‹ Le bonhomme NockChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE DKUnÈyiE · texte numérisé non relu

CHAPITRE DKUnÈyiE

liC uid de vipères (suite).

— Madame, dit Fraricine en rentrant précipitamment, c'est un charmant jeune homme, qui, annoncé par le suisse depuis près d'une demi-heure, se lasse

d'attendre , et veut absolument vous voir Je l'ai prié de se retirer, et il s'est mis k rire; va demander k ta maîtresse si elle sait lire, m'a-t-il répondu, et il m'a donné cette carte...

— Ciel! Ali ! mon Dieu ! c'est lui, mère Joffret, c'est lui, ma chère bonne tante, s'écria la jeune femme, en se précipitant vers la porte, dans le désordre d'une toilette a peine commencée.

Ma nièce! est-il possible! sans

un peignoir... sans un châle!

— Mais entrez donc, nîaladrqil, continua la jeune femme... y^h! cher Maurice, quelle bonne surprise, et que je suis heureuse de vous revoir !

Le chevalier Maurice de Cordouan, ce même personnage que nous avons vu arriver en cabriolet rue d'Anjou, se prêta assez froidement au chaleureux accueil de madame de Mont-Ville, baisa l'une de ses mains tandis qu'elle l'avait embrassé sur les deux joues, a la stupéfaction de madame de Sainte-Adresse, et s'avança, le chapeau sur la tête, jusqu'au milieu de la chambre.

Joâ LE BONHOMME >OCK.

— i^adame de Sainle-Adresse, ma tante ! dit la jeune femme en présentant la (inè^ne.

Le chevalier salua, mais plutôt par complaisance que par coutoisie ; puis, jetant son chapeau sur un sopha, il prit un fauteuil, s'assit, croisa sa jambe droite sur son genou gauche e\ dit, tout en foueitanl d'une badine les revers de

ses bottes hongroises

— Vous étiez à votre toilette, mn chère

LE BONHmiMB >OCK. 153

Adeline; que je ne vous gêae pas... confinuez-

— Eli bien! c'est dit... d'autant que je suis un peu en retard, reprit madame de Mont-Ville, Mais je tremble, je n'y vois pas je suis folle !

— xMa nièce! reprit madame de Sainte- Adresse suiïoquée : Y pensez -vous ?..vous habiller devant monsieur?

.Vons donnez a dîner ? demanda le

chevalier, après avoir regardé en dessous le cerbère qui semblait vouloir le dévorer des yeux.

— Oui, mon cher Maurice... c'est mon jour de grande réception, et vous arrivez bien à propos

— Ajoutez que j'arrive avec un appétit d'ogre... Dieu l la vilaine robe! Est-ce que vo5]s allez mettre celte horreur?

— Elle est fort belle ! que dites-vous donc la. mon ami?

LE BOiNHOMME NOCK. 15S

-- - Elle a été belle, c'est possible!

mais elle date des beaux jours de madame votre tanle .. Fi !...

Moasieur, interrompit madame de e-Adresse d'une voix troublé beaux jours ne sont pas si vieux...

Sainte-Adresse d'une voix troublée, mes

— Que vos parchemins, mère Jofïret, riposta Maurice... AUous, allons, la paix! Vous voyez que je vous connais... Parole d'honneur, vous tirez mauvais parti de

cette belle enfant Ma chère Adeline,

je vous trouve mal logée, mal meublée,

1S6 LE BONHOMME NOCK.

maratlifée, mais vous êles toujours charmante, et nous verrons a vous sauver de cette débine.

— Ah ça! mais vous avez donc rencontré les trois millions de ma tante, mon beau Maurice, s'écria Adeline en s'aecoudant et se penchant sur te fauteuil du chevalier, de 'manière h inonder son visage des flots de sa noire et abondante chevelure.

Qui avez-vous à dîner ? demanda le chevalier sans répondre k celte caresse provocante

Dites-nous cela, chère lanle, c'est vous qui faites les listes.

La mère Joffre! poussa d'abord uu soupir, expression chagrine de la douleur que lui causait l'apparition, pour elle foudroyante, du chevalier qu'elle ne connaissait pas et qui semblait ne la connaître que trop ; puis elle fit sonner pompeusement les titres de dix convives attendus a la table de sa nièce.

— Nous serions treize si je dînais avec vous, reprit Maurice... Vous me ferez ser-

vir ici, et vous me tiendrez compagnie, ma chère Adeline.

— Tiens! au fait, ça sera gentil...

— Mais les convenances... la décence !

observa madame de Sainte-Adresse.

— Vous représenterez tout cela, maman Joifret, dit le chevalier avec un grand sérieux... Allons, pas d'observations; ce n'est pas vous qui commandez ici, j'imagine... Après le dîner, que faiton chez vous, ma belle dame ^

— On joue.

— Et pour la soirée, il vous vient en^

core du monde ?

— Sans doute, beaucoup de monde.

Des royalistes purs?

Comme cristal de roche.

— Recevez-vous un certain comte de Vierneil ?

160 LE BONHOMME NiXIK,

— Non

— Vous n'en avez janiais entendu parler?... Un très-beau garçon, joueur comme les caries, aimable comme vous, vicieux comme moi, quatre lois million naire et en puissance de femme.

— Nous n'avons pas l'honneur de le connaître, répondit la mère Joiïret en se donnant un coup d'éventail.

Eh bi^n! tant mieux... nous iiOhs

lE BONHOMME >OCK. 161

occuperons de lui un peu plus tard. Madame deSaiule-Adresse, voici, pour vous, l'heure de descendre au salon. Vous annoncerez une indisposition subite de votre charmante nièce, vous présiderez Je festin et ferez les honneurs de la soirée. Donnez des ordres pour qu'on nous serve, ici même, un diner délicat, je suis plus gourmet qu'en aucun temps...

