse voisin ? Que peuvent-ils, même en concile général, puisque le con-
ile est de sa nature transitoire, tandis que les besoins de
l’enseignement et du gouvernement ecclésiastique sont permanents ? Donc, sans une primauté permanente pour faire mouvoir les rouages inférieurs, c’est-à-dire, Sans une tête pour commander aux membres, il n’y plus d’unité possible dans l’Église, et son mouvement d'ensemble est remplacé par une vaste dislocation.
D'ailleurs, quelle folie d'admettre une primauté dans l'Église quand il semble que l’Église n’en avait pas besoin, et de la rejeter quand l'Église ne peut point s’en passer! Au temps de saint Pierre, Chaque apôtre était doué de dons exceptionnels, ainsi que nous l'avons vu : alors, les fidèles étaient relativement peu nombreux, plus fermes dans la foi, plus ardents dans la charité : n'est-il point déraisonnable de croire que le Christ ait voulu supprimer la primauté, à l'heure même où elle est plus nécessaire que jamais ? C’està-dire quand les évêques se sont multipliés de douze à plusieurs mille, quand aucun d'eux n’est plus infaillible ni inspiré, quand plusieurs sont coupables de scandale et d’hérésie, quand enfin les fidèles flottants à tout vent de doctrine, circonvenus par toute sorte d'erreurs, dispersés sous toutes les latitudes, séparés par toute sorte de langues, de nationalités, de préjugés, ne pourront plus s'entendre dans la foi, sans une autorité élevée au milieu du monde pour leur servir de centre de ralliement? Évidemment, il y Ja une démonstration par l'absurde qui est décisive contre
les adversaires de la suprématie papale, et il faut revenir à cette lumineuse théologie de Bossuet :
« Il devait toujours y avoir un Pierre dans l'Église pour « confirmer ses frères dans la foi. C'était le moyen le plus € propre pour établir l'unité des sentiments que le Sauveur « désirait, et cette autorité était d’autant plus nécessaire
«aux successeurs des apôtres, que leur foi était moins « affermie que celle de leurs auteurs (1). »
Oui, il devait y avoir toujours un Pierre dans l'Église, et l'esprit a beau chercher, il ne trouve point la raison pour laquelle Pierre se serait retiré de cette immortelle fondation, afin de laisser toute l'autorité au Corps épiscopal. Tantôt l'Église est appelée par Jésus un royaume, dans un royaume il n’y à qu’un monarque: tantôt une maison, dans une maison il n’y à qu’un père de famille ; tantôt un vaisseau, dans un vaisseau il n’y à qu’un pilote; tantot un corps, dans un corps il n’y a qu’une tête; tantôt un troupeau, dans un troupeau il n’y a qu’un pasteur. Ou il faut écarter toutes les vraisemblances, toutes les analogies, toutes les indications évangéliques, ou il faut souscrire au dogme de la primauté,
N'est-il point inconcevable, d’: ailleurs, qu'après avoir établi son sacerdoce, ses sacrements et son Église pour toujours, Jésus n’eût assigné à la primauté qu’une durée temporaire? Pourquoi cette anomalie d’une suprématie momentanée, dans une société dont tous les rouages sont immortels ?
N'est-il pas encore moins admissible que, Jésus le pré-
() Médit, 79,
dicateur de l’unité par excellence, et qui l’a mise partout, à l’image et en l'honneur de celle qui existe entre lui
‘et son Père, ait fondé son œuvre sur une si effroyable
diversité, créant, par ce système, autant de Papes qu'il y a d'Évêques, et, partant, autant d'Églises qu’il existe de
- diocèses ? Évidemment toutes les probabilités rationnelles
s'élèvent contre une telle hypothèse, et le photianisme, le russianisme, l’anglicanisme ne portent pas assez la ressemblance de la pensée de Jésus, pour nous persuader
qu'ils en sont sortis.
Mais, laissons les considérations philosophiques pour interroger l’histoire. Quel témoignage va-t-elle rendre à la perpétuité de la primauté dans les Souverains Pontifes ?
Quand le corps apostolique reçut la mission de Jésus, il se composait de deux éléments : les Apôtres et leur Primat ; par conséquent, si, en vertu de cette parole : Je suis avec vous jusqu'à la fin, les apôtres sont encore dans leurs successeurs, le Primat doit être dans le sien, En ce moment solennel saint Pierre est là avec sa prérogative; sa prérogative doit donc subsister, toujours présente et agissante dans l'Église, ou bien il faut admettre que Jésus a cessé d’être avec le Pape, pour continuer d’être avec les évêques, ée qui est le comble de l'arbitraire dans l'interprétation. Ou la parole du divin Maître instituant l’apostolat a perdu toute action de transmissibilité, même pour les évêques, où il faut qu’elle dure encore pour le Pape, car évidemment Jésus-Christ a parlé des successeurs de saint Pierre comme de ceux des douze quand il a dit : Je demeure avec vous. De cette manière, « le ministère de Pierre est devenu Ordinaire, Principal et Fondamental dans toute l'Église, »
Étrange prétention de l’épiscopat séparé de Rome d’avoir « un arbre généalogique plus certain que celui des Pontifes romains ! Étrange délire surtout, de ne pas voir qu’il n’y à plus d'épiscopat d’après la doctrine enseignant qu’il n'y à plus de primauté ! # :
Est-ce que la tradition des premiers siècles justifierait cette distinction inconséquente? Nullement, car après la mort de Pierre, ses successeurs exercent tous ses droits sans « nulle réclamation des Églises.
Le second concile de Nicée fait savoir à tous les siècles, omnibus notum sæculis sit, que l'héritier du siége de Pierre est doté dela primauté de juridiction. Le concile d’Ephèse décrète que saint Pierre doit être considéré comme toujours vivant et jugeant dans ses successeurs. Enfin, le corps entier des pasteurs qui, selon la doctrine de Constantinople, est en possession de l’infaillibilité, a cent fois, avant Photius, proclamé comme étant d'institution divine la primauté de l’'Évêque des évèques. Que le schisme s'accorde avec luimême, il s’entendra bientôt avec Rome !
Les Pères eurent-ils à cet égard d’autres idées que nous ? Certes, quand saint Ambroise s'écriait : Là où est Pierre, là est l'Église (1), ilne voyait pas dans le Pape un successeur amoindri du premier pape, puisqu'il y voyait la personnification incessante de l'Eglise. Et quand saint Jérôme écrivait : Le salut de l'Église dépend de la dignité de son Souverain Prêtre ; si ce chef n’était pas revêtu d’un pouvoir extraordinaire, suréminent, il y aurait autant de schismes qu’il y à de prêtres (2), ce jour-là le savant anachorète voulait
() In Ps. 40. n. 30, @) In jov. lib. I. n, 24.
bien parler d’une primauté permanente dans le grand prêtre de la catholicité, non d’une autorité pareille à celle des autres évêques (1). Sans doute, aux temps héroïques du chris- + . tianisme comme aujourd'hui, les plus grands saints ont eu, à l'égard de Rome, des boutades d'humeur par suite de certaines épreuves; mais il ne faut pas confondre leurs saillies avec leur doctrine. Qu'on les étudie dans l’ensemble de leur vie, non dans une circonstance ; dans leur théologie, non dans ce qui pourrait être appelé leur rhétorique, on les trouvera unanimes sur ce point, et l’on se convaincra, surtout, que les Grecs n'ont pas fait leur schisme parce que la primauté de Pierre était obscure, mais qu’ils l'ont obscurcie pour excuser le schisme qu’ils avaient déjà fait.
