ROBINSON
Ma vie a commencé de bonne heure. Je suis né près d'ici, à La Ciotat, en 1782. A neuf ans, j'étais mousse à bord du Solide, et je fis le tour du monde avec le capitaine Marchand, qui se brûla la cervelle à l'Ile-de-France. Son lieutenant, M. M**% ramena le
{\) C'est lo surnom du galérien célèbre dont on va lire Thistoire.
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vaisseau à Toulon. Je descendis sur ce quaî^ plus riche C[ue je ne le suis aujourd'hui, j'avais quelques pelletueries que j'avais achetées sur les côtes de la Chine, et t;rois cents francs. En arrivant chez moi, mon père xne prit mon trésor pour le garder; il le jou% à la Vendôme dans un caharet, le perdit, et me mit à la porte de la maison, en me disant d'aller chercher fortune. Cette injustice décida de ma vie, et m'a fait ce quejesuis.
Je vécus quelques années, mendiant sur la grande route, pour vivre. Un jour, je me décidai à partir pour Marseille. J'avais sur moi un livret où étaient inscrits mes petits états de service; je les montrai le lendemain à tous ceux qui m'étaient désignés comme capitaines marins. Enfin, je rencontrai M. M***, qui me recoimut et me promit de me placer sur quelque bord ; mais sa protection me fut inutile, parce que le commerce était mort et tous les bâtiments désarmés. M. M*** me donna quelque argent et me conseilla de partir pour Toulon, et de m'y engager dans la flotte de la république.
Me voilà encore en route. C'était dans le mois de dé* cemhre; il tombait de la neige, et j'avais froid, parce que j'étais habillé comme au printemps. La nuit me surprit dans un vallon fort sombre et désert, qu'on appelle le Vaisseau, Il y avait à cent pas de la grande route une maison isolée d'où sortait une clarté vive; je m'en approchai pour y demander une petite place au feu et un verre de vin, j'avais de l'argent pour payer. Le vestibule était vide; j'ouvris une porte à gauche, et je me trouvai dans une grande salle sans meuble s, éclairée par le feu brillant d'une large cheminée à niveau du plancher. Q^s^atre hommes, assez mal vêtus, se chauffaient en fumant, et une vieille femme filait, assise soi:s le manteau. « Que veut ce jeune homme?» dit un des quatre en me voyant entrer. Je répondis
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gaiement : a Me chauffer un instant, avec votre permission, mes braves gens, et boire un coup ; j'ai Testomac et les pieds gelés. — Allons, assiedi^toi là : tante Anne, faites boire cet enfant. Et où vas-tu comme ça? — A Toulon, citoyen. — Pas de citoyen ici, entends-tuî — Ah ! ne vous fâchez pas, monsieur, je ne savais pas votre usage ; je suis marin et j'arrive du bout du monde. -— Ah! tu nous conteras ton voyage cette nuit : nous ne couchons pas, nous; as-tu sommeil, toi? — Moi, je n'ai jamais sommeil; les marins ne dorment pas. — Bien! Estril dégourdi, ce gaillard! Et as-tu beaucoup d'argent? — J'ai deux écus de six francs à votre service, monsieur.
— Bravo! il est généreux comme un roi : et que vas-tu faire à Toulon? — Je n'en sais rien; j'espère trouver quelque place sur un vaisseau de la répuilique. — Oh ! ils sont dans un joli état les vais* seaux de ta république! Tu mourras de faim, mon petit; car tes douze francs ne te mèneront pas loin.
— On ne meurt pas de faim quand on aime le travail et qu'on est vigoureux. »
La vieille me servit des œufs durs et du pain, sur une petite table dans un coin de la salle; et je mangeais en observant mon questionneur et ses compagnons. Ils parlaient à voix basse, et me regardaient parfois avec intérêt. Quand j'eus fini, je me levai en jetant sur la table une pièce de six francs, a Va, garde ta pièce, me dit toujours le même homme; nous paierons pour toi. Écoute, mon enfant, puisque tu ne crains pas la fatigue, il faut que tu me rendes un, service. — Volontiers, monsieur; que puis-je faire pour vous î — Sors avec moi, je te parlerai. »
N(iCflj sortîmes sur la petite terrasse. Le froid était moins vif, la neige ne tombait plus.
oc Mon petit ami, me dit Tinconnu, veux-tu gagner un louis d'or? » Je sautai de joie, en criant : a Oui,
— Vois-tii ce vallon-là, vis-à-vis? — Je le vois. — 11 faut le suivre et remonter jusqu'au sommet de cette montagne; arrivé là, tu ramasseras des broussailles et des pins secs, et tu feras un grand feu; turedescen^ dras ensuite par le même chemin; voilà un briquet, du soufre et de Tamadou : dans ime heure tu dois être de retour; je t'attends, et voilà le louis d'or qui t'attend aussi. ]>
Je partis comme un éclair dans la direction indiquée; la neige était presq[ue fondue; il soufflait une petite brise de sud. J'arrivai tout essouffté sur la montagne; mais je n'y trouvai ni broussailles ni pins; le sommet était pelé comme l'île Baux, que nous découvrîmes dans la mer du Sud. Je voyais bien sur un pic voisin des bouquets d'arbres ; mais il fallait descendre dans un vallon et remonter encore : c'était beaucoup de temps perdu, et l'heure s'écoulait. Une idée me saisit ; je fis un bûcher de mes vêtements et de mon chapeau goudronnés; une flamme forte et bien nourrie s'éleva; et je revins au gîte, nu et transi.
Cet exploit me valut les plus grands éloges ; j'en étais tout fier; la vieille me servit du vin vieux; on jeta, en mon honneur, de nouveaux fagots à la cheminée, et je me revêtis provisoirement des habits d'un jeune pâtre qui dormait dans le cellier.
J'avais besoin de dormir aussi, mes paupières se fermaient malgré moi. J'allais succomber au sommeil, lorsqu'un coup de sifflet, plein et prolongé, retentit dans le vallon. Je me levai subitement, en disant : c Entendez, il y a des voleurs près de nous. — Croistu ?ime dit l'inconnu. — Eh! qui sifflerait de nuit dans ce désert? — Ah ! tu as raison; on vient nous attaquer, sans doute. Eh bien! que faulril faire? — Nous défendre à coups de poings. — Oh ! mon petit, tu ne serais pas le plus fort contre des voleurs : veux-
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tu des armes? — Donnez, donnez. — r Tiens, ^oilà une paire de pistolets; mets-toi en sentinelle sur la porte, et tue les deux premiers : nous nous chargeons des autres, o
Je m'emparai des armes aree la fierté d'un homme, et je pris mon poste en les croisant sur la poitrine. Mon œil perçait les broussailles et les petits bois de pins dont notre ferme était entourée. Tout à coup, je Tois briller des armes le long d'une masure abandonnée, qui, une heure avant, m'avait servi de point de reconnaissance, a Les voilà! les voilà! » dis-jei voix basse, en m'adressant à mes nouveaux compagnons. — a C'est bien, » me répondit tranquillement l'un d'eux. En ce moment, je découvris toute la bande; elle était nombreuse et se dirigeait sur un p&tit pont jeté sur le lit desséché d'un torrent. J'arme mes pistolets; je yise la première file et presse la détente... Au lieu de la double détonation, je n'entendis que de longs éclats de rire et des applaudissements. Mon premier interlocuteur vint à moi et m'embrassa : a Tu es im homme, me dil^il, et ta fortune est faite ; compte sur nous. »
Les quatre hommes sortirent de la ferme, sans armes, et se mêlèrent amicalement à ceux qui arrivaient. Je compris, alors, que je me trouvais au milieu d'une bande de voleurs que j'avais appelés moimême avec mon feu. Ils s'entretenaient probablement de moi; car de temps en temps, le seul qui m'eût parlé, me désignait de la main aux autres, et quelques instants après deux ou trois se détachèrent du corps, et vinrent me féliciter de mon courage et de ma présence d'esprit. Bien loin d'être honteux de me trouver en pareille compagnie, j'en ressentis de l'orgueil; mon amour-propre en était satisfait; j'avais rendu service à des hommes; il m'importait peu que ces hommes fassent des brisands : j'avais l'amour des
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aventures périlleuses, et cette reiuBontre m'en promettait pour Favenir,
Les chefs s'étaient retirés à l'écart sous un mûrier, et ils tenaient conseil, sans doute. Souvent ils regaiv daient les étoiles, comme pour y consulter ITieure, et ils imposaient silence à la bande pour prêter Toreille aux bruits de la nuit qui sortaient des bois de pins. Un petit coup de sifflet rallia la troupe; ils étaient tous armés de carabines, de haches et de pistolets : mon protecteur, qui était le chef principal, me donna un fusil de chasse et des munitions, et je me mis à la file d'après son ordre.