Vous, chère Adeline,irestez en peignoir Mauc : vous n'auriez pas de toilette assez belle pour fêter mon retour. Comment mère JofTret, vous êtes encore l;i 1... mais obéissez donc, Pâques Dieu ! allez vous me faire tâcher quand je suis, par hasard, de si belle humeuri

ni. 11

Madame de Sain te- Adresse bondit sur ses jarrels comme une poupée a ressort; on vil un nuage noir s'amasser sur son Iront; mais ce nuage s'évanouit aussitôt. L'horrible vieille fit une révérence aidée d'un sourire lâche et niielleux ; puis, glissant sur le parquet comme une couleuvre chassée de son nid, elle disparut saiis répondre; mais aussitôt après avoir refermé la porte , elle se retourna et murmura ces mo^s pleins de colère :

— Tu seras des nôtres, ou gare a toi, muscadin !

LE BONHOMiV^': NOGK. 163

— Ventrebiche, quelle sorcière! dit le chevalier.

— Si elle t'oiFusque. je la renverrai, mon ami: maintenant que te voila, je n'ai plus besoin d'elle, ni de personne, et cependant elle m'a sauvé la vie, cette femme...

Ah bah!

— Sans doute... c'est a elle que nous devons le bonheur de nous retrouver.

— Les vieilles vipères sont souvent utiles; les anciens apothicaires les faisaient entrer dans la thériaque et autres drogues. Je verrai bientôt a quoi peut servir la mère Joiïret qui t'a sauvé la vie...

D'où la connais-tu?

— Est-ce que je ne connais pas loul le monde?... Assieds-toi là, Adeline, et causons de choses sérieuses... il n'est que temps!... Ah ça! le diable t'a donc aussi métamorphosée on vipère. Oh! ras-

LE BOIVHOMME KOCK. 165

sure-loi, je suis moi-même de la tribu des serpents venimeux, et j en fais profit si ce n'est gloire.

— Explique-toi; d'habitude j'ai peu d'esprit, mon ami, et dans ce moment, je n'en ai pas du tout... il me semble que nous avons d'autres choses à nous dire après un brusque départ, une si longue et cruelle absence.

— Ah! ma chère adorée, répondit Maurice en pressant sur son cœur la tète d'Adeline; la vipère, lorsqu'elle

est jeune, est un bien joli petit animal malfaisant. Laisse-moi t'en dire un mot comme introducHon a de graves discours et au plus tendre ooquetage.

Cli APURE TROlSiEiVlE.

liaison Joffret et Coaiipaguie.

Madame de Sainte- Adresse nous a sommairement raconté sou histoire, et elle nous en a dit assez pour que notre opinion soit formée sur son compte.

170 LC BOMIOMME .NOCK,

Celle feoime a (ie quarante huit' a cinquante ans, mais on lui en donnerait soixante, a considérer les ravages exercés sur tout son être par les désordres d'un vie [audacieusement dissolue. Elle est grande et tout d'uue venue : elle est maigre et jaune comme un phthysique au dernier période de sa mortelle maladie. Sa ûgure, osseuse et ridée, a la froideur d'un masque, eu dépit de ses yeux pétillants, comme ceux du tigre, dans leuis sombres cavités. Son nez, qui rappelle celui des oiseaux de proie les plus voraces, est barbouillé de tabac d'Espagne et se gonfle ou s'aplatit selon qu'il flaire une bonne aubaine ou un

LE B0XH03IME >OCU. 171

dan^^er. Ses cheveux rares disparaissent sous de plats bandeaux d'emprunt a reflets rougeâtres. Son cou est long, plissé comme celui de la tortue. Son regard est faux, lâche et méchant; le génie dé l'intrigue règne sur son front qu'une flamme de l'enfer semble éclairer.

Cette horrible femme se met avec assez de goût; elle parle correctement k l'occasion, et se montre fort sévère sur toutes les questions d'étiquette et de courtoisie.

Née dans un villa'^e de Picardie, Jac-

172 LE DONHOMME NOCK.

queline Joffret était venue a Paris sous les auspices d'une courtisane célèbre dont elle était femn^e de chambre. Bientôt remarquée pour sa beauté, elle dédétrôna sa maîtresse et fit trois fois fortune, ainsi que nous le savons. Ruinée a trois époques, le coup de grâce lui fut porté lorsque la débauche l'avait, depuis longtemps, réduite a exploiter le déshonneur et la beauté des femmes perdues que son regard sinistre allait chercher dans toutes les régions du vice. Cette sœur de Satan avait porté différents noms. Elle se nommait Virginie au temps de sa plus grande gloire, à l'époque où les jeune partisans de l'indépen-

LE BONHOMME rs'OCK. 173

daiice américaine lui firent (jCKjiwr son premier million. Sous le règne des terroristes, elle s'appela Jacqueline tout court, et mère Joiïret aux beaux jours (lu Directoire el du Consulat. Ce fut a dater de 1805 qu'elle tint maison, sous le titre de baronne de Sainte-Adresse, comme pour renier la fange de son passé.

Quelques jours après le 20 Mars 1815, celle femme se trouva sur le pavé de Paris sans feu ni lieu, et laide li épouvanter les passants qui lui jetaient leur aumône sans oser la regarder en face.

t74 LE BONHOMME NOCK.

Elle avait olabli domicile sur )e Ponl- Neuf, au coin de l'une de ces boutiques en maçonnerie qu'a fait disparaître, il n'y a pas longtemps, la restauration définitive de ce vieux porit, décidément neuf aujourd'hui.

