LE NIVELLEMENT A L'AMERICAINE
Nous tombons danslaTulgarité démocratiquel — M. Renan^ cpii l'affirme, sertencela d'interprète aux regretteuFQ du passé. U nous montre notr^ siècle, prosaïque, ennuyé, ennuyeux, rencontrant au bout du compte plus de tristesse, possédant moins de joie que n'en avait le temps jadis, malgré ses oppressionç.
Notre époque, dit-on^ a remplacé la cbeyalerie par l'argent, les mœurs élégantes par le sans-
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gène trivial. Notre temps est mal élevé. Or la question présente plus de gravité qu'on ne croit. Tout un abaissement social et moral se rattache aux grossièretés affairées du siècle actuel.
Voyez plutôt I le pittoresque s'en va , nos vieilles forêts s'évanouissent devant les champs de pommes de terre» les costumes ont disparu, les mœurs originales se sont effacées, un niveau d'écœurante monotonie se promène sur le monde civilisé. Bientôt la barbarie seule vaudra la peine d'un regard. Il faudra s'enfoncer aux steppes de l'Asie , il faudra s'égarer aux déserts de
l'Afrique pour échapper à cet immense bâillement!
Le portrait n'est pas flatté. On lui oppose, cela va de soi, l'image du bon vieux temps.
Ah! le bon vieux temps! Celui-là possédait
Le nivellement a l^américainë 237 ridéal. Celui-là mettait l'idéal à la portée de tous. Même les plus déshérités, même les plus asservis prenaient leur part d'une splendeur, d'une royauté, d'une aristocratie qui étaient des dogmes nationaux.
Au lieu de nos étemels débats politiques, au lieu de nos controverses pédantes , au lieu de nos expositions industrielles, pratiques, utilitaires, qui se renouvellent constamment et se ressemblent toujours; le bon vieux temps avait des fêtes, des tournois, des mystères, des processions — des supplices et des bûchers, n'omettez pas ce détail — le bon vieux temps avait le départ, avait le retour des croisés; il avait les chevaliers, il avait les moines ; la couleur débordait; des parlements, des gouvernements, de petites cours provinciales, projetaient chacun
leur éclat; toutes les] vibrations , toute la mise en * scène d'une société fractionnée et trèsvivante, que la centralisation n'a pas frappée de torpeur, mettaient d'incessantes diversités sur les pas du temps jadis.
Les guenilles ont parfois une poésie que ne rencontrent pas nos modernes habits; l'état sauvage présente des charmes qui manquent à notre civilisation; je sais cela.
On me permettra néanmoins d'être assez de mon temps pour le prendre comme il est ; même pour lui savoir gré d'avoir effacé certaines couleurs sur sa palette, même pour Hb féliciter d'avoir supprimé quelques divertissements spéciaux dont la misère générale faisait les frais.
N'avoir plus ni esclaves, ni serfs, ni vilains,
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ni potences aux carrefours, ni bourreaux sans cesse à l'œuvre, ni déserts créés par la famine, ni reflfacement devant les classes supérieures, ni l'asservissement des âmes, ni les tortures du corps, cela fait un temps moins amusant, j'en conviens; mais il y a peut-être des compensations.
Quant aux bonnes manières^ dont je fais grand cas , il ne m'est nullement prouvé qu'elles régnent moins aujourd'hui qu'autrefois.
Si je ne sais quelle fleur d'élégance s'est perdue en haut^ des habitudes polies se sont épanouies en bas. Le nivellement , au bout du compte, s'est opéré bien plus en élevant les uns qu'en abaissant les autres.
Et puis je me défie un peu, je l'avoue, de l'urbanité du temps jadis. Je crois qu'en fait de
courtoisie, nous devons prétendre à mieux. Des classes désœuvrées, n'ayant d'autre souci que le petit lever du roi, d'autre occupation que de rouler en carrosse de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, d'autres passe-temps que de promener dans les salons l'ampleur de leur
perruque avec les dentelles de leur jabot, ces classes arriveront à prendre un certain vernis, à polir jusqu'à l'écrasement absolu toutes les aspérités de toutes les surfaces ; c'est leur métier, elles n'en savent point d'autre, elles doivent y exceller, elles ne connaissent pas de plus noble ambition I
Mais notre temps, qui ne .renonce nullement aux élégances, peut en rencontrer de meilleures ; il peut trouver cette bonne grâce qui naît de l'amour de la poésie ; il peut conquérir cette
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suprême noblesse que donne le culte de l'idée. Et pourquoi ne Taurions-nous pas, ce culte là? Qui nous retient de poursuivre un tel progrès ? Le beau n*a pas, Dieu merci, perdu ses charmes; notre cœur plus ouvert, notre esprit plus développé, notre âme qui entrevoit des horizons plus larges, s'en éprendront mieux. Au lieu de raffinements qui masquaient bien des sécheresses et bien des'égoïsmes, on nbus verra, je l'espère, l'urbanité vraie, la politesse qu'enseigne l'Évangile et qu'il communique, celle qui provient de l'oubli de soi, celle que fait naître le respect d'autrui. Soyez-en sûrs, celle-là, quand nous l'aurons, nous défera de la vulgarité brutale comme du sans-gêne trivial.
