‹ Le bonhomme NockChapitre 3 sur 12 · LA FAMILLE DE LAIZAIVXE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE LAIZAIVXE

Eu 1S14 (suite).

Mariette BoiJeau s'était mariée forl jeune avec Jean, son voisin de campagne; les convenances avaient fait pi us que l'amour pour celle union, et Ma-

4 LE KONHOMME NO€K.

rietle, sainte et digne femme, 4û"^ entière a ses devoirs domestiques , sage comme la vertu, associée h un homme de mœurs sévères, ne connaissait de l'amour que la chaste sérénité de la vie conjugale. Jeune fille, on lui avait donné un mari, avant qu'elle n'eût songé a en choisir un; jeune femme, elle avait vécu a la ferme comme aux champs, sans seulement soupçonner l'existence des sentiments jaloux. Le bonheur de ce paisible ménage était comme un trésor auquel on ajoute sans compter; Jean et Mariette se savaient riches de ce trésor, mais ils n'avaient jamais songé a en détailler les richesses. L'un et l'autre appe-

laieût donc amour l'affection puissante et douce qui les unissait; mais ni l'un ni l'autre ne s'étaient avisés d'explorer ce vaste champ que l'imagination, l'éducation et les loisirs ouvrent à nos tentations, a nos faiblesses, à notre ambition, et oîi Tarbre de science, arrosé par trop de larmes, ne porte, souvent, que des frlnts amers! Madame Boileau crut avoir tout dit en opposant Adeline a Antoinette.

Pauvre femme! elle venait de souffler sur la flaûime indécise d'un feu qui s'allumait a peine.

Mademoiselle de Lauzane s'approcha du malade, qui la regardait avec une timidité d'eafant, et elle fut efTrayée des ravages causés sur ses traits par cette terrible rechute.

— Vous allez toujours bien, n'est-ce pas? demanda la douce jeune fille dont le cœur débordait d'inquiétude et de charité.

— Oui, mademoiselle, très-bien... je suis guéri... depuis un moment.

LE WONHOMME NOCK. 7

— Défense de parler, mon lieutenant, dit le major Franck; écoutez, regardez, souriez, remerciez par un si2:ne.

Voila toute une télégraphie qui écrirait de volumes.

— Guéri! ah! non pas encore, reprit Antoinette, qui croyait le pauvre malade en délire; mais bientôt... Je vous apporte des fleurs... des violettes, puisque vous les aimez...

— Je les aime... celles la... répondit Paul, souriant avec délices aux fleurs répandues sur son lit par les mains éclatantes de sa fée protectrice.

— Silence donc! s'écria Franck...

Madame Boileau, aiouta-t-il, en se tournant vers la fermière, je vais être obligé de consigner Mademoiselle votre fille; elle renverse tout mon système.

Il arriva que Paul et Antoinette baissèrent a la fois les yeux comme deux

LE B0NH05IME NÔCK. 9

marmots sous le coup d'une mercuriale ; puis ils relevèrent en même temps la tête, et leurs regards se rencontrèrent. Ces deux beaux enfants roug^irent, alors, et il se fil un assez long silence.

Mariette tira le docteur à part et lui dit, tant l'excellente femme était naïve et droite :

— J'ai tout sauvé.

— Sauvé quoi ?...

iô LE BO?J HOMME NOCK.

— Il n'y a plus de danger.

Pourquoi ?

— Pour c'te chère petite.... Elle l'aimait déjà, voyez- vous? et ça nous aurait mis, à vous comme b moi, k Jean, au marquis, a ce jeune homme, h nous tous, enûn, une triste affaire sur les hras et sur le cœur. Mais, a l'heure d'à présent, bonsoir, plus d'amour, mou bon Monsieur , pas plus que sur la main.

LE BO.NilOMME NOCK. Il

— Vous croyez cela !

Pardine! la demoiselle rne l'a dit.

— Oh! puisqu'elle vous l'a dit, c'est sûr... Mais comment avez-vous obtenu ce beau, ce brillant résultat ?

— Un tour de ma façon, mon cher Monsieur... Je lui ai dit la vérité a c'te chère belle peiile.