Et, néanmoins, sont-ils bien venus à se révolter contre le sens commun pour autoriser leur insurrection contre les papes. Quoi! tout ce qui s’est opéré de plus grand dans l’ordre moral depuis dix-huit siècles, la propagation de l’'Évangile, la conversion de infidèles, la civilisation des barbares, les saints, les martyrs, la transformation du monde, tous ces fruits de l'initiative et de la coopération papales seraient l'effet d’un leurre et d’une suprématie usurpée ?
Et, au contraire, les excès sacriléges commis par les hérésiarques et par les princes, par la violence ef par l’impiété, par les envahisseurs et par les blasphémateurs en haine des Papes, toute cette conspiration de rancunes et de per- … versités qui, des divers points de l'horizon, s’acharne sans
(1) Sinous sommes sobres de citations patrologiques, et si nous prenons soin d’abréger même les textes que nous citons, c’est pour ne point fatiguer le lecteur. Au cas où sa curiosité serait tentée par les témoignages de
la tradition sur cette matière, tous nos traités de l'Eglise lui donneront ample satisfaction.
cesse contre le trône de saint Pierre pour le convertir en calvaire, et contre ses successeurs pour les changer en une dynastie de martyrs, tout cela ne serait que justice! Car, enfin, Si les Papes ne sont pas les vrais Primats de la catholicité, ils en furent les oppresseurs.
Et ces erreurs qui ont été abjurées sur leur parole, et ces passions qui ont été enchaïnées par leur pouvoir, et ces princes qui se sont inclinés devant leur volonté, et ces
peuples qui ont changé de voie à leur commandement, et
tout cet univers qui, au milieu de tant de tourmentes, se tient à genoux sous leur bénédiction, quoiqu’ils n’aient que leur amour pour se faire.obéir, tout cela serait l'empire d’une primauté d'emprunt et le résultat d’une hallucination?
Eh bien! alors je veux en appeler aux ennemis de Ia papauté. Eux-mêmes ont reconnu sa primauté tant qu’elle a voulu les reconnaitre. Depuis Valentin et Marcion jusqu’à Henri VIII, en passant par Arius, Pélage, Nestorius, Eutychès, les grands révoltés en ont référé toujours à Rome, jusqu’à ce que Rome leur ait été contraire. Photius disait modestement à Nicolas Ier : « Je vous écris pour me défendre, non pour vous contredire, » d’où il suit qu'après avoir adhéré à la primauté du Pape comme accusés, ils n'ont pas le droit de s’en émanciper comme condamnés, et que, l’on peut dire au schisme oriental : Ce qui vous éloigna de la primauté, ce fut la passion, non la lumière, et nous
renvoyons vos entêtements actuels à la justice de vos com=
mencements.
Arrétons-nous au terme de ce développement, dans la conclusion du protestant William Cobden : « Ou il faut nier « la vérité des Saintes Écritures, ou il faut avouer que
« Jésus-Christ lui-même promet un chef de l’Église à toutes « les générations (1). » Toutes les générations, en effet, sont l’objet de la sollicitude de Jésus-Christ ; il n’est pas possible à un regard et à un amour infinis d'embrasser moins d’étendue. Aussi, pour que la primauté de saint Pierre ne soit pas un argument contre la sagesse et la justice de Dieu, il faut qu’elle traverse tous les siècles, comme un flambeau inextinguible, portant aux derniers habitants de ce monde la vérité révélée par son divin Rédempteur.
IT
L'Église doit donc avoir un chef; ce chef doit-il être infaillible? Une autorité doctrinale divinement instituée ne se conçoit pas sans l’infaillibilité, dit Mallebranche. Sans doute, il ne suffit pas que cette autorité se croie infaillible pour être divine, mais on peut dire qu’elle n’est pas divine si elle ne se croit pas infaillible. Imaginez un chef de religion qui reconnaît pouvoir tromper, et qui vous damne si vous ne faites pas acte de foi en lui, c’est la plus monstrueuse barbarie fondée sur la plus monstrueuse sottise. Pour avoir le droit d'imposer la croyance sous peine de mort éternelle, un pouvoir doit être certain de ne pas se tromper, ou il n’est qu'une tyrannie inepte. Sous ce rapport, le catholicisme ne met donc pas ses adeptes à une épreuve exceptionnelle, linfaillibilité est une nécessité logique de toute autorité qui parle au nom de Dieu; et la religion qui n’y prétend pas
(1) list. de la Réforme, lettre IL.
Es
n’obtiendra jamais la croyance des autres, car elle ne croit plus divinement en elle-même. Trois idées sont de nature à réconcilier les répugnances contemporaines avec ce dogme tel que l’Église l’entend : la beauté de l’ordre qu’il cons=
titue, la solidité des raisons qui l’appuient, la frivolité des. ;
objections qu’on lui oppose.
Arrêtons-nous un instant pour contempler les harmonies et la grandeur de cette partie de l'édifice catholique. L’in=« faillibilité des Papes a pour centre le lieu le plus célèbre de la terre. Rome a effacé Jérusalem dans les pieux respects de la chrétienté ; et si les deux alliances ont pleuré, tour à tour, sur la perte de la seconde, nul ne peut évaluer là somme de ruines et de malheurs qui représenterait, dans l'histoire, lé renversement de la première. Il est ici-bas une M colline auguste qui participe de la grandeur du Sinaï et de celle du Thabor. Comme le Sinaï, elle lance des foudres, et ses éclairs illuminent la marche de la civilisation depuis dix-huit cents ans. Comme le Thabor, cette colline reçoit des rayons supérieurs aux clartés de ce monde, et ses perspectives tiennent le millieu entre les visions de la terre et celles de l'éternité. Or, ce sommet fatidique a été justement nommé : la montagne des oracles, ou le Vatican (1). Là, il y a un voyant en qui l'Esprit de Dieu réside par une assistance perpétuelle, et qui prononce des arrêts irréformables toutes les fois qu’il s’assied sur la chaire de Pierre pour par-
ler. Sans doute, il ne: fait pas la révélation, mais il la
garde ; il n’en peut accroître l’objet, mais il le déroule ; aussi «
les décrets qu’il promulgue, le long des siècles, touchent de
() De Paticinia.
s inconnus, et amie apercevra des degrés, non
contradictions, entre les décisions de la papauté et les ;
vélations du paradis. or Le
Que le lecteur ne se scandalise pas si j'ai l'air de compades choses qui ne sont pas comparables. La vérité de glise militante et celle de l’Église triomphante est la même, ins les voiles que la papauté soulève chaque jour. Saint ‘homas ayant perdu, par la mort, un de ses disciples de prédilection, était souvent gratifié de la visite de cette âme q v'ilavait tendrement chérie, et comme, pendant une de ces apparitions, le maitre disait à l'élève : « O vous qui voyez maintenant la vérité en Dieu, dites-moi s’il y eut des erreurs Le les lecons que je vous donnai, » celui-ci rendit à l Ange des écoles cette réponse sublime : « Comme nous avons entendu, ainsi nous avons vu dans la cité de Dieu. Sicut audivimus, sic vidimus in civitate Dei (1). » Eh bien! voilà un témoignage qu'aucun docteur particulier ne peut recevoir au nème titre que les vicaires du Christ. Ici-bas, la vérité se nontre en énigmes; au ciel, en plein jour; et les Papes, qui ont mission d’initier le genre humain de l’un à l’autre de ces pôles de la lumière, sont les maîtres les plus assurés d’entendre éternellement, de la bouche des élus, cette sublime L congratulation : Comme nous avons entendu à RoRÉe ainsi savons vu dans la cité de Dieu. | Qu'on ne parle donc plus de l’immobilité de cette ville. Si le est immobile, c’est comme le pivot autour duquel nivefs tourne, mais autour duquel il ne saurait cesser
1) Ps. 47-9.