Nous marchâmes longtemps dans ime plaine inculte, au bout de laquelle était un petit bois que nous traversâmes ; â la lisière, se trouvait le grand chemin, bordé par une haie d'aubépine. Là, on fit halte; le chef inspecta nos armes, nous ordonna de nous coucher à plat-ventre et de nous lever au premier coup de feu.
Une heure après environ, nous entendîmes distinctement vers Test un galop de chevaux et des roulements de roues. Ce bruit devint tout à coup plus clair, et il paraisait qu'ime voiture publique, escortée de cavaliers, venait de déboucher d'une gorge et entrait dans notre vallon. Alors, on entendit la voix de notre chef prononcer cet ordre : A toi, Marnet! Ce Mamet se leva seul et attendit. La voiture n'était qu'à trente pas. Notre homme, d'une voix de tonnerre, cria : Halle I Votre trésor ou la vie! Un coup de feu partit de l'escorte; Marnet tomba : nous nous levâmes soixante.
Soixante, avec des cris horribles, en faisant feu de toutes nos carabines. Des douze dragons qui escortaient, sept tombèrent morts; les autres s'enfuirent au grand galop : la voiture fut mise en pièces à coups de hache; onretira du secret quantité de sacs; on ne prit
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rien aux voyageurs. En cinq minutes^ tout fut fini.
Dans ma longue yie d'aventures^ rien ne m'a plus frappé que cette scène de nuit. Tous mes camarades d'ici conviennent que c'est la plus belle arrestation qu'on ait faite. Par un hasard assez singulier^ j'ai rencontré^ vingt ans après^ un des dragons de l'escorte, qui me dit que les cheveux se dressaient encore sur sa tète, quand il pensait i cette épouvantable apparition.
Après cette scène, nous nous enfoncées dans les bois, vers le nord. A notre droite, nous laissions une vaste plaine déserte; à gauche, nous suivions une longue chaîne de montagnes incultes, comme celles qui aboutissent à la montagne du lion, au Cap-Sud de l'Afrique. Ce chemin paraissait parfaitement connu de tous. Après deux heures de marche, nous commençâmes àgravir une montagne toute couverte de petits rocs brisés. J'étais épuisé de fatigue. Arrivés au sommet, nous descendîmes par des sentiers doux, qui nous conduisirent sur le flanc d'un pic suspendu sur un abîme. On fit halte. L'aube blanchissait déjà l'Orient; la moitié de labande était déjà entrée dans une grotte immense, taillée dans le roc, éclairée par un grand feu. A droite, je voyais les ruines d'un couvent incendié; à gauche et sous mes pieds, commençait une forêt magnifique qui se perdait dans l'ombre.* Ce point me parut bien chosi pour une retraite de voleurs (i).
J'entrai dans la grotte où déjà mes camarades se partageaient le butin; mais le sommeil fut plus fort chez moi que l'amour de l'argent; je me couchai sur une espèce d'autel de marbre, au fond de la grotte, et je m'endormis.
A mon réveil, la grotte était déserte et le feu éteint;
(4) C'est probablement la Sftinte-Baume.
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il faisait grand jour. Je sortis pour chercher mes compagnons : il y avait sur la plate-forme une sentinelle qui m'indiqua la partie du bois où je les trouverais. Ils étaient tous couchés en demi-cercle devrait une fontaine agreste^ et mangeaient en s'entretenant de choses étrangères à leur profession de voleurs. Ils avaient presque tous meilleure mine que je ne pensais ; les plus jeunes surtout me frappaient par leurs manières distinguées et la douceur de leur accent : le capitaine seul avait un ton et une figure rudes ; il me fit signe d'approcher, et me servit du mouton rôti, des poires sauvages et du vin : je dévorai tout, a II parait que tu as bon appétit, Olivier, » me dit-il. -— Oui, capitaine.
— Nous sommes contents de toi, tu as bien travaillé; mais ce n'est pas tout, il faut travailler encore, si tu veux manger demain. Voilà le reste de nos provisions.
— Vous n'avez qu'à me commander, capitaine. — Ecoute-moi : cette nuit, nous nous sommes battus pour avoir l'argent de leur république ; mais, autant que possible, nous aimons à épargner nos cartouches et le sang surtout. Nous bénissons le ciel, quand il nous donne, par faveur, l'occasion de nous rassasier sans être cruels ; mais il faut manger, et tout moyen est bon pour se procurer le pain et la viande des républicains. Ce soir j'ai su, par mon espion, qu'il y avait noce à la Grande-Peyrade, de l'autre côté du plan d'Aups, à deux lieues d'ici. C'est im ménage de gens riches; il faut que nous soupions à leurs frais. Saistu lire, Olivier? — Oui, capitaine. — Tiens, prends ce papier, et suis mot par mot toutes les instructions que je f ai indiquées. Tea-tu bien reposé ce matin? — • Oui, capitaine. — Te voilà frais maintenant; pars. B
Je dis adieu à la bande, et je m'enfonçai dan^ le bois en marchant vers le nord. A la lisière du bois commençait une large plaine semée de blés; j'avais en
face une cemtore de rochers que je franchis. J'apei^gus d'une hauteur un grand mûrier isolé sur lequel je me dirigeai^ d'après mes indications. J'entrai dans un vallon étroit^ et je ne tardai point à découvrir la Grande-Peyrade, bâtie sur le penchant d'une colline. Je m'arrêtai^ et j'atten£s la nuit.
A l'heure indiquée^ je me présente à la porte de la maison dans mon costume de pâtre. Â force de caniiques et de pleurs j'attire l'attention des gens de la noce t on me fait entrer^ pour que je porte bonheur aux manés ; on me fait asseoir à la table des domestiques; je leur invente une histoire de mes malheurs; toute la maison s'intéresse â mon sort; le maître me prend à son service comme garçon de ferme; je me précipite à ses pieds et lui baise les mains : l'attendrissement est général. Minuit arrive; les convives montent dans leurs appartements : tous les lits sont occupés ; je me contente d'une botte de paille placée au vestibule^ et cette résignation me fait le plus grand honneur aux yeux de mes hôtes.
Une heure après^ un sflence profond r^nait dans la maison : je n'entendais sur ma tète qu'un léger bruit; il partait sans doute de la chambre des jeunes époux. J'ouvre avec précaution la grande porte^ et je rallume les flambeaux de la table de noces; puis j'attends.
La bande ne tarda pas â arriver; elle était beaucoup moins nombreuse que la veille. Ils prirent tons place à la table; je retirai des buffets les provisions intactes; le vin était en abondance. On m'invita à prendre place au repas; nous mangeâmes avec une avidité sans exemple; personne ne parlait : on attendait l'ordre du chef; il était silencieux.
Bientôt le vin échauffa les tètes. Pleins de confiance dans leurs forces^ leurs armes^ leur courage, isolés dans un vallon désert^ ils rompirent tout i coup le
fdlence par une explosion de cris qui ébranla la maison. Un d'eux entonna un air du temps : Richard, ^ mon roi! et la lïoupe hurlait le refrain en battant la mesuTv; sur la table chargée de plats et de verres. Des pleurs de femmes et d'enfants nous répondirent dans les appartements supérieurs. On entendait sortir, par les croisées ouvertes sur la campagne, ce cri cent fois répété : Au secours! au secours! les fuyards! les fryards! Mais rien n'arrêtait l'enthousiasme de notre bande; le délire était au comble. Ils arrachèrent les rideaux blancs de la salle, les lièrent à des perches, pavoisèrent le vestibule, et dansèrent en rond autour d^im grand feu de bois vert qui remplissait la maison de fumée et d'étincelles : c'était un véritable enfer . Les hurlements sourds des femmes, le roulement des meuliLes dont on barricadait les portes des chambres, le pétillement des branches du bûcher, les chants des voleurs, le fracas de la danse, tout cela formait un concert épouvantable, tel que j'en avais entendu chez les sauvages de la mer du Sud.