— La vérité ?

— Pardine! est-ce que je pourrais mentir? Je lui ai dit comme ça que le jeune homme aime une demoiselle Adeiine qui n'est pas sa sœur, bien entendu, et que cette Adeline est sa fiancée comme de juste.

— Voila ce que vous appelez la vérité?

— Qu'est-ce que c'est donc

— Une grosse fausseté, ma bonne

dame , ei vous vous en confesserez.

Adelineest une femme que mon malade déteste comme la gangrène et le typhus, et... sans aller bien loin, vous allez voir. — Mon cher Paul, continua le major s'avançanlprès du malade, vous mourez d'envie de causer avec madame, je le vois... Allons, je suis bon prince et vous accorde cinq minutes de conversation...

parlez-lui d'Adeline, glissa le docteur à l'oreille d'Antoinette.

Mademoiselle de Lauzane se sentit froid au cœur a cette invitation, mais la noble enfant crut devoir se résigner a

subir une torture nécessaire; elle fit un Yiolent effort et demanda d'une voix presque éteinte :

— Avez -VOUS reçu des nouvelles de votre sœur?

— Je n'ai pas de sœur... malheureusennenr! répondit le malade.

Quoi! mademoiselle Adeline.

— Oh! ne prononcez pas ce nom

LE BONHOMME NOCK. lo

il ne doit jamais passer sur vos lèvres.

— Enfin, mon ami, ajouta le major en souriant, il faudrait nous tirer d'embarras; dans votre délire, vous nous avez parlé d'une Adeliue, que nous ne connaissons pas; nous avons cru pendant un instant qu'elle était votre sœur, puisque nous avons su que vous vous êtes battu pour elle... On dit même que vous songez a l'épouser...

— Jamais ! jamais ! Dieu m'entend !

16 LE BO.viHOMME ]?«OCK.

s'écria Paul Delmaà,.. Celle femme, je ne î'aime pas, je ne la hais pas... je la méprise... Celle que j'aime, oh! mon Dieu ! je ne peux pas la nommer.

— Les cinq minutes sonl écoulées, interrompit le docteur... Mademoiselle Louise laissez-nous vos fleurs ; je vous promets que nous en aurons irrand soin... et comme Monsieur mon malade est rebelle a mes prescriptions, veuillez abréger votre bonne visite.

Nous avons d'ailleurs , un pansement a faire.

LE BONHOMME >OCK. 17

Anloinelle était étourdie, enivrée; toutes les fleurs du printemps embaumaieut son âme; un arc-én-ciel éblouissant lui apparaissait a travers les larmes joyeuses que retenaient ses yeux fascinés ; la déclaration de Paul Delmas résonnait dans les profondeurs de sa pensée comme les suaves échos d'une céleste harmonie; il lui fut impossible de trouver un mot k dire, un seul et simj)le mot d'adieu.... Elle sourit au malade avec cette grâce qu'elle tenait des anges, et sortit, se trompant de porle, cherchant son chemiu, appuyée au bias de Marielle ({iii était saisie , ell.^-mème .

d'une :~ovtp do vertige.

ni. 2

Arrivée sur la terrasse, mademoiselle de Lauzane, trop heureuse pour garder rancune a la fermière de sa fausse révélalion, i'embrassa de tout cœur et lui dit :

— Oui, c'est vrai! je l'aime!... qu'il soil le dernier a le savoir... vous avez mon secret... je l'aime... k bientôt.

« Pour sûr, c'est moi qui suis folle ! murmura la fermière en regardant fuir Antoinette, (ju'esl-ce qu'elle m'a donc dit? Non, j'ai trente six carillons de

cloche dans les oreilles... Elle l'aime!... Mais ça ne se peut pas, mon Dieu! ça ne se peut pas! »

— Eh bien! madame Boileau! s'écria le docteur en arrivant sur la terrasse et jouissant de la stupéfaction de la bonne femme : pas plus d'amour que sur la main, n'est-ce pas?

— Ah! Monsieur, répondit gravement Mariette, vous serez cause de grands malheurs... foi d'honnête femme, souvenez-vous deçà.

