DERNIER COUP
Quoi ! ne l'avais-je assez en mes vœnx désirée! N'était-clle assez belle on bien assez parée !
RiGNIBR. {ÈUgie.)
Oreste jusqu'au bout !
Écrivons, cela console ; que faire, d'ailleurs ?
Quoi! ne Vavais-je assez en mes vœux déaircel N'était' elle assez belle ou bien assez parée I
Ces deux vers sont, je crois, de Régnier : je les t6 pète depuis deux jours ; c'est le cri mélancolique et si naturel de la passion trompée; c'est le cri de la forer
IB BONNET YBRT. 83
virile et puissante que paralysa trop d'ardeur. Encore une consolation refusée à ma vie I
Aussi bien^ quel enfantillage de penser qu'une nuit de voluptueuse épilepsie m'eût versé l'oubli de tous mes malheurs ! Étrange nuit !
£t pourtant j'aurais pu être heureux encore 1
Quand l'aube a blanchi les volets de la petite ferme gui nous servait de retraite^ j'ai voulu respirer la fraîcheur du matin : un instant j'ai cm que mon imagination délirant» m'offrait dans le lointain comme un mirage de gendarme; j'ai appelé Camille^ et lui ai montré du doigt l'épouvantable apparition : Nous sommes perdus, s'est-eUeécriéeenpâlissant| sauvons-nous. — Impossible, lui ai-je dit, il fait déjà trop clair sur ce plateau sans arbres; restons : je crois même qu'ils ne marchent pas dans notre direction. Comment peuventr-ils soupçonner que je suis ici? Au même instant on frappe à grands coups à la porte d'entrée^ opposée à notre chambre. Un cri s'est élevé : Ouvrez de par le roi. A ce cri je me suis élancé de la croisée à demi nu ; mais la commotion a été si forte, qu'avant de me relever j'étais déjà garrotté. Un brigadier s'est avancé qui m'a demandé mes papiers. Mes papiers ! hors quelques notes écrites moitié au crayon, moitié à la plume, je n'avais rien à exhiber. Alors j'ai entendu ces mots prononcés à quelques pas de moi : C'est lui, c'est bien lui!
Camille, conduite par trois gendarmes, est arrivée sur le lieu de la scène ; elle pleurait, a Pourquoi madame n'cst-elle pas Ubreî ai-je dit au brigadier. — Libre ! ahl il est bon là le particulier ! » m'a dit un alguazil en ricanant. Les traits de Camille étaient voilés par 8on mouchoir. Je voyais en frémissant des mains larges et noires qui rajustaient gauchement te désordre de sa robe, et des yeux ardents qui s'attachaient à elle, aveti un sentiment qui n'était pas de la
84 lï BONNET vert;
compassion. Pour savoir jusqu'où peut aller la frénésie des désirs, il faut avoir vu une belle femme, demi nue, la figure en larmes, cernée par quinze alguazils, sur le sommet désert d'une montagne^ à cinq heures du matin.
Allons, en route ! a dit le brigadier. Je marchais devant le brigadier et un officier de paix; mes mains étaient liées derrière le dos ; j'entendais les pleurs de Camille, son pas léger, le frôlement de sa robe sur le thym; mais je ne la voyais pas. Une seule idée m'affectait péniblement, l'arrestation de Camille; toutes mes demandes à ce sujet restaient sans réponse et ne provoquaient que des rires stupides. L'officier de paix et le brigadier avaient déposé leur physionomie d'arrestation, et leur accent de corvée; ils avaient repris leur figure calme, et s'entretenaient d'une voix douce de choses étrangères à ma situation.
Nous descendions lentement une rampe adoucie dans sa pente par des sinuosités, et conune taillée dans le roc vif; nous dominions presque d'aplomb le village d'Ollioules. Je tournai la tète machinalement pour voir lever le soleil; il était radieux et calme, tel que je l'avais vu la veille à son coucher : je cherchais dans le cercle immense de l'horizon quelque site lugubre qui répondît à mon âme ; tout riait d'éclat et de bonheur; j'étais le démon de cet Éden, le repoussoir de ces paysages dorés. Que de reconnaissance n'avais-je pas pour le ciel qui m'avait choisi sur cent mille pour faire contraste ! Voilà le cimetière, dit une voix rauque de gendarme; et je précipitai mes yeux sur le cimetière : c'était un jardin bien gai, avec des eaux vives et des charmilles d'aubéi>ines et de jasmins espagnols.
