‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 12 sur 23 · LETTRE ANNEXÉE AU MANUSGEIT · texte numérisé non relu

LETTRE ANNEXÉE AU MANUSGEIT

a Mon cher maître^

a Vous m'avez fait jurer que je vous instruirais de tout ce qui se passera à la maison^ que ce soit une bonne ou mauvaise nouvelle; je croirais manquer à la fidélité que je vous dois, si je vous cachais Thorrible événement d'hier. Je crains que cette lettre ne vous parvienne pas; cet homme que vous avez connu à l'hôpital, et qui vit par vos bienfaits, m'a répondu sur sa tète de vous la faire tenir par un de ses amis. Mais venons au fait.

a Hier matin, à neuf heures, mademoiselle C*** est venue à la maison; elle était pâle et bien maigre, tellement que je ne la reconnaissais pas. Elle m'a dit avec une voix sourde : a Je veux parler à madame. » J'ai été fort embarrassé pour lui répondre; mais comme elle me pressait beaucoup, et qu'elle se jetait à mes pieds, j'ai fait la sottise de la faire monter aux appartements. Madame était couchée et prenait du bouillon. En entrant, mademoiselle C^^ lui dit: a Vous voyez devant vous une pauvre fille sans pa- « rents, sans amis, repoussée d^ partout, qui vient a vous demander comme une grâce de lui accorder un « asile; elle vous servira comme la plus humble de a vos servantes. »

a Madame l'a regardée quelque temps avec attention, et lui a demandé si elle n'était pas mademoiselle C***. Elle a fait un signe de tète, pour dire oui. Alors madame a fait un geste menaçant, et elle est tombée dans ses crises nerveuses. Mademoiselle C*** s'est jetée sur une chaise longue, et elle pleurait en répétant : « Je l'avais pensé, je l'avais pensé; que je suis mal-

leureuse ! —Pardon, mademoiselle, lui ai-je dit, faitesnous la grâce de sortir dlci, que madame ne vous jeyoifc plus en revenant à elle. — Oui, oui, a-t-elle jépondu, je vais sortir; mais, à votre tour, accordezmoi une grâce aussi; conduisez-moi à Tappartement de Gustave. » Mademoiselle C*** était si pressante, et sa voix douce me toucliait tellement, que je lui ai dit : a Allons, suivez-moi; il faut vous obéir, d En ce moment, madame reprenait connaissance, et deux domestiques lui prodiguaient leurs soins.

a Votre chambre n'avait jamais été ouverte depuis vous, n 7 avait des toiles d'araignée entre les volets fermés et les vitres ; tout était à sa place. Mademoiselle C*** s'est assise en sanglotant sur votre fauteuil, devant votre chevalet; elle a longtemps regardé le petit paysage que vous n'avez pas fini, et sur lequel il y a deux figures tracées, assises près d'une source. Sur votre sonmo, il y avait un livre ouvert, un verre d'eau rempli à demi, et quelques grains de sucre à côté ; mademoiselle a considéré tout cela en secouant tristement la tète ; elle m'a fait ensuite un signe, mais sans parler, pour me montrer votre lit dont les draps étaient en désordre du matin, un foulard noué, et un enfoncement dans le milieu du chevet. Nous pleurions tous deux. Elle a arraché, avec rage, le long signet de papier dont vous aviez marqué la page du livre, et elle a bu le verre d'eau. Je ne croyais pas qu'il pût y avoir tant de sujets de larmes dans d'aussi petits détails. Mademoiselle me fendait le cœur à chaque découverte qu'elle faisait. Groyez-vous qu'elle a passé une demiheure au moins dans le petit cabinet où est votre volière ; vos deux loris, qui avaient des couleurs si vives, sont morts de faim, a Pauvres oiseaux? pauvres oiseaux ! a dit mademoiselle; er^ aussi, eux aussi. » A côté de la cage, nous avons remarqué du chanvre grossier que vous aviez préparé pour leur nid. En pas-

sant devant la glace, elle a détaché le petit médaillon de son portrait que vous avez peint. « Dis, Brano^ mVI^Ue dit en se regardant dans le miroir, me reconnaîtrait-il âujourdTmi, comme je suis faîte?» Je n'ai pas eu le courage de lui faire un compliment faux, car la pauvre femme me paraissait horrible en ce moment.