— Dans ce cas, ma chère dame, pleurera bicD qui pleurera le dernier!... Si nous déjeunions !... qu'en pensez-vous?

« — Quel homme! grommela Mariette épouvantée : quel homme! »

Antoinette rentra au château l'âme troublée mais ravie, et lorsque son père lui demanda si sa migraine avait disparu, elle aflfirma ne s'être jamais si bien portée. Pendant trois jours, mademoiselle de Lauzane eut l'art de s'esquiver, chaque matin, pour aller fourrager dans

le parterre de madame Boileau, et s'annoncer à Paul Delmas par le gai refrain de quelque chansonnette aussi fraîche que sa voix, son cœur et ses pensées.

Toutefois, comme le malade se rétablissait rapidement, il devint difficile k la jeune fille de continuer ses visites, et la pudeur de celte naïve et belle enfant fit plus, pour son salut, que n'avaient su faire les. précautions el les ruses de la fermière.

Antoinette était aimée; elle le savait

quoique Paul ne le lui eiit pas eucore dit, car il était tout aussi timide qu'elle; l'immense bonheur qu'elle ressentait fut son propre et son meilleur conseiller ; car, peu a peu, il la conduisit a la réflexion. Elle s'aperçut que, pour sortir du château et y rentrer, il lui fallait user de stratagèmes et mentir. Or, mentir lorsqu'il s'agissait de porter secours a un malade, a un proscrit, a un homme dans le malheur, ce n'élait olTenser ni Dieu ni la morale; c'était servir l'humanité ; mais mentir pour son propre compte, pour favoriser un penchant du cœur et des démarches mystérieuses, c'était tromper une mère qu'elle chéris-

LE BONHOMME NOCI*,. 23

sait a bon droit; c'était commellre une grosse faute, un ^ros péché, et perpétuer un trouble de conscience, condamnable à tous égards.

Antoinette fit donc, d'elle-même, un retour sur sa conduite; elle s'interrogea sur les conséquences de son) imprudente inclinatioc, et se demanda, trop tard, hélas! si elle serait jamais la femme de Paul Delmas, et ce qu'elle deviendrait si ce mariage était impossible, en réalité, comme l'assurait Mariette Boileau. Les réponses k ces deux questions pressantes

furent tristes, on le devine. Lr marquise se dressa dans l'imagination de la jeune fille, armée de son implacable dignité, el son front sévère menaça de malédiction la mésalliance que rêvait sa fille.

Antoinette s'etïraja des obstacles, mais elle ne désespéra pas de les vaincre ; elle mit, au contraire, son espoir en Dieu el attendit tout de sa providence. Mais elle semonlra plusréservée et s'occupa beaucoup plus du soin de trouver des prétextes pour ne pas se rendre au pavillon que pour y accourir.

LE BONHOMME NOCK. 2S

Paul Delmas ne tarda pas a entrer en convalescence. Sa position de fortune, son rang, le titre honorable de son père, l'enhardissaient à penser que les parents de sa Louise chérie n'hésiteraient pas à la lui donner pour femme aussitôt qu'il la leur demanderait. Il s'élait bien un peu désolé de la rareté des visites de Louise Boileau ; mais le major Franck lui avait fait comprendre qu'une fille modeste et sage ne pouvait pas entrer chez un jeune homme bien portant, comme elle était entrée chez un malade a toute extrémité. Il avait fallu se rendre a cette impitoyable raison, par esprit pour une chaste fiancée.

CHAPIillE DEUXIEME.

Le major Frauck assistait paisiblement aux évolutions diverses de cette petite intrigue. Ce mariage ne sera pas facile h conclure, se disait-il, car le marquis, si

excellent homme qu'il paraisse être, ne cédera pas, sans haute lutte, aux prières de sa Olle, et la marquise se fera couper la main plutôt que de signer au [contrat. Mais il y a tant de ressources dans la tête et le cœur de la jeunesse, il se fait tant de miracles a toute heure, quoi qu'en disent les athées, que je suis sûr de danser aux noces de ces deux beaux entants. Après tout, le baron Deliuas se fera connaître et apprécier du marquis... Bah!

tout marchera sur des roulettes! .. La chose est écrite au livre du destin !