de tourner, sans s'échapper par la tangente vers des abimes. Pékin, Constantinople, Pétersbourg peuvent disparaitre de | la terre sans que sa lumière en soit amoindrie, mais le jour où Rome serait effacée de la carte du monde, celui-ci, semblable à un vaisseau sans phare, serait ballotté dans une nuit w effrayante, et les seuls qui n’en soient pas effrayés, sont ou ies aveugles qui ne souffrent point des ténèbres parce qu’ils n’y voient pas, ou les malfaiteurs qui les aiment parce qu’elles sont favorables à leurs criminels desseins.
Îl est vrai, j'en conviens, que la lumière de Rome diffère de celle de Paris; mais la lumière de Paris menace d’incendier le monde, tandis que celle de Rome l’éclaire au penchant d’un nouveau chaos. Il est vrai que l’on n’entend pas \ le salut des nations à Rome de la même manière qu’à Paris; k mais en doctrine sociale, comme en travaux de grande voirie, les voies romaines sont seules indestructibles. Une génération les couvre de la poussière de son mépris, une autre génération les retrouve sous ses pieds avec admiration, et fait passer le char de sa civilisation en triomphe sur ces dalles inébranlées.
Aussi, je ne suis point étonné si notre siècle a regardé comme un martyre la mort pour ce lambeau de terre où reposent les fondements de l’ordre universel. Autrefois on « réservait son sang pour la foi, aujourd’hui on l’a donné É même pour le sol où elle rend ses oracles. Toutes les patries se sont coalisées pour Ja défense de cette commune patrie, et tandis que la mère d’Origène lui cachaït ses vêternents Fe pour l'empêcher de se livrer au bourreau, dé nos jours on a vu les mères catholiques faire généreusement l’offrande de leur sang à cette sainte cause.
Malgré de si nobles efforts, par cette porte du Peuple où passa jadis Charlemagne, la révolution est passée pour venir abattre ce que Charlemagne édifia! « Sire, disait un jour Canova à Napoléon Ier, il ÿ a, sur le tombeau des Apôtres, des souvenirs tels qu’ils sont imprenables, même pour vous.» Ces souvenirs imprenables pour les puissants conquérants, l'Italie s’en est emparée par escamotage. Espérons que son usurpation s'arrêtera au seuil de la demeure des Papes. Il faudrait abattre les portes des autres villes pour faire passer la majesté pontificale le jour où elle serait exilée de Romé; il faudrait affermer la moitié du Vatican le jour où une dictature plébéienne viendrait s’y installer. D'ailleurs, la condition première de toute installation, c’est que l’occupant et la place se conviennent. Or, entre toutes les places de cette terre, il n’y en a pas qui convienne moins que le siége de l’infaillibilité à une démagogie, fille de Machiavel, qui n'aurait pas même une parole d'honneur à donner au monde, après lui avoir confisqué la parole de Dieu.
Ici, pourquoi redire des textes que j'ai déjà cités! Il le faut cependant, puisque le fondement de l’infaillibilité est le même que celui de la Primauté Pontificale, et que seuls ces textes peuvent rendre compte de la belle économie que nous méditons. |
Un jour, le divin Maître interrogeant ses disciples sur l'opinion qu’ils avaient de lui, Pierre prit la parole, et dit : Vous ètes le Christ, Fils du Dieu vivant. En réponse à cette belle confession de sa divinité, Jésus reprit à son tour : Simon Barjona, vous êtes heureux, parce que ce n’est ni de la chair ni du sang, mais c'est de mon Père que vous tenex cette révélation ; et
moi, je voxs dis que vous êtes Pierre, et sur cetle pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (1).
Ces paroles sont les plus prodigieuses qui aient été prononcées sur la tête d’un mortel. Une fois proférées, elles sont demeurées au-dessus du trône de saint Pierre comme un son toujours vibrant, toujours agissant dans l’immensité des àges. C'est en vain que l’on tue l’homme qu’elles consacrent : elles passent à son successeur avec une vertu que les bourreaux ne peuvent entamer. Les formules sacraentelles ont besoin d’être renouvelées pour agir, celle-ci va se reposer sur tous les pontifes à venir pour les sacrer, en vertu d’une impulsion qui date de dix-huit cents ans. Sans doute elle n'est pas un sacrement, mais elle est au-dessus, car elle est la source des pouvoirs d’ordination, des pouvoirs de juridiction, de la généalogie pastorale, et les pontifes qu’elle a marqués au front ont mérité d’être appelés les vicaires de Jésus- Christ, ou les Pères de la lumière évangélique dans l'univers. Et voulez-vous savoir pourquoi, au milieu de tant d’éclipses et d’orages, cette lumière ne défaille pas? C’est qu’elle vient de l'amour, et que l'amour, comme tous les grands feux, est allumé plutôt qu’éteint par les souffles qui passent sur son foyer. Singulier rapprochement ! l’amour profane est un principe d’aveuglement ; aussi le paganisme l'avait représenté avec un bandeau sur les yeux. L’amour sacré, au contraire, est un principe de lumière ; et en voici la preuve irrécusable? Simon-Jean, m'aimes-vous plus que ceux-ci? — Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. — Quelle sera la
(1) Matth., 16-17 et suiv,
récompense de cet amour ? La voici : Paisses mes brebis, paissezs mes agneaux (1), c'est-à-dire le gouvernement du monde par l’infaillibilité,
Ainsi, c’est lé feu qui est, dans l'Église comme dans la nature, la source de la lumière. C’est l'amour qui est le principe de l’autorité enseignante, et voilà pourquoi, sans doute, l'organe de l'infaillibilité de l’Église porte le nom le plus doux qui puisse être donné à la souveraineté. Les autres dominateurs s’appellent des autocrates ou des césars ; celui-ci prend le titre sympathique de Père, Papa ; même, pour distinguer sa tutelle et son enseignement de tant de paternités métaphoriques qui remplissent la terre, les peuples le nomment le Saint-Père! Il est impossible de prononcer ce nom avec l’impartialité de l'indifférence. Tout ce qui regarde une telle paternité est une question de famille d’un bout du monde à l’autre, et, dès que l’on y touche, uneémotion inusitée fait tressaillir l'univers, comme si la majesté sacrée de la nature était outragée dans son sein!