Jacqueline-Virginie Jolirei, dite baronne de Sainte-Adresse, se tenait a ce poste un bandeau noir sur les yeux, une affiche d'aveugle sur la poitrine, une assiette sur les genoux et un caniche volé entre les jambes. Elle restait la depuis dix heures du matin jusqu'à minuit, chanlaiit d'une voix de crécelle des or-

dures rimées contre les Bourbons, et de plates iouanges en l'honneur des braves du grand Napoléon. Ses meilleurs journées lui rapportaient trente sols qui la faisaient vivre elle et son caniche.

Un soir, la uiendiante tressaillit en entendant tomber dans son assiette une pièce qui n'avait ni le litnbre d'un gros sou ni celui d'une monnaie d'argeni.

Elle souleva vivement son bandeau et reconnut, a ia lueur fumeuse de sa lanterne, un double louis. Cherchant des yeux le maladroit qui lui avait fait, sans doute par mégarde, cette libéralité, i'af-

freuse vieille vit une femme assez bien mise et agenouillée près du parapet du pont. Il était tard; les voitures avaient cessé de rouler; celte femme était seule sur le pout; c'était elle, évidemment, qui avait fait cette riche aumône.

La mère JofTret flaira sur-le-champ

une grosse aventure.

« Si lu es jeune, pensa-1-elle en regardant sa bienfaitrice, lu as le mal d'amour, et tu veux piquer une têle dans la rivière. On ne jette pas deux louis a une

LE BOINIIOMME NOCK. 177

pauvresse, et on ne fait pas sa prière sur les ponts passé minuit, si oii- n'a pas envie de boire un coup ;i la grande tasse... Mais je suis la , mon petit ange; lu es riche, et... voilà mon aifaire. )

La mendiante s'était approchée a pas de loup de l'étrangère. Celle-ci se leva et se pencha sur le parapet d'où elle allait s'élancer, lorsque deux mains vigoureuses la saisirent par ses jupes et la firent retomber sur le pavé!

Que me vouîez-vous? demanda rein. ?2

178 LE BONHOSAlE NOCE.

solument la malheureuse femme, qui n'échappait au suicide que pour tomber sous la ffrifîe d'une bête féroce.

— Je veux vous empêcher de faire une bêtise, mon enfant, répondit la mère Jofiret, après s'être donné le temps de reconnaître la jeunesse et la beauté de l'étrangère. Voyez-vous? ajouta telle, un bienfait n'est jamais perdu.... C'est vous, n'est-ce pas, qui venez de me faire la charfté ?

— D'un double louis... Je vous croyais

LE BONHOMME îsOCK. 179

aveugle; puisque vous rie l'êtes pas. vous voilà payée pour ne pas voir a mes affaires; passez votre chemin.

— Je crierais plutôt a la garde! Gomment ! vous voulez vous tuer, à votre âg'e et belle comme vous êtes; mais c'est de l'extravagance!... Il est donc bien lâche, celui qui vous a rendu folle!

Oh ! oui, lâche!

— Allons, mon enfant, songez au bon Dieu... Puisque vous Venez de faire votre

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prière, vous avez de la religion.... C'est un gros péché que de se nover... et puis, l'eau est trop froide, voyez-vous? Laissez donc le désespoir aux pauvres gens.

Si vous aviez soufflé dans vos doigts par la bise d'aujourd'hui, comme moi dans ma niche, vous ne penseriez pas a faire le plongeon... Vous avez de la religion, que je vous dis, répéia l'hypocrite sorcière avec un sourire qui était une protestation de son àme vouée au démoih.

— Ah! si je pouvais en avoir! répondit la jeune femme , mais je ne suis

LE BOSUOMME NOCK. 181

qu'une malheureuse, une misérable; laissez-moi en finir.

— Vous vous calomniez, mon enfant, reprit la mère Joffret, que cet aveu spontané de sa victime (nous n'hésitons pas à appeler ainsi la l'emme qu'elJe voulait sauver) remplit de joie : On croit en Dieu lorsqu'on le prie.

-- On ne croit pas en Dieu lorsque l'on vit comme j'ai vécu.... On n'y croit pas lorsqu'on se tue. J'ai voulu, avant de mourir, faire ce que font les honnê-

182 LE BO.NHOMME >OCK.

tes gens : j'ai donné le peu que je possédais aux pauvres, à vous ma dernière pièce d'or, et j'ai voulu demander au ciel le pardon de mes péchés... mes lèvres seules ont prié, ma tête et mon cœur n'étaient pas avec moi.... .Te me suis élancée, vous m'avez retenue, c'est un mauvais service que vous m'avez rendu la... Qui sait, maintenant, si j'aurai le courage de chercher de nouveau la mort !

— J'espère bien que non , répondit la mendiante qui avait écouté avec grand soin ce discours et venait d'ar-

LE BONHOMME NOGK. 1 S3

rêtèr résolument ses projets. — Ainsi donc, ma petite, reprit-elle en changeant brusquement de ton et de langage, vous avez la bourse a sec et le cœur plein.

— Oui

— Et c'est pour si peu qiie vous vouiez mourir! J'ai une recette, moi, qui vous fera vivre comme Mathusalem :

c'est d'avoir le cœur sec et la bourse pleine... Ah! ne vous fâchez pas; quand nous aurons causé pendant un jour ou

Î8i LE BO>HÔMME NOCK.

deux, VOUS verrez les effets de nia recelte. J'ai une grande habitude du pauvre monde, mon enfant, et je sais déjk votre histoire comme si vous me l'aviez défilée depuis A jusqu'à Z... So3'ez franche, entendons-nous en deux mots, car on grelotte ici, et nous pourrions bien nous faire ramasser par une patrouille.— Vous aimez un mauvais sujet... hein?

- Héias!

— Il vous a tout croqué

LE BONHOMME NOCK. 18S

Tout.