Mariette vivait dans le feu, selon sa

propre expression ; elle voyait se nouer, sous ses yeux, et tous les jours davan" tage, cette innocente intrigue où son zélé, k elle, était 1«^ seul coupable. Tantôt, elle s'accusait de pusillanimité, tantô! elle se faisait un crime de quelques mois trop rudes jetés à la tète de l'un ou de l'autre amoureux. Enfin, lorsque Paul fut sur pied, elle résolut d'en finir avec ses tergiversations, et elle s'apprêtait, un jour, a demander a son hôte s'il ne comptait pas rejoindre bientôt son père, lorsque Paul lui fit, a briile-pourpoint,

cette question renversante :

— Ma chère bonne madame Boileau,

32 LE BO-NUOMME NOCK.

je n'ai qu'un seul moyen de m'acquiUer envers vous, et de vos bienfaits, et de mes dettes de cœur... vous n'avez pas de fils, je n'ai pas de mère !... j'aurai pour vos vieux jours d'inépuisables trésors de tendresse; accordez-moi la main de mademoiselle Louise... je serai votre enfant digne de ce titre, digne de ce bonheur... Je vous aimerai comme j'aime votre fille.

— Ah bien! par exemple... mais qu'estce que vous me dites-la.

— Je me mots h vos jrenorx.

— Monsieur, ne faites pas de ces folies 1 s'écria Mariette, épouvantée, abasourdie... ce n'est pas à moi qu'il faut parler deçà,.. C'est à Boiîeau, qui est te maître...

— Je n'oserai jamais..,

Eh bien ! j'oserai pour vous.

— Vrai! ah! quevous êtes bonne!... vous m'aurez deux fois sauvé la vie... mais chère maman, vous plaiderez pour moi ?

ri 3

— Il m'appelle chère maman! bredouilla Mariette... Ah! mon Dieu! ah!

mon Dieu ! mais, gloire du ciel, est-ce qu'elle VOUS aime, ma fille?

— Si elle m'aime! pouvez-vous le demander?.. Toutes ces pauvres fleurs ne vous le disent-elles pas ?

— Elle ne vous l'a cependant pas

avoué, je pense!

— Oh ! non... ni moi... Cela ne se dit

pas, chère maman, cela se devine... Comprenez donc que ma chère Louise n'ose plus venir me voir, par décence, par vertu... Quand nous serons fiancés, rien ne l'arrêtera plus. Eh bien ! défendrezvous ma cause ?

— Oui et non : J'ai pour habitude d'êlretoujours de l'avis de Boileau... jedis comme lui, je pense comme lui, je fais comme lui.

— Allons maman, vous ne voulez pas

me rendre trop heureux , je le vois ; vous craignez encore, pour moi, îes émotions vives; mais je suis guéri, je peux tout entendre.,. M. Boileau vient de rentrer, partez bien vite lui porter ma demande, ma prière.... Je vous attendrai comme les condamnés attendent le al grâce !..

Mariette, chassée p.a«r les yeux suppliants de Paul, prit la fuite sans savoir au juste où elle courait. Le hasard Et qu'elle rencontra Boileau sur la terrasse.

— Que diable, as-tu donc femme? demaDda le fermier... ta figuiift est à i'envers,

— Jean, mon pauvre vieil ami, je suis bien malheureuse ! je suis perdue ! s'écria l'honnête femme.

Et elle éclata en sanglots,

— Malheureuse î perdue! répéta Boileau. Es-tu folle ?

— Promets-moi de ne pas te mettre en

colère, de ne pas me battre comme plâtre, de ne pas m'écraser, et je déchargerai mon pauvre cœur de son fardeau.

Te battre ! Mariette ; est-ce bien à moi que tu parles ainsi ^ Suis-je donc un misérable !...-

— Oh ! non, tu es le meilleur des hommes ; mais moi... quelle faute, mon Dieu ; quelle faute !