Ces cris : Au secours! les fuyards! les fuyards! continuaient à retentir des croisées dansle vallon. Le chef me dit : a Olivier, sors et envoie quelques balles à ces fenêtres; va, crible leurs volets. » Je pris un faisceau •de fasils et me postai svn la terrasse; f allais commencer mon feu, lorsque je cnis entendre un galop de chenaux dans l'éloignement. Je rentrai pour avertir le capitaine, qui avait conservé son sang-froid, a Impossible, me dit-il, ce sont les chevaux d'hier que tu as encore dans l'oreille. — Non, non, capitaine, fiezvous à moi, f ai l'habitude dés bruits de la nuit : en mer, je distinguais le souffleur à dix lieues. »
Le capitaine devint pensiL
a Esnard n'est pas avec nous, je crois, me dit-il. — Esnard, le paysan, l'espion; je ne l'ai pas vu. — Il devrait être avec nous; cette absence m'offasque; j'au-
rais dû me méfier de lui. Couche-toi, Olivier, met» Toreille à terre, et écoute encore. — Capitaine, dites à nos..» messieurs de se taire un instant : je n'entends plus rien; mais croyez que je ne me suis pas trompé... Tenez, tenez, voyez là-bas, là-bas, vers cette bergerie blanche; ils vont au pas, maintenant, parce que le chemin doit être mauvais. Prenons nos armes... »
Le capitaine dit avec un calme feint : a Ce coquin m'avait assuré que les dragons avaient quitté le poste de Sainte-Zacharie! Et il rentra en disant : Allons, assez de danses ; prenez vos armes : nous sommes trahis, o
Presque au même instant cinquante dragons tombèrent devant la treille de la terrasse. Nous avions fermé la grande porte et barricadé les fenêtres basses du salon. Toute notre bande gagna Fétage supérieur; nous brisâmes l'escalier i coups de hache; les portes des appartements furent enfoncées : hommes, femmes, enfants, toute la noce fut précipitée de vive force dans le vestibule couvert de ruines ; et, maîtres de la for* teresse, nous fîmes par les oeils-de-bœuf une décharge de nos carabines sur les dragons.
Ils enfoncèrent la grande porte sous le feu continuel de nos pistolets; mais, comme nous étions obligés de nous d^ouvrir pour tirer perpendiculairement, nous perdîmes cinq ou six hommes. Notre capitaine, blessd à la tète, donnait des ordres avec un beau sang-froid ; et, quand il vit que les dragons étaient maîtres du vestibule, il laissa dix des nAtres en tirailleurs sur les œils-de-bœuf , et cria aux autres : « Amis, à Fescalier, et tirez juste de haut en bas 2 choisissez vos hommes; ne perdez point de coups, o
Le feu mal éteint de notre orgie inspira aux ennemis une idée terrible; ils jetèrent sur les cendres chaudes tout le bois vert de la grange, toutes les vignes anachées de la treille, lancèrent des tisons embrasés
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dans la grange contiguë à la maison^ et nous abandonnèrent à rincendie. En un instant la flamme nous enidronna.
Les dragons n'étaient pas loin ; ils se retirèrent derrière un mur de clôture^ dont ils se firent un épaulement crénelé^ et ils attendirent que le désespoir nous fit une loi de sortir^ pour nous fusiller à bout portant.
a Voyons^ q[ue tout le monde m'entoure^ dit le capitaine : combien sommes-nous vivants?.. Vingtquatre. Douze de nous tomberont ici^ les autres échapperont; le point de ralliement est au mûrier des Signores. Suivez-moi. »
n se précipita dans les flammes du vestibule : nous rimitâmes tous. Ëtouflés par la fumée^ brûlés par un plancher de charbons^ nous nous élançâmes sur la ter* lasse avec Tagilité du désespoir. Les dragons firent feu et se levèrent au même instant pour nous couper le chemin des montagnes. Plus leste que mes compagnons^ je franchis le mur de la terrasse; plusieurs balles sifflèrent à mes oreilles : je redoublai de vitesse ; chaque décharge de mousqueterie me donnait des ailes; en un quart d'heure, j'étais hors de toute portée, sans autre blessure que celles que les flammes de l'incendie avaient imprimées sur mon visage et mes mains. Arrivé au mûrier, j'attendis mes compagnons.
Un seul arriva au rendez-vous, noir et couvert de sang ; il m'apprit que les autres avaient été sabrés sans quartier; que les dragons étaient remontés à cheval pour atteindre dans la plaine ceux qui avaient échappé au massacre de la terrasse, et qui couraient difficilement avec leurs pieds calcinés.
Nous nous concertâmes sur le parti qu'U fallait prendre. Mon camarade insistait pour regagner le quartier^ général. « C'est une imprudence, lui dis-je; si nous avons été trahis dans cette expédition, on connsdt déjà notre retraite, et nous y trouverons, à coup sûr, encore
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ces maudits dragons. Faisons le métier pour notre compte; associons-nous; vous serez mon capitaine, si TOUS voulez.
— Tu es un enfant, me dit mon compagnon ; veuxtu que je me déshonore à courir les grands chemins comme un voleur? »
Pour le coup, je ne le compris pas, et je le regaidais la bouche ouverte d'étonnement et sans parler.
a Pourquoi me regardes-tu comme ga? ferais-tu le métier de brigand, toi?
— Mais que faisions-nous tantôt, et hier?
— Nous faisions la guerre; nous étions ime armée^ nous combattions en bataille rangée les républicains^ mais, associés nous deux, ce serait un vrai brigandage de grande route, indigne d'un homme d'honneur. Tu es trop jeune peut-être pour comprendre cela.
— C'est vrai, je ne le comprends pas.
— Écoute-moi ; je vais te donner un bon conseil. H faut nous séparer de peur de nous faire reconnaître. Tout à l'heure, au lever du soleil, tu retourneras du côté de la Grande-Peyrade : quand tu auras pris un bain dans cette source, personne, en te voyant, ne se doutera que tu es un fuyard. Tu iras au village voisin^ en suivant toujours ce vallon, et là, tu écouteras ce que disent les paysans de notre expédition; surtout tâche de savoir si quelqu'un de nos compagnons aurait survécu au combat. Nous pourrions encore l'arracher à l'échafaud s'il était prisonnier; tous nos amis ne sont pas morts ; nous avons encore des affiliés an mont Cassien et dans les montagnes de Tretz, de Nans, de Saiût- Maximin. Au premier signal, cent cinquante fuyards dévoués peuvent tomber de nuit sur un village et enlever les prisonniers, malgré la garnison. Demain, dans la nuit, je t'attends ici : porte-moi des provisions, si tu peux, car j'aurai faim. »
Le jour commençait à poindre; mon camarade s'en-
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fonça flans tme gorge de montagnes, et moi je rentrai dans le vallon du désastre, en s^Tectant une démarche insouciante et en sifflant des airs de Noëls. Mon gros bonnet de laine cachait mes cheveux brûlés ; Teau vive de la* source avait rendu à ma iSgure noircie sa première fraîcheur; les traces de Tincendie ne paraissaient phis sur mes haillons de berger : j'étais sans crainte.
C'étaitun jourde fête; toute la population des campagnes voisines remplissait le vallon de la Grande- Peyrade : je me mêlai àla foule ; partout il y avait des groupes où un témoin oculaire racontait, à sa manière, les événements de la nuit. La terreur était au comble parmi les paysans; les femmes levaient les mains au ciel, en le priant de les préserver de ces terribles fuyarde. Avec bien de la peine, je parvins jusqu'à la terrasse ; l'incendie avait tout consumé ; il n'y avait à la place de la maison qu'un tas de cendres noires et fumantes. On avait déposé dans un pavillon de jasmin un cadavre; c'était celui de la jeune mariée qui avait été étouffée parles flammes en tombant dans le vestibule. Autour du corps noirci et méconnaissable, des jeimes filles pleuraient; on emportait vers la maison voisine son époux dans les convulsions du délire. Tous ces détails que je recueillis avidement m'auraient attendri; mais je ne pensais qu'à mes camarades massacrés, €t surtout à mon pauvre capitaine, à qui j'avais voué une afifection de fils. Je cherchais partout leurs cadavres ; on les avait jetés dans un puisard desséché, déjà comblé de terre par les paysans.
J'avais une lueur d'espoir de sauver de l'échafaud trois de mes compagnons qu'on venait de conduire, couverts de blessures, à Saint-Zacharie. D'après les renseignements que je pris, il m'était permis de conjecturer que le capitaine était du nombre : je volai au village.
La grande place était encombrée de curieux; je m'assis sous un ormeau^ en prêtant roreille aux discours âe mes voisins. L'excès de ma joie faillit me trahir^ lorsque j'appris qu'on avait conduit dans la prison de la commune un fuyard, petite large d'épaules^ teint brun^ cheveux noirs et crépus^ et dont les yeux étaient effrayants d'expression. Û portait de hautes guêtres^ une culotte de velours, une veste de môme, et un gilet écarlate : c'était le capitaine, on devait l'exécuter le lendemain.
n ne m'était pas difficile de trouver *a prison ; c'étaitune cavede la commune dont les barreaux rouilles étaient presque de niveau avec la voie publique. On avait placé devant deux sentinelles : plusieurs curieux se penchaient vers les soupiraux pour tâcher de découvrir les prisonniers; je ne voulus point afficher une curiosité inutile; j'examinai seulement avec attention les localités, et j'arrêtai mon plan.
J'entrai dans la boutique d'un marchand de fer^ railles, ouverte ce jour-là pour les emplettes des paysans, et je demandai une bêche : le maître m'en montra une douzaine et me dit de choisir; je choisis longtemps pour me ménager l'occasion de glisser sous mon gilet une forte lime; puis j'achetai la bêche, et je pris le chemin de la campagne.