U faut avoir passé dans cette vallée avec des menotr tes, et le bagne en perspective, pour bien sentir le bonheur de l'artiste libre en voyage. Parfois, à force d'imagination, je me dérobais à l'horreur de ma ré^litéj
le moindre accident me jetait en rêverie ; une jeune paysanne^ brune et fraîche; la roue de Tusine immobile sur-rëcluse; un arrosoir vert auprès d'une source parmi des touffes de rosiers; des raquettes aux branches de Toranger ; une jolie figure de ville sous la persienne d'un kiosque; des fermes bien propres^ avec leurs treilles italiennes^ leurs puits sous le figuier^ leurs volières à Tombre; et devant, la jeune demoiselle en vacances qui joue et chante, matinale pour jouir complètement de son beau jour.
Et c'est avec ces gracieuses idées du matin^ au chant des douces romances, au concert des rossignols, au parfum des orangers, aux harmonies des cascades, que j'entrai dans Ollioules; là, des maisons de ville, des cabarets noirs, des ombres poudreuses de tentes d'auberge, commençaient à rembrunir le paysage, et me servaient comme de transition pour m'apprivoiser au cachot où j'étais attendu.
J'y suis à cette heure. Un cachot de village a quelque chose encore qui me plaît; à travers les barreaux, j'ai des échappées de campagne; je vois, assis sur des bancs de pierre, de vieux paysans, à guêtres jaunes, qui ont fait leur temps de forçats et qui se reposent; je compte les ormeaux de la place; j'entends les cris joyeux des petits enfants qui se préparent par des jeux à cinquante ans de charrue; le vent pousse jusqu'à mon visage la poussière d'eau qui tombe de la grande fontaine. — Malheureusement, ce n'est ici qu'un relais !
LA VIEUGE d'août.
C'est aujourd'hui dimanche, jour de repos pour la justice et ks condamués; demain, à cinq heures, il
gg LE BONNET YERT.*
fauora repartir à pied pour Toulon, gendarmes aux trousses, et menottes aux mains. Le peuple m'attend aux portes ; bon peuple I il raffole des plaisirs qu'il n'achète pas. Maintenant je puis dire comme mon par tron d'Argos ;
Grâee au eiel, mon malheur passe mon npérance!
Eh bien! il y a au moins du calme dans Textrème malheur ! C'est une position que je ne soupçonnais pas; on a un certain orgueil à pouvoir dire : rien de pire ne peut m'advenir, je suis aux confins de l'humaine in^ fortune; maintenant il faut que la chance tourne par le retour vers le bonheur ou par la mort. La morti quelle grande consolation ce mot terrible porte avec lui ! Avec quel transport de joie on le prononce, quand envient de sonder les abîmes de sa vie, et d'embrasser d'un coup d'œil Thorreur présente et l'intolérable avenir 1 bonheur ! mon corps n'est pas immortel ! la divinité me fut au moins une fois propice en me donnant une vie que je puis briser comme un hochet d'enfant.
Et pourtant je l'aime cette vie, car elle est douce; et j'avais reçu du ciel tout ce qu'il faut pour en user; santé robuste, tendresse de cœur, ^îons de l'esprit, et fortune toute faite que j'avais ramassée au berceau. Mais, dans les harmonies de ce monde, il fallait un horrible pendant à quelque fat heureux, et TOrdonnateur m'a choisi; ainsi vont les choses : qu'y faire! M Vt-on demandé si cette répartition était de mon goût? Non : je ne demanderai donc conseil à personne pour casser Tharmonie.
Si je parlais ainsi tout haut dans le monde, aussi\ ôt, quelque monsieur calme et frais, rentier et bourgeois, qui a réglé sa vie comme une montre, s'écrierait avec une émotion froide : que mes discours sont mêlés de
U BONNET TBAT. 87
blasphème et de folie ; que rhomme est le maître de sa destinée^ et qa^il la maitrisera aisément^ s'il s'accoutume de bonne heure à dompter ses passions ; un pédant me citera le chapitre de Sénèque : de Cupidi' iatibus reprimendii; un magistrat me déblatérera quelque réquisitoire filandreux^ écrit sans conviction^ dans un boudoir^ avec des aphorismes de Justinien ; et la moutonnière foule, qui veut passer pour vertueuse, à tout prix, m'écrasera de phrases et de mots.
Ah ! ce n'est ni avec des phrases, ni avec des mots, ni avec une indignation feinte, qu'on refuse les choses de sentiment.