— J'écoute, dit le fermier d'une voix calme.

LE BONHOMME >fOCK6 39

— Mon ami, je suis chargée par le jeune homme, tu sais... de te demander ta prétendue fille en mariage.

Boileau fit un haut le corps et recuia de deux pas comme k la vue d'un serpent.

— Mademoiselle Antoinette, dit-il,

— Tout juste.

— Eh b*ien! reprit le fermier en sou-

riant, ceci ne m'étonne pas ; M. Paul est lui î)ra\e garçon... Comparativement à noiis, pauvres paysans-, il est riclie, il est noble, il a de l'avenir. Nous demander notre fille, c'est nous témoigner de la reconnaissance, c'est d'un bon cœur...

Mais si mademoiselle Antoinette était ma fille, je ne la marierais pas contre son gré, et comme mademoiselle Antoinette n'aime pas ce jeune homme, mon relus sera suffisamment motivé... Est-ce donc la ce quj t'émeut si fort?

— Ah! mon ami, que tu es loin de la

vérité!... Elle l'aime, la pauvre petite, elle en dessèche, que ça fait pitié !

— Mademoiselle de Lauzane?

Oui.

-7 xMarietle ! Mariette! répéta Boiieau avec une écergie croissante, si ce fatal amour est votre œuvre, ce n'est pas une imprudence que vous aurez commise...

c'est un crime !

Oh ! ne me regarde pas ainsi, ou je

meurs ! murmura la pauvre femme. Mon seul crime est de ne l'avoir pas confié mes premières craintes au sujet de celte aventure... tu nous aurais sauvés ; j'ai trop pré<îumé de mes forces... Je vais te dire tout : mais ne sera-ce pas bien tard.

— Parlez^ madame Boileau, parlez, répondit Jean, vous aurez du temps de reste pour pleurer.

Mariette, terrifiée par une sévérité que

LE BONHOMME NOCK, 4'î

son mari ne lui avait jamais témoignée,

eut besoin de quelques instants pour rassembler ses idées et prendre courage.

Puis elle raconta dans ses moindres détails, l'histoire des timides amours de Paul et d'Antoinette. Le major Franck se trouva être, naturellement dans ce récit, dicté par une bonne foi scrupuleuse, le bouc émissaire de la catastroj^e. Il avait fasciné Mariette, il avait excité Paul Delmas, il avait favorisé l'înciinalion de mademoiselle de Lauzane.

La bonne fermière avoua ses sottises, sa présomption, son imprudence et sa maladressse; mais elle chargea le docteur de répondre devant Dieu des conséquences

4i LE BO^HOMME >'OCK.

funestes d'une passion développée par

ses soins.

— Tu as servi de jouet a ce misérable, répondit Boiieau lorsque sa femme eut cessé de s'accuser. Rappelle-toi ce que je t'ai dit quand le baron Delmas m'a écrit pour m'annoncer sa fuite. Je t'ai dit qu'il n'osait pas tenir sa parole, et me raconter la fin tragique du comte de Lauzane. Ce baron est un assassin, comme l'affirme le marquis, et le docteur Franck est un intrigant qui a imaginé de faire épouser la plus riche héritière du déparlement a un officier sans sou t»i maille

de son cher Bonaparte. Ah ! tu crois que ee jeune homme prend mademoiselle Antoinette pour ta fille, quand tu as eu la simplicité de dire qui elle est ! Pauvre sotte! ce n'est pas la main de Louise qu'on l'a demandée, c'est la main de ma. demoiselle Antoinette... Quelle infâme comédie !

— Dieu du ciel ! penses-tu Jean, que tes hommes soient si enragés de méchanceté?

Si je le pense! j'en jurerais... mais,

sufûl. Laisse-moi... Va prier Dieu pour qu'il te pardonne...

Mais toi. me pardonnes-tu?

— 11 le faut bien, puisque lu as péché sans le vouloir.. Allons, retourne près du jeune homme, et, celte fois, au moins, sois aussi fine que lui... Tu lui diras que j'ai besoin de vingt-quatre heures pour réfléchir... Laisse-moi penser a toutes ces vilenies, si tu vois le docteur, envoie le-moi.

