‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 14 sur 23 · UN JOUR DE NOCES · texte numérisé non relu

UN JOUR DE NOCES

Peu de Toyageors ont visité la maison de Solimène.

Elle était bâtie sur le sommet d'une petite montagne> dans la chaîne du Vésuve. Un vaste bois de pins Tentourait; la façade seule était à découvert. On jouissait là d'un point de vue magnifique : en face le volcan^ la mer au bas^ Naples au fond du golfe.

Cette maison^ ou pour mieux dire ce cbâteau^ avait une physionomie originale; Tarchitecture en était lourde, massive^ sans grâce> sans ornement. C'était sans doute une imitation^ une réminiscence d'un de ces manoirs féodaux qui abondaient en France. Une tour carrée, à belvéder, dominait l'édifice. On l'apercevait de loin, mêlée aux cimes des pins arrondis en parasol.

n n'y a que des ruines aujourd'hui sur ce sommet; quelques chevriers s'y arrêtent, ou des artistes voyageurs qui cherchent des sites à peindre. Vers la fin du

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dix-septième sièele^ Solimène y avait établi son observatoire et son atelier. A cette époque^ ce château était presque entièrement dévasté et à peuprès inhabitable.

Le 10 mai 1646^ de long&cris de fête couraient autour de ce château^ jaillissaient de toutes ces croisées ouvertes^ éclataient dans le bois avec les mystérieuses symphonies des pins^ avec les roulades lascives des vagues qui s'éteignaient sur les récifs dischia. On avait épuisé les fleurs des rosiers et des orangers pour faire serpenter des arabesques rouges et blanches de la base au sommet du château. Mille banderoles flo^ talent sur les corniches ; le drapeau castillan, hissé sur la grande porte, laissait frissonner au vent son lion et sa tour; la volupté courait dans Tair avec la poussière lumineuse et transparente du midi, avec les parfums du thym, de l'algue marine, de la mer amoureuse; avec les sons stridents des mandolines, avec les chants des filles napolitaines, qui dansaient la tarenr telle suf les feuilles sèches et glissantes des pins. L'en* traînement du plaisir ébranlait cette radieuse colline; tant dorée par le soleil, tant caressée par les vogues.

L'olqet da la fête était un excitant pour les jeunes gens et les jeunes femmes : on venait de bénir le ma- .nage de Stellina, vierge de quinze ans, fille du comte espagnol Las Vegas, le maître du château. Ëlle-épousait son cousin germain, Léontio, filsdu ducd'OttayanO; jeune homme de dix-huit ans, amoureux comme un écolier, dont un nom seul de femme brûle les joueS; brun et fort comme un marin d'Ischia^ passionné comme un artiste.

Les dames et les jeunes seigneurs espagnols et na« politains se plaisaient à regarder ces deux enfants époux qui se promenaient dans une allée solitaire, en donnant fort peu d'attention aux jeux et à la fête splendide dont ils étaient les héros. Léontio ne voyait que sa jeune femme, celle qu'il avait tant aimée, tant

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désirée depuis ce jour où elle ne loi parât plus une sœur^ où elle se révéla dans tous ses attraits de jeune fiUe^ où elle remplit le château, la colline, les bois de sa grâce de vierge, de son atmosphère d'amour et d'angélique Tolupté. Léontio la tenait l^teement par la main, puis il la laissait marcher devant lui, et ses lèvres firissonnaieut ; un feu brûlait salangue; le sang lui tinlait au cœur, quand il la caressait ainsi de ses regards, cette embaumée création, cette ange sifiradche, si suave, si femme, celle qu'on avait surnommée la belle blonde aux yem: noirs. Quelquefois, en la voyant silencieuse, imm(â)ile, rêveuse, il tressaillait comme de peur; car il lui semblait que Stellina n'était pas une réalité de femme,qu'eUe allaitluiéchaq^per comme une apparition des bois ou une idée d'artiste, matérialisée un instant, de qui hû donnait cette folle erreur, c'étaitle costume qu'avait revêtu la jeune épouse; c'était la figure nouvelle, le corps nouveau que ce costume lui donnait ce jour4à. Par un délicieux ca* price, elle avait combiné les parures nuptiales de Seville et de Naples; sa rdbe blanche, à tong corsage, à pointe de velours noir, était comme la traduction fidèle des plus gracieuses formes que Dieu ait inventées pour composer la femme. Les fieurs de l'oranger semaient leurs étoiles blanches dans les boudes de sa belle chevelure; son cou nu, d'une pureté pleine de vie et de fraîcheur, laissait deviner è l'amoureux jeune homme toute la somme de plaisir que la nature avait mise dansceocMrpsde viergeen£antine. A cet instant même où cette temaiQ était enfin à lui> où il se complaisait à laisser tomber de sa bouche, en les savourant avec lenteur, ces deux mots : Ma femme, eh bien I il était craintif et retenu comme un amant, au jour de sa déclaration; il était efflrayé de son pouvoir nouveau sur die, et quand il pensait qu'avec un signe d'époux, et dans unéoart deoromeuade dans l'obscurité

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du l)ois^ il pouvait s'initier dans tous les pudiques mystères de sa femme^ alors le sang lui manquait aux genoux^ son cœur se gonflait^ une rosée amère desséchait sa langue ; si fort et si jeune^ il se sentait écrasé par un bonheur aussi pesant que Tinfortune. Il s'applaudissait du répit que lui donnait une journée de printemps^ toujours si longue avant le tomber de la nuit. Son espoir était de se préparer par un noviciat de quelques heures à cette immense révélation de volupté^ à ce tète-à-tite nuptial^ dont la seule pensée étreignait sa gorge comme un collier de fer.

Stellina regardait son époux avec un air significatif de résignation douce; maisLéontione comprenait pas : il vivait dans un monde nouveau^ il avait des larmes aux yeux^ des frissons partout; il conmiençait des mots dont la fin s'évaporait dans sa bpnche en des roucoulements sourds. Toujours mardiant, silencieux tous deux^ ils étaient arrivés sur une pointe de rochers où était bâti un délicieux pavillon de repos^ qui conmiandait la haute mer. C'était une rotonde à colonnade étouffée par des masses de chênes^ de myrtes^ de tamarins : il y faisait très-sombre^ car la verdure était haute et fort épaisse ; une eau mélancolique tombait d'un griffon de mar])re dans un bassin couvert de larges feuilles stagnantes de nénuphar. C'était le seul bruit qu'on y entendit^ et il donnait à rêver. Dans la salle du pavillon, le grand peintre l'Espagnolet, par un caprice d'été, avait peint des fresques lascives et de libertines arabc^es, comme un artiste les voit en rêve, quand il s'est endormi avec un désir.

Alors une voix s'éleva, musicale et veloutée, qui fit tressaillir Léontio, comme s'il nel'eût jamais entendue!

— Ahl mon ami, n'entrons pas; c'est le pavillon interdit aux dames I

— Oh I ma femme, aujourd'hui tout t*est permis, itoi. Viens, reposons-nous; le château est bien âoigné :

s.'àK£ transmise. 1S5

entends comme les voix de nos aiuis nous arrivent à peine. On a respecté le mystère de notre promenade. Viens, Stellina; yiens, ma femme : nous sommes... seuls. ••

Ce dernier mot fit pâlir la jeune épouse. Léontio le répéta tout bas.

n s'assit, entrdnant mollement sa femme sur ses genoux.

— Laisse-moi t'embrasser, lui dit-il avec une voix étoufiëe; c'est la première fois que je goûte les lèvres d'une femme. Oh! que j'en ai soif l

Stellina poussa un cri effrayant et courut se cacher derrière une colonne. Léontio se leva, mit l'épée à la main et cria d'une voix de tonnerre :

—Que venez-vous faire ici, vous?

