INCIDENT
Se vouvais balancer Tautre jour^ maintenant je suis prêt : Camille est ici ! ! I Que cette lettre se colle à mon sein!
a II n'est point de faute qui ne puisse être expiée : « c'est moi qui suis criminelle, et je dois m'en punir. « J'ai fait mes adieux à notre pays ; je viens respirer « l'air que tu respires, et me réchauffer à ton soleil. a Je n'ai qu'un compagnon, c'est ton fidèle Bruno; a c'est lui qui est mon guide et mon soutien. Nous a habitons depuis deux jours la petite ville voisine, a en attendant que notre ermitage d'Ëvenos soit prêt, a C'est une ferme abandonnée, et bien éloignée de « toute habitation; un véritable désert sur une haute « montagne. De là, je vois dans le lointain la prison a que tu habites : cela suffit à ma vie. Quand je me a sentirai plus courageuse et plus forte, j'irai te voir; a mais, ne nous trahissons pas devant les autres, a afin qu'on n'élève pas quelque obstacle entre nous, a Bruno te remettra ce bÛlet avec précaution. Je serai a à mon ermitage d'Ëvenos, le 13 du mois d'août, a dans huit jours seulement; avec une lunette d'apex proche, tu pourrais distinguer cette habitation : elle « est adossée à un grand pin isolé. Adieu, je ne te dis « pas de m'aimer ; mais {^ordonne-moi.
a Camille D***. »
Qu'attendenirils pour me délivrer? toute ma fortune à qui me donnera ma liberté ce soir!
Ce soir ! ou l'impatience va rallumer ma fièvre, et demain je rentre à l'hôpital ! Oh! que la santé m'est précieuse aujourd'hui 1 Soignons-la comme ferait un homme heureux et libre.
Mon voisin de lit m'aurailril oublié? 11 est libre, lui, depuis deux jours; et mon sort est entre ses mains.
Attendons.
Le vieux Caron m'a £sdt le signal convenu. L'Iion<nète homme l N'écrivoub plus.
Ce sera long encore... bien long... enfin il faut se liàffkeVy la liberté est au bout.
Elle m'a dit le 13... c'est un cbifTre de malheur 1 je serai prêt*
ÉVENOS.
Évenos s'élète snr une eolline isolée : an étroit sentier jeté sur des abîmes sans fond lai sert d'avenae.
RET-DusSfiDlU {C<mfT4ri$ ëtt SaiM- £«prt't.)
n est un village unique au monde, c'est Éveno»; il domine à pic les gorges d'Olioulles, ces Thennopyles de la Provence. Quand on aperçoit Évenos du fond de la vallée, en levant les yeux au zénith, ce n'est qu'un monceau de ruines féodales, mêlées aux scories noires d'un volcan éteint; mais si l'audace vous prend de gravir ces sentiers brûlés de lave^ et d'aller examiner
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C& nid d^aigle^ dans le yoisinage du ciel^ vous trouve^ rez là-haut de doux plaisirs pour votre yue et votre cœur ; car jamais la nature n'aura semé tant de con^ trastes sous vos pieds^ n'aura déployé devant vous un plus vaste horizon. Vous marchez sur le cratère d'un volcan, et coût le couronnement de la montagne semhle pleurer sa végétation première. Là-bas, ce sont des rocs pelés et grisâtres, amoncelés par des géants, sans arbustes ni crevasses, tous équarris comme par le ciseau. Ce sont deux montagnes jumelles, toutes d'un bloc, qui se sont séparées pour laisser passer un torrent; il fait bien sombre dans ce gouffre, et le soleil ne monte jamais assez haut pour y jeter ses rayons; mais avancez vers l'ouest, c'est le passage de la mort à la vie; il n'y a point de transition, la nature n'en fait jamais; là où expire la dernière dentelure de roc commence une végétation de fleurs et d'or; jardins semés de lauriers-roses et d'oranges, de grenades et de jasmins, vives cascades qui tombent des roches, collines aux molles inflexions, étagées de vignes et d'oliviers; et par intervalle, des toits de rouges tuiles si riantes à l'œil : lancez-vous à l'horizon ; la campagne fuit vers la mer, en ondulation de verdure; et quand la terre manque au regard, c'est l'éblouissante Méditerranée, c'est la rade de Toulon dont vous voyez les mâts gigantesques à travers les bois de pins Jetés sur le rivage, comme pour prêter leur ombre aux matelots. Gomme la pureté de l'air m'a rafraîchi le sang I quelle force donne à mes nerfs détendus cette vive at* mosphère de montagne imprégnée des parfums des orangers et dô h mer \ Maintenant vienne qui voudra me traquer sur cette pyramide de rocs; mon œil domine tou' : dans le vallon, dans la campagne, sur le flanc poli de c€ mont, pas un être vivant ne peut se lever à mon insu; et puis j'ai ma ressource toute prête pour un dernier malheur : cet abîme idéal ouvert sans
