‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 13 sur 23 · UE BonNET ymuT · texte numérisé non relu

UE BonNET ymuT

TOUS Ji'ayez l'air douillet^ muscadin. Voyez, toqs n'avez qu'à prendre votre rasoir^ là^ comme si vous voulier vous raser, et vous restez en position : voas pensez à tout ce qui vous vexe; ça monte la tète, et, quand la grande rage vi^t, crac...

— Assez, assez...

— Comme vous êtes pâle ! Âïe i aie ! vous ferez quelque bêtise , une égratignure de barbier; preueï garde.

— Ne te mêle de rien que d'apporter ici ce qu'il me faut.

— Bien, voilà le ton du brave, et votre visage s'est coloré. Je vais me mettre en campagne : demain vous serez content. Au coup de dnq heures, si vous me voyez paraître, préparez-vous, j'aurai votre affaire en poche; si je ne viens pas, mon tour aura été manqué, et vous tâcherez de vivre encore un peu, en attendant une autre occasion : est-ce compris?

— C'est compris.

— Si je réussis, au coup de cinq heures comptez sur moi.

— C'est convenu. »

DÉLQLB.

Bien! les orages de l'équinoxe se lèvent, les vagues mugissent dans la grande rade, le vent siffle dans les pins et les cordages : les navires du port se heurtent avec des gémissements sourds, la pluie tombe froide comme en hiver : vive ce deuil! Le ciel m'a compris^ il me donne une fête digne de moi. Ma mère, Camille, soyez contentes; ce soir nous nous reverrons dans ces

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lieux profonds où les âmes tnstes se parlent avec le souffle : ce soir il y aura du sang frais , encore du sang^ celui de Texpiation. Pauvre mère ' je Tai vue cette nuit; non pas en songe^ le songe est incohérent et vague ; c'était une hornbli apparition : ma mère^ assise dans sa chambre^ avec sa noble figure de vingtcinq ans; elle brodait un lange d'enfant devant un berceau vide^ fière de sa maternité prochaine^ comme toute jeune femme au neuvième mois de son hymen. Ses amies la félicitaient en riant^ et elle disait d'une voii timide : a C'est un garçon que je demande à Dieu.» Le vœu a été exaucé.. . C'est bien de faire des enfants : maudite soit la stérilité des femmes ! Il faut que les vers du tombeau vivent. Voilà un salon bien illuminé; des fleurs^des fruits^ des chents^un air de féte^ des rayons sur toutes les figures; il y a de quoi, un enfant vient d'entrer dans la vie. Ah ! qu'il sera joyeux, quand il sentira son bonheur d'homme ! Ne suis-je pas né aussi comme cela, moi ? Né dans une alcôve de cachemire et d'or : ma jeune mère me donnait de ces ineffables regards d'accouchée que Rubens a devinés ; mon père était glorieux et caressant, de douces paroles s'échangeaient entre eux; ils faisaient des projets de bonheur sur mon berceau; la maison était pavoisée; on dansait dans le parc; on buvait à ma naissance; le prêtre mêlait mon nom au mémento de la messe; et ce corps d'enfant a mis trente ans à grandir; c'est un homme aujourd'hui. Sonnez, joyeuses cloches de son baptême ! on jettera ce soir son cadavre dans le cimetière des forçats !

Oh ! c'est cette pensée de la destruction, cette pensée Men sentk, bien méditée, qui devrait dans im seul jour changer l'univers en monastère ou en tombeau. Un siècle viendra peut^tre où chacun rougira de jouer cette farce ridicule qu'on nomme la vie, et donnera isa dénmsion de vivant, et secouera librement son far-

deau avant que le squelette de Tagonie ne Tétouffe, eir cheveux blancs, sur un matelas. N'est-ce pas pitié d€ voir cette foule étourdie et insoucieuse qui passe devant un corbillard, et ces messieurs du convoi qui rient en carrosse? a Qui passe là-bas? — Rien, c'est im mort. » Et Ton court aux spectacles, on cabale pour un emploi, on fonde un établissement, on plante des chênes et des marronniers; puis on trouve en chemin la mort, la seule chance inévitable que les plus prévoyants n'aient pas prévue. Les enfants pleurent un jolir, et leur bruyante consolation du lendemain scandaliserait le défunt ressuscité. Ainsi fait-on dans les villes ces vastes hospices de fous, avec leurs cages numérotées et leurs ceintures de tombeaux.

Ah ! malheureux ! tu fais fi de la vie; y rentreraistu s'il t'était donné d'y revoir libre tous les êtres qui te sont chers?

Le monde ! le monde ! que les malheureux le maudissent, c'est concevable; mais cette œuvre de Dieu est belle, c'est une chose d'enivrement ! Qu'importe de mourir après xme vie pleine ! Le monde, c'est ce globe inunense où il y a des chemins pour tous les voyages et des merveilles pour tous les yeux; où il y a des îles de palmiers jetées sur l'Océan, comme de fraîches hôtelleries; des forêts vierges toutes pleines d'oiseaux dorés qui chantent sans auditoire; des vallées sans nom, où des femmes nues dorment sous l'aloës; des fleuves unis conrnie des lacs, où les barques passent le soir avec des voiles de cachemire. Ceylan, assise sur les perles et le corail; les Maldives, semées sur la mer conmie des étoiles; Batavia, verte et fraîche sous l'équateur ; l'Archipel indien, continent de forêts que découpa l'Océan; l'immense presqulle qu'arrose le Gange, où Ton trouve des cataractes qui ont creusé des gouifres sans fond ; des vallons retirés, vêtus d'ai> bres inconnus, baignés de sources vives, où les oiseaux

s'abreuvent sans peur; des hangars de bambou^ aux Persiennes d^osier, suspendus sur Tanse d^un fleuve, avec leurs frêles balcons tapissés des roses de Geyian. Voilà quel serait le monde de mon choix^ si j'avais à recommencer la vie; pays de sauvage indépendance^ comme il en faut aux hommes d'élite qui ne veulent pas signer le pacte social^ qui se suffisent à eux-mêmes, qui manquent d'air dans notre étouffante civilisation; pays où Ton regarde comme non avenu tout ce qu'ont écrit les sages sur l'injustice des hommes et les dégoûts de la société ; où l'on peut lire^ avec un sourire de pitiés cette absurde comédie qui nous montre un misanthrope millionnaire, un misanthrope homme de cour, déjà sur l'âge, s'escrimant^ pendant cinq actes mortels, contre les hommes, lorsqu'il lui eût été bien plus noble et bien plus aisé de se taire et de partir pour l'Inde avec sa fortune, trente ans avant le lever du rideau. dévergondage de la pensée! Retombe sur ton escabeau, forçat agonisant; ne sens-tu pas brûler sur ton épaule le stigmate qui t'a flétri? Lettres pesantes ! Leurs lignes de feu se détachent, en ce moment de crise, avec tant de relief, que je puis les lire en imagination. C'est l'enfer qui me pique avec cet aiguillon : attends, attends ; on aiguise l'arme sur la pierre ; je suis à toi. Camille, ma mère, vous serez contentes; tout marche au gré de mes vœux; cinq heures sonnent; le ciel se cuivre ; les éclairs déchirent l'horizon; de larges gouttes tombent et se gonflent dans le bassin; les pécheurs rentrent dans le port à coups de rame : deuil, deuil partout; toute poésie de consolation s'éteint dans la rade et sur les coUines : c'est un jour sans lendemain. Mon Dieu! pardonnemoi; voici l'horrible vieillard!

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