Cette brusque interpellation s'adressait à un moine qui s'était encadré dans un arceau d'entrée et qui re^ gardait froidement les deux époux.

— Excusez-moi, mon frère, dit le moine : j'allais me retirer quand j'ai vu qu'il y avait indiscrétion; mais madame m'a tout de suite aperçu. Je fais la quête dans la campagne et je m'arrête toujours un instant ici pour me désaltérer à la fontaine. Mon couvent est à l'Annunciada ; on peut en voir le clocher d'ici. Jeune homme, vous êtes bien prompt à la colère; que Dieu vous garde de malheur le jour de votre mariage I

— C'est singulier, dit Léontio en souriant, comment savez-vous, mon père, que je me marie aujourd'hui, vous qui n'êtes pas de ce monde ?

— Je ne suis pas de ce monde, évangéliquement parlant, mais je suis de la Campagne de Naples, et votre mariage avec madame a fait tant de bruit, du Vésuve à la Chartreuse, qu'il en est arrivé quelque chose au jardin de notre couvent.

— £h bienl dit Stellina, priez Dieu et saint Fran-

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çois pour sons! Léontio^ donnez qoeàpieB ducats aa frère qu&teur.

-* Nous n'acceptons jamais dke Taisent dans nos quêtes^ majeunedame; mabesace est vide aujouTd'hni^ comme tous voyez; mais je comptais bien la remidir avec ({uelques miettes de votre festin de noces; j'allais au château dans cette intention : la taUe du bon riche n'est pas fermée au pauvre Lazare!

—Nous vous accompagnerons j dit vivement Stellina; U sefait tard^ on est peut-être inquiet au châ« teau.

— Ma compagnie vous sera peut-être importune, dit le* moine en baissant les yeux.

— Elle nous portera bonheur, mon père!

Et ils quittèrent tous trois le pavilloQ, Lécmtio triste et muet^ Stéllina gaie et légère, le moine àxeùuù air indifférent à tout, comme un stdicîen qui a pris l'insouciance par métier*

C'était un homme de quarante ans aviron, d'une figure fraîche et sereine; il eût été bien difficile de trouver dans un pli de sa joue, dans une intention de ses regards, la moindre trace d'one passion ; c'était la béatitude Mte homme. Sa voix était douce et claire comme la voix d'une femme; l'étrangeté de ce timbre avait frappé Léontio et StelUna, Stéllina surtout^ car Léontio avait entendu les chœurs féminins d'hommes dans la chapelle Sixtine, et il pouvait s'expliquer naturellement la bizarre voix de ce religieux.

En sortant du pavillon, le moine ramassa une épingle d'or tombée des cheveux de Stéllina et la lui rendit gracieusement; la jeune épouse rougit.

* Us arrivèrent au château presque â la nuit Le seigneur Ottayano était allé au-devant de son fils et dosa belle-fille pour leur annoncer que Salvator Rosa venait de terminer leurs portraits, et qu'on avait inauguré les deux tableaux dans leur chambre nuptiale.

L'AME TEANSMISS. i87

— Oh I je \als voir le portrait de ma femme ! s'echa Léontio. Mon père^ gardez-moi Stellina.

Le moine s'inclina profondément devant le duc.

— Il nous a accompagnés depuis... là-bas, ce bon religieux ! dit Stellina.

Ottayano regarda fixement le moine, qui se laissa regarder avec sa bonhomie ordinaire.

— Que venez-vous chercher id, mon père? lui demanda le duc.

Le moine fit un signe 4e guëteur, en montrant sa besace.

— £stH^ que vous êtes muet, mon père ?

— Non, non, répondit le religieux à voix basse et avec un sourire charmant.

— Quel est votre nom parmi les saints?

— Spiridione.

— Et parmi les hommes?

— Dieu le sait.

— Comment 1 vous ignorez votre nom ?

— Je Tai oublié.

Toutes ces réponses du moine étaient faites à demivoix, d'un'air modeste, les yeux tantôt levés au ciel, tantôt fermés, Ottayano continua cette espèce d'inteiv rogatoire.

— Me tromperais-je ! mon père, je crois yûus avoir vu passer tout près du château il y a trois heures environ; vous suiviez Tallée de pins qai mène à Torre diGrecco.

— C'était moi-même 1 je venais de voir l'économe de la chartreuse Saint-Martin, j'avais pris au retour ce chemin, comme le moins long.

— Votre figure ne m'est pas inconnue, mon père ; avez-vous vécu dans le monde ?

— Jamais.

— Avez-vous des parents ?

— Aucun;

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— Vous seriez donc ?..

— Oui, seigneur.

— Ce n*est pas un crime.

— C'est un bonheur. Je suis tout à Dieu 1 Ottayano s'arrêta, comme maîtrisé par une pensée

de triste souvenir; il regardait la terre, jouait du bout de sa bottine avec les feuilles tombées, et détachait, d'un doigt distrait, l'écorce'écailleuse d'un pin.

— Si vous le permettez, seigneur, dit Spiridione, f irai me reposer dans vos écuries; il est fort tard; je ne me remettrai en route que demain. Je me confie à la charité de vos valets pour remplir ma besace.

— Oui, oui, dit le duc, toujours préoccupé ; je leur donnerai mes ordres, je leur prescrirai d'être charitables... Mais est-ce ({ue vous pouvez vous absenter la nuit, mon père ?

— n y a force majeure; d'ailleurs j'ai l'autorisation de mes supérieurs. Quand je suis en quête, je passe souvent la nuit hors du couvent, en été surtout,

— Craignez-vous les bandits ?

Spiridione fit un léger sourire.

— Les bandits! Oh! ils n'attaquent point les ordres mendiants; ce serait une triste curée pour eux que ma besace; je crains les précipices, ma vue est fort basse; la nuit, je n'y vois pas du tout, et le chemin d'ici au village de l'Annunciada est fort mauvais ; il est pire encore du village au couvent, surtout depuis la dernière éruption. Au reste, si ma présence vous gène, j'irai demander retraite au couvent des Camaldules...

— Oh I mon père, dit vivement Stellina, comment pouvez-vous penser cela? Le jour de mon mariage, nous refuserions l'hospitalité à un religieux! Mais ce serait un crime devant Dieu et les hommes ! Il y a place au château pour tous les fils de saint François; ils seront toujours les bienvenus, de nuit ou de jour.

Venez, venez avec nous, mon père Spirîdione, venez; voulez-vous prendre mon bras ?

Spiridione fit un signe pudique de refus, comme s'il se fût alarmé à Tidée seule de se mettre en contact avec une étoffe de femme.

— Madame, dit-il, j'aurai Phonneur de vous suivre comme un valet indigne.

Ottayano, Stellina et le moine sortirent du bois de pins et traversèrent l'esplanade du château, tout encombrée d'une foule joyeuse qui salua d'un long murmure d'admiration la jeune épouse, que son père soucieux tenait par la main.

