CHAPITRE TROISIEME
Dans la soirée, le major Franck fut introduit secrètement par Boileau dans la chambré de M. de Lauzane. Il y avait amélioration sensible dans l'élatdu ma-
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lade, et la marquise ne le veillait plus depuis deux ou trois nuits.
Vous avez désiré me voir, docteur^
demanda le marquis.
— Oui, monsieur, avant de quitter le pays.
— Vous nous quittez ?
Dès demain»
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Il nie resie a ni'acquilter...
- Le noble sentiment qui m'a procuré Ihonneur de vous connaître fait de moi non pas un créancier, monsieur le marquis, mais un débiteur. D'ailleurs, vous avouerez que j'aurais mauvaise grâce a réclamé des honoraires... Vous me devez une maladie, et je 'ne suis payé que pour guérir... Comment vous trouvezvous ?
~ Beaucoup trop bien, la convalescence arrive a grands pas... J'aurais ce-
pendant besoin d'être encore malade, bien malade , pendant huit jours au moins... Mon remplaçant n'est pas nommé...
— Si je pouvais surveiller celte convalescence, je la retarderais, mais de graves intérêts m'appellent...
— Vos alîaires avant les miennes, docteur, rien de plus juste, et cependant !...
— 11 est certain, interrompit le major,
que vous allez vous porter a charme ; c'est un brevet de santé que je vous ai donné.
- Est-ce possible?..
— Sans doute. Me serais-je fait votre complice, si j'avais dû vous nuire?...
Vous serez vert et robuste comme un chêne, monsieur le marquis, avant la fin de cette semaine...
Et nous sommes au jeudi !.. Jarni-
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bieu I comment échappeF a celle prospérité?
— Il n'y a qu'un moyen, mais il est infaillible.
— Parlez vite... Songez que. maintenant, mon amour-propre est engagé.
Vous déplail il de voyager ?
— Ah! diable! voyager:... c'est rude pour un homme qui a juré de ne plus pas-
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ser les frontières, après les avoir visitées toutes.
— Soii, n'avez-vous pas quelque terre autre que celle-ci ?
— Attendez donc... Oui, je possède une petite gentilhommerieen Bretagne...
— C'est raisonnablement loin. Monsieur le marquis, mettez-vous eu route, dès demain, pour la Bretagne, et je vous garantis que ce voyage vous fera grand mal...
— Ah ça! entendoDS-DOus docteur, je n'ai cependanl pas envie de me tuer
— Mal faclice, reprit le major;... la santé n'en sera que plus belle dans quinze jours.
— Il me semble que Bourdeau et Delort, les médecins officiels, ne sont pas opposés a un changement d'air ; il est étrange que ces messieurs s'accordent si peu avec vos lumières... Si j'allais me rét-ablir dès la quatrième poste !
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— C'est précisément parce que mes confrères consentiront a ce voyage, vous le conseilleront même, sur vos instances 5 que moi je vous l'ordonne. Seulement vous aurez le soin de prendre , avant de monter en voiture, et, k chaque relais , quelques gorgées d'une potion que vous remettra M. Boileau... D'honneur, vous m'en direz merveille.
Eh bien ! c'est chose convenue.
— Il me reste à vous remercier, monsieur le marquis, du mouvement gêné-
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reux qui vous porte a tant de dévoûment.
— Ce sont mes propres sentiments que je sers, monsieur; c'est le roi mon maître que j'honore en lui refusant mon concours dans un acte politique regrettable. Puisse mon obscur dévoument éclairer son noble cœur ! Quand aux hommes de votre parti, je les ai admirés, je ne les aime pas et je les plains^ voiik tout.
— Si tous leurs adversaires vous res-
semblaient, la France serait paisible, heureuse!... Monsieur le marquis, ajouta le docteur, changeant de sujel brusquement; je vous conseille de vo}a^er en famille; les soins de madame la marquise et de vos enfants vous seront nécessaires.,.
— Je n'ai qu'une fiiie, monsieur, je n'ai plus qu'elle, hélas! m^is je l'adore, el je ne suis pas si fou que de Dj'en séparer. Boileau, mon ami, faites commander des chevaux de posles pour demain, k quatre heures de l'après midi... Adieu, mon cher docteur; si vous avez
jamais besoin d'un protecteur, souvenez vous du marquis de Lauzane, il vous sera sincèrement dévoué.
— J'ai bonne mémojre, monsieur, répondit Franck, en se retirant.
Avant d'arriver au pavillon, le major dit au fermier.
— Vous voyez que je ne lambine pas. . . demain nous aurons une scène pénible h supporter... Les pauvres enfants que
nous trompons avec perfidie et cruauté se feront de déchirants adieux. Vous me permettrez d'arranger le tout pour le miçux. Je parlerai a mademoiselle Atitoinette avant qu'elle ait vu Paul ; j'aurai préparé mon jeune homme au départ de sa belle amie... Les adieux se feront en ma^présence; il ne sera dit que ce que je voudrai bien permettre. Surtout, monsieur, veuillez avertir madame Boileau du rôle qu'elle devra jouer : que mademoiselle Antoinette soit toujours pour mon ami Paul la Louise Boileau qu'il aime. La conduite de mademoiselle de Lauzane dévoilée, nous conduirait net, à uire catastrophe...
— Je veux m'accuser d'une mauvaise pensée , interrompit Boileau ; j'aurais parié que M. Delmas n'était pas dupe de notre tromperie au sujet de mademoiselle Antoinette.