Quand l’empire romain s’écroulait, les seigneurs gaulois exprimaient à Avitus l’immensité de cette détresse en disant : L'univers souffre à Rome. Jamais peut-être ce phénomène de sentiment moral ne s'était produit autant que de nos jours. En voyant couler les pleurs de Pie IX, nous avons été étonnés de tout ce que l’homme peut souffrir dans le cœur d’un autre que lui-même ! C’est que Rome étant le cœur du monde, quand le cœur est plein de larmes, le corps tout entier est en révolution. Et voilà longtemps qu’une telle passion possède les peuples : déjà Tertullien la désignait par
(1) Joann., 21-15 et suiv.
ce sublime néologisme Romanitas, allusion consonnante à cet amour non moins universel humanitas ! L’amour de Rome, l'amour de l'humanité, deux affections qui, au fond , se répondent, mais dont la première semble l'emporter, parce qu’elle implique à la fois l’amour des hommes et l’amour des enseignements de Dieu.
Si quelqu'un estimait suranné l'enthousiasme de ma subordination envers Rome, je lui répondrais : C’est vous qui êtes du moyen âge, moi je suis de mon temps. Qu'on gardàt des réserves prudentes envers l’infaillibilité du Pape quand elle courbait les princes et les peuples, je le comprends ; mais aujourd’hui que le Pape n’a plus que la force de sa faiblesse, je lui obéis sans crainte d’asservissement : j'aurais pu contester son diadème de Roi des rois, je me déclare courtisan de sa couronne d’épines.
Jusque-là l’ordre que nous venons d'exposer ravit notre admiration plutôt que notre conviction. Admettons donc que l’infaillibilité du Pontife suprême se présente, dans son histoire, entourée du prestige des bienfaits et de la grandeur des souvenirs ; mais est-elle fondée sur la vérité, ou sur une superstition catholique ?
Il est certain que tout décret du Pape ordonnant, ex cathe=. dra, en matière de foi, de mœurs et de discipline générale, c'est-à-dire, s'adressant à l'Église universelle, oblige en conscience, car le Pape parlant dans ces conditions est infaillible. A plus tard la réfutation des difficultés ; pour le moment contentons-nous de résumer la théologie de ce dogme bien moins effrayant que d’autres pour la raison, quoique moins accepté par les préventions du jour.
Les paroles qui établissent la primauté du Pape n'ont besoin que d’être retournées pour servir de preuve à son infaillibilité, J'ouvre donc l'Évangile, et j’interpelle ceux qui ont le bonheur d’y croire comme moi.
I1 à été dit au souverain Primat : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; » donc, l'Église repose sur Pierre, comme un édifice sur son fondement. Mais puisque es portes de l'enfer ne prévaudront pas contre l'édifice, à plus forte raison ne pourront-elles rien contre le fondement ; car comment l'édifice serait-il inébranlable si sa base « pouvait être ébranlée? « Il est plus clair que le jour, dit « Fénelon, que le Saint-Siége ne serait plus le fondement « de l’Église s’il pouvait définir quelque chose d’hérétique « dans ce qu’il lui ordonne de croire. »
Ailleurs, le Sauveur dit à Pierre en particulier : « Jete « donnerai les clefs de mon royaume, et tout ce que tu « lieras ou délieras sur la terre sera lié ou délié dans le « Ciel : » d’où il suit évidemment que Jésus-Christ a reconnu et annoncé l'infaillibilité des Papes, en s’engageant à ratifier tout ce qui serait enseigné ou ordonné par eux, car Dieu ne peut sanctionner ni le faux ni le mal. D'ailleurs, des paroles identiques ayant été adressées, plus tard, à tout le collége apostolique, sont généralement acceptées comme preuve de l'infaillibilité de l’Église; quand elles concernent, uniquement, le successeur de saint Pierre, pourquoi n’auraient-elles point le même sens et la même vertu?
Nous avons encore vu, par un autre texte, Satan désireux de passer au crible tous les apôtres, et Jésus prier pour Pierre seuil, afin que sa foi ne défaille pas, et qu il soit à même de confirmer ses frères ; je le demande à la légèreté
qui passe sur ces paroles sans les pénétrer, est-il admissible qu'après avoir été institué pour confirmer ses frères, Pierre ait jamais besoin d'être confirmé par eux ? Douter de l'efficacité de la prière de Jésus, en faveur de Pierre, ne serait-ce point douter de Jésus lui-même? Certainement si ces promesses n’expriment pas que le Prince des apôtres est affranchi de l'erreur pour redresser les erreurs des autres, elles ne veulent rien dire qui soit digne de la raison évangélique.
Enfin, il est un quatrième texte qui se termine par ces mots : « Pais mes brebis, pais mes agneaux. » Les pàturages du troupeau spirituel sont, avant tout, la doctrine. Mais si l’Église pouvait réformer l’enseignement du Souverain Pontife, ce ne serait plus le pasteur qui nourrirait les brebis, ce seraient les brebis qui offriraient la nourriture au pasteur.
Où il faut ignorer l'Évangile, ou il faut le corrompre, ou il faut le renier, si l’on veut échapper à ces conclusions.
J'adjure à leur appui la tradition qui n’a qu’une voix là-dessus ; or, la tradition c’est la foi vivante des Églises depuis leur origine. Rien de plus émouvant pour la foi et pour le cœur que d'écouter, aux divers points de l’horizon catholique, ces dépositions des anciennes chrétientés. Tantôt c’est la primitive Église parlant par la bouche de saint Irénée, et en appelant à la chaire de Pierre comme à la règle de foi (1). Tantôt c’est Carthage déclarant, par saint Cyprien, «qu'il n’y a des schismes et des hérésies que parce que tous les yeux ne sont pas tournés vers le Pontife qui juge
(1) Adr, hæres, lib, III,
l'Église à la place de Jésus-Christ (1). » Tantôt c’est Césarée, s’écriant par saint Basile : « Sice qui doit être cru n’est pas défini par le Concile, il faut le faire définir par le Pontife romain (2). » Tantôt c'est Hypone, par la plume de saint Augustin (3), tantôt c’est le désert chrétien par celle de saint Jérôme qui affirment la même vérité (4.
Ne nous arrêtons pas, sur ce parcours des siècles, à écouter Innocent I‘ écrivant aux évêques d'Afrique : «Quand on agite des matières qui intéressent la foi, l’épiscopat doit ea référer au siége apostolique d’où découle son autorité &); » ni le pape saint Léon disant au Concile de Chalcédoine : « Il ne s’agit plus de discuter audacieusement, mais de croire ma lettre à Flavien (6); » ni le pape saint Célestin instruisant ainsi ses légats avant leur départ pour Ephèse : « Si les opinions sont divisées, souvenez-nous que vous êtes là pour juger, non pour disputer (7).» Tous ces témoignages de l'antiquité chrétienne, toutes ces voix de saints et de docteurs sont contenus dans la récente affirmation du Concile du Vatican. Il n’a pas inventé le dogme de l’infaillibilité, il a défini, sur les monuments de la tradition, que le dogme existait dans la croyance antérieure de la catholicité. Sa mission n'avait pas pour but de créer une vérité de plus, mais de la dégager de l'histoire de la révélation, comme d’une sorte de sein maternel où elle avait déja vie. Ce qui
@) Epist. 55 ad Corn.
(2) Epist. 25 ad Athan.
(3) Serm. 131.
(4) Epist. 15.
(5) Epist. 29 et 30.
(6) Epist. 93.
(7) Epist. 17.
peut être regardé comme une acclamation de tous les siècles en faveur de l’infaillibilité; car si le dernier Concile a statué avec l'assistance du Saint-Esprit, c’est sur la déposition que les siècles lui ont fournie, et si les siècles n’avaient rien dit à cet égard, certainement le Concile n'aurait rien statué.