— Et il est parti , et vous l'aimez encore , et vous désespérez de le retrouver ?

— Oui... vous lisez donc dans ma pensée?

— Foi d'honnête femme, je vous le rendrai, moi, ce voUîur de coeurs*

Vous ! s'écria l'étrangère en fris-

^86 LE nONHOMME NOCK.

sonnant de joie... Mais vous ne le connaissez pas?

— Je connais tous les mauvais sujets de l'Empire... Avez-voius encore un logement? Vos créanciers vous ont-ils jetée dans la rue?

— J'ai encore pour quinze jours un appartement qui ne doit rien.

— Tant mieux, car je vous aurais offert ma mansarde, et vous ne vous y se-

LL BONHOMME NOCK. 18T

riez pas trouvée bien. Allons chez vous, ma petite, et gaîraent! Où logez-vous?

— Rue deTournon.

Et vous vous nommez?

— Je... je n'ai pas de nom.

— Tout le monde a un nom, mon caniche en a un, s'il n'en a pas deux; moi j'en ai eu quatre... Allons, courage, je serai votre Providence.

188 LE BO.NHOMME ?iOCK.

— Je m'appelle Adeline Villemonl.

— Bien !- ça peut s'arranger ces noms- Ik. Je suis, moi, la mère Joffret, une brave femme. Allez, vous verrez ça...

Eh! sapin, es-tu libre? cria la vieille k un cocher de fiacre qui débouchait sur le pont, au trot nonchalant de ses deux rosses.

— Voila, dit le cocher, si vous n'allez pas loin ?

— Rue de Tournon, n"...

LE BONHOMME :<OCK. 189

12^5 ajouta x\deline.

— Ca va

— Et je paie pour le caniche, dit gaîmenl la mère Joffrel qui se voyait sur le chemin du paradis. Ainsi , fouette comme si nous allions a Gand.

Le cocher, an-cien soldat, se mit a rire de cette grosse facétie que , toujours avec un nouveau plaisir, il entendait répéter pour la centième fois depuis le

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départ précipité du roi Louis XVIII pour la Flandre.

Adeline Viilemont conduisit la mère Jotîret dans un apparteraent situé au troisième étage d'une maison fort propre. Elle sonna, et, après une assez longue attente, la porte s'ouvrit.

— Je n'attendais plus madame, dit une femme de chamtjre a demi-déshabillée. Ah! que j'ai eu peur! ajouta-telle en apercevant l'odieux visage de la mère Joffret.

LE B0:N HOMME >'OCK. 19î

— C'est Pyrame qui vous a effrayée, iRlerrompit la mendiante ; ce drôie-lh entre partout comme chez lui... Ne craiirnez rien.... mon enfant, Pvrame est doux comme un a£;neau.

La mère Joffret avait fort bien compris que son visage seul avait épouvanté la femme de cliambre; mais elle fei£>nit de ne pas s'en apercevoir, et elle essaya ses moins aiïreux sourires.

— Françoise , ma lampe et du feu dans ma chambre , dit Adeline , trop

préoccupée pour saisir ces menus détails, et elle traversa plusieurs pièces, suivie de la mendiante du Pont-Neuf qui caressait de regards avides les meubles de sa nouvelle recrue.

— Madame, glissa Françoise a l'oreille de sa maîtresse tout en exécutant ses ordres, qu'est-ce que c'est que ce monstre-la?

— Une amie.

— Ah! mon Dieu! l'avez-vous bien regardée?... La mort n'est pas si laide!... Vous n'êtes pas en sûreté. ..

CH\PriRf OIJATRÎÈME

Ui

SSaison JofiI'c*et c4 Coiai|>a$ute {Suite).

Adeline leva les yeux sur S3. providence au moment où la lampe allumée par Françoise jetait son plus vif éclat, et elle tressaillit d'épouvante. La mère

196 LE HONHOMME >OCK.

Joffret devina ce frisson. Pour se donner une contenance , elle tortilla les oreilles de son chien, qui, plus discret qu'elle, semblait être fort embarrassé de ses pattes sales sur le tapis de cette belle chambre.

— Maintenant, laissez-nous et allez vous reposer, dit Adeline a sa femme de chambre... j'ai a causer avec Madame, et

je ne me coucherai pas de la nuit

Approchez-vous du feu , niadame Joffret... Ta; fijaiii tenant , parlez -moi de lui... Quand et comment me le rendrez-vous ? .

LE BONHOMME ÎS'OCK. 197

— Peste 1 comme vous v allez, ma biche! Avant de répondre a vos questions, il faut que vous me racontiez bien des choses, vos petits secrets, par exemple.

— Je peux vous dire mon histoire en quelques mots : J'étais une assez honnête fille, un peu trop coquette et vaniteuse, lorsque je fis connaissance d'un maréchal-des-logis des chasseurs de la garde. Nous avons cru, lui et moi, que nous nous aimions beaucoup; nous avons cru cela pendant six mois. Un beau jour, je me suis aperçue qu'il m'aimait

peu, et que je ne l'aimais pas du tout. Il était gai, bon enfant, amusant, voila tout. Nous étions pauvres; nous nous sommes quittés bons amis, lui pour se faire Hier a l'armée, moi ponr courir l'aventure. J'étais recherchée. J'ai eu de belles occasions. Un officier russe, entre autres, — il est mort en duel, celui-là, — m'avait laissé une petite fortune, deux cent mille francs, lorsque je rencontrai le... vous ne saurez ni son titre ni son nom... C'était l'homme que je devais aimer, aimer avec folie, avec fureur. Je suis devenue sa servante, je me couchais a ses pieds comme si j'eusse été son chien; je lui ai tout donné, mon

LE ËOISUOMME NOCK. 199

repos, mon bonheur , mes deu\ cent mille francs, et il vient de m'abandonner pour aller je ne sais oii... avec une une autre femme, sans doute!... 11 m'a cependant aimée, lui aussi! Pendant dix mois nous avons vécu comme deux pigeons dans la même cage... el, malgré son abandon, sa trahison, je répandrais tout mon sang pour le revoir; je volerais, j'assassinerais pour le servir....