LE BONHOMME NOCK. ^T

Mariette s'en retourna le cœur léger, gaie comme un pinson, car elle avait dans Je jugement et le ^énie de son mari une confiance illimitée. Toute mauvaise affaire devenait bonne, pensaitelle, entre ses mains. Elle trouva le major Franck en tête-à-tête avec Paul Delmas.

— Eh bien ! chère dame, dit le major, triomphons nous?... le papa est-il bon enfant?

— Tiens! vous savez l'affaire, vous!

— Eh; pardine!... je suis le confesseur de Paul... Mais répondez donc! Il va tomber en syncope, ce pauvre garçon.

'— J'ai iait îa comniission de monsieur, et îe père Boileau demande vingl-qnatre heures pour réfléchir.,.

— Victoire 1 s'écria Paul en baisant les mains de îa fermière... Oh ! bonne petite maman, je vais donc vous câliner!

— C'est bon I c'est bon ! mauvais sujet.

Docteur, Boileau voudrait causer un brin avec VOUS... sans doute pour l'affaire en question.

— Courez, courez vite, cher bon amij dit Paul.

Et il poussa doucement le major par les épaules.

Le docteur sortit en souriant, et trouva Boileau qui l'attendait dansla pièce

voisine.

— Allons sur la grande route, dit le fermier, nous y serons plus k l'aise.

Vous savez, monsieur, ajouta-t-il, lorsqu'il fut h bonne distance, de 'qui et de quoi je vais vous parler.

Je m'en doute:

— Vous savez que ma prétendue fille Louise Boileau, se nomme Antoinette de Lauzane.

Je le sais.

— M. Paul Delmas aime cette demoiselle?

— Passionnément.

— Et mademoiselle Antoinette ?

— Aime Paul de toutes les forces de son noble cœur, je sais encore cela.

— Et savçz-vous ce qu'est le baron Delmas ? •

— Mon ami, monsieuiH

— 11 est le meurtrier du comte de Lauzane, fils chéri du père de mademoiselle Aiitoinelte.

— Deîmas, un meurtrier ! Quelle folie !... s'écria le major.

— Il a tué le comte, vous dis-je , le comte de Lauzane, colonel des hulans de l'archiduc Charles; il l'a tué dans la nuit du 26 au 27 août 1813...

- C'était la veille de la seconde bataille de Dresde...

— Précisément.

— Le régiment de l'archiduc fut détruit. Eh bien! monsieur, c'est un malheur dû à la guerre ; le comte de Lauzane a été tué dans une charge, c'est possible : mais qui l'a frappé!

— La main du baron Delmas, monsieur, non pas une main armée par le

54 LE BONHOMME >OCK.

devoir du soldat, mais par fe crime...

Oh! ne vous récriez pas, et surtout quittez cetteposemenaçanlejjenesuis qu'un paysan, je ne me bals ni à l'épee, ni au pistolet, ni au bâton, je ne me bals pas du tout... Je dis la vérité aux gens, sans m'inquiéter de savoir si elle les blesse. Du propre aveu de votre ami, le comte de Lauzane a été tué par le baron Del" mas, et de l'avis du marquis, cette mort est le résultat û'un crime.,.

— Le baron a-t-il, réellement fait cet aveu? demanda le major.

— Il me l'a fait en présence de ma femme Je dois ajouter* qu'il repousse,

comme une calomnie, toute accusation iilessante pour son honneur.,. 11 prétend l'avoir tué en combat résulier.

-Ah ! je le crois, s'écria Franck... lui.

Del m as, le brave des braves

— -11 se défend, mais il ne prouve pas, reprit Boileau.

—• Dès qu'il affirme, il prouve, mon-

sieur; cet homme n'a jamais menti; mais enfin îe marquis est-il persuadé, convaincu ?...

— Que son fils est mort assassiné par le commandant Del mas, officier de la Légion-d'Honneur, baron de l'Empire...

Oui.

Alors, monsieur, interrompit Frank, le mariage de Paul et de mademoiselle Antoinette est imposssible... au moins pourle moment... Je l'ajourne.