L'assentiment explicite de l'Église universelle au dogme de l’infaillibilité n’a pas plus d’empire sur ma conviction que cette adhésion implicite, tout aussi frappante quoique moins aperçue. Les décrets des Conciles concernant la foi, les mœurs, la discipline générale ont toujours passé pour être ou n'être pas irréformables, suivant qu'ils étaient confirmés ou rejetés par le Souverain Pontife. Mais si le Souverain Pontife n’est pas infaillible dans l’approbation et l’improbation qu’il donne aux décisions conciliaires, il peut approuver des dispositions qui sont contraires à la foi, n’en pas ratifier d’autres qui sont orthodoxes, et, partant, l'Église se trouvera induite en erreur.
Preuve irrécusable que les Conciles généraux eux-mêmes et l’Église dispersée ont toujours cru, implicitement, à l'infaillibilité du Pontife romain, car, en définitive, l’autorité même du Concile repose sur celle du Pape, puisque le Pape est juge de l’opportunité de la convocation, président nécessaire des délibérations, contrôleur tout-puissant de la vérité des décisions, et que le droit du Pape uni à la minorité, l'emporte sur:les suffrages de la majorité séparé du Pape.
Assurément, nous ne prétendons pas amoindrir les évêques comme juges de la foi ; mais ils sont juges de première instance, tandis que seul le Pape prononce en dernier
r elle-même, plein pouvoir de paître et de régir. L’épisat, quoique constitué de droit divin, n’est donc, en ma- ee re de foi, que le grand Conseil de la Papauté, chargé
ner, si la papauté l’interroge, et obligé de se sou-
olise deux infaillibilités, se tenant réciproquement en hec ou en équilibre; en réalité il n’y en à qu’une, celle Pape; l’autre n’est qu'un appendice, un complément de
Ge]
la première, ne pouvant rien trancher tant que le Pape
ne lui donne point mission pour délibérer, et approbation pour décider. Dre 1 Un argument tiré du principe gallican corrobore oui ER ment la doctrine de l’infaillibilité papale. Le gallicanisme ait l'infaillibilité dans le grand nombre, pour éviter les convénients de l’infaillibilité personnelle ‘eh bien ! le plus rand nombre des docteurs, surtout en dehors de France, été favorable au dogme que nous défendons. Celui de l'Immaculée-Conception, quoique moins contesté après sa nition, comptait avant bien moins de suffrages dans ole. On peut dire que la théologie de tous les âges a été Lt amontaine. A peine si le schisme d'Occident, à cause S antipapes qu'il avait favorisés, suscita une réaction Se quelques années contre les prérogatives du Pontife RS D'ailleurs, due tous les an eRRaate dans
césarienne qui a ses trois apogées historiques dans Philippe le Bel, Louis XIV et Napoléon Ler.
De Marca, qui était assez contraire à notre doctrine pour en parler avec désintéressement, en est convenu”: « L'opinion « qui attache l’infaillibilité au Souverain Pontife est la « seule qui soit enseignée en Espagne, en Italie et dans tou= « tes les autres provinces de la chrétienté, de sorte que. « ce qu'on appelle le sentiment des docteurs de Paris doit « être rangé parmi les opinions qui ne sont que tolérées. « « Toutes les universités, excepté, cependant, l’ancienne « Sorbonne, s'accordent à reconnaitre dans les Souverains- « Pontifes l’autorité de décider les questions de la foi par « un jugement infaillible. Bien plus, nous voyons aujour- « d’hui enseigner cette doctrine en Sorbonne même. »
On le voit donc, l'opposition théologique à l'infaillibilité papale fut en grande partie française, et, gràce à Dieu, elle a presque cessé de l'être ; ce qui prouve que notre thèse” mise à la majorité des voix, parmi les oracles de la doctrine, aurait, à défaut de la définition de l'Église, la consécration du suffrage universel.
Et puis, à quoi bon soutenir comme légitimes, en théorie, des restrictions d’obéissance qu’on estimerait des révoltes dans la pratique? Ce fut toujours là l’inconséquence de certains adversaires de l’infaillibilité papale. Tous, en effet, soit fidèles ou laïques, acquiescent aux décisions ex * cathedra des Souverains Pontifes; tous regardent comme hérétiques ou schismatiques ceux qui n’imitent pas celte déférence ; d’où il suit que les Papes furent toujours recon- Aus infaillibles de fait, et que la doctrine contraire, loin d’être un principe de conduite certain, n’est qu’une arme de
re, et maniée par des imprudents en ne de paix.
Je sera l’étonnement de l’avenir qu’on ait pu douter de infaillibitité des Papes à notre époque, c’est-à-dire après lle s’est prouvée par dix-huit siècles d’une expérience ttaquable et ininterrompue. Voilà déjà longtemps qu’elle
est plus un thème d’école, elle est un fait lumineux. mais aucun décret pontifical sur les questions.les plus breuses n’a passé pour erroné aux yeux de la postérité chrétienne. Les Papes ont corrigé les idées de tout le monde, e ns jamais avoir besoin d’être doctrinalement corrigés euxmêmes. Et ceci n’est pas l’infaillibilité des Papes affirmée par e-même, c’est la déposition du bon sens sur une certitude |
- historique. Qu’allèguent les anti infaillibilistes à l’encontre
cd e cette assertion? Trois faits étrangers à la question.
Le reniement de saint Pierre? Il fut une défaillance moale, non un écart doctrinal. D'ailleurs, il ne fut pas libre
de toute crainte, condition requise pour le riciétas es “normal de l'infaillibilité par la théologie. Et puis saint - Pierre n’avait reçu alors que la promesse, non l'investiture
€ do la primauté, de telle sorte qu’il a prévariqué comme dis-
à ciple, non comme Pape.
L’adhésion de Libère à la formule de Sirmium? D’abord, tte formule ne renfermait pas l’hérésie arienne ; elle était répréhensible que par ses réticences. De plus, Libère la souscrivit point parlant ex cathedr ! mais vaincu par
souffrances d’un exil de plusieurs années, par la crainte
supplice, et plus encore, par la peine de savoir un antipe sur le Saint-Siége. « Tout ce que l’on raconte de la souscription de Libère, disent les centuriates de Magde-
« bourg, historiens protestants, ne tombe nuilement sur le. « dogme arien, qui n'était pas exprimé dans la formule,
« mais sur la condamnation d’Athanase. Il est certain que « Libère ne cessa pas de professer la foi de Nicée (1). Bossuet absout, à son tour, la mémoire de ce Pape, qui, après, avoir manqué de courage plutôt que de fidélité au sybos
mourut saintement.
L’Erreur d’Honorius ? elle fut une faiblesse de conduite," non une défection doctrinale. La réponse de ce Pape aux. questions insidieuses de Sergius est une lettre privée qui n’a : aucun caractère de jugement pontifical. Honorius a mêmes déclaré, dans une seconde lettre, qu’il n’avait voulu rien définir. D’ailleurs, il ne professe aucune erreur dans 1esM pièces incriminées. S’il à été condamné par le sixième Con=s cile œcuménique, c’est pour avoir imposé silence aux deux ; partis, et pour avoir favorisé les monothélistes par le seul fait qu’il ne les avait pas condamnés. Cette complicité négative n'impliquait, à aucun degré, l'adhésion d'Honorius aux erreurs qu'il ne flétrissait pas; mais le sixième Concile l’a $ taxé d’hérésie, parce qu’alors la qualification d’hérétique $ s’appliquait à tous ceux qui, sans professer l’hérésie, lui : venaient en aide par une connivence même indirecte; et la ; preuve bien décisive que l’Église n’a jamais imputé à Hono-« rius une défaillance dans la foi, c'est qu’au huitième Con- è cile œcuménique, l'Orient tout entier déclare que « la pure doctrine a toujours subsisté invariablement et. sans tache sur ë le Siége Apostolique (2).