L'ardent Léontio était encore dans la chambre nuptiale; il y était seul, il n'avait pas permis à son meilleur ami de l'y accompagner, de peur qu'un souffle profane ne se glissât dans cette virginale atmosphère, dans cette alcôve sainte où rayonnait le lit de Stellina. Que de fois l'amoureux jeune homme croisa dévotement ses mains, comme pour une prière mentale, devant le magnifique portrait de sa femme, ce chef-d'œuvre du peintre napolitain! Qu'il avait bien compris cette vierge d'exception, le grand artiste ! Ce n'était ni une belle femme, ni une jolie femme que son pinceau avait reproduite, c'était l'idéalisation de Fange, avec les formes de la vierge; une de ces figures qui ne rappellent aucun besoin, aucune infirmité, aucune misère de notre triste nature. Cette jeune femme peinte n'était pas née de la femme, elle s'était sans doute révélée au monde, une nuit de printemps, comme une émanation parfumée; elle vivait de la vie des fleurs ou des anges. Sous cette chair lumineuse, dorée, transparente, le squelette humain ne se faisait point sentir; l'enivrement d'une exquise volupté vous saîp sissait devant cette toile, et quand on la regardait réfléchie dans la grande glace de la chambre , alors , par un jeu singulier d'optique, cette délicieuse

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figure semblait Yiyre dans un lointain Yaporeuz^ ces grands yeux noirs étincelaient sous un firont pur, sous une chevelure ruisselante d'or; alors Panimation de ce portrait était si complète qu'on se serait pris pour lui d'un amour véritable, d'une passion folle, qu'aucune femme n'aurait pu contenter. Une nuit passée devant ce portrait eût paru le bonheur suprême à quelque&^uns de ces jeunes et passionnés Italiens qui ne vivaient que pour les arts et pour les femmes. C'était à s'épuiser d'amour, à se suicider par des excès d'illusions; c'était à se ruer sur cette toile divine, jusqu'à ce que la couleur eût disparu dans une nuit de baisers délirants, de folles extases I Oh 1 que je suis heureux, s'écria Léontio exalté, ma femme est encore plus belle que cela, et voilà le chevet où elle se réveillera demain I

n sortit, les joues en feu, pour recevoir Steliina. Dans son ivresse, il n'avait pas daigné jeter un seul coup d'œil au portrait qui servait de pendant à celui de sa femme, au sien; c'était encore un admirable ouvrage. Soit modestie, soit oubli, ces deux tableaux n'étaient pas signés du peintre. Sur un angle, au bas; on lisait : Stellina et Léontio, 10 mai 1616.

Il 7 avait foule sur l'esplanade du château, quand Léontio y descendit ; il d^uvrit bientôt Stellina, car elle semblait luire, avec son auréole de dieveux et de chair rose, dans une ccmstellation des plus jolies femmes napolitaines, l'élite de cette cour voluptueuse d'Espagnols qui avaient transporté dans la VUla^RiàU les amoureuses traditions de SéviUe, de Grenade, de Valladolid. La nuit était tombée ; mais les cent croî> sées ouvertes du château versaient des rayons de lumière sur la terrasse, et cette clarté idaiisait mieux aux femmes que celle du jour ; elles passaient avec une gracieuse nonchalance devant les groupes de jeunes seigneurs, en s'abandonnant âleur admiration ;

l'AJCB TJiÀNSHISE, \0i

elles marehaient en tournoyant comme une ronde fantastique^ appuyant à peine leurs pieds d'enfauoit sur le pavé de marbre^ la tète penchée sur ime épaule^ avec ieè ondulations de corps si douces à Toail^ qu'on les ressentait électriquement^ oomme si on les avait toutes étreintes à la fois. Un murmure musical de Toix italiennes s'élevait de cette foule qui ne parlait qu'amour, ne rêvait que plaisir, ne respirait que séduction. Les grands pins qui couronnaient le château, ouvrant à la brise du golfe leurs feuillages d'aiguilles vertes, formaient comme un orchestre aérien de suave et mystérieuse harmonie; des chansons d'amour sortaient de toutes les allées, où la nuit et les arhres couvraient tant de secrètes extases, tant de groupes égarés^ Au bas de la colline la mer semblait roiiïer des étoiles en fusion; la ville et le port échangeaient leurs clartés vagabondes; lèvent s'endormait sur le Pausilippe, ce vase immense de parfums, et i son réveil il secouait partout ses richesses anbaumées, comme un navire arrivé de Manille ou de Ceylan. A cette fête napolitaine, le Vésuve s'était chargé de feux d'artifice ; le volcan, comme un officieux voisin, rapetissait sa formidable voix et simulait une éruption avec une fumée diaphane, une esquisse de laves, une profusion d'innocentes fimnmes du Bengale qui, par une clarté soudaine, trahissaient toutes les choses secrètes acccmiplies dans les pins sur la foi de l'obscurité ; car, en ces jours de corruption, en ces climats de fièvre amoureuse, sur cette terre des antique» bacchanales, c'était encore comme aux veillées des fêtes de Vénus : un immense cri d'amour, un irrésistible besoin de volupté, courait dans la foule des adorateurs, tout autour du temple de la déesse, et l'hymen se voilait les yeux d'un bandeau, pour ne pas voir tant d'infidèles qui reniaient son inutile protection. Un singulier incident jeta quelque distraction dans

tout ce monde^ qu'un jour de mariage avait fanatisé de plaisir; parmi les valets (pii distribuaient les rafraîchissements^ on remarqua \e moine Spiridione qui^ dans une attitude de mortification^ s'était résigné aux fonctions humiliantes de la domesticité. H passa^ d'un air distrait, devant Léontio et Stellina; le jeune époux Tapostropha gaiement : — Pardon , mon père, quel métier faites-vous donc cette nuit? Je serai forcé d'écrire au Saint-Père pour vous laver de l'interdiction que votre général va vous lancer un de ces jours. Spiridione s'inclina, comme s'il n'avait pas aperçu Léontio et sa femme.

— Mon fils, lui dit-il avec un accent de candeur touchante et de sainte mélancolie, mon fils, je n'ai jamais été exposé à la tentation du mal dans ma vie ; quel mérite ai-je devant Dieu, si je ne l'ai jamais gravement offensé ? La palme ne se donne qu'à celui qui a combattu, je ne pouvais choisir ime occasion meilleure; tous les pièges de l'enfer sont ici ; je veux voir si je suis assez fort pour dormir dans quelques heures du sommeil des forts, si je puis braver avec le secours de la grâce les impurs fantômes des nuits, nocUam phantasmata.

En achevant sa phrase mystique, il offrit sur un plateau d'argent de l'eau sucrée au cédrat à Léontio ^ à sa fenune.

Les deux époux apaisèrent leur soif ardente et remercièrent gracieusement leur évangélique échanson. Spiridione continua son service volontaire jusqu'au moment où la cloche sonna le coucher des époux. ^ On entendait dans le lointain pleurer minuit au cîcche^de la Chartreuse; la ûiçade du château s'éteignait, de croisée en croisée; les jeunes filles des campagnes descendaient la colline, en se racontant les toilettes des dames; les dames et les jeunes seigneurs retournaient à Naples de toute la vitesse de leurs che-

l'aue transmise. 193

vaux. Les parents et les intimes avaient été retenus au château : le calme descendait avec les heures matinales^ un silence moral purifiait le bois de pins ; après le rire^ Ta joie^ les chansons^ venait cette sourde mélancolie des nuits^ cette tristesse aérienne^ bien plus sensible dans les lieux où le marbre semble palpiter encoresousle pied desdanseurs^ où les fleurs tombéessont tièdes encore du sein de la femme qm les échauflk.

Léontio était aux genoux de son épouse.

Stellina était assise sur un fauteuil dans sa chambre.

Deux lampes de forme antique éclairaient le groupe nuptial. Stellina était belle à faire mourir d'envie; Léontio tremblait de bonheur. Les portraits semblaient regarder amoureusement leurs originaux.

— Le peintre m'a bien flattée^ dit Stellina^ pour dire quelque chose d'étranger à sa position.