Ce n'était rien; il fallait glisser ma lime jusqu'aux prisonnière : cette difficulté me paraissait insurmontable.
Tout en cheminant au hasard, j'aperçus à un quart de lieue du village une bergerie ouverte, vers laquelle je me dirigeai. Elle renfermait un troupeau de chèvres et de brebis; c'était la propriété d'une vieille femme qui filait, assise sur la pierre de la porte. Je lui demandai si elle pouvait me vendre une chèvre qui pût nourrir deux chevreaux, en offrant de la bien payer, et je fis sonner mes écus. La vieille m'introduisit dans
la bergerie; je lui désignai une chèvre qui me convenait; elle m'en demanda un louis ; je ne marchandai pas, et lui donnai en paiement la pièce d'or du capitqjne.
J'attachai un long ruban au collier de bois de ranimai, et je rentrai dans le village, offrant mon lait à grands cris, et chantant mes airs de Noëls, si bien connus des fuyards. Je criai et chantai de préférence devant les soupiraux du cachot de la commune, et avec une affectation qui devait infailliblement frapper l'intelligent capitaine. Bientôt nous nous comprimes tous deux; il y a entre les esprits rusés une communication d'idées qui échappe aux hommes grossiers.
Une espèce de concierge villageois ouvrit une porte et m'appela : je m'avançai machinalement et comme avec répugnance vers lui. «Voyons, me dit-il, donnemoi du lait. — Je ne le donne pas, citoyen, je le vends : combien en voulez-vous?— Trois pots. — Alors, allez prendre un vase plus grand; je ne suis pas un voleur comme ceux que vous gardez, et je veux faire bonne mesure. » Le concierge fut prendre une large soupière; il fallut traire la chèvre devant lui avec une gaucherie de pâtre apprenti. Enfin, profitant d'un moment propice, je glissai ma lime au fond du vase en lui disant : « Tenez, cette belle écume ressusciterait un mort : ne la laissez pas tomber; vous me paierez après; je vous attends. »
La porte se referma; j'étais sur les épines : un quart d'heure se passa, et le concierge reparut son plat vide à la main. « Ta chèvre a-t-elle encore du lait? me dit-il; ces canailles en veulent encore : ils l'ont trouvé bon; et puis, ils m'ont bien payé, et je te paierai bien de même, parce que je suis honnête. — Ce n'était donc pas pour vous, ce lait? lui dis-je avec un air stupide. — Que te fait cela? — Moi, rien; donnezmoi votre soupière. »
Je la repris de ses mains, et, en rexaminant, j'aperçus au fond le chifiTre 12 tracé avec Vongle, à côté d'une feuille sèche de mûrier. « Ah ! n'ôte pas oette feuille, me dit le concierge ; ils disent, ces coquins, que cela donne bon goût au lait : pour des gens qui ddventètre guillotinés demain, ils sont bien dàicats. d
Le concifiige me paya mal; cela m'importait peu : mon stratagème avait réussi et je pensais en moimême que si mon capitaine devait périr le lendemain, malgré mon secours, au moins cette preuve d'amitié adoucirait ses derniers instants. J'avais compris parfaitement son chiffre 12 et sa feuille de mûrier; c'était une énigme claire pour moi i il me recommandait de me trouver à minuit au vallon des Signores.
Une heure avant je me trouvai au lieu indiqué. Là 86 rendirent après moi quelques camarades que je connaissais déjà, et d'autres que je voyais pour la pre* mière fois : en tout dix hommes : c'était bien peu. On tint conseil, mais il manquait une tête : l'absence du capitaine se faisait sentir. Tous les avis proposés me paraissaient absurdes; j'obtins la permission de donner le mien, et j'eus le bonheur de le voir adopter. Mes services et ma précoce intelligence me donnaient déjà parmi ces hommes une assez grande considération.
Cinq hommes devaient se porter un à un vers un ravin profond et couvert de hautes broussailles, au midi du village, et y attendre mes ordres; les autres s'étaient chargés d'incendier un bois de pins qu'on voyait de la grande place. Pour moi, je me dirigeai hardiment vers la commune, pour y faire mes observations. Une cinquantaine de dragons bivouaquaient devant l'horloge; deux sentinelles se promenaient toujours en veillant sur les prisonniers. La foule des curieux s'était dispersée; il ne restait plus que quelques villageois qui ïumaient sur la porte du cabaret. Cela
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connu, je fis un détour et rentrai dans la campagne.
Bientôt je vis le feu éclater en cinq points différents, vers le bois de pins; un vent favorable propagea rapidement rincendie. J'entrai comme un furieux dans la jgrande rue du village, en criant : Les fuyards I les fuyards ! Au secours! au secours! A ce cri, les villageois effrayés me suivent en courant; je les attire sur mes pas, vers la place de THorloge, où Ton sonnait déjà le boute-selle. Toutes les mains désignent aux cavaliers le point de l'incendie ; ils s'éloignent au grand galop dans cette direction, et la foule les suit.
Du côté opposé arrivent mes cinq autres compagnons; je les conduis aux soupiraux de la prison, faiblement défendus par les deux sentinelles. On aurait pu les égorger; on se contenta de les désarmer. La main vigoureuse du capitaine enleva deux barreaux de fer déjà entamés par sa lime; en un instant il fut libre et dans nos bras. Nous eûmes beaucoup de peine à arracber du soupirail nos deux autres camarades prisonniers ; car ils étaient faibles et épuisés par le sang qu'ils avaient perdu.
Nous amenâmes avec nous les sentinelles dans les montagnes; elles ne furent libres que le lendemain : ce fut un de ces actes de générosité assez familiers au capitaine. Il eût été dangereux de reprendre le chemiu de la grande route; l'espion qui nous avait déjà trahis devait avoir aussi indiqué à nos ennemis notre retraite de la forêt. Nous résolûmes donc de changer de quartier général. Le capitaine, qui connaissait parfaitement les lieux, nous fit descendre dans une grande plaine que nous traversâmes; nous gravîmes ensuite de hautes montagnes en face de nous, et, de crêt« en crête, nous arrivâmes au pic le plus élevé de la contrée : on le nomme le Val de Bretagne. C'est une haute muraille de rocs, d'où l'on découvre un horizon sans bornes
Nous Yécûmes là quelques aimées de fruits sauvages et de racines que deux hommes de la bande allaient acheter aux petites fermes éloignées. Depuis longtemps, deux de nos compagnons étaient morts de leurs blessures : le capitaine était tout-à-fait rétabli; il n'avait reçu que trois coups de feu à la tête, blessures ordinairement peu dangereuses. Nôtre troupe était réduite à dix, dont plus de la moitié étaient découragés; car nous avions appris que les bandes affiliées des montagnes de Nans et des bois de la Sambuc avaient été détruites récemment. Le capitaine comprit qu'il n'y avait plus moyen de tenir la campagne. Un soir, il nous réunit autour de lui, et nous parla ainsi : « Mes camarades, je vous rends vos serments ; vous « êtes libres. Je sais qu'aujourd'hui la France re- « prend du calme; vous pouvez rentrer et y vivre en « honnêtes gens. Pour moi, vous le savez, trois fois a condamné à mort par les tribunaux révolutiona naires, comme rebelle et conspirateur, échappé sou- « vent comme par miracle à leur guillotine, je me re- « garde comme un homme perdu sans retour. Eh « bien ! j'attends mon destin. Nous avons dans la pe- « tite grotte de la forêt douze cents livres en or; je « vous les donne et n'en réclame rien : embrassez-moi « tous, et bon voyage; mon parti est pris, je vais ga- « gner un port de mer voisin, et passer aux Anglais, a si je puis échapper à l'échafaud. »
Nos compagnons cachèrent mal leur joie; la vie aventureuse leur pesait : ils embrassèrent le capitaine en murmurant quelques mots d'adieux, et gagnèrent la crête des montagnes qui s'allongent à l'est jusqu'au grand bois de la grotte. Le capitaine me conseilla vivement de les suivre ; mais il fut touché aux larmes, quand il m'entendit former la résolution de ne le quitter qu'à la mort. <c Eh bien, me dit-il, nous ne nms séparerons pas, mon sort sera le tien; tu es robuste.
brave et intelligent, avec ce§ qualités on gagne partout sa vie ou sa mort, ce qui est la même chose. »
Cet homme exerçait sur moi un pouvoir que je ne comprenais pas. On aurait dit qu'il avait à sa disposition plusieurs caractères et plusieurs sortes de voix. Dans le feu d'un comhat, ses traits étaient hombles d'expression et son organe rude et brusque; dans la conversation, sa figure prenait un caractère séduisant de douceur et de noblesse; et sa voix, son accent, ses intonations, avaient un charme qui ravissait. On voyait qu'il n'était pas né cruel ; mais qu'il s'abandonnait à des actes de vengeance, en souvenir de quelque grand malheur. Personne ne savait son nom : on ne l'appelait que le capitaine; et je continuai à lui donuer ce titre, ouoique je fusse, moi, la seule armée qui lui restât.