a Elle a recommencé sa tournée dans votre chamhre, en répétant toujours les mêmes choses, toujours accompagnées de pleurs. Enfin, elle a paru s'animer et prendre du courage : ses yeux sont devenus secs et son teint coloré conmie autrefois ; elle a pris votre foulard sur votre lit. Ta croisé sur sa gorge comme un fichu, et m'a dit: a Sortons, Bruno; je te remercie de tes bontés ; prends cette bague, elle est de lui. »

a J'ai pris la bague, parce qu'elle était de vous, et j*ai accompagné mademoiselle jusqu'au perron, a Et où allez-vous maintenant? lui ai-je dit; avez-vousl)e» soin de quelqu'un pour vous accompagner? — Non, m'a-treUe répondu, Bertrand m'attend à la ferme, pour me conduire chez ma marâtre. — Alors, mademoiselle, lui ai-je dit, que Dieu veille chez vous ; venez me voir quelquefois. »

« Lé soir, vers les six heures, j'ai vu du perron quelques paysans qui couraient vers le vallon de la Source; j'ai même entendu des cris de femmes partir de ce côté. Mon fils est arrivé un instant après, pâle comme xm mort : a Ah ! m'a-t^il dit, quel malheur ! quel malheur! Mademoiselle C*^ est là-bas, morte, morte, avec un visage violet qui fait peur. » J'ai couru tout de suite au vallon, et j'ai trouvé la pauvre fille étendue sur le dos, la figure couverte de ses cheveux et votre foulard aux dents. Les paysans avaient fait un grand cercle autour d'elle, et il iétait défendu d'approcher jusqu'à l'arrivée de la justice et du chirurgien.

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a A huit heures^ les formalités de la loi ont été remplies, et le corps a été enlevé ; le chirurgien a déclaré qu'elle s'était empoisonnée avec de rarsenic.

a Prenez du courage, mon pauvre mBiir% madame votire pière va beaucoup mieux ce soir.

< Bbuno* »

BifvsaiBSï

Nohle enfant! noble fille! c'est elle qui me montre mon chemin.

Ainsi, que sert de se raidir contre la main qui nous pousse, contre la voix qui nous crie : Marche !

Ne dirait-on pas que, lorsque je prends en moimême quelque résolution de bon conseil, un infernal génie est aux écoutes, et va me susciter, de par le monde, un romanesque incident qui détruit tout.

L'an dernier encore, quand je m'attendrissais aux jeux tragiques du théâtre, qui m'eût dit que je serais moi-même le héros d'im drame de sang? Pourtant, tous ceux qui assistaient avec moi à ces spectacles, •dans les mêmes soirées, sont libres, et rient avec leurs familles et leurs amis. Moi, j'ai été cueilli de prédilection comme une fleur dans un jardin immense.

Si un ange m'eût conduit avant ma naissance sur la coupole du Panthéon de Paris, et s'il m'eût dit : a Acceptes-tu la vie? je vais te la donner. La vie est une xîhose d'enivrement; regarde là-bas; im million d'hommes vivent dans cette ville de jardins, de théâtres, de femmes et de palais, et ils sont si heureux de leur vie, que tous la conservent comme un trésor. La veux-tu pour toi? p J^aurais dit : Oui. L'ange aurait

ajouté : a Ecoute : dans ce million d^ommes^ la justice humaine en choisit chaque année une douzaine qu'elle frappe d'un châtiment terrible^ la prison sans fin. Douze sur un million : yeux-tu courir cette chance? — Je veux la courir. »

Et j'aurais perdu à ce jeu ! Perdu cette partie avec tant de chances de gain^ que l'imagination se révolte en les calculant.

Bien plus, dans la France entière, il arrive, à longs intervalles, qu'une jeune femme se tue et brise du même coup le cœur d'un homme qui l'aimait ; on cite cela comme un phénomène. Cette année, ce phénomène est tombé sur moi. Mais, me dira-t-on, puisque cela arrive, faut-il bien que cda arrive à quelqu'un! C'est fort juste ; mais on conviendra du moins que ce quelqu'un est un malheureux de merveilleuse exception.

Si je demande aux hommes : Pourquoi ? pourquoi ? les hommes me répondront : a Voyez le scélérat i il assassine, puis il se plaint ! Si tu avais été vertueux et honnête comme nous, tu ne serais pas ici. »

Cette solution ne me contente pas ; je m'adresse an del, mais avec une ferveur d'âme si vive, qu'il me semble qu'une voix d'en-haut va me répondre et me calmer.