— Il t'a flattée ! s'écria Léontio. Lui !.. et Dieu même ne pourrait peindre une image plus belle que la tienne; les anges de son paradis sont jaloux de toi et murmurent contre Dieu; si tu passais dans le cimetière de Chiaïa^ les morts frissonneraient sous ta robe; il t'a flattée I lui^ ce peintre impuissant ! ne pouvant te peindre, il s'est résigné à faire un chef-d'œuvre. £t puis, cette robe, ces dentelles, ce velours, tout cela n'est pas toi; il a fait des draperies parce qu'il lui était défendu de voir et de peindre ce que mes yeux seuls peuvent voir... Entends-tu, Stellina?..

— Oui, mon ami.

— Donne-moi tes pieds à baier; je veux les voir uns ; donne-moi tes beaux cheveux. . .

— Mon ami, mon ami, tu me fais peur... Attends... j'ai des frissons; là... je dois être pÛe...

— Oui... c'est la pâleur des jeunes épouses, c'est le frisson du lit nuptial ; oh ! que tu es belle avec cette pâleur ! Oh ! que je te plains l tu ne peux pas t'aimer 1 Viens, viens, laisse-moi te porter; je sens que ma

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poitrine se rompt; tiens^ tiens^ je pleure de joie ! Oh! que tu es belle I ô Dieu! je vous remercie, je suis relu de votre choix; mon bonheur m'alarme 1 que TOUS ai-je fait pour être si heureux ! Stellina, Stellina, tu parais souflTrir...

— Je te Tai dit, mon ami, j'ai des frissons, j'ai froid : laisse-moi remettre ma robe.

— Et moi aussi, j'ai froid, j'ai chaud, j'ai soif, j'ai tout. Sais-je bien ce que j'ai? mon cerveau brûle, mes yeux se vitrent, mes dents s'entrechoquent, il n'y a qu'un remède à cela, nous serons heureux et calmes demain t.. oh ! viens...

— Mais que tu es pâle aussi, toi, Léontio , bien pâle, toi si coloré toujours I Regarde-toi au miroir, mon ami.

— On crime ! c'est une minute perdue à regarder une autre figure que la tienne. Oh I viens, viens I

— Tes mains sont glacées, Léontio. Mon Dieu, mon Dieu, j'ai peur 1 Ah ! il me semble qu'on a parlé dans cette idcôve... Léontio, mon époux, tes joues se creusent, tu soufires.

— Oui, oui, un peu. Ce n'est rien. Ah ! c'est que je désirb tant, Stellina I Oh ! que ton sein est beau comme cela! Dénoue tes cheveux... là, bien, laisse-les couler sur ton sein. Ah ! je souffre beaucoup, Stellina : je n'ai plus la force de t'emporter sur mes bras, mes pieds s'engourdissent, ma voix s'affaiblit, et toi aussi, ma femme ?

— Mourante, mourante, mon ami, mon époux.

^— Grand Dieu! s'écria Léontio en pleurant, que

nous arrive-t-il donc?

Et il tourna tristement les yeux vers le lit. En ce moment il lui sembla qu'une main entr'ouvrait les rideaux de l'alcôve et faisait grincer leurs anneaux de fer.

Léontio s'épuisa dans un dernier effort à saisir son épêe, mais il retomba sur ses genoux.

L'àMB TIULN8MISX. 195

— Réponds-moi^ dit-il d'une voix éteinte à sa femme> réponds-moi^ parle-moi^ Stellina^ seulement comme je te parle.

Stellina étendit son bras péniblement et saisit les cheveux du jeune Ijomme; ses lèvres se mouvaient, comme si elle eût tenté inutilement de répondre, comme si elle récitait quelques prières d'agonie. La mort avait déjà jeté son vernis sur ce corps déjeune femme si beau dans sa nudité.

En ce moment des voix mélodieuses chantaient la sérénade des noces.

— Oh 1 oui, oui, chantez, chantez, dit à voix sourde Léontio.

Et des larmes tombèrent sur ses joues de cire. Les voix chantaient l'air mystique de Palestrina sur ces paroles profanes :

La Tague vidai de Soireatt

Odorante, Sur DOS tôtes Vénus luit; Comme toi fille de Tonde,

Belle blonde.

Et Ta dorer ta nuit.

Vénus voit ton hyménée :

EUe est née Sur ces flots que nous^aimoDS| Elle embaume de sa bouche

Et ta couche.

Et l'oranger de ces monts»

Laisse Vjii persiennes Tertet Enlr'ovrertes

Au balcon des corridors;

Que toute harmonie atTive De la rive

Jusqu'à l'alcdre où tu don.

{96 L'AH£ TKANSinSE.

Eotends-iu dam d« doux rêves,

Sar les grètret Fuir le flot napolitain; Entends-tu la Toii touchante

Qui te chante.

Au bord du canot lointaint

Entends-tu les mandoUnet

Aux collines Où se font les doux larcintf Les Tagfues napolitaines.

Les fontaine!

Qui tombent dans les bassinif

Entends-tu la douce briie

Qui se briie Dans les jasmins espagnols.

Dans les myrtes de nos llei^

Doux as'det Où chantent les rossignols t

Ah! toutes ces harmonies

Sont unies; Elles parleront demain A la vierge de la veille.

Qui s'éveille Voilant ses yeux de sa main*

Dans cette nuit amoureuse

Sois heureuse; Aux bras de ton jeune amant Jouis de Thcure présente,

Scduisanle, Car Theurc à venir noas ment (I }•

Léontio étendit sa main vers la croisée et secoua la tète avec un mélancolique sourire. Stcllina reprit ses sens dans un vif accès de douleur.

(1) Ce rhythme, si connu dans notre Midi par les vieux cantiques populaires de Joseph et de YEnfant prodigue, doit à Paleslrina un air plein de charmes et de naïveté.

L'AME TAANSMISE. 197

— Mon ami^ murmura-t-elle^ nous sommes em« poisonnés !

— Ce n'est pas possible! s'écria le jeune homme avec un dernier effort de convulsion; Dieu serait criminel de nous faire mourir ainsi. Moi^ mourir devant toi, morte! aujourd'hui!,. Non, non, la mort n'est pas faite pour nous, pour toi, belle et puissante comme la vie !.. Ah ! je sens que mes entrailles se fondent !

Stellina toucha les mains de Léontio et lui dit d'une voix éteinte :

— Mon ami, embrasse-moi encore une fois.

Ces paroles suprêmes galvanisèrent Léontio. n se leva et retomba aussitôt sur le corps de sa femme, en l'étreignant avec des doigts convulsifs.

— Non, dit le malheureux époux, non^ nous ne mourrons pas, ceci est une épreuve; va, si nous mourrions aujourd'hui. Dieu est juste, il nous ressusciterait demain.

Des adieux funèbres se murmurèrent lèvres sur lèvres; les deux mariés roulèrent sur le pavé de marbre. C'étaient deux cadavres nus, les plus beaux qu'un fossoyeur ait pollués de sa main.

Alors un homme sortit précipitamment de l'alcôve : c'était le moine Spiridione. Û regarda les cadavres avec une expression de joie satisfaite. Il prit l'aiguille d'or de la chevelure de Stellina et burina un mot sur la poitrine de la jeune fille. Le sang figé servit d'encre ; Taiguille resta dans la chair; puis il noua une échelle de ccrde au balcon de la chambre, descendit sur l'es^ planade et s'enfonça dans le labyrinthe des pins.

.gg l'AUX XaiNSMISB.

TRANSmOB»

A dix lieures du matin^ honnis quelques paysans «I les valets^ personne n'était sorti du château. Toutes les croisées étaient encore fermées; la chaleur s'annonçait déjà sur la plate-forme^ une brise hien légère murmurait dans les hois.