LE BONHOM.ME NOCK. 57

— Vous l'ajournez ! s'écria Boileau ; pourra-t-il donc jamais se faire?

— Sans doute, et j'y crois plus que jamais, parce que, maintenant, le marquis de Lauzane doit une réparation au baron Delraas. Il l'a accusé, méprisé, maudit pendant deux longues années, il lui <loit réparation, car Delmas est le plus respectable des hommes, car je réponds de sa loyauté, de son honneur... Avant peu, mon ami se sera justifié; d'ici là, vous me trouverez disposé h rompre le projet trop précipité d'une alliance que je ne renonce pourtant pas à poursuivre.

o8 LE B0>fK0M5IE iVOCK.

Mon ami Paul sollicitera la main de ma- (leoîoiselle Antoinette 5 mais il ne s'imposera pas a sa famille... Laissons au iemps le soin de rendre justice h. qui de droit. Dans quarante-huit heures, monsieur, nous serons, Paul Delmas et moi, hors de chez vous et loin du château de Lauzane.

— Il y a du bon dans ce que vous me dites, docteur; votre fierté, votre indignation me plaisent, et je vous dois un aveu : je vons ai accusé d'avoir poussé a ce mariage.

— C'est la vérité. Qua^nd je. eroyais a

Louise Boileau, je m'efforçais de la faire apprécier par Dion malade; quand j'ai su ce qu'était Louise Boileau, il n'était plus temps de revenir sur mon œuvre et mes projets, et je me suis livré a la merci de Dieu, qui gouverne le hasard... Aujourd'hui, monsieur, j'attends de la juslification du baron et de la tendresse de M. de Lauzane pour sa fille, le succès de mes espérances... Maintenant, courons au plus pressé... 11 faut que les jeunes gens soient sqparés...

— Aljons, major, interrompit Boileau, touchez la, vous êtes un galant homme;

60 LE BONHOMME WOCK.

si je VOUS ai offensé, je vous en demande pardon. A dire vrai, la chaleur que vous mettez a défendre votre ami me porte presque k l'absoudre.

— Je ne sais rien de cette funeste affaire ; mais je n'hésite pas a engager ma parole que le baron, s'il a eu le malheur (Je verser le sang d'un compatriote, n'en a pas moins les mains pures...

— Et cependant le marquis...

— Tant que vous voudrez atten-

dons !...Ne in'avez-vous pas dit que M. de Lauzane possède une terre en Bretagne ?

— Oui, une terre que j'ai rachetée, en mon nom , pour son compte , près de Rennes.

— Il faut que, dans vingt-quatre heures, le marquis soit, avec sa famille, sur la route de Rennes.

— Le marquis est malade.

— Je le sais pardieu bien... Tâchez de raiiiiroduire 5 celte nuit, chez M. de Lauzane... l'affaire sera réglée...

Vous croyez qu'il partira ?

J'en réponds.

— Et la marquise ? et la demoiselle ?

— Toute la famille... Quant a nous, dans quarante-huit heures nous aurons

vidé votre plancher... Vous ne parlerez de rien a mademoiselle Antoinette... Ce sera moi qui la déciderai, sans bruit mais non sans soupirs, a cette séparation... Dieu fera le reste ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire.

~ Monsieur le docteur , vous avez toute mon estime et mon admiration...

nos conventions seront strictement exécuiées. Ce soir je viendrai vous prendre pour vous conduire au château... Encore une fois touchez la...

Quand le maj-or Franc rentra dans la

chambre de Paul, il avait le regard triste et le front soucieux.

— Eh quoi ! s'écria le jeune hotiime y Louise m'est-elle refusée ?

— Il s'agit bien d'amourettes, mon enfant... Votre père a été arrêté a Nîmes ; il sera jugé dans huit jours par un conseil de guerre, et...

Paul s'affaissa sur sa chaise, et il s'é-

LE BONHOMME ÎNOCK. 65

vanouit en achevant, par ce Jiiot terrible la plirase du docteur :

— Fusillé ! fusillé

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