CHAPITRE SIXIÈME
L'ne lecou d'bistoirc naturelle ^suiie).
Adeline ouvrit de grands yeux ; elle se saisit du ctiapeau, le secoua et lit tinter l'or avec une sorte de frénésie.
— Dieu de Dieu ! tu t'es donc rangé, mon petit, que tu nie rapporte mes deux cent mille livres? s'écria-t-elle , après trois mois de voyages et affamé comme je te connais? Pas possible, on t'aura changé a un relais.
— Oui, je rapporte tes deux cent mille franes. et trois cent mille avec.
— ^Eh bien ! mon chou, nous allons nous marier... Oh la, là: quelle giimacel... N'aie pas peur, quand je dis com-
me ça des bêtises, c'est que je suis en ribotte de gaité.
Maurice avait, en effet, froncé le sourcil h l'audacieuse proposition d'Adeline, niais il se remit bien vite de son émotion et reprit :
— Quel profit pour nous dans le mariage ? Nous ne tarderions pas k nous jeter le Code Napoléon a la tête; restons ce que nous sommes et travaillons k perfectionner notre bonheur.
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— Tu parles comme un ange, mon chéri ; mais mon bonheur est si grand^ que je ne vois pas moyen de le perfectionner.
— Tu n'as qu'un cœur, Adeline, tu n'as pas de tête.
— Je croyais que si, répondit la cour tisane en se posant devant une glace.
— Tu n'as pas d'ambition.
— J'ai l'ambition d'être la fée de tous tes rêves, de tous tes désirs.
— Alors, mon enfant, nous nous entendrons a merveille, et ma fortune est faite.
— Puisque tu as cinq cent mille francs.
— Cinq cent mille cailloux pour un homme de ma trempe! Si j'étais un bonnetier delà rue Saint-Denis, un droguiste de la rue aux Ours, je pourrais me croi-
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ser les bras, monter sur ce demi-millioii comme un coq sur un fumier, chanter victoire et me reposer. Mais je suis le chevalier de Cordouan, Adeline, j'ai tout un monde dans le cerveau, il faut que j'arrive... Je vais te montrer le sommet que doit escalader mon ambition.
— Pourvu que j'y grimpe avec toi.
— Sans doute, il faudra même que je m'appuie sur ton bras durant mon escalade.
— Eh bien ! partons... Me voila prête, raconte-moi tes projets !
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— Parlons de toi, d'abord... Que t'eslil arrivé depuis mon départ ? de quelle industrie as-tu vécu ?
— Tu m'avais abandonnée...
— Brutalement, et j'avais emporté la fortune, passons sur cela. Après 1
— Éperdue de douleur et de jalousie, je donnai peu de regrets a ma fortune disparue, je voulus me tuer, et au moment d'accomplir ce dessein fermement arrêté, je me pris de remords pour mes
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désordres, pour cet amour coupable, — n'est-ce pas que je parle bien? — qui m'avait conduit, après bien des péchés, il est vrai, à t'ai mer comme les païens aiment leurs idoles. Je fis mon testament, et après avoir lépué aux hospices ce que je possédais , je courus au Pont-Neuf pour me jeter a l'eau. Avant de faire le saut périlleux, je me mis à genoux contre le parapet du pont, et Ta, je priai. Il i'aul croire que ma prière a plu au bon Dieu, car il m'a envoyé une mendiante à qui j'avais fait l'aumône de ma dernière pièce d'or Cette mendiante, la
mère Joffrel, m'a retenue comme jaiiais aux poissons...
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— Je crois, au contraire, mon enfant, que le bon Dieu n'a pas écouté ta prière, car s'il Tavaii permis de le tuer, iu ne serais pas lombée aux mains de la mère JolTrel, ef, par suite, retombée dans les jniennes. Je suis franc, ma chère, nous arriverons l'un et l'autre au îjonheur en ce monde ; mais du diable si je le promets le bonheur dans raulre... Je ne te prends pas en iraître. C'eslpour faire les cent dix-neuf coups que je le donne aujourd'hui et le cœu!' et la main.
— Après nous le déluge!... Nous ferons loul ce que lu voudras.
— Très-bien. .. Continue.
— La mère Joffret me décida b vivre, en me promettant qu'a force de faire du tapage je t'attirerais.
— Je devine le plan... Elle a bonne vue, notre vipère h lunettes... Décidément nous la garderons. Après?
— La vieille m'a assasinéede conseils, elle ma fait changer de nom. Céleste de Mont-Ville , nièce de la baronne de
Sainte-Adresse, et cousine d'un tiéros imaginaire tué dans le dernier soulèvement de la Vendée, tels sont mes litres k l'adoration perpétuelle, mais respectueuse, de trente a quarante royalistes qui se réunissent chez moi , tous les soirs, pour souper, jouer, cailleier et conspirer au nez de la police du grand Foucher qui n'y voit goutte.
Ici le chevalier toussa , sourit et se
moucha,
— Tu crois qu'il nous espionne, ton
duc u'Otrante ?
— Moi ! je ne crois rien , je tousse, voila tout... Continue.
— Nos conspirateurs sont cousus d'or, et ils payent, a prix fous, les moindres services que nous leur rendons , ma tante et moi. Ils jouent jeu d'enfer, la baronne triche, et moi je trône. Les cartes, la table et le feu, la discrétion et l'asile nous rapportent de quinze h vingt louis nets par soirée...
— Et ton cœur ?
— Presqu'autant, car je ne le livre à personne et le tiens si haut, que les plus agiles à sauter n'y peuvent pas atteindre, ïl me pleut des cadeaux, des offres... 11 y en a quatre, trois vieux et un jeune, que j'épouserais, si je voulais m'acoquiner avec la vertu.