Vous m'avez promis de me mettre sur ses traces, et c'est pour cela que vous me voyez si confiante envers vous. Car enfin que suis-je pour vous? Qu'êtesvous pour moi ! 'Succombant au désespoir, k la rage de ma douleur, j'ai vou-

200 LL BONHOMME NOCK.

lu me détruire... Lisez ce papier, s'écria Ja jeune femme , en saisissant dans le tiroir d'un secrétaire un papier qu'elle décacheta brusquement; lisez-le, et vous verrez que j'avais fait mon testament, que j'abandonnais mon mobilier et dix mille francs qui me restent aux tiospices; mou projet était donc bien sérieux. Vous m'avez arrachée à la mort, c'est vrai, mais je ne vous connais pas; et si je la craignais, la mort, je ne serais pas près de vous, en tète-a-tète, à cette heure avancée de la nuit... Vous pouvez avoir un bon cœur. Madame, mais votre visage n'est ni bon, ni rassurant, et, plus je vous examine, plus j'approuve les

LE iiONHOMME NOCK. 201

craintes de ma femme de chambre a qui vous avez fait, sans vous en douter, une peur terrible...

— Après ça, ma petite, si je vous tounie les sangs, inl?iTompil la vieille d'une voix mielleuse, faut me renvoyer.

Je vous ai sauvé ta vie par force; mais je ne resterai pas ici malgré vous et Mademoiselle Françoise. Viens, Pyrame, allons nous-en.

— Qui vous dit cela? Le hasard vous

a fait entrer chez moi; restez-y... Ce tes-

tameiit que vous venez de lire... je le brûle... regardez-le flamber.... Je me cramponue a la vie, et je vous donne, non pas après ma mort, mais a dater du jour et de l'heure où vous m'aurez rendu celui que poursuit ma pensée jalouse^ tout ce que je léguais aux pauvres des hospices...

— Allons, par'ons peu et parlons bien , interrompit la mère JolTre^ en se frottant les genoux et secouant ses guenilles sur les chenets; c'est dix mille francs que vous avez!...

— Chez mon notaire, oui.

— El votre mobilier ?... c'est un peu pacoliile, un peu bric-a-brac... mais enfin ça vaut son prix , quelque chose comme mille écus...

Il m'a coûté douze mille francs.

— Il y a longtemps que je l'ai dit : les tapissiers n'ont pas de conscience.... M'en ont-ils chippé de ce bel argent mignon! Enfin, soit! comptons rondement,

et supposons qu'il vous reste quinze uiille francs. C'est une somme, aujourd'hui que le vil métal est rare. Avec quinze mille francs espèces, je vous trouverai un crédit de trente mille...

Total général, quarante-cinq mille livres tournois, comme on dit dans ma société. Eh !>ien ! ma chère ])eile petite veuve, avec ce capital social, je vous garantis qu'en 1820 , vous aurez un demi-million au soleil... Vous m'y ferez la part que vous voudrez, car je compte toujours sans mes intérêts.

— Ce n'est pas de l'argent que je vous demande, c'est...

— J'enteuds bien, inlerronipil la vieiLie 5 tijais comme dans la comédie de l'historiographe du grand roi : Point d'argent, point de Suisse. Règle invariable, pour trouver liiomrae que nous cherchons , nous aulres femmes , ma belle petite, il ne faut pas iui donner la chasse, il faut l'oblige^ a nous courir après. Qu'est-ce que c'est que votre Ulysse, ma pauvre Caljpso? Dans quelle région perche-l-ii? Est-ce un noble cidevant ou u!i titré de l'Empire? Est-il bourgeois ou militaire? Est-il quelque chose ou rien du tout? Pourquoi me cacher son nom el ne pas me donner son siaiialemenl ?

~ Il appartient a la noblesse de l'ancien régime, il est chevalier, c'est tout ce que je peux vous en dire, car il ra'a souvent fait jurer de ne jamais le désigner par son nom... Je serai de parole, quoi qu'il m'ait fait !

— Est-il joueur et francliement mauvais sujet? Est-ce un vrai raCQné? A-t-il de la famille? Attend-il un patrimoine?

— Il est'joueur effréné, il a toujours vécu dans d'effrayants désordres; je ne lui connais pas de famille, et s'il ne m'a

pas emporté ma fortune, s'il l'a dévorée, comme je le crois, il n'a pas un sou vaillant.

— J'ai connu beaucoup de chevaliers comme celui-lk, mon enfant; mais je dois déclarer qu'ils étaient nobles de contrebande... Après lout, qu'est-ce que cela vous fait que votre homme soit ou non chevalier d'industrie, vous n'aimez que son joli visage, n'est-ce pas ?

— Sans doute, je suis assez lâche pour cela. ♦

— Eh bien! si vous vous étiez noyée, il ne serait pas allé vous repêcher aux filets de Saint-Cloud, et si \ous l'attendiez dans la misère, il aurait la prudence de ne pas vous rencontrer. Suivez mon conseil : faites gros tapage, tenez grande maison ; que tout le monde parle de vous, de ces yeux que je vois briller comme des étoiles, de ces mains charmantes et de ces pieds de Cendrillon ; ayez voiture, hôtel et suisse; ne vous montrez qu'en toilette a faire damner les deux sexes, et vous verrez, un beau jour, arriver humble, contrit, amoureux plus jamais, ce chenapan qui, fùtil au bon* du monde, saura l>ien vous

LE BONUOMME NOCK* 209

dénicher. Alors, vous pourrez triompher de deux, manières, ei vous choisirez, ou de sauler au cou de ce vilain petit traître pour l'embrasser, ou de lui sauter aux yeux pour les lui arracher. Mais je dois vous prévenir qu'en attendant le retour de l'amant prodigue, il vous arrivera, je l'espère, de l'oublier pour un autre galant.