Un seul homme pourrait avoir raison contre moi; le vieux philosophe chrétien, tout ridé par ses combats intérieurs, qui me dirait avec onction : Mon fils, ne raisonnez pas ; humiliez-vous et priez : la lumière ne vient que d'en haut : la bouche de l'homme n'a point de consolation pour les extrêmes malheurs; il faut la chercher autre part. Que comprenez-vous aux secrets de ce monde mystérieux? Rien : le meilleur système philosophique n'est qu'une ingénieuse absurdité. Soufiîrez vos douleurs avec espoir et résignation; qui sait si vous ne prenez pas à faux le sens de vos termes profanes? qui sait si votre infortune n'est pas du bonheur?
Oh ! si je pouvais encore façonner mon esprit à ces consolantes pensées de religion et de morale ! Si quelque germe de pieuse croyance, quelque vague souvenir de l'alcôve de ma mère, pouvait retremper ma vie, j'irais avec joie me replacer à mon banc, me créer une Thébaïde dans le bagne, subir mes quarante ans de poteau, ))ien convaincu que tant de résignation et de repentir ne seraient pas perdus devant Dieu.
Mais comment combler le vide de mon cœur? pourrai-je m'habituer à cette longue pensée pieuse qui, jusqu'à ce jour, me fut étrangère ou indifférente, et qui
88 ^^ BONNET TERT.
seule doit^ tout le reste de ma \ie^ soutenir ma tai* blesse d'homme^ et dompter mes vieilles passions?
Que me coûtera-t-il d'essayer ! le jour ne peut être plus propice à ma réhabilitation. C'est fête au village sans doute^ car on jonche les rues de genêts et d^immortelles^ et leur agreste parfum se glisse dans mon cachot : même en mes jours de passions orageuses, j'ai toujours aimé les fêtes de village^ si fraîches et si riantes dans le Midi. C'est déjà un bonheur pour moi d'avoir été arrêté hier; qui sait si le jour de demain m'eût apporté les mêmes inspirations 1 J'en rends grâces au del.
Lafoule gaie et bruyante se groupe sous les ormeaux delà grande place^ quatre heures sonnent. Oh ! je veux m'enivrer de ce spectacle de calme et de sainte poésie. Écartez-vous^ oisifs de la ville ^ hommes indifférents; laissez entrer, par les barreaux dé mon soupirail, la vie et le soleil; laissez-moi asseoir de loin à cette fête, comme un convive obscur et ignoré, j'en ai soif et besoin : ce sera pour moi une provision d'ineffables souvenirs pour mon dur voyage ; je ne puis plus vivre que de souvenirs.
Ah I mes larmes coulent encore d'enivrement et d'amour; ce tableau s'est identifié avec moi, je le reverrai toute ma vie tant qu'une brise de midi m'apportera le son d'une cloche et les parfums des genêts de la colline. Les jeunes filles, vêtues de blanc, suivaient les vertes bannières; on portait les images des saints et la statue de la Vierge ; on balançait des encensoirs, on semait le chemin de bluets et d'immortelles, et la foule se prosternait devant. Puis mille sensations m'arrivaient à la fois, vent frais du rivage, frémissement des banderoUes, parfum d'encens et de
lE BONN£T YËRT. 89
thyni; gai carillon de cloches^ cris d'une joie enfantine^ cbants des vierges et des pauvres matelots qui saluaient l'étoile de la mer. La Théorie chrétienne a passée j'ai vu ses derniers rangs se perdre sous les arbres; en ce moment elle entre dans les jardins d'orangers : après quelques intervalles de silence^ j'entends encore dans le lointain VAve maris Stella des jeunes filles^ air pieux, empreint d'une grave et touchante mélodie^ qui arrive dans ma prison comme le chant d'espoir du naufragé.
l'ahour de là liberté.
He voilà comme avant, dans ma première cage de boisi
Grâce à ime invisible protection, j'ai obtenu deux faveurs : je suis entré de nuit dans la ville, et Ton m'a épargné l'inf âme châtiment qu'on inflige aux forçats évadés. Un redoublement de précautions est la seule vengeance que mes geôliers aient exercée contre moi. Que m'importe ce luxe de surveillance ! Ma tentative malheureuse m'a dégoûté de la liberté; je veux mourir ici.