Le comte de Las Vegas et sa femme parurent les premiers sur le perron du nord, en négl^é du matin; les dames arrivèrent ensuite, mêlées aux jeunes seigneurs. Toute cette société oisive et heureuse marchait avec nonchalance dans la grande allée de pins; il y avait sur les figures quelques signes d'abattement et de las- 9itude.

Un éclat de rire suspendit la promenade et groupa les promeneurs.

C'était le duc de Matalone qui arcivait du château e^ faisant retentir le bois de la brujan te expression de sa gaieté.

— Mesdames, dit-il, J6 viens de passer sous la croisée des deux jeunes époux; devinez ce que j'ai vu?

Une curiosité muette l'interrogea vivement par son silence.

— J'ai vu une échelle de corde liée au balcon; nos deux chers enfants se sont enlevés.

— Enlevés 1 s'écria-t-on en chœur.

— Oui, enlevés ! poursuivit le duc. A quoi servent les échelles de corde? Venez donc voir, mesdames; le trait est original; à la première nuit des noces ! c'est neuf dans l'histoire de l'amour.

La compagnie courut follement, le duc en tète, sous

L'iJŒ TRANSHISX. 199

le balcon de la chambre nuptiale. La croisée était large ouverte^ Téc&elle pendait ; toutes les Toix crièrent : Léoniiol Léomtiol La comtesse de Las Vegas appela sa fiUe avec un accent d'inquiétude. Aucune yoix ne répondit. ' *> *

— Il faut monter, dit le comte, et frajçer à la porte. On courut à Tescaiier; la porte de la chambre fut heurtée d'abord avec ménagement, puis secouée avec fureur, puis enfaocée d'ixa coup de marteau. La chambre fut enyahie ; je ne vous dirai pas la scène d'effiroi <pi suivit. Les deux cadavres étaient étendus au grand jour. Les rayons jouai^t avec la goi^e nue de Stellina; la pauvre fille était déjà v^dàtre ; d^emin jEaisant, le soleil s'amusait à la parcourir.

On avait emporté mourantes les deux mères ; toutes les dames avaient quitté la chambre en poussant de longs cris d'horreur ; les seigneurs Las Vegas et d'Ot> tayano trouvaient dans leur fermeté d'homme assez de couragepourcûQtemplerleursen&nts morts. Ils ét^uent aiqxrès, debout^ les ta^as croisés, des larmes aux yeux, muets, et s'interrogeant quelquefois l'un l'autre par un regard plein d'expression.

Tout à coup le duc d'Ottayano se pencha vivement sur un des cadavres m disant d'une voix sourde :

•— Dyaquelque diose d'écrit i la pointe d'une aiguille; c'estindéchiffrable pour moi,.. Las Vegas, vous ne pleurez |»s, lisez.

Ottayano lut ce mot : VenoéI

-«- Compris, dit froidement Las Vegas.

Ottapno secoua la tète et prononça d'une voix presque inintelligible les deux mots : Ceit lui l

Puis l'écume jaillit des lèvres de Las Vegas, le sang gonfla les veines de ses tempes; il roidit fortement ses jambes sur le parquet et s'écria d'une voix sourde :

— Le misérable! il m'a mis en défaut hier! Un instant j'ai crule reconnadtre, un seulinstant ! Le firacas

200 L'àXE TRÀNSHISE.

de la journée m'a ôté la ré&ezion ! il ya vingt ans que je ne Pavais vu.

— Oui^ vingt ans ! dit Ottayano. . . Je le croyais mort.

— Mais il faut nous venger, Ottayano, il le faut... Nous enverrons nos braves au couvent de Torre di Grecco... N'est-ce pas, Ottayano?

— Inutile I inutile ! le bandit n'est plus au couvent à l'heure qu'il est.

— Malédiction de Dieu ! il nous échappera ! il faut partir sur-le-champ, Ottayano... sur-le-champ... n faut aller à Naples; il faut aller raconter le crime au duc d'Arcos,.. C'est aux inquisitionnaires du vice-roi qu'il faut confier la recherche du brigand ; les sbires le trouveront, c'est sûr; il aura quitté l'habit religieux... Il s'est jeté peut-être parmi les lazzaroui; peut-être est-il en fuite sur la route de Salerne ou sur la route de Rome; il faut que le vice-roi nous serve... Allons à Naples, Ottayano.

— A Naples I Oui, demain, nous irons à Naples; mais nous ne pouvons quitter nos femmes aiyourd'hui.

— Ah ! oui, oui. Pauvres mères !

— Le duc de Matalone parlera pour nous au viceroi ; il s'apprêtait à partir tantôt. Matalone nous servira; demain nous le rejoindrons à la Villa-Royale.

— Oui, oui, cela vaut mieux. Allons voir Matalone. Ces pauvres enfants I

Lesdeuxmalheureux pères quittèrent cette chambre funèbre à pas lents, et comme à regret ; en sortant, Las Vegas montra le lit nuptial à son ami ; des sourires affreux coururent sur leurs lèvres pâles et frissonnantes. Le lit était encore recouvert de sa mag.iifique étoffé aux franges flottantes de soie et d'or. Une odeur cadavérique courait déjà dans la.chambre.

— Ils sont bien morts, dit Ottayano, et il fe rma la porte, appela un de ses valets et le plaça sur l'escalier comme une sentinelle.

l'ahe tbansmise. 201

Ils se rendirent^ chacun de son côté^ auprès de leurs femmes; elles s'étaient mises au lit avec une fièvre ardente; elles paraissaient sourdes à toutes les consolations qu'on leur prodiguait^ car le coup terrible était trop récent.

Le couYoi funèbre eut lieu à midi. On porta les deux cadavres dans une petite chapelle^ au milieu du bois; ils furent inhumés; un mois après cependant Las Vegas fit sculpter à Naples un beau tombeau de marbre blanc^ qu'on adossa au mur extérieur de la chapelle; un prêtre le bénit ; on exhuma les corps^ et ce fut là qu'ils furent déposés. La porte de bronze du tombeau fut scellée ; on y grava cette inscription :

LÉONTIO ET STELLINA,

XOBTS LE 11 MAI 1646^ JOUE DB LBUA lORUttX I

La grande croisée et la porte de la chambre nuptiale furent murées; on avait jeté deux grands voiles noirs sur les portraits des jeunes époux. L'ameublement resta intact. On ne lava pas même la place où les cadavres furent trouvés gisants; une sueur cojrosive^ la sueur de la mort et du poison^ avait dessiné^ pour ainsi dire^ la forme des deux corps sur le marbre.

Par ordre du duc d'Ârcos on fit de sévères perquisitions dans la ville et la campagne pour découvrir le moine soupçonné du crime. Tout fut inutile. Il n'était plus retourné à son couvent^ et le lieu qu'il avait choisi pour retraite fut un mystère pour les limiers du vice-roi.

Le souvenir de cette épouvantable nmt laissa dans le château une teinte lugi:d)re^ un nuage de consternation^ que les jours^ ens'écoulant^ ne purent efiacer. Seulement les deux mères^ d'abord inconsolables^ et décidées à subir le suicide du désespoir^ se résignèrent

303 h'ÀXE TRANSiaSlS.

