UN DRAME JUDICIAIRE EN
Adolphiis Dewey, en 1833, tenait un magasin de nouveautés sur la rue Saint-Paul, près de l'encoignure de la petite rue Saint- Vincent. Il était âgé d'environ trente ans et d'origine allemande. C'était un homme aux traits distingués et il avait une physionomie franche et ouverte. Il jouissait d'une bonne réputation parmi ses concitoyens et il était admis dans la meilleure société.
Il avait épousé, une couple d'années auparavant, une jeune fille de dix-sept ans d'une grande beauté. Mademoiselle Euphrasine Martineau, fille de Louis Martineau, meublier de la rue Saint-Laurent. Madame Dewey avait été élevée par un de ses oncles, M. Simon Delorme, qui résidait au coin des rues Saint- Laureut et Craig.
Les premiers mois du ménage de Dewey furent heureux, mais plus tard, Félix Mercure, le même dont nous avons parlé dans notre dernière causerie, remplissant le rôle d'Iago, distilla dans son cœur le venin de plus corrosif de la jalousie.
Une fois en proie aux noirs soupçons, Dewey ne connut plus de jours heureux. La jalousie qui était entrée dans son cœur brisa tellement son bonheur domestique qu'il dût se séparer de sa jeune femme.
Ecoutant les bons conseils de ses amis, convaincus de l'innocence de son épouse, il consentit à des raccordailles.
Le dimanche 24 mars, quelques jours après être rentré en ménage avec sa femme, Dewey l'amena à la messe basse de Notre-Dame. Après le service divin, Dewey conduisit sa femme à son magasin sous un prétexte quelconque. Il ferma les portes de son magasin et, s'emparant d'une hache, il en asséna un coup à la malheureuse. Il prit ensuite un rasoir et lui coupa la gorge. Il laissa sa femme baignant dans son sang et s'enfuit aussitôt. Il se rendit sur la rue Mignonne [maintenant de Montigny] et il engagea un maître-charretier, Toussaint Décompte, pour le conduire à Burlington, N.-Y.
lOS LE r.ON V]EVX TEMTS
Madame Dewey ne succomba pas immédiatement aux coups terribles qu'elle avait reçus. Elle réussit à ouvrir une des fenêtres du magasin et donna l'alarme au voisin, M. Charles Eoy, qui la conduisait chez lui. La malheureuse, après avoir reçu les premiers pansements, fut transportée à la résidence de son oncle, M. Delorme, chez qui elle rendit le dernier soupir cinq ou six jours plus tard, ayant révélé avant de mourir les détails navrants du crime dont elle était victime. (1)
Le meurtrier fut arrêté à Burlington par le bailli Louis Malo. Il déclara à l'officier qu'il s'était laisisé arrêter parce que sa femme était morte. Si elle avait survécu à ses blessures, il il n'aurait jamais consenti à être appréhendé. " J'aimais ma femme à la folie, dit-il, mais maintenant qu'elle est morte, il ne me reste plus qu'à mourir."
Le procès d'Adolphus Dewey commença à huit heures et demie du matin, le 16 août 1833, à Montréal, devant la cour d'Oyer et Terminer. La cour était présidée par le juge en chef Eeid et les juges Pyke et Guy.
M. C. Ogden représentait la couronne.
MM. W.^'Walker, C. S. Cherrier e. Charles Mondelet étaient au banc de la défense.
Les témoins à charge étaient les docteurs Daniel Arnoldi, Pierre Beaubien, et Eobert Nelson. MM. David Laurent, François Leclerc, Isidore Leclerc, Charles Fleury Eoy, Louis Martineau, Simon Delorme, le révérend M. Nicolas Dufresne, deux cochers de place nommés Joseph Globensky et Narcisse Globensky et Toussaint Décompte.
Les petits jurés étaient tous Canadiens-Français. Le procès dura deux jours. Le 17 août, Dewey fut trouvé coupable et condamné à être pendu le vendredi, le 30 du même mois. En ce temps-là les condamnés à mort n'avaient pas le même confort qu'ils ont aujourd'hui dans leurs cellules. Ils étaient attachés au mur du cachot par des chaînes aux pieds. Le geôlier était le capitaine Holland qui était père de trois jolies filles. Une de ces dernières . . . offrit à Dewey tous les moyens^ d'effectuer son évasion, mais celui-ci ne voulut pas échapper à la potence et refusa de se servir des instruments que la jeune fille lui avait procurés pour briser ses chaînes.
(1) Voici un extrait de son acte de sépulture (Rep. de Notre-Dame) : "Le 2 avril 1833, sépulture d'Euphrosine Martineau, décédée le 30 mars, âgée de 20 ans, 10 mois, épouse d'Adolphus Dewey, marchand."
Dewey manifesta le désir de porter un habillement noir le jour de son exécution. Ses amis lui donnèrent la veille l'habillement qu'il demandait et il marcha à l'échafaud avec une toilette de gala.
L'échafaud était dressé au-dessus d'une galerie de la prison du côté du Champ de Mars.
A^eudredi le 30 août une foule de plus de dix niilie i^ersonnes était massée sur le Champ de Mars pour assister à l'exécution.
Le condamné avait puisé dans la religion une force et un courage extraordinaires. Il marcha à Téchafaud d'un pas ferme et lorsqu'il fut placé sur la trappe, il fit une courte allocution au peuple, disant qu'il était content de mourir pour son crime et demandant aux chrétiens de prier pour son âme.
Quelques instants après, la trappe se déroba sous ses pieds et son cadavre balança dans l'espace.
19 décembre 1SS4.