J'ai un nouvel hôte dans la cabine voisine; c'est un grand et fort jeune homme de vingt-cinq ans, qui marche avec peine, car de vives et récentes blessures lui ont ôté l'usage libre de ses pieds. J'ai sympathisé avec lui dès que j'ai connu le motif de ses souffrances; je veux recueillu" aon récit; malheureusement je ne pourrai transcrire son touchant organe, et ce^ douces intonations de sensibilité qui résonnent encore à mon <reille.
c Je suis né à Paris, m'a dit l'infortuné; à vingt ans
go iS BONNET YSRT.
j'entrai en liaisons avec M. M***, dont on vantait les richesses^ et qui les gagnait assez aisément : il battait la fausse monnaie. J'eus le malheur de Taider dans ses travaux criminels ; la justice nous découvrit tous deux ; je fiis condamné aux travaux forcés à perpétuité.
ce  peine entré dans le bagne de Toulon, jefos aor câblé d'une pensée constante^ mon évasion.
ce J'étais lié de bonne amitié avec un camarade qui travaillait en ville par faveur; il m'apporta pièce à pièce un habit complet de matelot et un ressort de montre. Je passai cent nuits à scier mon anneau. Dès que j'eus la cheville libre, je changeai de costume ; je sortis hardiment du bagne flottant, et je pris le chemin de la porte de l'Arsenal. Mon étoile voulut qu'il se trouvât sur mon passage un argousin et un payol qui me connaissaient : pour les éviter je me détournai un peu à droite; ils firent un mouvement de tête et quelques signes de mon côté : mon sang-froid m'abandonna, je me précipitai entre deux larges pièces de bois, et je me fis une couverture de vergues et de vieux débris d'un vaisseau démoli. Par une petite ouverture que je m'étais ménagée, j'épiais tous les mouvements des deux factionnaires de la Porte-de-Fer, en attendant la minute précieuse où ils me tourneraient le dos. Mais on eût dit que c'était convenu entre eux de se promener à rebours; de manière que j'avais toujours devant moi la face de l'un d'eux. La nuit vint, on ferma la porte, et je m'endormis. A mon réveil, il faisait grand jour; je mouraib de faim et de soif, dans la position la plus gênante qu'on puisse imaginer, et m'attendant à me voir arraché, à chaque instant, de ma retraite. Enfin je crus toucher à ma délivrance; les deux factionnaires regardaient défiler un régiment; j'écartai doucement les pièces de ma prison de bois, et j'allais m'élancer derrière une échoppe voisine, lors-
us BONNBT YSRT. 91
qa'tm coup de canon retentit dans l'Arsenal : c'était le signal de mon évasion. Aussitôt je vis un grand mouvement de gendarmes et de gardes-chiourmes; j'entendis prononcer mon nom, ou du moins je crus Tentendre; il me sembla que les yeux de tous les argousins se fixaient sur ma retraite ; les chefs donnaient des ordres; les limiers écrivaient mon signalement sous leur dictée; les uns sortaient en secouant la tête d'un air de menace; d'autres s'enfonçaient dans l'arsenal dans l'espoir de m'y relancer, au cas que je n'en fusse pas sorti. Une journée se passa encore; la fièvre qui me brûlait m'avait au moins rendu service, j'avais perdu l'appétit; mais la soif me dévorait, et j'entendais avec rage le bruit de la fontaine voisine qui coulait à pleins bords, et formait un large ruisseau à six pas de moi. Le sommeil de la nuit me donna quelques forces; à l'aube je souflris d'un froid aigu; ma langue s'était collée à mon palais; mon gosier et mon cerveau brûlaient à m'ôter la raison. A tout prix, je voulus me délivrer d'un état plus terrible que le premier. N'usant d'aucune précaution, et m'abandonnant au hasard, je me levai, et mon apparition fit pousser un cri à une cantînière qui sortait de l'échoppe de bois. — Au nom de Dieu, lui dis-je, taisez-vous. Je ne sais ce qu'elle me répondit, car elle parlait la langue du pays; mais je compris à ses gestes, et à l'expression de pitié de son regard, qu'elle me prenait sous sa protection. En me versant un verre d'eau-de-vie, elle me fit signe de sortir. Personne ne m'avait vu, c'était un vrai miracle. Je pris la tournure d'un matelot provençal, balancement d'épaules et tète inclinée sur le côté : un factionnaire me regarda fixement; je devais être horrible de pâleur : il pensa de moi ce qu'il voulut; j'étais dans dans une rue, ivre de joie et de ma liberté.
a Toulon m'était inconnu. 11 eût été imprudent de demander mon cheipin à quelque passant, et même
de montrer de rembarras dans le choix des nies. Je pris à gauche à tout hasard^ et je me trouvai sur une vaste place couronnée de beaux arbres^ avec un grand hôtel au milieu. Je traversai cette place, j'entrai dans une rue longue et droite, en suivant toujours de préférence les paysans et les vendeuses de légumes, dans Tespoir qu'ils me guideraient vers quelque porte, et je ne me trompai pas : je débouchai sur une petite place, d'où je découvris un pont-levis et les remparts. Il y avait foule sous le guichet ; en deux minutes je fus dans la campagne.