Le sans-gêne, au surplus, n'a rien ni d'aimable ni de bon. J'ajouterai qu'il n'est point démo-
cratique. Le nivellement par la courtoisie, mérite seul ce titre d'égalité que le rude socialisme usurpe mal a propos. ^Athènes était une démocratie, ne Toublion» pas, or TAtticisme est un mot dont nous connaissons le sens.
Ceci dit, veillons sur nous. On ne risque guère de tomber que du côté où Ton penche. Nous penchons vers la prose, nul ne saurait le nier. Facilement nous serions entraînés à nous établir en plat pays. Si l'utilitarisme, si l'économie politique devenaient notre préoccupation , nous descendrions, par là du moins^ au-dessous du bon vieux temps.
L'amour de l'argent a, depuis que le monde existe, tenu beaucoup de place^ ici-bas ; empêchons qu'il ne prenne toute la place. Dès l'instant où l'argent deviendrait la principale dis-
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tinction parmi nous, la société s'aple^tirait.
Une société qui ne serait occupée qu'à faire fortune, une société qui ne connaîtrait pas de plus hautes visées, serait une société vouée à l'abjection.
Je n'accepte pas cet arrêt pour mon temps.
J'espère mieux de lui.
Il y a pour l'argent de nobles emplois. Il y a sans argent de nobles indépendances. Il y a des vies très-opulentes et très-simples qui savent rabattre l'argent à son niveau. Il y a des vies très-modestes et très-heureuses, qui savent se passer d'argent. Il y a des chrétiens riches qui s'entendent à faire valoir l'argent : demandez aux pauvres, demandez aux bonnes œuvres, demandez à toutes les générosités, demandez à toutes les justes, à toutes les belles causes I
Siècle d'argent, il faut le répéter, nous serions perdus.
Serons-nous un siècle d'argent? L'Évangile, admis ou repoussé, en décidera. Après avoir eu les vices très-réels des régimes aristocratiques et monarchiques , nous frisons de près les vices, très-réels aussi, des sociétés démocratiques. Je ne veux ni transformer ces vices en vertus, ni déclarer admirable une civilisation qui se ferait grossière, hargneuse, maussade, dépourvue de sympathies et d'élévation !
Je demande seulement qu'on ne prononce pas notre arrêt.
Toute époque de transition est une époque de déplaisance ; elle a perdu les charmes du passé, elle n'a pas atteint les épanouissements de l'avenir.
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Vous lô connaissez bien, cet âge malheureux de l'adolescence; l'enfant a disp'aru, le jeune homme tarde à paraître. Cet âge ingrat est le nôtre.
Encore xme fois, qu'on ne se hâte pas de nous juger. Nous avons l'avenir devant nous.
Si l'Évangile, si la liberté remportent la victoire, ils dresseront au milieu de notre Europe des forteresses plus imprenables que celles du bon vieux temps. Indépendance, conviction I voilà comment s'appellent ces forts.
Si l'Évangile, si la liberté s'emparent de nos cœurs, ils y mettront les nobles élans, les belles consécrations ; nous sortirons des domaines de régoïsme; nous cesserons d'être ces économistes et ces utilitaires qui ne voient rien au-
delà d'un ballot de marchandises ou d'un sac d'écus; nos vulgarités s'évanouiront, le vrai
comm^ il faut viendra.
Et nous aurons nos chevaliers, croyez-le bien; et nous les avons ! La chevalerie, ne dépend ni de telle époque ni de tel ordre social. Dieu fait les bons chevaliers, et c'est la liberté qui les arme.
S'agit-il de défendre le sol, s'agit-il de marcher contre l'ennemi? les troupes démocratiques et dépouillées de la Révolution, les bataillons impérialistes et brillants de Napoléon P' avaient leurs chevaliers , avaient leurs héros, tout comme les bandes du bon vieux temps.