Rien au cid, rien qu'une douce lumière, des flocons de nuages, un azur bien gai; c'est pour moi comme pour les autres. — Énigme partout.

HÉSriATIONr

Pourquoi a-t-elle été jetée dans mon tourbillont Quel concours de circonstances n'a-t-il pas fallu pour

que mon choix de prédilection s'arrêtât sur elle^ lorsque tant d'autres avaient passé devant moi comme des ombres qui ne laissent aucun souvenir I Pauvre fille ! deux fois tuée par moi et pour moi ! Elle est écrasée indignement sous le terre grasse du cimetière^ et les vers ont déjà commencé leur festin sur ce corps de jeune femme qui n'avait été fait que pour eux. Et personne dans le monde n'a pleuré sur elle que moi. Orpheline vouée au malheur ! En ce moment une marâtre Joyeuse peut-être, spécule sur l'humble héritage de la beauté. Quelque revendeuse évalue, en comptant sur ses doigts, ses fraîches robes de bal qui n'ont plus de Camille à revêtir, ses jolis chapeaux de paille, son linge blanc et parfumé, ses collerettes qu'elle broda sous les tilleuls, en chantant des airs d'amour. Pauvre fille! un moment de coquetterie et d'oubli t'a perdue! Le beau crime! Son repentir n'a fait qu'accélérer sa seconde mort. Que ne persistait-elle dans son infidélité étourdie ? Elle serait mère aujourd'hui, heureuse, avec iin nom, avec un époux; et moi, je pourrais vivre encore, tandis qu'à présent, c'est une expiation nouvelle que l'enfer demande ; l'enfer sera content.

C'est que je ne puis m'habituer à cette idée de ma destruction volontaire; ma folle et vagabonde imagination brise mon courage : les hommes qui se suicident de sang-froid n'ont point d'imagination ; ils voient le mal pr&ent, le mal intolérable, et ils disent: c( Guérissons-nous; que m'importe ce qu'il adviendra après ! »

Et moi, je ne puis arrêter ma pensée tout juste aux limites de ma vie; je vois mon cadavre sanglant enlevé par quatre bourreaux de mort, et jeté, avec des railleries, dans une fosse. . . Puis, mes jeunes croyances reviennent fraîches à mon souvenir : ces mots d'âme immortelle, de Dieu vengeur, résonnent encore avec

toute leur puissance dans mes oreilles comme à douze

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sans; les moqueries des gens du monde^ les argoment de la philosophie^ mon aneienne et forte raison^ tout me paraît insuffisant pour déraciner en moi ces idées, ces impressions de Tenfanee.

Ce que je puis gagner, en raisonnant de sang-fi?oid sur ces mystères, c'est Tadmission du doute, et le doute suffit pour m'arrèter.

Pauvre Camille ! tu n'as pas jeté tant de contrepoids dans ta balance. Une déterminatkm virile a poussé ton bras; et moi.«. moi, je cherche partout des rameaux sauveurs pour me suspendre sur Fabîme.

Je crois que cette hésitation s'appelle en langage vulgaire... lâcheté.

BQXET*

« Mon cher maître,

a Voici la dernière nouvelle que vous recevrez de votre fidèle serviteur; demandez à Dieu des forces pour supporter la vie. Madame votre mère est morte ce matin, à six heures.

« Je pars demain pour Toulon, pour y recevoir vos ordres. Mon fils gardera la maison.

« Votre fidèle serviteur,

a Bruno.

« % octobre. »

iiB Bonrar rar. 147

EÉSOLTTTIOIf.

Ma pauYie mère est morte! c'est bien; je suis content!

Content^ puisque j'ai ri en recevant la nouvelle. Un fils pleure ordinairement sa mère^ c'est nature; mais moi^ je n'ai pas pleuré.

Mkm voisin a entendu ma joie, a L'ami^ mVt-il dit, es-tu gracié, par hasmrdt — Oui, je sois gracié; je serai libre ce soir. — Ah ! tant mieux ! Tu es un bon enfant! b

Au moins, je laisse une bonne réputation au bs^e; c'est quelque chose !