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cesse sous mes pas dans mon orageuse vie^ je le vois aujourd'hui dans son horrible et matérielle réalité. De ce bloc où je suis assis^ au torrent qui coule là-bas^ il 7 a bien huit cents pieds de muraÛle à pic^ et pas un arbuste officieux pour accrocher le désespoir en chemin ! Ah ! je croyais trouver plus de bonheur dans la liberté l C'est que pour être heureux, il faut être plus que libre; c'est qu'en déposant la chaîne du bagne, on ne dépose pas ses remords et ses souvenirs. Eh bien ! prenons le beau côté de ma position; loin de la rejeter, emparons-nous de la seule idée de bonheur qui me reste, pour m'en faire un bouclier contre mon désespoir. Jamais il n'a été donné à un homme de savourer une femme en pareille situation. Hier, j'étais galérien, avec des jours d'ennui sombre, avec des nuits de désirs dévorants ; aujourd'hui, libre, voisin du ciel, nageant dans un air pur, enivré de fhym et de soleil, et là, sur cette place, dans une heure, une femme viendra poser, comme une statue grecque sur un piédestal, une femme à moi, et que j'ai assassinée par amour, et qui m'aime comme son assassin; choses au-dessus des vulgaires intelligences, science et raffinement de passion qu'on achète au prix d'un sang de feu ! Et je brûlerai de ma bouche l'empreinte de ma balle, et elle me dira de ces mots qui coulent comme des laves dans la poitrine ! de ces mots du moment qu'une femme invente, et qu'on ne redit pas. Après, arrive un lendemain de mort, arrive une escouade de gendarmes et d'argousins, ma nuit aura été pleine, mon avenir sera dignement payé.
Yoilà mon lit dliyménée 1 digne de moi, la volupté sur l'abîme.
Que fait ce soleil, depuis une heure, immobile dans ta crevasse de cette ruine? et point de nuages autour de lui pour me tromper sur sa lenteur ! Oh ! quand le verrai-je glisser entre ces deux pins à éventail qiii sont
si calmes à Thorizon ? et la plaine aussi est calme ; nul signe d'impatience n'éclate dans cette fête de tous les soirs ; il n'y a que moi de spectateur ennuyé; c'est que ma place n'est pas ici^ pauvre intrus !
J'ai trop pensé à Camille pour y penser encore dans ce moment de corrosive impatience; c'est une image qu'il faut éloigner, ou les artères de ma gorge vont se briser, ou mon cerveau va éclater d'un coup de sang. n faut consommer ces trois heures d'attente par des calculs et des jeux puérils. Loin, bien loin de moi toute idée de chair et de volupté 1 Si j'avais mes instruments de mathématiques, je mesurerais le pic voisin qui me regarde, avec ses deux antres ronds et noirs; si j'avais mes pinceaux, je peindrais ce paysage sur cet énorme bloc blanc et poli comme une toile. Bonne idée I voilà, je crois, la petite graine dont on fait le vermillon ; avec du noir et du vert qu'on trouve ici partout, et ce filet d'eau pour délayer mes couleurs, je vais m'improviser un atelier...
Oh I trompe-toi, trompe-toi, malheureux! prends le langage de la vie heureuse, pour te donner du calme, tu ne seras pas dupe de ta mystification ; en vain tu veux asseoir ton sang, jeter une écluse au torrent de tes idées d'amour, d'évasion, de crime; ces poignantes idées te débordent; il faut les subir une à une, et toutes ensemble, sans choix de ta volonté. Roule-toi sur le roc, ris, pleure, récite des vers, compte les arbres de ce bois, les feuilles de cet arbre, les blancs cailloux du torrent, toujours, toujours au milieu de ces puériles distractions, gronde à ton oreille, comme un infernal accompagnement, l'orage de la dévorante passion !
viens, viens, douce brise de la colline, odorante rosée, qui rafraîchis le sang : montez du vallon à la montagne, légères harmonies du soir, roulement des cascades, chants des rossignols, refrains de jeunes filles, sons de la cloche pieuse; arrivez à l'oreiUe de
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l'être qui soufiïre^ saintes et suaves expressiont de la Tie heureuse; voix qui donnez une âme à ces jardins de parfums^ à ce village qui se baigne dans les fontaines^ à cet horizon de pins et de mer qu'un dernier rayon sème de nuages d'or ! l !
On chante là-bas!., j'ai entendu une voix... une voix connue. •• c'est le signal I ce doux chant monte aussi comme im parfum du soir.
Tft 80UTient-il du lac traoquiUe Qu'effleurait rbirondeile agile !
Oh!., oui; mon cœur se fond à ce souvenir : la voilà!
En jetant mon regard dans la direction de la rade^ j'ai vu briller un éclair... deux coups de canon ont retenti contre ce pic voisin; c'est un signal aussi, mais terrible : un forçat vient de s'évader du bagne... c'est moi.