Quand la nuit fut venue, il me dit : a Suis-moi, Olivier, » et je le suivis.
Il marchait d'un pas sûr, sans hésitation, en homme qui connaît parfaitement son chemin. Nous nous précipitâmes, pour ainsi dire, du Val de Bretagne sur la plaine immense qui s'étend au sud, et que traverse la grande route de Toulon. Quelquefois le capitaine s'arrêtait, croisait ses bras, et considérait longtemps, avec un mélancolique sourire, quelques traces d'une récente dévastation : c'était une petite ferme déserte, une grange incendiée, une métairie en ruines.
Nous reprenions ensuite notre chemin par les ravins, les précipices, les lits des torrents, évitant toujours les sentiers battus. Arrivés au sommet d'une haute colline, le capitaine s'arrêta et m-^ dit, en désignant du doigt les vestiges noirs d'un ancien feu : « Olivier, reconnais-tu cette place? — Très-bien, répondis-je, c'est là où j'allumai le signal...— Oui, dit-il en m'interrompant, le signal qui appelait tous nos pauvres amis à la mort; pas un d*eux ne repassera par ici. »
422 £E BONNET TERT.
Il faisait nuit sombre encore quand nous lisurtâines à la porte de la petite ferme où si longtemps auparavant le capitaine m'avait recueilli. J'avais fait bien des choses depuis cette nuit.
La vieille femme vint nous ouvrir sa porte : éUe tremblait de froid et de peur, a Vous êtes seuls? » nous dit-elle. — « Seuls, répondit le capitaine. —Et les autres? — Les autres... d Le capitaine haussa les épaules, avec ce sourire de mélancolie qui lui était familier : la vieille pleura.
Nous passâmes vingt-quatre heures à la petite ferme; il était nuit quand nous en sortîmes. Le capitaine avait enlevé une somme considérable en or, enfouie sous un petit pont, et ce fardeau était partagé entre nous. Il eût été difficile de juger de Tétat de notre fortune par la misère de nos vêtements. Nous gra^unes une montagne presque à pic, qui s'élevait de l'autre côté du vallon du Vaisseau. Quelques heures après, je crus reconnaître la campagne que nous traversions. « Nous ne sonunes pas bien loin de la mer, dis-je au capitaine.
— A une demi-lieue tout au plus, me répondit-il; s'il était jour, nous la verrions là-bas. Écoute-moi, Olivier, crois-tu que ton père soit à La Giotat? — Mais, oui. — Il aime l'argent, ton père? m'as-tu dit. — Oui.
— Et tu m'as dit aussi qu'il était bon marin. — Oh! c'est un loup de mer, surtout quand il vient de se ruiner au jeu. — C'est bon, d dit le capitaine, et il se tut. Il n'aimait pas à parler inutilement; je laissai tomber la conversation.
Avant le jour, nousarrivâmes àLa Giotat. «Conduismoi chez ton père, me dit le capitaine ; s'il dort, il se réveillera. »
Mon père venait de se lever; il mms ouvrit luimême sa porte, et poussa un cri de joie en me reconnaissant. J'oubliai ses mauvais traitements et je l'embrassai de bon cœur. Le capitaine regardait cette scène
les T)ras croisés, a Vous avez là un brave garçon, dit-il à mon père; nous voyageons ensemble, et nous n'avons pas voulu passer devant La Ciotat sans yenir v^us sou- Initer le bonjom^ — Soyez les bienvenus, répondit mvtipère; et où allez-vous donc en voyageant comme cal — Nous voyageons pour un petit commerce assez lucratif; et, comme il ne faut pas être secret avec vous, nous faisons la contrebande ; mais, à vous parler franchement, le métier se gâte tous les jours; il y a trop de concurrence : aussi, nous le quitterions volontiers, si nous pouvions faire autre chose... La course, par exemple. — La course ! mais il vous faudrait un navire pour cela, un petit brick. — Oh! oui; nous ne voudrions pas faire la course en bateau. — Mais pour no* User un brick, il faut beaucouj d'argent, et vous ne m'avez pas l'air d'être en fonds> — Si j'avaisle brick, j'aurais de l'argent. — Oh ! le drick sera trouve aujourd'hui. — Eh bien, j'aurai Fargent demain. — Touchez là. Que me promettez-vous pour ma peine? — Prenez cet à-conapte; cela vous donnera de l'ardeur. »
Le capitaine jeta sur la table un petit sac de toile plein d'or; mon père S'en empara.
Les liaisons devinrent bientôt intimes entre eux; d'un côté, il y avait apparence de richesse et générosité; de l'autre, point de scrupule à rficevoir et peu de souci de connaître de quelle source venait notre argent. Nous passions les jours et les nuits, le capitaine et moi, cachés dans la maison, parce que nous n'avions aucun papier de route à exhiber aux autorités locales, très-sévères, dans ce temps, contre les étrangers; mon père déployait une activité incroyable pour seconder nos projets. Enfin il trouva un vieux cutter de huit pièces de canon, recruta vingt hommes d'équipage, acheta des munitions et des armes, et quand ses lettres de marque qu'il avait demandées au gouvernement ar-
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rivèrent, tout était prêt à bord pour mettre à la voile.
Nous partîmes de nuit, selon notre usage ; mon père commandait le cutter, le capitaine était sous ses ordres. Nous avions quitté, lui sa vieille veste de velours, moi mes haillons de pâtre, pour Tuniforme des marins. Nous courions à toutes voiles, sous une bonne brise nord; à Taube, nous reconnûmes la Corse : deux M* gâtes anglaises étaient en croisière devant cette île. Nous gouvernâmes sur la côte d'Espagne, dans Tespoir de rencontrer quelque marchand anglais ou espagnol.
Dès qu'on signalait une voile, mon père prenait sa lunette et criait : a Allons, enfants, à vos pièces; c'est un Anglais. » Et s'adressant au capitaine avec une joie bruyante : « Mon ami, lui disait-il, en se frottant les mains, ce soir nous aurons les galions : ou je me trompe fort, ou c'est quelque riche chargement. 9
Mais ces beaux projets ne tardaient pas à s'évanouir; c'était toujours quelque gros vaisseau qu'il fallait fuir. Heureusement nous avions un fin voilier qui filait huit nœuds malgré sa vieillesse; et, pendant plusieurs mois, son agilité nous rendit de grands services, mais ne nous enrichit pas.
Un matin, par un temps assez brumeux, nous aperçûmes une voile sous notre vent; mon père soutenait, selon son usage, que c'était un marchand, contre quelques matelots qui pariaient pour un brick de l'escadre de Nelson. Bientôt le point fut éclairci; mais il n'était plus temps d'éviter le danger, il fallait combattre ; notre croisière devait commencer et finir là. Nos matelots prirent l'alarme, nos canonniers abandonnèrent les batteries; nous fûmes abordés par le? Anglais, qui nous firent prisonniers et brûlèrent notre cutter.
Le capitaine,*que j'avais vu si brave dans quelques affaires, ne prit aucune part à celle-ci; il considéra tout, les bras croisés, sans brûler une amorce. Amené à bord du brick anglais, il demanda à parler à l'officier
de service, et s'entretint longtemps avec lui, en mettant S0U3 ses yeux des papiers et des parchemins. On lui accorda sans doute la faveur de rester sur le pont; notre petit équipage fut jeté à la cale, et Ton ferma Técoutille sur nous.
Trois mois après environ, nous fûmes transportés à bord de l'Endeavour, vaisseau anglais qui croisait dans les eaux de Cadix. Le capitaine resta probablement à bord du brick; je ne le revis plus. Ma vie fut longtemps celle d'un prisonnier de ponton anglais. Notre nourriture était horrible; Teau que nous buvions était pourrie et pleine de vers ; à la moindre plainte, on nous rouait de coups. Je formai le projet de forcer la sentinelle, et de courir me précipiter à la mer, par un sabord de la batterie de trente-six. Mon père n'approuva pas ma résolution, et me conseilla de supporter la vie quelque temps encore ; il songeait trop au peu d'or qu'il avait laissé chez lui : cette pensée le consolait, lui.