La chevalerie n'a pas besoin du canon pour s'âffiriaer; il y a pour elle d'autres bap-
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têmes que celui de la gloire tapageuse et de la fumée des camps. Le courage civil veut, le courage civil fait des chevaliers. Votre bon vieux temps lui en aurait difficilement fourni. Sauf les martyrs, le bon vieux temps ne connaissait ni le mépris de la défaite ni la résistance au pouvoir. On affrontait la mort, mais on se pros* temait devant le clergé, et Ton s'aplatissait devant le roi.
Notre temps ne fera pas cela, j'en ai la conviction. Toutefois qu'il n'aille pas fléchir sous le nombre I que les majorités ne lui fasisent pas courber le dos I Son péril est là : là sera son héroïsme, là pourraient 6tr^ ^e^ lâchetés.
Les occasions de chevaleresque énergie w nous manqueront pas.
Contre le socialisme, il f^ut dea c^açU^res ; U
faut des hommes qui sachent tenir seuls sur la brèche, seuls contre tous. Le combat les attend, et si rude et si dur, si acharné et si tenace, que la chevalerie errante n'en rencontra jamais de pareils, ni de tels coups à férir.
Les chevaliers du temps jadis protégeaient les faibles. N'y a-t-il plus de chétifs à soutenir, d'abattus à relever, de grandes causes à. défendre, de malices à réprimer, de calomnies à braver, de vérités mal vues à servir ? N'est - ce point un chevalier , cet homme qui pour l'amour du vrai, se rit des moqueurs ?
On reproche à notre temps d'être industriel I Hé bien oui, il l'est; et môme fabricant si vous voulez! Mais je soutiens que la fabrique a ses chevaliers, tout comme l'ancien régime
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avait les siens. Compatir aux souffrances des phalanges ouvrières, s'incliner sur les mutilés de la machine, panser leurs blessures, accomplir des sacrifices pour réaliser un progrès; prêter l'oreille aux bonnes réclamations, résister aux mauvaises; fléchir devant la misère, faire front aux violences et la fureur ; demeurer secourable en dépit des ingrats, rester ferme en dépit des échecs; obéir au devoir, quoi qu'il arrive, partout, toujours, envers et contre tous ; c'est faire acte de chevalerie, croyez-le, et de la meilleure et de la plus rare, et rien ne vaut ces chevaliers de notre temps industriel et mesquin !
En voulez- vous voir d'autres? Regardez ces chrétiens obscurs, suivez ces femmes de la Bible, ces épouses et ces mères,'quià travers les taudis
des grandes villes, montant les infects escaliers des quartiers les plus corrompus, affrontant la brutalité d'un mauvais accueil, vont chercher d'autres épouses et d'autres mères, désemparées, découragées, dépravées peut-être, accroupies sur la cendre de quelque foyer éteint, et les relèvent, et les consolent, et leur mon* trent Dieu, et leur enseignent l'ordre, le travail, le bonheur! ^
Vous faut-il des héros plus brillants ? Voici Wilberforce, voici Buxton, voici les capitaines américains de la grande guerre contre l'esclavage 1 Avant eux voici les lutteurs et les martyrs, qui pour la même cause ont répandu leur sang: ces égorgés, ces pendus, ces enfumés qui mouraient la fierté sur le front et l'espoir dans le cœur.
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Notre siècle a des chevaliers conquérants , il a les missionnaires.
La Cochinchine torture les apôtres de la mission catholique. La sauvagerie cannibale massacre les apôtres de la mission protestante, la côte empestée de l'Afrique occidentale les empoisonne , la Patagonie les fait mourir de faim, le roi Théodoros, l'Abyssin fantasque et cruel, les garde prisonniers sous Vépée, le roi du Dahomey, le roi de sang, les tient captifs sous le couteau; mais la Parole de Dieu n'est pas liée : ceux-ci ont parlé de Jésus, ils en parlent encore, ils en parleront toujours. Ni les glaces du Labrador, ni les désolations du Groenland, ni les embrasements africains, ni les indigences, ni les brutalité^, ni les férocités, ni les morts horribles, ni les séparations déchirantes.
rien ne les empochera de porter aux àrnes qui périssent la bonne nouvelle du salut par Jésus-Christ.
Et si vous Tosez, dites après cela que l'héroïsme fait défaut à notre temps t