LA FLÈCHE, L'AILE ET LE CŒUR
ON amie a tenu un pari et l'a gagné, hélas !
Un archer disait :
— De toutes les rapides flèches, ma flèche est la plus rapide ! En moins d'une seconde, elle va de l'arc au hut; il n'existe rien au monde qui puisse l'égaler en vitesse.
Mon amie eut un sourire de dédain.
Une hirondelle disait :
— De toutes les promptes ailes, mon aile est la plus prompte ! En beaucoup moins d'une se-
LE n ON II EUR DES AUTRES
conde, elle va (l'un bout de plaine à l'autre bout; sous le ciel il n'y a rien dont la célérité soit comparable à la sienne.
Mon amie haussa l'épaule en se moquant.
— Quoi ! dit l'archer, vous connaissez quelque chose de plus vite que ma flèche?
— Quoi ! dit l'oiseau, vous connaissez quelque chose de plus prompt que mon aile ?
— Oui!
— Non !
— Non !
Ils parièrent; jour fut pris pour l'épreuve.
Mais, bien avant que la flèche eût atteint le but, bien avant que l'aile eût frôlé l'herbe au bout lointain de la plaine, le cœur de mon amie s'était, de notre bonheur, enfui vers un autre amour d'où il s'envolait déjà!
L'OXIROMANGIENNE
3US qui êtes la cause de tant de rêves, vous devez savoir expliquer les songes? lui dis-je.
— Il se peut bien, dit-elle.
Qu'avez-vous songé? parlez.
— Il me sembla d'abord que, dans le lit où je venais de m'endormir, tombait autour de moi, par longs flocons, une neige plus éclatante que toutes les neiges dont s'enorgueillissent les solitudes hivernales; mais cette nei^e, loin d'être froide, était doucement tiède
comme les roses blanches de juillet; et avec la splendeur pâle des roses elle en avait le délicieux parfum.
— Eh! voilà un songe qu'il n'est pas mal aisé d'expliquer, dit-elle; il annonce que je daignerai me coucher, quelque nuit, toute blanche et tiède et exquisement odorante, dans un lit, non loin de vous.
Je m'écriai, en tombant à genoux :
— Ah! chère âme, se pourrait-il?...
— Mais oui, mais oui, dit-elle. Et ce fût là tout le songe?
— Il me sembla ensuite que du soleil entrait dans mon alcôve, la remplissait d'or et de flamme; et, de cette clarté chaude, je sentais sur mon front, sur mes lèvres, autour de mon cou, et sur ma poitrine battante, la frémissante caresse; et jamais, dans les plus brûlantes après-midi d'été, le vrai soleil n'avait eu d'aussi éblouissants rayons.
— Eh! que vos songes sont clairs! dit-elle; celui-ci annonce que je consentirai, quelque nuit, souriante auprès de vous, à secouer
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dans l'air ma chevelure d'or flambant, et que, de mes longues boucles, qui déflent les rayons, je frôlerai votre poitrine, et votre cou, et vos lèvres, et votre front !
Je murmurai, extasié :
— Ali! chère âme, se pourrait-il?...
— Mais oui, mais oui, dit-elle. Puis, après ce songe, vous vous êtes réveillé?
— Hélas! non. Je ne cessai pas de dormir, et il me sembla que j'étais dans une solitude à jamais mélancolique oîi rien ne luisait, ni neige ni soleil ; un vent noir plein de douloureuses plaintes et des vols d'oiseaux sinistres traversaient la nuit, quin'espéraitpas d'aurore ; l'un des oiseaux, très féroce, s'abattit sur moi, et se mit lentement, lentement, à me dévorer le cœur et le foie !
— Ah! des trois songes, dit-elle; celui-ci est le plus facile à interpréter. Il annonce qu'après ma neige offerte et mes cheveux ruisselants sur vous , vous demeurerez bientôt seul et misérable, sans espérance désormais ; et le regret de ma beauté et de
ma tendresse vous sera un éternel vautour dévorateur, quand, ne vous aimant plus, je vous aurai quitté pour enchanter, — neige et soleil, — quelque nouvel amant si tendrement chéri!
Je soupirai douloureusement :
— Ah! chère âme! se pourrait-il?...
— Mais oui, mais oui, dit-elle.