Qu'on se rappelle ue multitude des décrets «
(1) Hist. Hccles, cent. IV. c. x.
(2) Act, 1, Labbeus, t. VIIL Col. 988,
pontificaux depuis dix-huit siècles; que l’on compte les périls d'erreur courus par les suprèmes législateurs de la chrétienté, le peu d'erreurs même douteuses qu'on leur reproche, il n’en faut pas davantage pour donner à l’infaillibilité papale l'autorité d’une vérité historique.
Mais il est un côté de la question moins exploré et plus concluant.
Que des rationalistes qui n’admettent pas le surnaturel n’admettent pas l’infaillibilité des Papes, cela se comprend; mais que des catholiques, professant un vrai respect pour le vicaire de Jésus-Christ, lui dénient le privilége d’inerrance qu’il croit avoir lui-même, voilà, à la fois, un respect et une résistance qui ne se comprennent pas. Que répondre, en effet, à ce raisonnement de Muzarelli?
Celui-là veut être tenu pour infaillible qui prononce des décisions dogmatiques et les adresse à tout l’épiscopat, sans requérir le consentement direct ou indirect, exprès ou tacite des Évêques ; qui.leur commande de publier et d'exécuter ses décisions ; qui leur défend de s’y opposer sous peine d’excommunication ; qui réprimande les évêques qui ont la prétention de juger ses actes; qui déclare navoir pas besoin de leurs suffrages, et qui leur enjoint l’obéissance comme l'ont fait ses prédécesseurs sur le Saint- Siége, pendant une longue suite de siècles, avec l’assentiment de l’Église universelle.
Or, c’est là ce que les Souverains Pontifes ont fait dans leurs constitutions dogmatiques, et c'est là ce que l'Église a vu, accepté, exécuté. Donc, les Papes veulent et doivent être tenus pour infaillibles, ou bien ils sont les usurpateurs lés plus tyranniques, les plus sacriléges, les
plus orgueilleux de l’ère moderne; et l'Eglise qui, par son silence ou son approbation, s’est faite complice da ce crime dix-huit fois siculaire, a cessi d’être l’épouse du Saint- Esprit pour devenir la terrestre résidence de Satan.
Encore une fois, comment font-ils ceux qui croient à l'infaillibilité de l’Église, pour nier celle des Papes, sans les renverser toutes les deux? Et ceci nous mène à l'argument final de cette thèse. D’après nos adversaires, la prérogative d’inerrance réside dans le corps des pasteurs unis à son chef. Une telle donnée étant admise, nous sommes autorisé à conclure : Donc, le Souverain Pontife prononçant ex cathedré est toujours infaillible.
Ce n’est point la pierre fondamentale qui emprunte sa solidité à l'édifice qu’elle porte, ce ne sont point les membres qui commandent à la tête, ce n’est point aux apôtres qu’a été confié le pouvoir de confirmer leur chef, c’est tout le contraire ; d’où il suit que si le Souverain Pontife, en tant que fondement, chef, pasteur et gouverneur de l'Eglise venait à errer, il ne resterait plus sur la terre de moyen divinement institué pour maintenir l'Église dans la vérité, ni pour ramener le Souverain Pontife de son égarement. Nul ne peut mesurer la confusion que produirait un tel bouleversement, ni la reconnaissance que nous devons au Christ, de nous permettre la négation de l’infaillibilité sans nous infliger le chàäliment de telles conséquences.
Et puis, enfin, à tant faire que d’être catholique pourquoi ne l’être pas tout à fait? Est-ce que la croyance à l'infaillibilité du Pape éprouve la raison plus que les dogmes de l'Eucharistie et de l'éternité des peines ? Est- ce que cette croyance ne nous est pas garantie par la même parole que
aunion riens ? Convenons donc que l'impopularité du. ncile du Vatican est un grand scandale du sens commun,
moins pour ceux qui ont foi en l’aütorité de l'Eglise, et e le parti des vieux catholiques n’est qu'une faction de uveaux protestants.
La thèse prise par le côté des objections ne s’impose pas
moins que par ses preuves, en ce sens que la valeur des. preuves est mise en relief par la frivolité des objections. 4 Celles-ci ont été prodiguées à la nouvelle définition avec 4 une ingratitude inintelligente, car, enfin, c’est une erreur à grossière de croire que le Pape est infaillible pour son propre relief, tandis qu’il ne l’est que pour notre avantage. Par là, Jésus-Christ ne se propose pas d'exalter son Vicaire aux, dépens de notre soumission, mais de fournir des ga-
3 ” ranties à notre soumission par les prérogatives de son. à Vicaire. Une religion qui ne se reconnait pas infaillible
| nest. qu’une philosophie, et, comme toutes les philosophies,
Dire les àmes au tourment du scepticisme,
C'est là du bonsens : la difficulté est moins, ce me semble, dy adhérer que de s’y dérober. Où serait donc la raison des révoltes de ce temps contre l’infaillibilité personnelle?
| En ce qu'elle attribue à un seul le privilége d’inerrance qui ait réparti entre plus de mille évêques ? Mais il est plus isé à la raison d’admettre toute l’infaillibilité dans un seul
juge qu'un millème d'infaillibilité dans la sagesse de cha- * ue père du Concile. Les assemblées, depuis celle qui vota Ja mort de Louis XVI, jusqu’au parlement italien qui dé-
cida la déchéance de Pie IX, se sont assez Soient Ad pées pour que nous soyions revenus du préjugé de Le
infaillibilité. Les aberratious et les caprices du suffrage universel désenchantent de linfaillibilité du grand TS et facilitent l’acte de foi à celle du Pape.
ë Sans doute, je ne veux pas faire à nos Conciles l’inju Ÿ = de les comparer à nos conventicules d'avocats subalpins; mais, faut-il bien le reconnaître, l’infaillibilité, qu’on la place dans une assemblée ou dans un seul, est toujours un miracle, et, miracle pour miracle, celui de linfaillibilité collective est moins simple que celui de l'infaillibilité individuelle. On l'a dit avec justesse : Il est plus aisé de faire # jouer un seul instrument que de diriger tout un orchestre. d Aussi, ceux qui plaident pour l'infaillibilité dont le fonctionnement se rapproche du système constitutionnel, sont ; . souvent, à leur insu, plus rationalistes que chrétiens. Ils 4 ont foi dans les majorités plutôt qu’en la parole de Dieu, et s’ils résistent, aujourd’hui, à l’infaillibilité du Pape, c'est qu’ils souscrivaient, jadis, à l’infaillibilité de l'Église par
des raisonnements de philosophe, non de vrai croyant. J
Henest qui ne veulent pas dè cet ordre de choses à cause À dit prodige qu’il suppose dans le gouvernement de l'Église; w mais le fait de ce prodige réalisé pendant tant de siecles, dans une succession de tant de pontifes, ce fait subsistant, … sans qu'aucun démenti authentique lui ait été donné, ne « prouve-t-il pas, historiquement, ce qui paraît inadmissible
en principe? D'ailleurs, quand on croit à la Trinité, à l'Incarnation, à la Transsubstantiation, est-on bien venu à É refuser un acte de foi moins exorbitant que tant d’autr.
