CHAPITRE PRëMlIER
lie nid de vipères.
Le 20 juin 1815, un peu avant cinq heures de l'après-midi, un cabriolet de place s'arrêta devant la porte cochère
d'un petit liôtel situé rue d'Aujou-Saint- Honoré, dans un quartier a peu près de sert a cette époque, et où l'on a vu, jusqu'en 1830, et même quelques années plus tard , s'élever ces énormes chantiers de bois à brûler qui alimentaient toutes les cheminées de Paris.
Un homme mis avec élégance, jeune et bien tourné, descendit de cabriolet, frappa a la porte de l'hôtel, et, s'adressant au concierge, petit homme trapu, a mine de belette, couvert d'une livrée orange à galons blancs fanés qui annonçait, par son usure, plus de vanité que
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d'opulence chez les maîtres du lo^is, il lui demanda d'un ton dégagé :
— Madame de Mont-Ville?...
— Madame est chez elle, répondit le concierge après avoir examiné l'étranger de la tête aux pieds; mais je dois vous prévenir que c'est son grand jour de réception, son jour de dîner...
-— A quelle heure donc, le dîner?
— A six heures et demie, près d<* sept heures.
— AiicuD des convives n'est encore aii-ivé, je présume?
— Oiî ! non, mais Madame esl sans doule occupée a sa toilette...
— Très-bien; le jour tombe a merveille, puisqu'il V a diaer a l'hôtel; ce ne sera qu'un couvert de plus h mettre : je suis un ami...
Disant cela, ce personnage revint sur le pas de la j.-orle, jela un petit écu au
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cocher de soq cabriolet, mit un double napoléon dans la main du concierge, et se dirigea vers l'hôtel par une avenue assez étroite , bordée de platanes sur deux rangs parallèles.
Le concierge se pâma d'aise a la vue de l'or qu'il fit sauter d'une main dans l'autre; pujs, saisissant un cordon dans sa loge , il donna deux coups d'une grosse cloche placée dans le \estibule vitré de l'hôtel.
Une visite, aujourd'hui, à cette
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heure ! s'écria gaiement une jeune femme surprise au début de sa toilette par les deux coups de cloche.... quel est ce novice ?
— Quelque revenant des Mattes , nià bonne petite, répondit une vieille dame sèche, jaune, a nez crochu et a figure glaciale, qui, plongée ou plutôt enfouie entre les coussins d'une otlomane, assistait d'un œil vigilant, à la toilette cte madame de Mont-Ville; il faut de l'indulgence pour ces pauvres sauvageons, car ils ont leur genre de mérite. . .
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— Oui, des ceintures bien garnies.
— Et une grande simplicité..,.
De mœurs ?
— Non pas : d'esprit... Ce sont tous provinciaux...
— Ma chère tante, reprit la jeune femme en mettant un de ses pieds, nu et blanc comme un marbre de Paros, sur
les genoux d'une charmante soubrette qui s'apprêtait à la ctiausser, vous venez de parler des Mattes, qu'est-ce que c'est que ça ?
— Eh ! bon Dieu ! ma petite, l'avezvous oublié ? nous nous en sommes, cependant, beaucoup entretenues, il y a huit jours... Vous savez bien que votre cousin, Heclor de Luce, a été tué au fatal combat des Mattes, le 3 de ce mois, et qu'il a succombé en même temps que l'illustre et infortuné marquis de La Rochejaquelein, chef de la sainte insurrection rovaliste •..
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— Maintenant, j'y suis... C'est que je fais un rude métier, ma chère tante...
Tirez donc davantage ce bas de soie, Francine; ne voyez-vous pas qu'il fait des plis?— ,Vous avez, vous, une mémoire d'ange; tout ce que les gazettes racontent, vous le saisissez.
— Il faut bien, ma chère belle, ne suis-je pas votre professeur d'histoire, et t.e dois-je pas vous tenir au courant des plus légères infortunes de notre héroïque parti pour que vous puissiez en causer comme il convient a votre rane* ?
— C'est juste ; mais il commence a memhêier^ mon parti.
— Ma fille, quelle expression !... devant vos gens!
— Merci ! quand je serai sous le lustre, je parlerai comme une marquise en grande tenue; ici, laissez-moi réjouir ma langue. Je vous disais donc que mon parti commence a m'agacer les nerfs avec ces pleurnicheries, et les bonnes soupes qu'on lui trempe depuis que je m'y suis fourrée. — Francine, tu fripes
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mes rubans, et ton nœud ressemble a une paire de moustache, défais-le, les moustaches sont mal vues dans mon parti. — Ma chère tante, les impériaux sont plus gais...