Un jour nous entendîmes au dessus de nos tètes un mouvement extraordinaire, comme des apprêts de combat. Quelques coups de canon se firent entendre, suivis une heure après par de longues détonations : bientôt nous ne pouvions plus douter que nous étions dans quelque grande bataille navale; contre les Français sans doute. Le fracas devint si épouvantable qu'il nous ôtait la respiration. Mais notre joie était vive; cet événement devait changer notre sort, au moins nous l'espérions. La canonnade dura presque tout le jour ; elle ne finit qu'à la nuit. Nous ignorions à laquelle des deux nations la victoire était restée ; seulement, il paraissait que l'équipage de l'Endeavour devait avoir bien soufffert, parce que de petits ruisseaux de sang filtraient jusqu'à la cale à travers les ponts. Le lendemain la canonnade recommença, mais beaucoup moins soutenue que la veille. Pour le coup, je no
126 LE BONNET TERT.
Toulus pas laisser échapper cette occasion : sans prendre cette fois conseil de personne, je me glisse eirtre les jambes de la sentineÛe ; Tentrepont était couvert de fumée, nn éclair m'indique un sabord: je profite da recul de la pièce, et je m'élance à la mer.
Tout en nageant au hasard, j'eiîtends à dix pas de moi des cris de : Vive la France I qui partaient d'un Taisseau battant pavillon anglais : je lis sur sa poupe le mot Bucentaure. En deux élans me yoilà sur le pont : là se livrait un combat terrible; je m'emparai d*une pique d'abordage, et je me mêlai anx combattants. Les Anglais furent tués ou jetés à la mer; on arbora le pavillon français à misène, en un instant le Bucentaure s'était repris.
C'était le lendemain de la bataille de Trafalgar. Presque tous les vaisseaux français qu'on remarquait en Angleterre s'étaient repris comme le Bucentaure, grâce au secours imprévu que vint leur prêter le brave M. Gosmao, qui commandait le Pluton, La mer était horrible ; une tempête s'était élevée la nuit, et jusque-là elle leur avait été favorable ; mais on craignait alors que le gros vent ne nous empêchât d'entrer dans la rade de Cadix. Le Bucentaure cargua ses voiles et attendit le calme. Le calme ne vint pas. Après k coucher du soleil, la tempête redoubla de furie. On demandait trois hommes de bonne volonté pour descendre dans un canot, gagner la ville, et rapporter du secours. Les trois honmies furent bientôt trouvés, mais il n'y avait à bord que des canots criblés de mitraille. Enfin, on trouva une petite chaloupe moins endommagée par le combat; deux matelots et un enseigne, nommé M. Donnadieu, se déshabillèrent et se jetèrent avec la chaloupe à la mer. Veis minuit plusieurs embarcations arrivèrent de Cadix et recueillirent l'équipage : il était temps; deux heures après le Bucentaure fut jeté à la côte et la couvrit de ses débri»^
im BONOTST TRKT. 427
Personne n'avait pris gaide i moi; un «enl officier m'avait demandé à quelhiffd f appartenai*; j'avais répondu : Au NepUMM^ commandant Hsf^^et : c'étaient -deusL noms que j'avais entendu prononcer dans le tnmuite* Quand j'eus touché la terre^ je me séparai de If éqwpage et m'enf on^ dims les mies de <!!adix^ à la ^gaiâe de Dieu.
J'ofims longtempsines services^ commedomestique^ dans plusieurs maisons de riche apparence^ me donnant pour un pauvre matelot échappé à TraJPalgar; ce qui était presque vrai. Un négociant français me rejcueillit chez lui par compa^ion^ et me recommanda à Tue espèce d'intendant pour me former au service. Mon t3*avail se réduisait à si peu de cfaose^ que j'y pris geùt; j'aurais même été heur^ix^ si j'avais pu recevoir des nouveileB de mon père et du capitaine^ car j^ignorais ce qu'ils étaient devenus.
Je passai quatre ans à Gadix^ et j'y serais sans doute encore ai^ourd'hm heureux et tranquille^ si mon bienfaiteur n'eût pas été contraint d'abandonner l'Espagne, aux premières nouvelles d'une guerre avec la France : son commerce se ressentit de ces nouvelles ; il lui restait à peine assez d'argent pour payer son passage et celui de sa famille, et gagner quelque port de France. Il me donna généreusement l'arriéré de mes gages que j'avais laissé grossir entre ses mains. Nous arrivâmes à Marseille : là, nous nous séparâmes, lui pour se rendre à Paris et faire des réclamations auprès du gouvernement, moi pour revoir mon pays natal et i^cueilMr la petite succession de mon père, au cas que k nouvelle de sa mort y fût parvenue.
Les créanciers de mon père avaient pris les devants ; je ne trouvai rien. Sans perdre un jour, je courus à la petite ferme du vallon du Vaisseau, où mes aventures avaient commencé, espérant d'y avoir au moins des nouvelles du capitaine. La vieille Anne vivait encore;
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elle me reconnut et m'embrassa de joie : « Ah ! qu'il sera heureux de vous revoir, lui aussi ! — Lui ! m'écriai-je; le capitaine est ici? — Oui, reprit^elk, pas en ce moment, mais vous le verrez bientôt; prenez patience encore une quinzaine au plus tard. Voilà bientôt deux mois qu'il est parti pour ***. — Eh bien! lui dis-je, je vais partir > je veux le voir tout de suite : si je le manque, je reviendrai. » Et, sans lui donner le temps de me faire ime objection, je me précipite sur la grande route.
J'arrivai à *** vers les dix heures du matin.
Il y avait foule dans les rues, et on se portait avec empressement vers ime grande pkce bordée d'arbres; je suivis par curiosité la même direction, n y avait des gendarmes à cheval et la guillotine ; j'entendais à côté de moi cette question et cette réponse : « Qui yat -on guillotiner? — Un ancien chouan, un espion des Anglais, h
Au mouvement de la foule, je compris que le malheureux s'avançait vers l'échafaud; je gagnai autant de terrain que je pus pour m'approcher le plus près possible : je le vis monter l'échelle, il me tournait le dos; il fit volte-face, et allongea le poing avec fierté vers la foule ; un nuage passa sur mes yeux, les veines de mon cou se gonflèrent, mon cœur battit : c'était le capitaine.
« Adieu! adieu ! lui criai-je d'une voix forte, en me précipitant vers l'échafaud. La foule disait : n C'est son fils ! c'est son fils ! laissez-le passer, ce pauvre marin. » J'arrivai môme au pied de l'échelle, a Adieu, Olivier, me dit le malheureux en souriant j j'en ai tué deux, le troisième m'a pris. Voilà mon mouchoir; tu le tremperas dans mon sang, et tu le garderas en souvenir de moi. »
Je pris le mouchoir avec rage; mes yeux étaient secs.
Après, il prêta docilement Toreille aux discours d'un prêtre, pria à voix basse, leva les yeux au ciel, et dit avec force : « Bourreau, je suis prêt, d
L'exécution faite, je me fais indiquer la caserne des gendarmes, et j'y vole comme im furieux. Je m'adresse à un brigadier, assis sur un banc de la porte : c Pourriez-vous, lui dis-je en me modérant, me désigner ce brave qui a arrêté l'espion anglais î — Tenez, me dit-il, le voilà qui cause avec des camarades, sous l'arbre. — C'est bon.
« Est-ce vous, camarade, lui dis-je, qui avez arrêté l'espion anglais? — Pourquoi me faites-vous cette question? — Pour rien. Je suis son fils, pas plus que cela. — Que voulez-vous que j'y fasse? j'ai fait mon métier; j'en suis fâché pour vous. — Alors, mon ami, puisque vous êtes si brave, vous m'accompagnerez bien jusque sur les remparts avec votre sabre; j'ai deux mots à vous dire là. d
Le gendarme se mit à rire et me menaça de son gant jaune.
Je saisis la poignée de son sabre, je le désarmai lestement, et lui déchargeai un coup terrible sur la tête j il tomba baigné dans son sang.
Je fus arrêté à l'instant même, et je ne me défendis pas.
Mon procès fut bientôt fait. Aujourd'hui, je suis au bagne de Toulon, mon père au bagne de Brest, le capitaine au ciel ; j'ai son mouchoir encore, je le garde pour m'étrangler.
130 us BOHNKT TBET.
Chose singulière! la pensée du suicide esÉi peu oommune ici. On lit sur piesqae toutes les figure» la lédgnatLonderaTiliffiement; cen'estpaâ au moins csaiste de la mort^ la moit estici regardée oomoie une ixvemy ce n'eat poiat Uûhelé ou défaut d'énergie; tous ont des cœurs qui battent ^gouxeusement^ des musdes et des nerfs qui ne pouirraient trahir^ par défaillance, une forte volonté. Qu'un régiment Tienne les couielier en joue, ils. vont courir, la poitrine nue, an âeivsnt desbaUes, pour recevoir dfautrui la grâce qu'ils ne ven* lent point se donner. Ils ont donc compris leur position^ Ces mêmes hommes qui rient à la mort, qui ont pétri la terre avec du sang, qui regardait pistolets et poignards comme des outâls de profession, qui eut joué avec des cadavres, qui psfflent Tidiome de l'assassinat, aiment mieux attendre la mort plate de la vieillesse ou de l'hôpital, que de s'étrangler avec la ch^e de leurs voisins.