qu'on prodigue? singulière i inconséquence, de rejeter ce que
l’on pourrait appeler les petits miracles quand on souscrit aux grands, surtout quand les uns et les autres sont ga= rantis par la même autorité, celle de l'Église. ne Bon nombre croient éluder la définition conciliaire du - Vatican en la traitant de dogme nouveau. 1ls auraient raison, si la qualification était exacte, mais, à proprement parler, tous les dogmes datent de l’époque de la révélation. L'Église n’invente nullement des dogmes quand elle définit - dogmatiquement des croyances contenues dans le dépôt que 4 Jésus-Christ lui confia. Ce qui prouve bien que le dernier ! Concile n’a rien inventé, c’estque les théologiens hostiles à l’infaillibilité papale sont, par rapport aux autres, dans la proportion de trois à cent; c’ést que les théologiens opposés à l’Immaculée Conception étaient beaucoup plus nombreux, je l’ai dit, quoique les passions anticatholiques s’en soient moins prévalues. Aussi, quand l'Eglise a défini la. doctrine de l’infaillibilité, elle n’a pas créé une vérité nouvelle ; elle a fait passer une vérité qui était de foi divine aux articles
dé foi catholique ; et ceux qui s’étonnent de ce développement, qui n’est nullement un accroissement de l’objet de la foi, sont logiques comme celui qui nieraitl’Eucharistie, parce qu'il n’en est pas question dans le symbole des Apôtres, La qualification de dogme absurde serait-elle plus juste-
ment appliquée que celle de dogme nouveau à la dernière
4 définition? Pas davantage; le dogme serait absurde si le Pape était déclaré infaillible, sans condition, dans tout ce à qu’il décide ou prescrit; mais il ne l’est qu’en parlant ex SE x cathedra, c’est-à-dire comme Pape ou autorité suprême, et ens’adressant à l'Église universelle pour imposer des vérités | contenues dans le dépôt de la révélation. 1] ne l’est qu’en
qu ’il estime nécessaires à l’exercice de sa RS n n l’est point, par conséquent, pour produire des vérités de son
crû, mais seulement pour garder et promulguer des vérités.
us :
révélées : son privilége n’est pas l'inspiration qui crée ce qui n’est pas, c’est l'assistance qui découvre et conserve ce. qui est. Il ne l’est point davantage en géographie, ni Le
: eñ traite comme docteur privé, l’infaillibilité é à la charge, non à la personne. Il ne l’est “point quand N agit sous le coup de l’intimidation, de la séquestration ou de 4 la violence extérieure, pas plus qu’un Concile ne le serait 1 en pareil cas. Il ne l’est point, enfin, dans sa conduite
morale, quoiqu'il le soit dans ses décisions doctrinales. Plusieurs Papes, saint Pierre le premier, ont failli dans la charité, aucun n’a défailli dans la foi. Tous les Papes onteu besoin
d’un confesseur pour leur remettre les péchés, pas un n’a eu
besoin de censeur pour corriger ses erreurs ; et, de même qu’à l’autel la vie sacramentelle peut se répandre sur le monde par des mains impures, sur le trône de saint Pierre, la vérité peut arriver du ciel à la terre en passant par des lèvres souillées. :
Quant à ce fantôme d’un Papes ’opiniàtrant dans larves et décrétant le faux par témérité perverse, c’est une chi- mère imaginée pour combattre les réalités historiques. 4 C’est une chimère, car, que l’on cite une seule constitution 22 pontificale qui ait eu besoin d’être réformée pour de tels … ne motifs. Puisque la Providence a su écarter, pendant si long- | temps, tous les obstacles provenant des faiblesses des Papes à l’accomplissement des promesses divines, n'est-il pas évi-
4 dent qu’elle les écartera. toujours ? Attaquer l'infillibhité | des Papes par cette-hypothèse, c’est supposer, au profit de Jobjection, ce qui est en question, à savoir que les Papes peuvent errer. Dieu leur ayant promis l’infaillibilité, n'est-il pas évident qu’il leur doit les moyens pour atteindre la fin? oi Qu’aurions-nous à faire de savoir qu'ils sont infaillibles | quandils définissent sans témérité, si nous ne savions pas E- qu’en vertu de la promesse divine, la Providence ne peut E. permettre qu'ils définissent témérairement ? ; 4 De même done que nous étions certains, à priori, *que l'Église, en concile général, ne prononcerait jamais une ” décision dogmatique sans prendre les moyens nécessaires &. | pour ne pas tenter Dieu, de même reconnaissons comme indubitable qu’en faisant aux successeurs de saint Pierre la promesse de l'infaillibilité, Jésus-Christ leur a garanti les secours indispensables pour l'exercice normal de cette prérogative, car de quoi leur servirait V'infaillibilité, s’ils pouyaient se méprendre sur ses conditions essentielles ? Après cela, oserait-on rappeler le nombre et l’ illustration des antagonistes que cette doctrine à rencontrés? Alors je répondrai aux chrétiens anti-infaillibilistes : Il est vrai que la nouvelle définition a été combattue par les Césars qui jalousent toujours l'influence des Papes et de l'Église; mais 4 ces adversaires c’est votre honte de les avoir pour vous, et : cest notre gloire de les avoir contre nous. IL est vrai qu’elle a été répudiée par tous les libres-penseurs qui, ne croyant ‘à pas en Dieu, n’ont pas de raison pour croire à l’infaillibilité 2 de son Vicaire ; mais, au lieu de vous applaudir en voyant de tels adhérents avec vous, vous devriez rougir de vous trouver avec eux, Il est vrai encore que cette doctrine est
ee
lé scandale de tous les docteurs de revue, de tous les théologiens de café, de tous Les oracles de salon qui se fourvoient Le dans la controverse dogmatique ; mais tant pis pour quiest À
capable de préférer à la religion du Pape, les Papes d’une telle religion. Enfin, il est. bien vrai que l'opportunité de cet (3 article de foi parut douteuse à une minorité épiscopale qui $
comptait des autorités éminentes ; mais que les vieux catholiques n’aillent pas calomnier de grands évêques et des mar- (7 tyrs en se plaçant sous leur patronage, car ceux-ci ont renié rh une telle postérité, en faisant appel de leur opposition de la 3 veille à leur pleine adhésion du lendemain.