àvivre; kccrtHuded^niemaleriiitéiiociTelleleiir a^t £adt un devoir de se fortifier contre le souvenir d'un grand malheur aecomidi. Dix mois après^ la comtes de Las Vegas mit au monde une fille qu'elle fit nommer Stellina^ et à quinze jours d'intervalle^ son amie a& coucha d'un nouveau Léontîo. Une joie triste et peu œnfiante en l'avenir environna le bercean de ces nouveaux nés. Ottayano et Las Vegas avaient fait à tout le monde^ même aux parents ou intimes, un secret de la grossesse de leurs épouses ; la naissance des deux nouveaux enfants fut enveloppée du même mystère. Un prêtre fut introduit clandestinement et de nuit par Las V^as auprès du berceau, et il les baptisa sans savoir de quels parents ils étaient nés. Les deux faimilles poussèrent à l'excès le scrupule des précautions^ afin de dérober cette sorte de résurrection à l'invisible ennemi qui calculait si bien ses vengeances et savait attendre de longues années pour frapper plus à propos. Las Vegas et Ottayano, qu'une ^uvantable catastrophe et les craintes vagues de l'avenir dégoûtaient 4e Naples, formaient le projet de passer en Espagne 4ès que les deux enfants seraient assez forts pour supporter le voyage. Les deux mères aiqprouvaient fortement ceprojet : elles avaient pris lech&leau enhorreur.

La fatalité n'avait qu'ébauché son œuvre contre les deux familles : lorsqu'elle met ses ongles de fer sur quelque victime, cette fatalité, elle la torture longtemps; enfin elle l'abandonne, mais écorchée vive; puis elle y revient pour ronger le squelette.

Or, voici ce qui arriva :

Le 10 juillet 1647, le quatrième jour du règne de HazanieUo, règne d'une semaine, le peuple se précipita au palais du duc de Matalone pour le massacrer; le duc s'était enfui. Son frère Joseph fut décapité à sa place, car il fallait un membre de cette famiUe à la vengeance du peuple. On avait appris que le duc ayait

l'AlEB TRARSHISZ. 203

payé des gens pour assassiner Mazaniello^ et c'était la cause de Tirritation. Les amis du duc de Matalone furent voués au même sort^ comme complices; le comte de Las Vegas et d'Ottayano furent assaillis à Largo di Castello^ massacrés et jetés à la mer. Un lazzarone^ qui se Êdsait suivre d'une bande nomlnreuse et dévouée^ avaitcommandé cetteexécution ; cet homme inconnu^ mais si fidèlement obéi^ comme tous ceux qui montrent dans les révoltes une intelligence supérieure, s'adressa aux lazzaroni^ sescompagnons^ etleur dit d'une voixcalmeet douce^ voix qui contrastait avec la scène d'assassinat qu'il avait provoquée : a Mes amis^ la mort de ces deux traîtres ne nous suffit point ; il faut monter à leurchàteau pour continuer notre vengeance; le duc de Matalone j a cherché un refuge. Q nous faut le sang de Matalone I Venez avec moi. »

Le lazzarone inconnu entrdna c^te Ibule^ ivre de sang^ vers le château de Las Vegas. On n'y Ux)avaque le condei^e Stéphane. Ce domestique assKta paisiblement à la dévastation de cette belle résidence. L'événement tragique des deux époux avait fait sur lui une si forte impression qu'il était réduit à un état d'imbécillité. Pendant qu'on ravageait, le lazzarone inconnu mardia droit au tombeau de la chapelle, il ouvrit la porte de bronze, il enleva les cadavres de Léontio et :de Stellina, et du haut de la colline il les jeta aux oiseaux de proie qui volent dans la profonde vallée d'Ottayano. Ce luxe de vengeance parut lui faire plaisir; car sa figure raycmnait.

Les deux dameset leurs jeunes enfknts auraient probablement été les victimes de ces forcenés et de leur chef mystérieux ; mais la destinée leur réservait une autre chance.

Après l'assassinat de Las Vegas et d'Ottayano, le do* mestique qui les suivait (on le nommait Limerio) courut au ài&tesu avec précipitation pour aj^rendre

aux dbux veuves le sort de leurs infortunés maris^ et les arracher d'une demeure où il présumait que les assassins se dirigeraient infailliblement.

Limeriose jeta aux genoux de la comtesse Las Vegas : — Sauvez-TOOB, sauvez-vous, dit-il, vous n'avez pas un instant à perdre ; dans une heure la mort sera dans ce château.

D'autres serviteurs, arrivés de Naples, répandirent l'alarme, confirmèrent le double assassinat de Las Vegas et de son ami. Les deux msdheiKeoses veuves tremblèrent pour leurs enfants, n fut résolu qu'on abandonnerait sur-le-champ le château pour chercher un asile dans quelque ville du littoral de l'Italie.

Limerio était un marin de Procita; il savait conduire une barque à la voile; il était dévoué aux deux familles. Ce fut à lui que les épouses de Las Vegas -et d'Ottayana se confièrent dans cette heure de désespoir. Elles amassèrent à la hâte leurs bijoux, leiurs diamants, toutes leurs richesses portatives. limerio déposa les deux enfants dans un berceau commun, et cette famille fugitive, composée de cinq personnes, le domestique compris, descendit la colUne à travers les bois par un sentier détourné, jusqu'à la petite anse d'Ottayano, où était amarrée une vieille barque dépendante du château.

On mit à la voile : le vent était frais et favorable : on s'abandonna au vent. Aux approches de la nuit, le tempstoumaàTorage ; lamer, prodigieusement agitée, tourmentait les deux dames; les enfants dormaient. Limerio, privé de boussole et ne connaissant pas les parages où la force du vent le poussait, manœuvrait pour ne pas être englouti et pour s'éloigner de la terre. A minuit, la tempête était si horrible qu'il parut impossible à Limerio de se sauver dans sa frêle embarcation.

Pour comble de malheur, une voie d'eau s« déclara

soudainement^ comme si le plancher de la barque eût été percé par une pointe de rocher^ en glissant sur quelque 2écif à fleur d'eau. Les deux pauvres femmes poussèrent des cris d'efiroi^ et elles élevèrent sur leurs genoux le berceau de leurs enfants^ tandis que l'infatigable Limerio rejetait hors de la barque Veau qui entrait en abondance. Seul^ il était trop faible pour lutter ainsi contre la tempête et la voie d'eau. Une lueur d'espoir se manifesta pourtant; le vent diminua sensiblement aux premières clartés de l'aube; la mer parut se remettre au calme; on apercevait confusément à l'horizon les lignes sombres de la côte; mais la barque^ qui depuis la veille avait été emportée par le vent avec une merveilleuse rapidité, n'avançait plus que fort lentement, car le volume d'eau qui l'envahissait était un fardeau bien lourd, que tous les efibrts de Limerio ne pouvaient alléger.

— Nous sommes perdues ! s'écria la comtesse de Las Vegas en jetant un regard d'efiroi sur le berceau.

Limerio garda le silence.

L'eau montait toujours par la voie ouverte; elle était presque au niveau des deux banquettes. La côte se dessinait légèrement et bien loin.

— Qui dois-je sauver? s'écria Limerio.

— Sauvez nos enfants, répondirent les mères.

— Priez la sainte Vierge pour nous trois, dit Limerio.

Et il prit le berceau, que la voie d'eau atteignait déjà; il le déposa sur la mer tout à fait calme, le dirigeant d'une main et nageant de l'autre.

La barque était submergée. Limerio tourna la tète un moment et ne vit plus que la flamme verte de l'antenne»

Limerio nagea trois heures aérant de toucher la côte ;

il avait maintenu le berceau dans un parfait équilibre.

Les enfants, que leurs mères avaient allaités sur la ' ^ 12

^6 L'AME TRANSiaslB.

barque pour là dernière fois^ s'étaient rendormis sur leur lit flottant. Limerio^ épuisé de fatigue et irissonnant de fièvre^ venait enfin de les d^[)06er sur la côte d'Ostie, prescpie aux portes d'un couvent de religieuses dairistes.

Deux frères quêteurs^ s'emparèrent du l)erceau et donnèrent des secours à Limerio agonisant. Une Iiospitalité généreuse lui fut donnée dans une petite maison de campagne qui dépendait du couvent.