— Mauvaisie pensée, en effet, car, se- Ijn vous, nous serions, Paul et moi, de bas intrigants, de vils comédiens jouant au dé«^intéressement et poursuivant une ambition... Non, monsieur, nous sommes purs. Dieu seul instruira mon jeune ami et lui tracera sa destinée.
— Vous êtes un excellent homme, un parfait honnête homme.
— Les Bonapartistes ont quelquefois du bon, comme vous voyez, répartit le major en retournant la phrase adressée par Boileau au général Bonnefond.
— Il y a longtemps que j6 le sais, dit le fermier en souriant.
— Ainsi, nous finirons tous par nous entendre, Paul et Antoinette, marquis et baron, docteur et fermier, Mariette et marquise...
— Quant à celle-ci, n'y comptez pas...
elle a plus d'orgueil que Sa Majesté Louis XIV n'avait de fierté.
C'est une rude femme, allez !
Le lendemain matin, le marquis se plaignit h ses médecins d une grande lassitude morale ; par caprice de malade, il déclara s'être pris de dégoût pour sa terre de Lauzane... 11 s'y trouvait gêné, offusqué par le délabrement du château ; ses souvenirs s'y heurtaient h idni de splendeurs déchues qu'il y périrait d'ennui infailliblement. La marquise, ajou-
la-t-il, va mettre ici une légion d'ouvriers, la place ne sera pas tenable.
Les deux savants médecins applaudirent a un projet de voyage en Bretagne. La marquise se récria fort, mais le malade jeta sa phrase sacramentelle, et il fallut se résoudre a l'obéissance. Antoinette se crut frappée de la foudre; mais comment combattre le projet de son père snns trahir l'épouvante de son coeur?
Elle se borna a obtenir, et encore en cachette, que ce voyage ne serait pas long ; que quinze jours au plus suffiraient a effacer les fàchenscs impressions dont se
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plaignaii M. de Lauzane. On ne s'occupa plus que des malles et des paquets, et, dans ce petit tumulte que cause tout déport précipité , la jeune fille trouva moyen de s'échapper pour courir au pavillon porter k Paul Delmas sa dernière caresse de langage et son dernier bouquet de violettes.
" Vous venez donc enfin nous voir !
dit Franck, abordant mademoiselle de Lauzane dans le jardin.
— Il le faut bien, soupira Antoinette.
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Ah ! monsieur Franck, que je suis malheureuse!
Malheureuse ! el pourquoi donc ?
— Mon père vient de se décider a faire un long voyage, et je pars avec lui, àujourd'iiui même.
— Que m'apprenez-vous la ? M. Boileau se met en voyage .. aujourd'hui? demanda le docteur en souriant â l'imprudent aveu de la jeune fille.
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— Mon père! balbutia Antoinette, honteuse de s'être laissée prendre au piège. Pardon, je me suis trompée.... c est M. le marquis de Lauzane dont je veux parler.
— Tenez, mademoiselle^ n'essajez pas de rattraper le mot qui vous est échappé.... ïl y a longtemps que j'admire la grâce que vous mêliez à tromper un vieux routier de ma trempe. Vous n'êtes pas la fille de Jean Boileau, vous êtes l'enfant chérie du marquis de Lauzane.
Mon Dieu oui, nous savons cela.
— Vous le savez ! mais M. Paul l'igno-
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re, n'est-ce pas ? Oh ! je ne m'en consolerais pas.
El pourcjuoi donc?
— Il ne me pardonnerait pas de lui avoir menti... C'est une si laide chose que le mensonge !
— Eh bien! rassurez-vous; notre ami Paul ne se doute pas de ce charmant mystère, et ce no sera pas moi qui le lui
dévoilerai; car il vous serait luneste, ma belle eiifant.
— Vous iii'effrayez !
-- Funeste en ce que la loyauté de Paul lui défendrait en ce moment, dans ce moment seul, entendez-vous? de rechercher une alliance quelconque avec votre famille.
— Eh quoi ! ma famille est-elle séparée de celle du baron Delmas par une question déloyauté?
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■— De délicatesse si \fOus l'aimez mieux. Oui, mademoiselle, le père de Paul et le vôtre sont ennemis, ennemis politiques, bîen entendu : car ils sont tous deux dignes de leur mutuelle estime. Néanmoins, le baron Delmas doit se disculper d'une odieuse calomnie, qui pèse sur lui.. Celte calomnie a creusé un abîme entre vous et mon ami Paul; il en sera fait justice, n'en doutez pas ; mais seulement alors Paul pourra , sachant qui vous êtes, vous aimer ouvertement. Per-
mettez-moi donc de lui laisser ignorer
votre naissance, votre vrai nom... Votre bonheur, a tous les deux, dépend de voire habileté à garder ce secret.
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— Et VOUS pensez, mon bon docteur, que M. Paul ne m'aimerait plus s'il savait...
— Que vous êtes la Illie du marquis ; ma chère demoiselle , le devoir et la loyauté, je vous le répète, lui ordonneraient de vous fuir...
— Ah ! mon Dieu ! ne craignez rien... je mentirai, monsieur Franck, je mentirai... avec couraiçe.
— Venez donc le voir, ce pauvre gar-
çon... VOUS allez le trouver bien affligé. bien désespéré, car j'ai dû le préparer a cette courte séparation, j'ai dû lui dire que vous nous quittez pour peu de jours Mais les cœurs épris, lorsqu'un accident les sépare, se croient toujours séparés par l'éternité... Venez, mademoiselle, venez.