— Le mol est profond, mais la preuve
— Imbécile, la preuve, c'est que nous sommes là tous les deux, quand les quatre autres sont en bas. Tu rirais, si lu me voyais poseren femme connue ii faut,
en xMont-Ville, a parchemins et armes parlantes... J'ai rudement travaillé, va... depuis trois mois que la mère Joffret me dresse ! Je vous ai des airs du temps qu'on portait un panier sous ses jupes; je parle une espèce de chinois correct qui m'assomme a force d'être décent; j'ai mes jours de migraine, « e vapeurs, d'humeur noire, de gastrite, selon le temps et la saison... J'ai fait mes Pâques, je quête pour les pauvres... Tu verras ! cher enfant, les malins de ton parti ne le sont guère ; voila trois mois que je les entortille, que c'est une bénédiction. Je me charge d'en vendre deux par jour au marché... et pas cher.
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La femme de chambre de madame de Mont-Ville se présenta discrètement, mit deux couverts sur une table de bois de rose, et servit un petit diner fin, accompagné de vin généreux.
Maurice mangea du bout des lèvres.
— Tu avais si faim? demanda Adeline.
— Oui, mais ta cuisine ne vaut pas le
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diable... La mère JofFret empoisonne tes familiers.
— Il te faut donc des ragoûts de perles ?
— Et pourquoi pas ? Je t'en ferai faire un pour ta fête...
— Ah ça! mon petit, est-ce que tu voudrais être Empereur des Français, par hasard ?
— Pas dans ce moment, car l'Empire s'écroule...
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Qui à dit cela ? s'écria la mère Jof-
frel en se glissant dans la chambre.
— Tiens! vous vôifa I répondit le chevalier.
— Oui, je me suis esquivée... On est au jeu... la soirée est triste; les nouvelles reçues de l'armée sont mauvaises, l'usurpateur a mis les Prussiens en déroute à Ligny, et avant-hier 18, il a éreinté les Anglais, qui, au départ des courriers, se reliraient sur Bruxelles. La cour a déménagé, elle est allée s'embar-
quer a Ostende... C'est l'abomination de la désolation ! La France est perdue !
— J'aurais cru qu'elle serait sauvée par ces deux victoires, dit Maurice.
— Quels principes avez-vous, Monsieur ? riposta la baronne inpartHnis.
— Et vous, mère Joiiret, répondit le chevalier : au juste, quels sont les vôtres ?
— Vingt-cinq ans de fidélité au trône
de mes rois répondent a votre question déplacée dans un moment où je me livre k la douleur.
— Vieille vipère ! dit Maurice en dégustant un verre de Malaga.
— Vipère ! s'écria la mère JofTret ébourifée.
— Oui, vipère a lunettes, belle Virginie.
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— Ma nièce ?. . souffrirez-vous ?.
-- Ah bah ! laissez-nous donc avec vos simagrées, ma chère tante, répondit Adeline riant aux éclats; l'Empereur a battu les Prussiens et les Anglais, vive l'Empereur!.. . voila mon opinion. Quant a être une vipère, vous, ça se peut bien, puisque j'en suis une, moi... Fais-lui donc ton cours d'histoire naturelle, mon bijou !
La baronne de Sainte-Adresse se lais-
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sa choir dans un fauleuii ; elle suffoquait. Le chevalier reprit gravement :
— Nous venons déformer, Âdeline e( moi, une société politique et commerciale dite des Venimeux. Nous vous offrons bonne part dans les dividendes.
Les gains sont assurés et autrement riches que ceux de votre maison actuelle qui est en pleine déconfiture. A vous d'accepter ou de refuser. Dites oui ou non sans marchander, et, h l'instant même, je vous donne le moyen de faire tomber dix, quinze, vin^^t mille écus dans votre caisse.
— Dès qu'il s'agit de commerce, j'en suis; fallait dire ça tout de suite.
— Ainsi, il ne vous répugne pas de faire un métier de vipère?
— S'il y a peu de peine et beaucoup de profit, je m'en fricasse...
— A la bonne heure ! voilk que vons parlez français, ma chère Virginie. Vous n'aurez qu'un chagrin, celui de changer de cocarde; vous étiez blanche, vous se-
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rez tricolore. Adeliue vous dira, en outre, qu'aux vipères, le bien vient quasi eu dormant.
— Renoncer a l'aire de l'opposition?
muriuura la vieille; mauvais système, route bourbeuse... peu de cbances...
— C'est tout ie contraire que je vous propose, femme habile! En restant ce que vous êtes, votre maison n'a plus de raison d'être, plus de conspirateurs à abriter ; vos amis ne sont plus que des vainqueurs étonnés de leiir victoire.
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Mais puisque je vous dis que le tyran a écrasé, anéanti les alliés!...
— Mais puisque je vous apprends que l'Empereur a été vaincu k Waterloo, qu'il ne lui resle plus ni un canon, ni un soldat, que Wellington et Bliicher marchent sur Paris.
— Adeline! Adeline I s'écria l'odieuse vipère : il ira loin, ton homme, il ira loin !... les royalistes ont le dessus. — Vive l'Empereur! notre fortune est faite... Ah! je m'évanouirais volontiers!... Donnez-moi du charnpa-
gae, mes enfants. Allons-nous en avoir de ces cabales, de ces venj^eances, de ces colères, de ces orages, de ces conspirations... - Hourra pour les vipères...
Gloire aux vaincus , guerre aux vainqueurs, k nous les écus et foin pour la police'... Mais buvez donc! jour de ma vie ! la jeunesse n'a plus de sang dans les veines !