« n était dix heures. La chaleur était étouffante, et la poussière blanche qui tourbillonnait sur la grande route m'ôtait la vue et la respiration. Je n'avais pas le sou, j'étais malade, et, malgré cela, je me trouvais plus heureux qu'un roi. Au bout d'une heure de marche j'aperçus un village au bas d'une colline; je jugeai à propos de l'éviter et de prendre à travers champs» Pour atteindre une chaîne de montagnes, qui me servait de but, je traversai une petite plaine semée de mûriers blancs; c'est là que je fis mon premier repas depuis trois jours d'un jeûne forcé : je me rassasiai des fruits de ces arbres, et je bus au ruisseau, ce qui doubla ma fièvre une heure après. N'importe^ j'étais libre.
a Je ne parvins qu'à la nuit au sommet de cette chaîne de montagnes ; une ruine de fortification me prêta son abri. Avant le jour je me remis en route, toujours indifi'érent sur la direction de mon voyage : l'essentiel pour moi était de m'éloigner de Toulon, et de m'écarter des sentiers battus. Dans ce chemin que je me frayais par les montagnes, je ne rencontrai que quelques pâtres déguenillés, plus malheureux que moi, qui n'avaient rien à m'ofi*rir. Pour me soutenir, je mangeai des feuilles d'arbres et des raisins verts. Si quelquefois je me présentais à la porte d'une ma-
LR BONNET VERT. 93
sure pour demander du pain, on me repoussait avec des injures et des cris i il est vrai que mon extérieur n'était pas rassurant; mais le peuple de ces campagnes n'est guère hospitalier.
a Ma chaussure tombait en lambeaux; déjà même je me déchirais la plante des pieds et les orteils contre les ronces et les rochers aigus ; une longue trace de sang aurait pu indiquer ma piste à ceux qui auraient pu me poursuivre de ce côté. Le septième jour de marche je me trouvai barré dans mon chemin par une large rivière très-impétueuse; c'était la Durance : là je reconnus la route que j'avais suivie avec la chaîne; je conjecturai que je n'étais pas éloigné du village de Saint-Andiol, et que je ne tarderais point de tomber sur le pont de bois jeté sur la Durance, où il y a des gardes et un bureau de péage.
a II fallait éviter ce pont : je descendis, par les campagnes, la rive gauche de la rivière, en cherchant un gué; alors mon intention était de suivre la route de Paris, d'entrer dans Lyon de nuit, et de me placer comme ouvrier dans quelque manufacture où j'aurais gdijgaé facilement mon pain.
et Ce projet me fit du bien : il me fallait marcher longtemps et péniblement encore; souffrir la faim, perdre le peu de chair qui restait aux os de mes pieds, mais l'espoir était au bout; mon courage ne m'attendait pas. Sept heures du soir sonnaient à Saint-Andiol, le temps était beau, et le vent de la rivièro éteignait la chaleur du jour; je venais de manger des figues vertes et des raisins aigres, et de panser mes blessures avec mon dernier lambeau de chemise; la rivière coulait devant moi en deux bra.vpeu profonds, séparés par une île de gravier; j'entrai dans l'eau et j'atteignis llle sans peine. En tournant la tète pour comparer la largeur des deux lits, je frisonnai d'horreur : cinq gendarmes me regardaient, appuyés sur les poignées
94 iS BONNET VSRT.
de leurs sabres; au même instant^ j'entendis le galop de plusieurs chevaux sur le pont^ et trois autres a^ chers se montrèrent en face de moi^ de Tautre côté ds Peau. Je me précipitai dans^la rivière de désespoir; mais il n'y avait pas de fond : ma figure se meurtrit contre le gravier; en me relevant tout étourdi de nui ehute j'avais déjà les menottes aux mains*
« De retour dans cet enf er^ un argousin me demanda sérieusement pourquoi je m'étais échappé. — Pop être libre^ lui répondis-je; et je subis vingt coups de bâton : on donna cent francs aux gendarmes qui m'a* vaient pris».£h bien! Monsieur^ mon histoire vous a sans doute consolé ; n'est-ce pas? o
— Pauvre jeune homme ! lui dis-je; et quel espoir vous reste-t-il aujourd'hui î
— L'espoir de m'évader encore : puis-Je me résigner i vingt-cinq ans^ vigoureux comme je suis?