C'est que, pour se tu^, il faut phis que de Yèms^ gie, plus que du courage ; il faut une âme haute, une fierté digne qui ne transige pas avec le malheur consommé, ou Men il faut ce désespoir réfléchi et calculé qui naît du sentiment de son irrévocable misère, bien diflérent de cette frénésie instantanée et d'inspiration qui presse une détente ou pousse un poignard- De ces hommes voués à une vie infâme et laborieuse, ôtez la fierté native ou d'éducation, ce ne sont plus que SB
LE BONNET YBBT. 131
esakyes résignés à leur condition pax lamonotonie de rhabilaideeU'étourdisseiaeiit du traiYaiL Et tellement le malliea]? est de Teasence de l^omme, qja'on pourrait af&imer que pisaqiie tous ont une certaine affection pour leur métier^ et (ff}B, rendus par fayeur à la liberté, ils tounieraieutquékpefoîs, de loin^ les yeux^ avec de yagues regrets^ yers ces dilantiers arrosés da leurs sueurs* Tous sont nés avec oeÉte organisation iur ddente qui n'exolut pas la force physique^ mais qui est répulsive au travail; et pourtant ils se sont façour nés au travail par crainte^u par besoin de distiaotioTis. Pourquoi se tueraient-ils? Ils travaideat et ne pensent pas; leur infamie est leur moindre souci; ils ne comparent jamais tour sort avec to bonbeur i'àvh ttm, pas plus que Tartisan das vflles ne songe avee dépit au ricbe bourgeois qui passe. Us ont âni même par s'intéresser à la réussite d'une charpente^ à la sût lidité d'une voûte harcbe, à l'essai d'uu mécanisme, nouveau. Dans leurs entsetiens du soir^ point de souvenirs de pays natale de ieunes afTectioas de village ;. mais ils se félicitent qu'on ait deviné un procédé iur génieux qui simplifie les transports, un cor^r. à rûu^> pour tordre les câbles^ un biUot mobile pour battea les pilotis. Ils se sont pris de belle émulation et de jalousie de chantier à chantier^ comme si le maître leur tiendrait compte des résultats; ils sont fiers^de leurs œuvres^ et déprécient les œuvres de leurs voisins^ comme si tos dalles d'un monument ou la quille d'un vaisseau devaient porter les signatiures des auteurs, ^uand une escouade arrive du chantier de Saint-Mandrier^ on l'entoure avec un empressement d'artiste; on veut savoir si les colonnes de la chapelle seront d'ordre ionique ou corinthienj, si les croisées du nouvel hôpital sont à plein cintre^ si l'on a prémuni les salles du rez-de-chaussée contre l'humidité ; alors des discussions^ s'engagent : on trace des devis 3ur le
sable, on critique les plans adoptés; d'ingénieuses idées éclatent tout à coup dans ces cerveaux d'architectes faussaires ou assassins; les mains se lèvent, les yeux s'animent, les injures se croisent, le sourd cliquetis des ferrailles accompagne ces théorie?, sur les beaux-arts... Eh bien! toute vie est supportable encore, quand on y rencontre de telles émotions. Mais dans un coin de ce tableau si vif et si brillant, on voit toujours, debout et muet, quelque galérien fier qui proteste; celui-là n'a jamais mis ses affections dans son travail ; il n'a qu'une pensée, la liberté par le suicide ou par l'évasion.
C'est le point auquel on revient toujours, quand un crime de hasard vous a cloué ici, sans vous arracher votte cœur et votre dignité d'homme I
n y a des moralistes qui ont écrit de belles pages contre.
C'étaient des hommes graves et heureux qui avaient des rentes sur l'État, des pensions royales, et des vertus. Nés dans Paris, vivant dans Paris, sans souci aucun de la province et des voyages, versés dans la science des hommes et des passions, à force d'études sur le théâtre grec ; de bons magistrats qui s'enfoncent dans un cabinet calme avec de hauts pupitres, des livres, des tableaux et des tapis des Gobelins ; qui déjeunent à dix, dînent à cinq, sur linge damassé et vaisselle plate, auprès d'un domestique qui verse le vin dans des verres à pied de cristal; des philosophes sans nerfs qui passent devant la Vénus de Médicis pour étudier le buste de Socrate ; qui se couchent à dix heures, et ne trouvent qu'im prompt sonmieil sur la molle chaleur de l'édredon. Ceux-là, un beau jour, s'assirent devant leur pupitre d'acajou, jetèrent sur leurs vitres la draperie rose, trempèrent leur plume dans un encrier doré, et écrivirent contre le suicide des arguments pleins de logique et de haute raison.
Bonnes gens ! avant d'écrire et de condamner, f aites- Tous une organisation qjai comprenne tout ce qu'il y a dlntime dans le malheur; jugez ensuite.
A leurs yeux, Thomme malheureux est celui qui tend la main et demande son pain du soir; Taveugle qui passe avec son chien; l'infirme qui étale ses plaies sur la natte; le jeune amant trahi par sa maîtresse; le riche de la veille ruiné le lendemain; le joueur ter* rassé par la fortune; Tincurahle sans lueur de guérison. Voilà tous les genres de désespoir classés méthodiquement; hors de là, il n'y a plus que les brigands du bagne ; mais une philanthropie de bon goût dédaigne de s'abaisser jusqu'à eux : ce sont des êtres flétris, des êtres d'exception, que le bâton corrige et qu'une balle de plomb punit. Et si on disait aux moralistes : Ëh bien ! dans ces repaires d'infamie, il est des hommes qu'ime minute d'irritation perdit à tout jamais; des hommes dont l'épaule est flétrie et l'âme pure; qui cent fois le jour expirent de honte sous les regards des eurieux; qui sont coudoyés, tutoyés, insultés, battus par leurs camarades les brigands ; qui boivent et mangent une eau et des légumes souillés de bave ; qui, la nuit, sentent glisser sur leurs lèvres d'épouvantables baisers; voyons à quel système de consolation, à quel livre de morale doivent-ils recourir, ces malheureux qui n'ont pas été inscrits dans votre catégorie ? Ils ont épuisé toutes les voies des juridictions criminelles; plus d'appel pour eux; ils sont jugés et bien jugés ; ils ont trente ans, une santé de fer, une tête forte, tout ce qui assure une longue vie, une raison à l'abri de tout ébranlement. Cinquante ans d'orgies, de fétides exhalaisons, l'atmosphère empoisonnée, de voisinage hideux, de nourriture immonde, de travaux d'enfer, leur sont réservés largement; ils souffrent tout à la fois, comme les damnés, les souvenirs cuisants, les horreurs du jour, les tortures d'un avenir sans fin : quelle es*
leur planche de salut? Répondez, sages de bonne foi.
La religion soutient et console : oui, dans les maux ordinaires; mais ici, quelle ferveur d'anachorète, quelle constance d'élu, ne seraient pas ébranlées? Il faudrait être saint et prédestiné, ou du moins pouvoir se retremper avec les souvenirs d'une jeunesse pieuse, pour trouver à chaque instant en soi des forces toujours nouvelles. Mais sont-ils aux galères, ceux qui sont nés avec ces heureux penchants? Et les honmies d'honneur, quoique de foi et croyance tièdes, qui s'y trouvent, peuvent-ils s'improviser ces vertus fortes qui, pour avoir leur efficacité plénière, doivent être apportées du berceau? Sans doute, ce fut une idée subKme d'élever un Christ au centre du bagne, en plein air, au bas de l'escalier de l'hôpital; mais cette idée a-telle éveillé ime sympathie chez tant de malheureux? Les railleries seules n'ont pas manqué.
Pourtant tout pourrait se concilier encore : rigueur des lois, philanthropie, humanité; les législateurs devraient venir au secours des moralistes, et prévenir le désespoir et le suicide par de nouvelles combinaisons de châtiments ou de localités ; la France est vaste, et tout crime pourrait y trouver sa prison et ses geôliers de convenances. Le soldat ivre qui menace, le jeune étourdi qui signe un billet d'un autre nom que le sien, l'amant qui tue par désespoir, devraient-ils être accolés aux homicides et aux brigands de grands chemins? Voilà la source du mal. Les hommes parlent, les sages écrivent, les philosophes font des traités de morale; mais ils s'arrêtent à la surface des choses, tout en visant à la profondeur. Le monde est si beau, nos villes ont tant d'éclat, nos fêtes sont si enivrantes, qu'on répugne à fouiller des plaies sous le vernis. Un homme monte sur les tours de Notre-Dame, il contemple avec ravissement la belle rivière qui baigne des palais et des galeries ; il admire les croix d'or qui étincellent sur
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les dômes, les flèches gothiques, les colonnades, le gracieux Panthéon; mais il ne voit pas rHôtel-Dieù» Taste et sombre, qui pleure à ses pieds.