— Jamais! s'écria Adeline.

— Parions!

— Je gagnerais, car je me connais, jii. 14

D'ailleurs, quel rêve lailes-vous, Madame JofFret? Vous me parlez de carrosse, d'hôtel, de suisse, de toilettes, de tapage.... Oubliez-vous que je suis ruiûée!

— On n'est jamais ruiné quand on a quinze mille francs en poche, et trente mille francs de crédit.

— Et où voulez-vous que je le prenne, ce crédit ?

Que vous êtes jeune! et le !)el

LE BaXHOMME NOCK. 211

avenir que vous avez, ma mignonne!.,.

Écoulez : "lous nous associons vous el moi. J'ajoute aux quinze mille livres que vous avez^ le crédit que vous n'avez pas... C'est ma mise, comprenez-vous, et nous parlons de l'a.

— Vous, un crédit de trente mille francs: Vous, l'aveugle du Pont-Neuf a qui j'ai fait l'aumône ! s'écria Adeline stupéfaite, pendant que les petits veux verts de l'horrible vieille adressaient au plafond deux rapides élincellesi

— Pourquoi donc pas? répondit la

mère Joffrel en se croisant les bras avec dignité : c'est le moment de me dépouiller de mes haillons pour vous montrer qui je suis. Plus tard je vous dirai mon histoire; sachez, pour le quarl-d'heure, que vous avez devant vous la baronne de Sainte-Adresse.

Il y a des hommes qui se font chevaliers, ma biche, ajouta la vieille en riant avec éclat; moi, je me suis faite baronne... J'ai eu des carrosses, des laquais, des salons, des toilettes d'impératrices, des millions! C'est bien le moins

que, du naufrage de ma fortune, il me reste quelque crédit....

— Mais alors, pourquoi n'en avoir pas fait usage, de ce crédit?

— Parce qu'il me manquait quinze mille francs... pour le consolider.... La conGance est comme le Mont-de-Piété, ma poulette, elle ne prête que sur gages. Si vous acceptez mon association, vous verrez sur quel pied je vous mettrai. Vous verrez accourir chez vous, d'ici a quinze jours, tous mes anciens

clieiils... il pleuvra de l'or dans votre secrétaire , et je veux passer par les mains du bourreau, si votre scélérat de mauvais sujet ne vient pas se jeter à vos pieds avant trois mois... Faites une croix k votre calendrier.... Est-ce entendu?.... Topons-nous r'

— Lorsqu'on a voulu se tuer.,.

— On peut bien se ûer a moi, interrompit la mère Joffret, achevant la phrase d'Adeline. — Ce n'est pas poli ce que vous dites la; mais ça m'est égal...

je n'ai pas plus de fiel qu'un pigeon. Je veux votre bonheur, et j'y suis obstinée. — Donc nous faisons société?

— Oui, ne serait-ce que pour me venger d'un homme sur tous les hommes.

— Parole d'honneur?

— Parole d'honneur!

— Ça va! s'écria la vieille, en jelant

216 LE BO.NIIOMME NOCK.

sa niaio noire ei saie, sèche ei ridée, dans la main fine, élégante et potelée de sa victime; puis elle ajouta: — Ma chèie nièce, car je suis votre tante k partir de ce moment, trois heures du malin, vous ne vous nommez plus Adeline Villemont : au nom de l'amour, de la richesse et du plaisir, je vous baptise Céleste de Mont-Ville; histoire de faire peau neuve. Maintenant, couchez-vous et dormez ferme. Les jolies femmes qui passent des nuits blanches sont beaucoup plus bêtes que jolies. — Moi, je vais ra'allonger dans ces deux fauteuils. — Maison JofFret et Compagnie... Vive le commerce!... des hauts et des bas, voila

le vrai honlieur! dit, à travers un long bâillement, Madame de Sainte-Adresse, et elle s'endormit pour ronfler l)ientôt comme un tuyau d'orgue.

CUAPIIRE (CINQUIÈME,

Vue lepou d'hisloire naturelle^

Adeline Villemont était douée d'une très-vive intelligence. Ceux qui ont eu le malheur de l'approcher an temps où

elie brillai l de l'éclat d'une beauté vraiment merveilleuse, se souviennent de son esprit railleur, de ses saillies brûlantes^ do sa coquetterie \enimeuse el de cette souplesse de langage qui lui permeltait de jouer tous les rôles, d'être à la fois triviale et de bonne compagnie, de parler de ses ancêtres avec décence, et de dépasser toutes les filles perdues de son époque, en propos insolemment dévergondés. Elle était de taille moyenne et elle avait vingt-deux ans; elie était Parisien tie et courtisane, c'est dire que la nature avait puissamment aidé le dialile dans l'œuvre qu'il avait entreprise de jeter cette créature en défi à la vertu.

LE BOINHOMMK >OCK. 223

Les provinciales qui accourent h Paris, pour s'j lancer dans la carrière des Marion et des IVinon, harbottent longtemps dans la fange, avant que d'arriver a une renommée de troisième ordre. Leurs débuts sont misérables , et la plupart se trouvent avoir iVipé leur jeunesse, quand leur éducation est faite. On les reconnaît a leur toilette, n leur démarche^ k leur rusticité. Elles ne trompent personne dans le monde qu'elles ont soif d'exploiter, et qui les exploiîe Ii titre de revanche et de consolation.