— Ne parlez pas si haut, imprudent.
— Bah! je le leur ai dit en face : qu'ils dressent leurs batteries, je vais préparer les miennes, c'est au plus fin : et vous, camarade, pardon. Monsieur, de la familiarité, et vous, votre parti est-il pris?
— Moi? on connaîtra bientôt ma détermination.
— Ah ! je crois que vous êtes pour le suicide, vous; c'est un parti comme un autre ; mais je ne le prendrai qu'après m'ètre échappé trois fois : je ne veux point avoir de regrets.
— Et trois fois encore vous subirez tous le^ tou^ ments réservés à une évasion : fièvre d'attente, maiv ches forcées, privations mortelles, châtiments honteux; non, je ne crois pas la vie chose assez précieuse pour qu'on puisse la conserver à ce prix.
— Ma vie ne m'est rien, mais ma liberté est tout; je veux avoir ma liberté, la perdre, la reprendre encore; ma faute, trop sévèrement punie, n'attache point d« rougeur à mon fronts J'aimd le travail, je veux mtrat
LE BONNET TBKT. 95
4ans la société^ et vivre mon temps dliomme libre. Quand tout espoir sera perdu, je me casserai la tète contre ce cadenas.
Et il se tut pour avaler ime eau grasse dans laquelle trempaient quelques morceaux de biscuit de mer : c'était son repas du soir.
xvn
NUIT d'insomnie.
la fantasque arabesque.
[Baeriadt.)
n dort tranquille, lui! rien ne donne du calme à
une âme forte comme une énergique résolution,
comme un projet irrévocablement conclu de marcher
sur un but sans détourner la tête, et ce n'est ni dans
des livres, ni dans des raisonnements qu'il a puisé
cette indomptable fermeté, elle est cbez lui de nature
et d'instinct. Pauvre jeune homme ! d'autres temps,
d'autres occasions, ce serait un héros ; aux yeux des
Sages, ce n'est aujourd'hui qu'un énergique brigand.
Je voudrais me retremper à ce voisinage; mais il paraît que la force morale n'est pas contagieuse : quand les nerfs sont affaiblis, la vigueur de tête s'émousse ; mon âme est lasse comme mon corps. Un profond dégoût de la vie s'est emparé de moi; c'est le seul sentiment que j'éprouve. La sueur de la fièvre coule sur mes bras nus et sur mes tempes; mes souvenirs, mes idées d'amour, de liberté, de religion, de morale, me reviennent sans excitation; je les accueille elles abandoijne avec la même indifférence, je suis de glac-o à tout.
Au moins, ces jours derniers^ je m'étais fait une
vAflolsmô^ ^ J ^ ovoiï ta<ïï^ wv^ ^ coup;/' ^^
W BONNET TERT. 97
elles à leur msu^ où elles vieillissent sans vivre. Il y a bien aussi dans les bois tièdes de là-bas quelques bouches ardentes qui se cherchent pour s'unir^ quelques duos de spasme irritant sur les feuilles sèches et résineuses des grands pins. C'est la^ saison où Ton aime à dormir le jour^ quand la cigale chante sur les pâles oliviers, quand le soleil jette une poussière d'é-^ tinceUeS; quand le ruban de la grande route brûle les yeux du pauvre piéton : alors on se roule nu sur les coussins du sopha d'Orient ; la brise joue sur les foutaines, et se glisse fraîche entre les persiennes du salon, et arrondit comme une voile de brick le rideau de mousseline : que le sommeil est doux alors ! doux et si léger qu'on entend la voix des jeunes femmes qui folâtrent sous les acacias. Mais la nuit, on veille, on attend qu'une robe blanche passe avec un soupir sur le sentier connu; on s'asseoit sur le thym; on regarde les sept étoiles du Chariot, Orion et sa massue nébuleuse, ' et l'immobile étoile du nord; cela fait mieux penser à la femme attendue, et charme l'impatience du désir. Quand elle tombe, toute dorée de cheveux, comme une apparition, dans les grands blés jaunes, mêlés de rouges renoncules, on n'a plus assez de force pour se lever, assez de souffle pour dire. Viens : on ne parle qu'après, après, quand on revoit confusément, à travers des larmes, Orion et le Chariot, les grands blés et la cime noire des pins. La douleur veille aussi, la douleur d'une mère surtout! Pauvre mère! elle pense à son fils; pensée étemelle, sans intervalles de distraction ! Sa chambre doit lui sembler tendue de noir, car la veilleuse est près de s'éteindre; la servante dort, elle n'a point d'enfant aux galères. Le silentti dé la nuit est horrible à l'oreille d^ane mère souffrante qui veille; mon portrait est devant ses yeux, blond et riant comme aux fêtes de ma jeunesse. Pourquoi n'a-t-on pas brûlé cette trompeuse