PBESSli^TIMENTS*
ZfMMHM fhamtaÊmmtttk (HymiM.)
Quand fêtais innocent et libre, il m'arrivait sou- Tent, après une joumée de bonheur plein, d'aller me recueillir sous le grand tilleul que j'aimais. Là, je faisais un examen de ma yie dans ses rapports avec mes amis, avec mes parents, avec mes voisins; je m'assuirais qu'aucun nuage ne pouvait ternir la sérénité de mon âme, que mes relations étaient bonnes, mon amitié payée de retour, mafortune bien assise; qu'en outre j'avais la plénitude de mes forces, une verdeur incomparable de jeunesse, une puissance de constitution qui semble promettre Timmortalité du corps ; et, dans ma joie d'enfant, je serrais mes bras autour de ma poitrine comme pour m'embrasser. Alors, si une petite branche sèche tombait à mes pieds en froissant les feuilles du tilleul, si quelque figure inconnue et triste passait sur le petit sentier de la ferme, si quelque soudaine brise du soir se glissait dans les marronniers comme une plainte, je laissais tomber mes bras sur mes genoux, ma tète haute et fixe, dans l'attitude d'un simulacre égyptien ; im frisson coulait dans mes "veines, une larme moiinlait ma joue, mes tempes se serraient, je sentais jaillir comme une étinceUe des racines de mes cheveux : la campagne se colorait
d'une étrange teinte; le soleil couchant me semblait pâle, quoiqu'il n'y eût point de nuage au ciel. En m'en revenant au château, je remarquais, avec une sorte d'effroi, que le bruit de mes pas trouvait de l'écho sur le gazon, et je tournais vivement la tête comme pour voir quelque chose d'inattendu. Au souper, j'étais triste devant ma mère, et gai par boutades pour la rassurer. Enfermé dans ma chambre, je n'osais lever mes yeux sur la glace; je me déshabillais lentement, à regret même, parce qu'il me semblait que cette journée n'était pas finie, que ma porte devait se rouvrir à quelque messager sinistre. Je feuilletais un livre au hasard ; mais le livre ne m'apprenait rien ; puis j'éteignais, d'un faible souffle, mon flambeau, et je retrouvais sur le chevet quelque songe effrayant de la nuit passée, un songe tout en relief, comme si je l'avais déposé là le matin.
Je crois qu'on appelle cela un pressentiment ; mais les hommes sages ne croient pas aux pressentiments; ils n'en ont jamais : qu'ils sont heureux ! Quand une infortune les frappe, ils s'écrient : a Ah ! je ne m'attendais pas à celle-là! » Les fous, comme moi, s'attendent toujours à une infortune; ils ont des avertissements secrets.
La veille de mon crime, le dernier jour de ma yie d'homme, je me promenais sur la terrasse en pensant à Camille; elle parut tout à coup dans l'allée, et pour la première fois, sa vue me laissa froid. Je ne sais quel jeu d'optique me fit illusion dans l'ombre des arbres, mais elle me parut plus grande que de coutume, et sa robe avait une teinte bizarre qui me déplut. J'examinai sa figure, quand elle m'aborda; sa figure avait une expression indéfinissable qui ne répondait à aucun sentiment connu. Il y eut un moment où ses yeux se fixèrent sur les miens; nos bouches étaient muettes, nos corps immobiles ; je ne pus me rendre compte de
ce qui se passait alors en moi^ mais je frissonnai comme de peur. Ma mère nous appela du perron^ et je tressaillis.
La nuit je fis un rèye étrange^ un de ces rèyes gui survivent aux autres, qui restent dans le souvenir, gui nous suivent, et dont l'impression ne se modifie jamais.
J'étais assis sur Tescalier d'une vieille chapelle ; le temps était d'un violet clair ; il n'y avait pas de soleil, il -n'y en a jamais dans les rêves, du moins dans les miens. Camille vint s'asseoir à mon côté; elle était brune et maigre, et parlait avec volubilité une langue inconnue gue je comprenais pourtant. Une cloche se mit à sonner derrière nous; je tournai la tète, la cloche avait une face humaine et nous regardait en sonnant. On chantait dans la chapelle; je voyais l'intérieur par les larges fentes de la porte ; il n'y avait ni cierges allumés ni prêtres à l'autel ; guelgues statues dans leurs niches criaient par intervalles ce mot : Je- BEMiAsI Jérémias! et ces cris me glaçaient, a Voilà notre noce qui vient, » me dit Camille, en jetant autour de mon cou un bras très-long et nu. Ce n'était plus Camille ; c'était ma mère, bien vieille, et auprès d'elle mon père gue je n'ai jamais vu. Mon père pieu* rait; il avait les joues jaunes et des cheveux gris hérissés : un prêtre en manteau blanc vint ; nous nous jetâmes à genoux, ma mère et moi ; il nous maria. Alors j'entendis un grand bruit d'eau ; je glissai par une pente mouillée dans un gouffre noir ; des bouches invisibles soufflaient dans mes oreilles, et je pirouettais, les yeux sur l'eau, dans les rouages d'un moulin souterrain. Je m'éveillai en sursaut : le reflet de l'aube dans ma chambre me fit peur : la pluie ruisselait sur mes vitres. « Ah ! dis-je presgue à haute voix^ je ne chasserai pas ce matin, » et je regardai mon fusD debout dans l'angle de la console, a C'était bien la peine.
ajoutai-je, que Bruno yeillât jusqu'à minuit pour laver le canon. » Puis la pluie cessa; la sérénité revint au ciel, et je neme réjouis pas. Trois heures après j'étais criminel.
Aujourd'hui rien de pire ne peut m'arriver ; mon malheur semble à son apogée : cependant il y a dans Tair que je respire, dans les hruits aériens que j'entends, dans la couleur du ciel, dans les figures qui passent, quelque chose de mélancolique qui me donne du froid et me fait rêver; ce n'est point ma tristesse habituelle, c'est un abattement lourd qui tient à d'autres causes, et qu'un rien a déterminé. Tantôt, en levant mes yeux vers le soleil, comme pour lui demander ime consolation, qui sait si je ne me suis pas mis en rapport, par un angle idéal et immense, avec un être qui m'est cher et qui souflTre, et qui regarde le soleil à la même minute que moi ? Oh I dans ce moment de crise nerveuse et de mystérieuses sensations, qu'Urne serait doux de m'asseoir entre deux amis tien gais, de parler de femmes, de peinture et de musique, comme on fait lorsqu'on sort de l'Opéra sur le boulevard Italien.
XXITT
CILME.
Un 8oa¥enir sangla&t daas notre destinée^ Voilà l'irréparable!
^e ne sais quelle invisible main me protège à moa insu ! . . Cette fois les pressentiments ont tort.
Il me paraît que j'ai suffisamment expié le crime & mon évasion ; me voilà libre encore, libre comme
LE BONNET VERT. i39
on Test au bagne; le Mézence du lieu m'a délivré du cadavre que je traînais avec moi; j'ai revu mou ancienne cabine, et, le dirai-je? avec un sentiment de plaisir : misère du pauvre cœur humain !
Quel singulier attrait avais -je donc trouvé dans cette hutte immonde? Auquel de ces meubles hideux avais-je accordé Thonneur de mes aflfections ? A ce lit de sangles qui craque sous mon poids, à cette table que tant de mains sanglantes ont vernissée, à ce plancher de goudron, à cet escabeau de cuir gras? Qu'il faut peu de chose pour tenter notre convoitise ! Et puis-je maintenant blâmer ces misérables qui prenaent intérêt à leurs travaux! Quelle révélation ! Et si l'habitude allait me dominer aussi ! Si , moitié résignation, moitié pieuse croyance, j'allais accepter la vie, vivre mon contingent! Dieu ! viens à mon secours : je suis dans la voie.
C'est cette épouvantable image du sang répandu qu'il me jEaudra subir si longtemps! Ok! le crime de saug est toujours le crime ; ici aucune subtilité de sophiste ne peut changer le sens du .mot! Otez-moi ce souvenir, et je me sens capable d'aller jusqu'au bout. Pourquoi ne suis-je pas ici pour autce chose ?
Et si c'est im véritable crime, ne faut-il pas se soumettre à re3q)iation?
Si j'avais forfait à cent lois conventionnelles, qu'on a jugé à propos d'inscrire dans le pacte social; si je n'étais que voleur., je leur dirais : a Prenez toute ma fortune, et délivrez-moi de mes remords. »
Mais le sang, le sang veut du sang; et quand on répugne à s'ouvrir les veines^ il faut au moins soufErir un demi-siècle et.pmer.
140 lâS BONNET YERT.