— Vos impériaux n'ont plus le sol, ma fille; leur i>aité ne fait que rire, elle ne paie pas.
— El cependant, si Buonaparte , riposta la jeune femme en accentuant chaque syllabe de ce nom avec l'ironie qu'affectaient les royalistes, enfonce nos An-
glais, nos Prussiens, nos Cosaques, nos Autrichiens, nos Saxons; s'il enfonce l'univers, selon sa vilaine hahilucle, il faudra bien revenir aux impériaux !
— Bien, au contraire, c'est alors que votre fortune sera faite et que la mienne se rétablira.
En restant dans l'opposition... retenez bien ceci, mon enfant^ j'ai ramassé trois miliions a trois époques différentes, un Kiillion par époque.
— Vous! alors, nréiez-rnoi trois mille
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francs; j'ai vu un bracelet chez^ Ritner, qui m'a donné le vertige.
— Et j'ai perdu' mes trois millions, c'est-a dire, je les ai mangés en neuf mois, un million par trimestre.
— Palsembleu! par la morbleu ! ventre bleu! déclama madame de Mont- Ville, ça m'étonne que vous ayez encore des dents. A la bonne heure, voiih un noeud bien fait, ajouta-t elle en remplaçant son pied droit par son pied gauche sur les genoux de Francine.
— C'est que mes dents y ont a peine mordu à mes chers mignonels, reprit la vieille: j'ai gagné le premier million avec les héros de l'indépendance américaine.
— La clique à Lafayelte et a Wellington. .. connu !
— Non pas Wellington, mais Washington, ma chère amie, gardez-vous de cei grosses erreurs...
Wellin,izlon ou Washington, ce n'est
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qu'une faute d'orthographe , et comme il n'y a jtas d'orlhograplie pour les noms propres, ce n'est pas une faute du tout... Allez toujours, mère Joffret^ allez toujours... vos mi liions m'amusent crânement. — Vas-tu me faire encore des plis, Francine? autant mettre mes bas a l'envers.
— Je ne sais vraiment pas ce que vous avez aujourd'hui, ma chère Céleste, vous me pai'lez sur un ton... et devant vos gens !...
Tiens ! vous me dan nez iiien des le-
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çoiis d'orthographe devant mes gens, vous ! Allons, ne boudez pas si je vous appelé mère Joffret, Madame de Sainte- Adresse , ma chère bonne tante, vous savez bien que j'aime a rire...
— Va donc pour la gailé !... D'ailleurs, on ne peut pas se fâcher avec la plus jolie (crame du monde... Je reviens a mes millions... Ah! s'ils pouvaient me revenir, eux !
Eux ou d'autres, il en viendra, ne
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vous faites pas de bile, ce qui est chambardé est chambardé, voyez-vous.
Chambardé !
— C'était le uiot favori de ce pauvre Albert, des chasseurs de la garde, qui s'est fait tuer bètemenC pour l'usurpateur , a Méry-sur-Seine l'an dernier...
Quel joli garçon ! et comme il buvait le Champagne en musique ! il avait toujours faim et soif... Je ne sais pas comment i] a pu revenir de Moscou, celui-là.
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— Chassez ces mauvais souvenirs, ma fille, ils sont indignes de votre position.
— C'est possible, mais ils m'amusent.
— Donc le héros de l'indépendance, les amis de Lafa}elle et des frères Lameth, les familiers du Palais-Rojal qui faisaient opposition a la cour, m'honoraient de leur assiduité; le jeu roulait train d'enfer; j'avais vingt ans, c'était en Î787, tout l'or de l'Amérique arrivait chez moi... Vers la fin de décembre 1792, j'avais un million sonnant...
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— Dans une tirelire ?
— Dans de bons coffres. J'eus peur des patriotes et de leur séquelle ; l'épouventable tragédie du 21 janvier nie lit prendre en horreur les assassins de notre auguste monarque et...
— Et vous prîtes parti pour les victimes...
— Je pris un protecteur aux. jacobins...
— Protecteur... le mot est superbe
— Ma fille, dans votre position vous devez avoir l'oreille chaste.
— Convenu-. - Très-bien, Francine ; maintenant, coiffe-moi, et légèrement, je te prie ; si tu m'arraches un cheveu, je t'arrache les yeux...
— Eh bien! ma tante, votre protecteur était-il beau, quoique jacobin ?
— 11 était laid comme la fraternité, ma fille; mais je l'ai cependant aimé.
Dire pourquoi, je n'en sais rien... peutêtre parce qu'il me baKait... En trois mois, il a dévoré mon million, ce brijrand de patriote !