Par devoir ou par curiosité^ le podestat vint^ (pielques heures après^ faire son enquête sur le naufrage. Limerio était au lit. L'homme de loi l'accabla de questions. L'honnête serviteur répondit d'abord avec vérité aux questions qu'il jugeait insignifiantes. Ainsi il déclina son nom et ceux de Stellina et de Léontio ; puis^ craignant de compromettre l'avenir de ces deux enfants^ que de terribles ennemis avaient sans doute intérêt à détruire, il improvisa une fable; il dit qu'il était un pêcheur de Givita^Yecchia^ que^ la nuit dernière^ il avait recueilli dans sa barque^ d'un vaisseau naufragé, ces deux enfants avec leurs mères. Les détails qu'il donna ensuite étaient véritables, ceux même qu'on a lus.

Le podestat promit d'écrire, le jour même, au câ^ dinal Albrucci pour l'instruire du dévouement évangélique de Limerio et solliciter une récompense ; mais le pauvre serviteur se débattait déjà sous les premières atteintes d'une pleurésie qui devait l'emporter au tombeau. Trois jours d'émotions et d'intolérables fatigues lui avaient porté un coup de mort. Il ne se releva plus du lit hospitalier où le quêteur de Sainte-Glaire l'avait déposé tout tremblant de l'humidité des vagues. Limerio mourut dans un accès de délire, où il révéla d'étranges choses, des choses qui furent bien iûjstérieuses à ceux qui les entendirent. A travers l'incohérence des songes récités par Limerio agonisant, »

glissait souvent quelque incident vrai des tragiques his* toires du château de Las Vegas.

Les deux ^afants^ la jeune Stellina^ le jeune Léontk)^ furent placés par les &àres quêteurs sous la protection du oouyent*

A. EOME.

Le 2 novembre 4666^ un jeune artiste dessinait un mélancolique paysage de ruines^ aumilieu des Thermes d^Antonin; auprès de lui^ une jeune âUe blonde^ assise sur un chapiteau^ travaillait à un ouvrage de broderie. Ils paraissaient de même âge Fun et Pautre : dix-huit ans environ. Leur costume n'annonçait pas l'aisance : ils étaient tout entiers à leurs travaux^ comme si leur pain du jour en eût dépendu.

Une cloche sonna lentement aucampanille de Péglis& des saints Nérée et Àchilée.

Le jeune homme tressaillit et laissa tomber son crayon.

— Cette cloche m'a fait peur^ dit-il d'une voix sourde. Stellina, est-ce dé^kV Angélus du soir?

— Non, mon frère, ce sont les derniers glas de la fête des Morts. Nous n'avons pas récité un seul Miterere.

— En quelle intention Taurions-nous récité, ma sœur? dit le jeune homme avec un sourire triste.

— Pour les pauvres âmes du purgatoire.

— Tu as raison, Stellina. Si les âmes de notre père et de notre mère sont en souffrance, tu les aurais soulagées peut-être avec tes prières, toi, Stellina, toi si pure, si angélique ! Écoute, ma sœur, il me semble qud nous perdons nos habitudes pieuses, nos pratiques

208 L'AHE TBÀNSIOSE.

dévotes^ à mesure que nous avançons en âge. H y a trois ans que nous avons quitté cette bonne maison hospitalière de Sainte-Claire^ où nous avons été élevés si chrétiennement : et cela me fait peur à penser combien depuis nous avons pris de goûts mondains^ moi surtout^ ma sœur^ moi; car tu ne fais^ toi^ que ma volonté. Tes vertus t'appartiennent^ tes fautes sont à moi. Aujourd'hui, par exemple, n*estrce pas un crime devant Dieu et les hommes d'avoir laissé passer la fête sans avoir récité les sept Psaumes dans quelque coin d'église 1 On dirait que nous sommes conduits par un esprit malin.

La jeune fille se rapprocha vivement de son frère avec une convubion nerveuse, et ses grands yeux noirs se détachèrent d'une manière effrayante sur la pâleur de son visage.

— Allons à l'église, dit-elle, j*ai besoin de prier. Viens, mon frère, quittons ces ruines, elles sont trop tristes pour nous.

Léontio écoutait sa sœur, les yeux attachés sur elle : il semblait que cette voix, pleine de notes mélodieuses, l'arrachait momentanément à quelque pensée habituelle d'horrible mélancolie. StelUna ne parlait plus, et Léontio la regardait encore de l'air d'un homme qui écoute. Aux paroles de Stellina avait succédé un étrange silence; le vent d'automne tourmentait la forêt de lichen et de lierre incrustée sur les colossales voûtes des thermes; eti chaque secousse du vent dans les plantes pariétaires, il en tombait une grêle de mosaïques. Par intervalles, revenait un calme de désolation : le del se plombait de nuages dans toute l'étendue de la voie Appia. Depuis le pied du Palatin jusqu'au tombeau de la fille de Crassus, on ne distinguait pas un seul être vivant. Cet immense désert ressemblait au cimetière de quelque monde où l'on aurait bouleversé les cyprès et les tombeaux.

Ce deuil incomparable qui attriste cette partie de la campagne de Rome agissait sans doute sur Timagination nerveuse de Léontio; il s'abandonnait avec une sorte de joie à l'impression désolante du paysage; il se prenait subitement de dégoût pour le dessin qu'il avait commencé et cherchait dans la plaine quelque point de vue nouveau : c'était tantôt la ligne triomphale et brisée des aqueducs^ tantôt la muraille noire et crénelée de la vieille enceinte aurélienne, ou bien un tronçon de colonne granitique, ornement du vestibule des thermes, aujourd'hui gisant sur un lit de violettes, de marguerites blanches et de gazon. Stel* lina ne brodait plus : elle était immobile, les yeux fixes el sans regard déterminé : on aurait cru voir la statue de la Pudeur exhumée des ruines. La cloche de l'église voisine sonna une seconde fois, et la jeune fille se leva vivement, comme si elle s'arrachait d'un rêve pénible.

— Viens, mon frère, viens, murmura-t-elle tout bas, allons prier.

Léontio reprit son manteau brun et usé; il jeta sur les épaules de Stellina une mantille rouge, et il se dirigealentement vers la porte des thermes. La vieille femme qui leur ouvrit cette porte secoua tristement la tête en les voyant passer, et les recommanda, dans une courte prière, à la sainte Vierge. Ils étaient Uvides et convulsifs comme des agonisants.

Les portes de l'église se fermaient quand ils parurent devant le porche. Léontio put distinguer encore les treize cierges de cire jaune qui brûlaient autour d*un catafalque noir semé de larmes blanches.

— Vous arrivez trop tard, lui dit le sacristain, on vient de faire la dernière absoute.

Léontio glissa une petite pièce d'argent dans la main du sacristain.

— C'est pour une messe de morts, dit-il.

310 L'iJOE T11AK91QS1.

Le safiristain ouvrit ua registre déposé sur ane pe» tite table à rentrée de Téglise.

— En quelle intention faut41 célébrer cette messe t demanda-t-il à Léontio.

— Pour les âmes de notre père et de notre mère. — - Quels noms faut-il écriret

Léontio ne répondit pas.

— Les noms de votre père et de votre mère, poursuivit le sacristain ; les noms de baptême seulement. Le prêtre les prononce au Mémento... Vous les avez oubUés?

— Oui^ répondit Léontio avec un soupir étouffé. Stellina s'appuyait sur une des petites colonnes du porche et pleurait

— Pauvres enflants^ dit le sacristain^ que les patrons de notre église intercèdent pour vous I Nous vous dirons une messe de morts.

Et il offrit de Peau bénite à Léontio ^t ferma la porte de Péglise.