Combien de fois n’avons-nous pas entendu encore cette spécieuse lamentation? Pourquoi de nouvelles promulgations dogmatiques qui accroïissent le nombre des articles de . . foï.et qui diminuent le nombre des croyants, qui provoquent É 14 des apostasies et qui ne suscitent pas des enthousiasmes 4 proportionnés, qui devaient tout sauver et qui semblent êtra le danger plutôt que la panacée de l'avenir ?
| Étrange assemblage d’injustice et de malentendus! Sans 4 doute chaque définition opère des retranchements dans 3 l'Église, mais de ces retranchements qui, à la facon des amputations, sacrifient des membres pour la conservation du corps. Les choses ont ainsi commencé au tempsdel'Évan- Bile, La définition de l’Eucharistie produisit des retranchements, puisque Notre-Seigneur affligé du départ de quelques disciples dit aux autres : Et vous aussi vous voulez vous en 1 aller ? Ce n’était pas une raison pour ne pas instituer l’'Eu- Charistie. La définition du Consubstantiel produsit aussi e ‘à grands retranchements, puisque le monde, un beau jour, s'était trouvé arien à son insu; ce n’était pas une raison ;
Eur que l'Eglise reniàt la divinité attaquée de son Verbe. É Enfin, les définitions du Concile de Trente ont opéré cet im- . mense retranchement de cent millions de protestants encore 4 subsistant sous nos yeux ; ce n’était pas une raison pour que ne le Pape dût transiger avec Luther. L'Église ne consiste ke 408 dans le grand nombre,des adhérents; elle est dans
l'unité de croyance et de gouvernement. Qu’on ne définisse 1 jamais de croyances, tout le monde sera dans l'Église; seu-
lement l’Église ne sera nulle part. :
Eh! pourquoi se troubler parce que ces retranchements ont déchaïné une crise de gros temps sur la barque de saint Pierre? Quand cette tempête durerait toute notre vie, elle ne serait rien par rapport à la durée de l’Église ? D'ailleurs, l’Église ressemble aux astres qui sont parfois dans l’obscurité par rapport à nous sans y être en eux-mêmes, et qui ne 4 paraissent se coucher à l'horizon que pour remonter.
Certes, je ne me dissimule pas l’importance de certaines
famille catholique; mais que sont de telles exceptions par rapport à la masse? Que sont-elles surtout par rapport à V’autorité de l'Église? Nous devons croire à l'Église parce è qu’elle est divine, non parce qu elle est populaire ; parce
RE de Sid
» À listes de notre couleur lui font l'honneur d’être de son avis. Coupable faiblesse de subordonner des convictions . surnaturelles à la mobilité des opinions les plus frivoles, et de mettre les assertions de Dieu en balance avec les bégaiements d’une mode capricieuse et impiel | Il est peu raisonnable et peu généreux d'exiger de Dieu
ET
défections que la résistance au Concile a suscitées dans la
… qu’elle rend les oracles du Christ, non parce que les journa-
qu'il s’entoure de beaucoup d’adhésions pour avoir les hon- :
-sera adoré, moins il sera adorable! Non, quand il ne resterait que très-peu de catholiques, le catholicisme serait en= 2 core le vérité, et si les flots de l’apostasie avaient monté, |
comme les eaux du déluge, jusqu’à la cime des plus hautes <4
Pinvasion de l’iniquité universelle, nous restions seuls avec notre croix, notre tabernacle et notre évangile, seuls, au milieu de ces ruines du monde catholique, une main étendue vers la place où fut Rome, une autre sur la tête adorée de
- notre Christ, nous devrions dire encore : Seigneur, quand
tout le genre humain serait scandalisé à cause de VOUS, nous ne à le serons jamais!
Er
se Faut-il bien, du reste, se préserver des points de vue pessimistes sur les effets du dogme de linfaillibilité ; il engendra quelques divisions parmi les fidèles, mais il se l'union parmi les théologiens. Les divisions seront passagères, l’union sera durable: les divisions ont peu de portée par rapport à l’avenir du catholicisme, l'union réalisée aura des résultats incalculables, car elle a tué le principe de. discorde, qui nous tenait en vrai péril de schisme depuis : longtemps, les libertés gallicanes.
(Doit AVOIR UN CHEF INFAILLIBLE.
| Les opinions, comme les hines. doivent de jugées par ho fruits : Or, quelles sont les révolutions survenues
| dans l’Église par les empiétements du Souverain Pontife
sur la hiérarchie inférieure ?. On n’en trouve pas. Au con- traire, que l’on compte les erreurs et les attentats commis à par les insurrections des subordonnés contre les préroga- - tives papales, on n’y parviendra pas.
| IL est donc reconnu que, pratiquement parlant, les incon- vénients de la doctrine romaine sont à à peu près nuls; en Eu ainsi du gallicanisme? Est-il bien innocent de tous E les malheurs religieux qui ont pesé sur nos deux derniers siècles? N’a-t-il pas même fourni à un grand nombre de révoltes, ou des prétextes, ou de trop véritables motifs?
Ses dangers ont frappé les esprits claïrvoyants dès avant sa naissance.
L'assemblée de 1682 n’était pas encore réunie, et le galli-
+ canisme théologique n’avait pas vu le jour, que Bossuet
1 s'effrayait de ce nouveau-né qui allait paraître (1).
Dans cette même assemblée, si le génie du même Bossuet ne s'était imposé comme régulateur à des prélats trop 4 échauffés, et si, en concédant la faillibilité du Pape, iln’avait
4 fait professer l’indéfectibilité du Siége, certainement nous aurions vu de plus grands scandales sur la terre de saint
Louis.
4 Depuis, quand les Quesnellistes interjetèrent appel de
… Ja bulle Unigenitus au futur Concile, de quel-principe par-
… {faient-ils? D'un principe gallican.
… Quand Joseph Il abusait de son placet impérial jusqu’à
@) Voy. Lettres à l'abbé de Rancé.
déterminer le nombre de cierges nécessaires pour la me
et méritait d’être appelé par le roi de Prusse, mon frère Sacristain, quelle était sa Justificclion ordinaire? Les doc= trines ballicanes. : <é Quand les disciples de Ricci, après le Synode de -pistôis voulaient couvrir, sous un mot accrédité, leur foi de jansénistes et leurs indocilités à l'égard de Rome, quel se donnaient-ils ? Des opinions gallicanes. ; Quand la constitution civile du clergé sépara la France de Rome, et ouvrit parmi nous un schisme de dix ans d quel prétexte se servit-elle? Monseigneur Frayssinous en : convient, ce fut des libertés gallicanes (1). x i À Quand le fébronianisme allemand, qui était le fonds de cette constitution, fut mis à jour par quatre instructions : successives de Pie VI, pour se dispenser de l’obéissance, | quels subterfuges allégua la mauvaise foi des intrus ? Des subterfuges gallicans. | 4 Quand trente-six Évêques refusèrent de souscrire au | Concordat, sous prétexte que Pie VII y avait déployé une autorité supérieure aux Conciles et aux saints Canons, | quelles raisons opposaient-ils ? Des raisons gallicanes. Quand Napoléon réduisit l’Église de France à deux doigts | de sa ruine après l'avoir restaurée, pour colorer toutes ses usurpations, quels sophismes employa-t-il? Des sophism: gallicans. | = Quand la monarchie de Louis-Philippe et de Napoléon IT. voulut mettre un bâillon à la polémique religieuse, des me "4 notes à l'Église et son contrôle sur mn où alla-t-elle
;: un peu de théologie, faire illusion aux ne uter les consciences, diviser les Évêques, et démoraer une Église pour la dominer, où trouvera-t-il des resces quand il voudra ? Dans les maximes gallicanes. Eh bien! voilà un fléau auquel la définition de l’infail- æ ité des Papes vient de mettre fin. Sous ce rapport, le ncile a rendu des services qui seront plus appréciés de
enir que de” nous. Quelles que soient les tempêtes qui nous menacent, nous n'avons maintenant rien à craindre, vf . parce que nous avons un centre de ralliement autour duquel la confusion est impossible; et fût-il vrai que nous devons
étant plus serrés.
| | (1) Vie du Card, d'Astros.
CR