Amour sacré de la patrie \ se mit a chanter la jeune fennue.
Mais taisez-vous donc, ma nièce!
Si on vous entendait, que deviendrionsnous?. . Après le 9 thermidor, mon jacobin ayant été guillotiné, comme il le
niéritail pour ses opinions exécrables et ses mœurs dissolues, je me remis h l'œuvre. Tallien et Barras s'efforçaient (le faire renaître les beaux jours de l'élégance frarsçaise; les royalistes crurent qu'ils renverseraient aisément un pouvoir qui, pour eux, n'était que de transition, et ils conspirèrent de plus belle, moi avec eux bien entendu, c'est-a-dire que je leur ouvris mes salons. Au 18 brumaire, j'avais reconquis mon million...
Ah! le bon temps! et pourquoi ai-je commis la faute de ne pas résister a un entraînement du cœur? Chère enfant, que mes erreurs vous profitent; aimez tous les hommes et vous vous sauverez ;
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s'il VOUS arrive d'en aimer un, vous vous perdrez sans rémission. Je me pris de tendresse pour un bel officier de la i^arde consulaire, et mon million passa, en moins de trois mois, sous le râteau des croupiers de la roulette.
— Et votre officier ?
— Il se cassa la léte d'un coup de pistolet, par désespoir de ma ruine.
— La belle avance, et «juel nigaud !
([uand je pense que j'ai failli...
— Il fit bien, car la sotte passion que
j'avais pour lui m'aurait empêché de courir après ma fortuue qui était partie a tous les diables. Je n'étais plus belle, coQime au temps de uies débuts; mais il me restait une grande expérience de la vie, des hommes, des affaires, et je peux me vanter d'avoir manié mieux qu'aucune femme au monde l'arme terrible de la coquetterie. A force de science et d'arl, j'ai pu passer, pendant cinq ans, pour une femme de Irenle ans a peine, lorsque mon état civil m'en donnait près de quarante. Les royalistes rétablirent ma fortune, et, pour la troisième fois, je possédais un million quand l'usurpateur tomba en 1814. ..
— Comment! vous avez été belle et courtisée jusqu'en 1814! s'écria madame de Mont-Vilîe, avec le Ion d'une violente incrédulité.
— Hélas! non; une maladie funeste m'atteignit, a la Heur de l'âge, en 1810, et me dévisagea de ses grilles odieuses au point de me réduire au triste état que vous voyez. Mais je n'en avais pas moins eu !c temps de réparer mes désastres financiers, el il a fallu que la soif des richesses me fit dévier de mes principes pour que, du mois de décembre 1814 au mois de mars de cette année 1815, je per-
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disse jusqu'à mon dernier éou. J'aurais du passeT h l'opposition, les buonaparlisles conspiraient a mon insu et com|)Iotaient le retour du tyran. Moi, je suis sollement restée fiflèle au parli qui m'avait enrichie. On jouait chez moi trèsiiros jeu, on y faisail grande chère; je me voyais en train de ramasser des tonnes d'or J'avais des relations toutts-faites; je me suis endoriiiie dans une fausse sécurité, je me suis entêtée dans l'ornière de la routine, et quand l'ogre de Corse s'est élancé de l'île d'Elhe aux Tuileries, mon pauvre dernier million s'est envolé a Gand avec la seconde émigration.
— Vous aviez donc prêlé a vos amis?
— Je prêtais aux fils de famiJle, à un laux fort élevé l)ien entendu, mais en outre de ces placements imprudents, je m'étais lancée dans de grandes entreprises (jue le retour du 20 mars a complétemenî ruinées... Ouijiions ces méchants souvenirs, ma cbère amie : puisque ma lionne étoile nous a réunies, vous et moi, sachons profiter de mes rudes châtiments. . j'ai reçu trois leçons qui vous serviront, ma toute belle...
lin violent coup de sonnette coupa
court aux réflexions de madame de Sainte-Adresse,
— Quel est le brutal qui sonne ainsi ? s'écria la jeune femme. Francine. allez voir, et appelez pour qu'on jette a la porte ce malotru.
— Mais, ajouta madame de Sainte- Adresse, c'est peut-être la visite annoncée par les deux coups de cloche du suisse.
— Qui que ce soit, qu'on le chasse
LE BONHOMME ÎSOCK. l-th
S'annoncer ainsi! .. c'est n\e manquer de respect.
— A la bonne heure, mon eîiiant, ttuez-vous toujours sur ce pied-îa, et vous verrez tcus les lionimes a vos genoux... Les hommes ne sont forts que parce que les femmes sont fai!)les.
tiî. 10