Mais comment viennent les maladie» diniamm»-' tion, ces fièvres soudaines, ces accès de cerveau qui étouffent les gens heureux au milieu d'un gai festin? N'y a-4ril que l'extrême malheur qui soit assuré contre l'apoplexie? Faut-il toujours que le malheureux périsse de sa propre main, quand la nature s'obstine à lui maintenir la santé par dérision? Je n'aurais qu'à la laisser agir, cette nature, et elle me soignerait en bonne mère; eUe me donnerait le tempérament de ma nouvelle position ; elle rafraîchirait mon sai^ d'air et de sommeil, comme un bienfaisant geôlier qui engraisse une victime pour l'échafaud. A cette heure, je devrais être brisé : voyez dans les livres et les drames, comme les genoux fléchissent sous le poids d'une calamité, comme les évanouissements se hent, sans transition, aux nouvelles foudroyantes? moi, rien. Je ne sens pas mon corps ; j'ai la respiration libre et fraîche, le pouls réglé..., quelques accès de léger frisson; voilà tout : il est vrai qu'avec le temps, le frisson devient fièvre; mais la fièvre ne donne pas la

mort. Cinq jours de diète et d'hôpital, et Téquilibre est rétabli.

Ce n'est pas mon compte.

Plus de fièyre, plus d'hôpital, plus de conyalescence, plus de vie enfin.

J'ai fait un signe au vieux Caron... Il va venir, n faut recourir à ce vieillard brigand pour tous les genres d'évasion.

n est monté sur le ponton avec une indifférence bien jouée; il s'est entretenu longtemps avec tous mes voisins, et ne s'est approché de moi que comme par hasard.

a Écoute, lui ai-je dit : pour de l'argent, tu rends service, toi?

— Oui, mon enfant, «omme tout le monde. Est^îe que vous voudriez vous échapper ime seconde fois?

— Non, je veux me tuer.

— Ahl c'est plus facile.

— Peux-tu me porter... quelque chose qui tue; voilà vingt francs?

— Merci; quelque chose qui tue ! Mais, oui; ce que vous voudrez; à votre choix.

— Avant de prendre cette peine, donne-moi un conseil. Est-il facile de se noyer sous le ponton? y at-il assez d'eau?

— Âh! ne faites pas cette sottise; il y a des gens ici qui ont la rage de plonger un noyé; ce n'est pas au moins par intérêt pour lui, qu'est-ce que ça leur fait que vous vous noyiez ! mais, en attendant, ils vous sauvent, et, quand ils vous ont sauvé, l'argousin vous donne frente coups de bâton, parce qu'il est défendu, pai: les règlements, de se noyer.

— Parlons peu. Cherche dans ton esprit; je veux ime arme ou du poison; je te donne vingt-quatre heures pour me trouver une arme ou du poison.

— Vingt-quatre heures! c'est court; mais enfin, je ferai ce que je pourrai ; il n'y aura pas de ma faute. Quant au poison, il faut y renoncer; d'abord, parce qu'on Tient de faire une ordonnance en ville contre les apothicaires qui en vendent; ensuite, parce qu'on ne doit jamais se tuer avec du poison. Avez-vous connu le grand Juif?

— Non.

— Ah ! ce n'est pas de votre temps. L'envie lui prit de se tuer, i lui aussi; c'était un bon enfant : je lui procurai du verWe-gris de chez le fricotier, où il y a des casseroles de cuivre; il prit son vert-de-gris comme un brave; oh! là, hardiment, comme un chrétien. Deux minutes après, il tomba dans l'agonie, ime agonie de cheval; il était vert comme le pavillon de ce brick ; ça dura huit heures : sa taille avait perdu au moins deux pieds; voyez ce que c'est que le vertde-gris I Nous étions trois de ses amis à le regarder souflrir, il nous fit signe de l'achever; Borju le ponantais, qui est un hercule, un bœuf, lui appliqua son pouce ici, et Tétouffa comme un moineau : il faut être charitable dans ces moments. Pour en revenir à vous, à présent, si j'ai im bon conseil, un conseil de père à vous donner, c'est de vous couper le cou aveo un rasoir ; qu'en pensez-vous ?

-— Oui, j'accepte; trouve un rasoir, mais bon.

— Oh ! bon; soyez tranquille : je ne voudrais pas vous tromper ; je fume encore de votre argent. J'enverrai chez le barberot \m adroit grinche qui lui soufflera trois rasoirs pour un, et ça à la minute : vous dioisirez.

— Voilà vingt francs encore pour ton adroit voleur.

— Oh! vous, vous méritez bien qu'on vous rende service; nous boirons demain à votre santé. A présent, vous êtes sûr d'avoir votre aflaire. Et l'estomac est-il bon, au moins? Vous ne ferez pas la femelle; c'est que

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