Adeline Villemont, belle comme un

224 LE I50ÎVH0MME NOCK.

chef-d'œuvre et pervertie par instinct, avait comme les grands capitaines nés pour les conquêtes, débuté par des victoires en sautant a pieds joints par dessus cette barrière que toute jeune fille doit franchir pour passer de l'innocence a la honte; elle, s'était sentie destinée k de brillants et infaillibles succès. Elle n'avait aimé qu'elle jusqu'au jour où, par un hasard vengeiir:, elle avait fait la rencontre du chevalier Maurice de Cordouan, avec qui nous venons de la laisser en tôte-k-tète. Son miroir, jusqu'alors, avait seul obîenu ses sourires et la sincérité de ses caresses. Ce miroir lui montrait de si charmantes choses : des

LE BOMIOMME NOCk. 225

Iraits d'une Dnesse et d'un accord irréprochables, un teint diaphane d'une chaleur provocante; des jeux largement dessinés d'où s'échappaient tantôt une molle lumière et tantôt des éclairs; une bouche couronnée de lèvres un peu pales qui maîtrisaient, k leur gré, l'expression du dédain, de l'ironie et de la sensuelle volupté ! Adeline était élégante dans toutes ses poses, qui paraissaient naturelles, quoique elles faussent presque toujours étudiées. Elle avait la nonchalance et la rapide énergie d'une chatte, la souplesse d'une couleuvre et l'apparente sérénité d'une liontiète femme.

Ce fut la mère Joffret qui eut l'odieux privilège de compléter l'immorale éducation de cette Laïs des temps modernes.

Comment celte créature pernicieuse avait-elle pu concevoir le projet de se tuer? Par quel miracle s'était-elle décidée k songer aux pauvres et a prier Dieu avant de se précipiter du Pont-Neuf dans la Seine? Et pourquoi cette victoire inachevée du ciel sur renier?

L'élève, tristement perfectionnée, de

la baronne de Sainte-Adresse, va répondre k ces trois questions.

Adeiine s'était assise sur un coussin, aux pieds de Maurice, et, absort)ée dans la contemplation de son an:iant, elle ne prêtait qu'une oreille distraite a ses propos. Il ne lui vint pas k la pensée de s'inquiéter de la froideur que lui témoignait cet homme dont le souvenir l'avait cependant fait vivre pendant trois mois. Les courtisanes, par cela même qu'elles ont l'habitude de ravager, et de semer des ruines en inspirant des passions qui les amusent sans les alteiiidre, se rési-

gnenl aiséaient a subir les dédains, les trahisoDs et les violences du tjran qu'elles se choisissent comme par providentielle expiation.

Maurice était de retour; il n'avait rien perdu de sa bonne mine et de son élégance; il revenait tel qu'il était parti, et il revenait de son plein gré sans qu'on lui eût couru après, selon l'expression de la mère Joffret. Que fallait-il de plus k Adeline, qui, elle l'a déclaré, aurait voulu être la servante ou le chien de cet homme aimé jusqu'à la démence, et risquer de porter pour lui, en Grève, celle

tête charmante que tant de malheureux, ne pouvaient voir sans péril pour leur fortune, toujours; quelquefois pour leur vie; fréquemment pour leur honneur.

— Ma bonne amie, dit le chevalier, en jouant avec les boucles noires des beaux cheveux d'Adeline, M. de Buffon, qui é*ait — tu peux n'en rien savoir — un savant naturaliste, a peu flatté les vipères dans la description qu'il nous en a laissée. Corps cylindrique , écailleux ; couleur brune et roussâtre ou d'un ^ris cendré; ligne noire sur le dos, taches noires sur les flancs , tête déprimée,

langue fourchue, dents aiguës, crochets a venin et autres gentillesses, voilà ce qu'a écrit, je crois, M. de Buffon, sur cet intéressant ania.al, auquel vous ressemblez, ta chère tante Joffret, baronne de Sainte-Adresse, et toi, avec cette distinction, cependant que la mère Joffret est une vipère k lunettes, le jmja des Indiens, c'est-a-dire la plus terrible variété du genre, tandis que toi ma ûlle, tu es le plus charmant vipereau de Paris et sa banlieue , où l'espèce abonde , comme chacun sait.

— Est-il amusant! s'écria Adeline^rianl aux éclats.

LE «O^HOMMK NOCK. 231

~ Tant mieux si je t'amuse, car je coûiineiice à peine. Si savant qu'était M. de Bufîon, et si savants que soient ses continuateurs, ils n'ont pas découvert une espèce de la famille des reptiles qui me devra sa classiGcation, et que je range parmi les vipères comme la science range les chauve-souris, par exemple, dans la classe des boeufs...

— En voilk une de farce ! Pour qui me prends-tu, en me contant tes balivernes?

11 faut que ton instruction ait été

23â LE BONHOMME NOCK.

bien négligée, reprit Maurice avec un sérieux imperturbable, pour que ces notions élémentaires de l'histoire naturelle te soient étrangères. Quand nous en aurons le temps, je te ferai une leçon Sur les vertébrés et les invertébrés. Pour le moment, je reviens k mon sujet. Il y a de cela^uinze jours environ, j'étais k Montmorency...

— Comment! monstre! lu étais a Montmorency, et je ne te vois qu'aujourd'hui, 20 juin ! Quelle abomination , monsieur!...

— Je me promenais près d'une bicoque, ruinée, envahie par des ronces semées de fleurs champêtres. Un joli petit oiseau, un roitelet aux ailes brunes et au cou barriolé, sautillait dans le fourré, avec la dextérité inquiète qui caractérise ces mig^nons individus du grand genre des becs-fins...