98 is wanm ysm:
image qui mentàravenirt C'est moi qui rai peint tè tableau^ il y a quinze ans au moins ; mon henreuse mère inspectait mon travail^ appuyée sur le dossier de mon fauteuil^ et elle m'embrassait en riant. Quel crime a-t^Ue commis pour être ainsi torturée par son fils? qu'on m'explique cela; qu'on mel'explique ! Ohl il n'en faut pas douter ! une autre Tie est au delà de la mort^ vie de réparation pour les injustices souf* fertes : si celan'était pas^ il n'y aurait point de Diea, Et toujours^ toujours entendre de ma cabine les râles prolongés et sourds de ces milliers de misérables qui dorment : harmonie d'enfer ! Pas un d'eux ne veille, ils ont travaillé quinze heures ! on aurait du sommeil à moins. Quel étrange recueil ne ferait-on pas des six mille rêves qui étouffent leurs poitrines en ce moment I j'aime mieux entendre le son léger des petites vagues qui se brisent contre la carcasse verte de ma prison; elles ont mis bien des années à venir du cap de Hom ici, dix siècles peut-être; mais elles étaient insoucieuses du temps et de l'espace, et les voilà sons mes pieds; et moi, être penseur, je m'inquiète de mes quelques jours de vie esclave ; ils passeront aussi rapides qu'un demi- siècle de vie heureuse: quand le terme est arrivé, l'ennui du voyage s'oublie, on ne voit que les douceurs du port. Que Toulon est beau la nuit, quand la lune se lève sur cette montagne grisâtre taillée à pic comme un gigantesque rempart! Les eaux de la rade secouent des teintes scintillantes, les angles du fort Lamalgue sont écartelés de lumière et d'obscurité, la cime des pins s'argente comme une chevelure, les mâts du port, à demi cachés dans une vapeur confuse, rappellent ces talieaux de marine flamande, toujours voilés d'un brouillard; le vaste Arsenal, avec son architecture fantastique, ses larges blocs informes, équarris, ciselés, couchés sur le sable, ses monuments ébauchéfs^ ressembla i quelque Palmjre
UB BONNET YEET. M
moderne qui n'attend qu^une population. Bizane oiv ganisation ! une de mes idées chasse Tautre^ comme la vague pousse la vague; je suis léger à la douleur^ comme au plaisir ; je ne puis attacher à rien une réflexion assidue et f orte^ comme ceux qui se dessèchent sous le poids d'une pensée imique, ou qui perdent la raison en raisonnant sans fin sur le m£me objet ËslH^unbien ou un malt S'il faut que je me tue un jour^ il me faudra saisir au vol la minute de bonne inspiration; Tanne m'échapperait des mains au moindre rayon du soleil qui viendrait jouer sur ma vitre ^ au moindre nuage qui teindrait de gris les eaux vives de ce bassin. Que d'agonies cela me promet ! Ah ! je n'étais fait ni pour le crime^ ni pour le ba^ne^ pourtant je suis criminel et galérien; et c'est une destinée sans appel. Voyez, voyez, qu'ils sont heureux ces mariniers levés avec l'aube! gais pêcheurs à bonnets rouges, aux larges bas de laine grise, qui regardent la lune et croisent l'antenne sur le mât de leur bateau; ils chantent avant le jour comme l'alouette; ils voguent au large, et c'est pour eux que la mer exhale ses premiers parfums d'algue verte et de coquillages. Je voudrais être marin et faire mon quart à cette heure, au large, par une petite brise du nordouest, dans la Méditerrannée, sur un brick léger comme un alcyon, avec ses mâts obliques et son corsage délié. J'aimerais à me dire, en me promenant sur le pont : Bientôt je verrai à l'horizon le Vésuve, et le soleil levé sur le Pausilippe, Misène et Ischia; nous entrerons dans le port à pleines voiles en saluant le fort Saint-Elme ; ce soir, jt serai à Saint-Charles, dans une loge, avec des femmes brunes et vives, qui ont compris la vie du Midi. Musique enivrante, chants célestes, ;2anses lascives, spectacles de féerie, peuple enthousiaste, langue de Sybarites, amoureuses Napolitaines coiffées des roses de Paestum; voilà, voilà ce
iOO iiE BONNET VERT.
que la nature a placé sur ce rivage pour le marinier qui descend avec ses rêves de femmes^ de musique et de promenades sur le gazon.