As-tu fini 1

— Je m'arrêtai a contempler les évolutions de ce petit oiseau ; et, en le suivant dans le frou-frou de ^es ébats, j'a-

23 i LE BOXnOMME NOCK.

perçus, roulée sur une pierre et bouche béante, uue vipère authentique, d'après le signalement qu'en donnent messieurs de l'Académie des sciences Les yeux du reptile étaient fixes et ouverts sur le roitelet qui, fasciné par ce regard magnétique, se débattait en vains efforts pour lui échapper. Il ne pouvait pas s'élever dans son vol allourdi; ses ailes frisonnaient mais le soutenaient a peine; et, chose étrange, au lieu de s'éloigner, il se rapprochait sensiblement de la vipère, qui témoignait sa joie par d'imperceptibles clignements d'veux et des bâillement gloutons. Enfin , comme si un courant aimanté eut attiré le roitelet, il

se pencha sur la lige d'un liseron rose qui pliait sous son poids léger, et tomba, la tête la première, dans le goufre vivant où il s'engloutit. Un dernier frémissement de ses pauvres petites ailes m'apprit qu'il avait cessé de souffrir...

— Ne vas lu pas me faire pleurer avec tes histoires d'oiseau !... as-tu, au moins, écrasé cette vilaine bêle?

Je m'en serais bien gardé !

— Mau\ais cœur !

— Ma chère, j'ai toujours professé une grande estime pour l'art, la science et le génie que je place bien au-dessus de la beauté, de la grâce et des charmes qui s'en suivent. Cette vipère à taches noires, a tête plate, a langue fourchue et a crochets venimeux, causa mon admiration, et je n'éprouvai qu'une pitié médiocre pour l'oiseau charmant dont elle venait de faire son repas du matin. Ce reptile n'est pas un serpent, me dis-je, €'est une femme...

— Grand merci, mon mignon... tu as

LE BOHOMMIi NOCK. 237

donc été bien égraligné, pauvre bijou, depuis que lu m'as quittée ?

— C'est une femme, me dis-je. Je venais de découvrir une variété de l'espèce des vipères., les Adeline et les Joffret.

— Ah c'a î mais tu es trop gai... qu'as tu donc l)u aujourd'tiui ?

— Qu'est-ce que vous faites, vous toutes, de vos yeux diaboliques et de vos

sourires meurtriers? quel est le sort des malheureux assez imprudents pour s'arrêter à votre rencontre et vous regarder en face? Vous n'êtes que des vipères et eux des roitelets.

— Pas au moins ton Excellence ?

~ Mon Excellence est plus bête que tous les oisillons du monde, car elle s'est laissée prendre comme une mouche lorsqu'elle se croyait de la famille des aigles.

— Pour de vrai ! s'écria Adeline en sautant au cou de Maurice et le tenant embrassé. Ah! je comprends maintenant ton apologue. Tu l'étais imaginé pouvoir vivre loin de (on amie, tu l'avais trahie pour une autre ; mais tu as reconnu que ton bonheur était irrévocablement fixé près d'elle; c'est pourquoi, luttant contre ton orgueil qui te défendait de demander pardon et de rentrer en grâce, lu es venu maljxré toi, bel ingrat, le ren^ dre a merci et reprendre tes chaînes. A ce compte-lk, je suis une vipère, j'y consens avec joie^ avec ivresse Allons,

cher prisonnier, tes chaînes, les voiils... Sont-elles donc si lourdes?

240 LE BOMIOMME NOCK.

La courtisane montra ses bras blancs qui enlaçaient la poitrine et les épaules 4u chevalier; son regard pétillait, ses joues enflammées brûlaient les mains de Maurice^ qui demeurait impassible et froid sous ces étreintes passionnées.

— Mon impuissance a me défendre de les séductions, dit-il, date du premier jour oîi je t'ai vue; voila pourquoi je me méprise, car il est honteux pour un homrne d'être vaincu par une femme qui n'a, pour attaquer d'autres armes que son regard, son sourire, sa voix et une patience infernale. Non, je ne suis pas

revenu vers toi parce que ton éloiguementme rendait la vie insupporlal)ie, mais parce que, de loin comme de près, je t'ai toujours sous les jeux, parce que je me débats en vain comme le roitelet fasciné par la vipère, parce que je t appartiens Saisis donc ta proie, dévore-la

— Maurice , il n'est pas femme au monde plus heureuse, plus fière et triomphante que moi... Je voudrais mourir dans ce moment.

La belle fantaisie î répondit pai- III. jfi

242 LE BONHOMME >OCK.

ment le chevalier, après un court silence. Attends au moins, pour expirer, que j'aie achevé ma tirade sur les vipères. Adeline, ma fille, jusqu'à ce jour nous avons vécu, toi et moi, en vrais nigauds ; nous avons fait fausse route dans les troisièmes dessous du «rand théâtre où se joue cette farce perpétuelle qu'on appelle la Comédie humaine...

— Par exemple, mon cher ami, parle pour loi si lu veux, Moi, je ne fréquente, depuis trois mois, que la fine fleur des aristocrates ci-devant... Us vont hien, tes amis politiques! Us boivent, man-

gent, jouent, et font l'œil, que c'est une bénédiction.

— Et où te mène-t-elle, cette vie-la? à ramasser quelques pauvres centaines de louis, à le confiner, comme une chouette, dans une baraque.

- Une baraque ! l'hôtel xMont-Ville !

entre cour et jardin, avec une orangerie, une eioche de paroisse et un suisse habillé de jaune comme une citrouille!... Ah ça ! tu n'y vois donc plus clair, aveui^lé de mon cœur !

— Des napoléons, des louis, des quadruples, des billets de Banque, en voila: tiens, ramasse, continua le chevalier en jetant dans son chapeau des poignées d'or et de précieux chiffons... Qu'est-ce que tout cela? rien du tout !

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