Encore cette maudite horloge! on dirait qu'elle triple sa voix dans la nuit^ comme un fantôme placé là tout exprès pour ramener aux galères ma vagallonde imagination. Assez^ assez^ grâce de ta réplique ! à quoi me sert ce luxe d'avertissement? tais-toi. Ah i elle n'a pas parlé sans fruit. J'entends les gardes qui se réveillent en jurant^ par forme de prières du * matin : les chaînes retentissent dans les chiourmes. Je ne veux pas voir ces p&les figures sortir de leur enfer. Dieu^ pitié pour moi ; qu'un peu de sommeil me rafraîchisse sur mon grahat de paille; donne-moi des rêves de rose^ ce sera toujours autant d'arraché au malheur ; que l'illusion me console un instant de la sombre réalité I
us TRAVAIL J
Ah ! voici qui va rompre la monotonie de mes jours, et me donner patience pour attendre mon heure de mort! C'est d'aujourd'hui que date ma vie du bagne. En punition de mon évasion, je suis accouplé à mon voisin le faux monnayeur, et noas avons travaillé dix heures au chantier. Il a fallu trois jours au conseil suprême pour prendre cette haute décision. Merci.
Oh ! que la société doit être contente ! J'ai aujourd'hui démoli à coups de hache la quille d'im gros vaisseau, et je me suis blessé trois fois, aux éclats de rire de mes compagnons. On m'a dit que je serais plus adroit demain : avec un peu d'ambition, je puis devenir bon charpentier dans un quart de siècle ; je serai
LE BONNET YEIIT. iOl
jeune encore; j'aurai même quelque orgueil à voir passer dans la rade un beau trois-ponts né dans mon chantier. Avant de mourir^ j'ai du temps assez pour construire une petite escadre. A Tarticle de la mort, c'est une consolation.
J'ai dîné en famille aussi; ma journée est complète : on m'a jeté le fromage de Gruyère et le biscuit^ comme à un chien; un argousin m'a imposé silence^ parce que je critiquais l'ordonnance du festin ; je suis tombé en récidive, il m'a menacé du bâton. Oh! l'avilissement est plein; je n'ai plus rien à désirer. £h bien, je veux me mettre au niveau de tous; je veux être digne de mon titre, et justifier la rigueur des lois. Oh ! gens vertueux, qui vous promenez avec quelques passions dans le monde, et qui marchez à votre insu sous les batteries du Code pénal, une réflexion bien naturelle ne vient jamais vous empoisonner. Ne savez-vous pas que l'irritation d'un moment, dans vos villes d'orage, peut changer du soir au matin votre feutre noir contre un bonnet vert? Je parierais qu'à l'instant où j'écris, mille jeunes gens, fort hoimètes d'ailleurs, méditent l'émission d'une fausse pièce qu'ils n'ont pas fabriquée; que mille jaloux parlent d'assommer un amant heureux ou de poignarder une amante infidèle ; que de hauts fonctionnaires, d'avides usuriers, de riches fournisseurs, soit par des concussions ou des vols en grand, sautent à pieds joints sur les terribles lignes du Code qui les envoient à Toulon, si le bonheur ou la protection ne les sauve pas. Qu'ils viennent ces galériens de droit, sinon de fait, contempler cet enfer terrestre dont ils ont conquis une place, ces hideux festins, ces chantiers brûlants dont ils se sont faits les convives et les ouvriers ; et qu'ils m'accusent ensuite sanapudeur, et qu'ils doiment leur approbation à mon châtiment! C'est cette idée d'être le privilégié du mal- Heur qui m'accable; je me dévouerais gaiement à mon
102 IS BONNET TERT;
avenir de sueurs, si je savais que la société est puie et que tous les coupables sont ici.
LA VEttLÉB.
C'est conclu, mettons-nous à leur niveau, prenons leur langage, leur insouciance, leurs vices même, s'il le faut. J'ai déjà fait trois camarades ; de bons vivants, comme on les appelle ici. J'ai passé la soirée avec eux; ils m'ont conté leurs histoires, intéressantes comme des romans. Que de héros dignes d'être imprimés en quatre volumes vivent dans ce bagne! Quelle collection de drames on pourrait tirer de cet arsenal l La vivacité, le pittoresque des expressions et des récits, sont ici choses naturelles ; je veux transcrire une de ces biographies dans mes loisirs; elle pourra être méditée un jour avec fruit par d'autres : ce sont d'éloquentes leçons.