Léontio se serra étroitement dans son manteau^ fit signe à Stellina de le suivre^ et s'avança d'un pas rapide sur la voie Appienne.

Us laissèrent à gauche la masure lépreuse qui recouvre les tombeaux des Scipions^ et plus loin cette campagne inculte où s'étend l'immense ellipse de raines qui furent le cirque de Garacalla^ et ils arrivèrent aux limites de Rome aurélienne^ au pied de cette tour tumulaire qui a éternisé le plus grand deuil paternel dont la viUe de Rome ait été témoin.

Le jour baissait en tournant à l'orage ; le vent d'est s'engouffrait dans la tour de Cécilia Métella et la remplissait d'une harmonie lugubre comme la mélq)éo des funérailles antiques; les touffes larges et profondes du lierre étemel qui domine le tombeau comme une couronne de deuil laissaient tomber des plaintes à chaque rafale. Parfois on aurait dit que toutes les tètes

VAXE T&ANSMISB. 211

saillantes de taureaux incrustées sur la frise mugi^ saient comme les grandes victimes deCIitumne devant la hache du sacrificateur. Le vent qui tonnait sur cette campa^e en se heurtant aux ruines avait toutes les paroleS; toutes les voix^ tous les cris de la désolation : chaque raine lui donnait sa pensée. Ce vent jaillissait en mille c^ups de foudre de toutes les arches des aqueducs^ de tous les portiques du cirque d'Antonin; il courait sur la voie Appia et creusait les dalles avec un bruit de chariots ; il se brisait dans les créneaux des murailles auréliennes en imitant les clameurs des barbares de Théodoric : pas un éclat de ce vent solennel qui ne rappelât une grande chose éteinte^ une chute de colosse^ une lamentation de Punivers.

Léontio s^abandbnnait avec ivresse aux embrassements de cette ptiissance invisible de l'air qui lui parlait une langue si bien comprise de son cœur.

— Ah! on respire id, n'esirce pas^ ma sœur? On ne souffi*e pas seul ici^ on souffre avec tout ce qui a souffert; on pleure avec tout ce qui a pleuré. Ohl comme ce deuil est large 1 toutes les larmes qui ont coulé ici; tenues par Dieu en réserve, changeraient la voie Appienne en torrent. Je puis sourire enfin, cela me donne un peu de joie.

Et il se mit à examiner avec attention la tour sépulcrale de Cécilia MéteUa. En ce moment, des feuilles de lierre arrachées par le vent tombaient i flots comme des larmes sur la touchante inscription du tombeau.

— Pauvre fille ! et surtout pauvre père I dit Léontio; qu'elle doit avoir été grande, la douleur qui s'est exprimée avec tant de simplicité !

r.j^mjfM 0. launnci. i. hstella cbassi.

RiiBde plusl «t combien de générations se sont

212 l'ahe transmise.

attendries Ià-4evant!.. Écoute^ Stellina^ on est bien ici^ n'est-ce pas ? Ce tombeau est vide^ choisissons-le pour notre maison.

— Avec toi^ mon frère^ un tombeau est un palais.

— Bonne sœur ! j'ai pris Rome en dégoût ; personne ne me ressemble dans cette ville; je suis là^ dans la rue Saint-Théodore, comme un homme venu de Pautre monde; les petits enfants ont peur de moi, quand je les regarde ; notre voisinage est mauvais ; ailleurs il ne vaudrait guère mieux : tous les quartiers de Rome se ressemblent ; on n'y voit partout que des femmes folles de leurs corps, et ma sœur ne doit vivre que dans une atmosphère d'anges, ou bien loin des hommes.

— mon frère, dit Stellina avec une voix si touchante et qui ressemblait si peu à une voix humaine qu'on aurait cru entendre sortir du sépulcre la plainto de l'ombre de Cécilia, 6 mon frère, je ne vis que par toi ; je ne vois que toi dans le monde; je n'eiatends rien de ce qui se dit autour de nous; ta parole est la seule qui aille à mon oreille; mon horizon est la bordure de ton manteau; si je prie Dieu, c'est parce que tu le pries; si je travaille, c'est pour t'imiter ; si je marche, c'est pour suivre tes pas. Je suis bien triste, Léontio : eh bien ! si je te voyais rire, je rirais. Mon corps n'est que l'ombre du tien; ma vie est un reflet de ta vie. Quand je prononce ton nom, je voudrais que les syllabes de ce nom fussent éternelles, tant je les savoure avec plaisir ; je t'appelle mon frère, parce que je ne crois pas qu'il y ait un nom plus doux ; si tu en sais un plus doux, apprends-le-moi. Je n'ai jamais regardé en face d'autre visage que le tien, je ne soupçonne l'existance d'autres créatures humaines que par le bruit qu'elles font en passant auprès de nous. mon frère, qu'as-tu besoin de me demander des conseils! Veux-tu vivre, je vivrai; veux-tu mourir, je meurs.;

l'ahe transmise* 213

maison ou tombeau^ tout me sera le ciel sur la terre, pourvu que j'entende ta voix bien près de tna Toix.

— Ange de Dieu, céleste enfant^ dit Léontio exalté, oh! je t'embrasserais avec délices, si les caresses, même fraternelles, étaient permises devant un tombeau! Non, non, tu ne sais pas combien j'ai besoin du baume de ta parole, car j'ai des chagrins, j'ai des douleurs que nul homme ne connsdt et qui font mon visage pâle, qui glacent ma langue, qui brûlent la racine de mes cheveux; des douleurs si incompréhensibles que parfois je me secoue avec violence comme pour m'arracher d'un rêve étouffant; car de pareils tisons de cerveau ne tombent que dans les rêves des mauvais sommeils. Un jour, j'avais fait un ami; tu ne sais pas ce que c'est qu'un ami... C'est un homme qui vous trompe un peu plus poliment que les autres hommes : je me promenais avec lui sur la place solaire de l'Arc des Orfèvres, tout près de notre maison ; oh! comme je souffrais ce soir-là! Je voulus m'épancher; je lui contai mes peines, il ne me comprit pas, je m'efforçai de lui expliquer la nature étrange de ces idées qui me bouleversaient; eh hien ! sais-tu ce que fit cet ami? il éclata de rire et me traita de fou. Oh! je ne tuerai jamais personne, car cet ami est sorti vivant de mes mains! Û vit, ce grand sage! il vit, il est heureux, ou fait semblant de l'être; il se promène habillé de velours et la main sur un pommeau d'épée, tous les dimanches après vêpres, devant Saint-Théodore ; il fait des sonnets sur les beaux yeux des dames; il dîne tous les jours chez un cardinal, il passe la mauvaise saison à Villa Pamphili... Que Dieu lui donne une heureuse an! il mourra sans s'être douté un instant qu'il a vécu. Moi, je suis ravi de lui avoir infligé la vie ; je l'aurais mis trop à l'aise en le £iiant. Depuis, j'ai gardé mes secrets, c'est un saint

214 l'ahs transmise.

trésor qui est en moi ; croi&-ta que je doive le eonfier à ma sœur t

Stellina serra les mains de son frère et se recueiUit pour écouter.

Léontio fit courir ses doigts dans les touffes noires et bouclées de ses cheveux et appup vivement sa large main brune contre son front; ses yeux noirs se mouillèrent de quelques larmes. A Tagitation de sa poitrine nue^ il était aisé de voir qu'un grand effort se Msait en lui et qu'il éprouvait une peine insurmontable à traduire avec la parole ee qu'il avait peosé^ tant de fois; enfin il parla.

— Ce ne sont pas des doulears ordinaires que je vais te conter^ ma sœur. Nous ne devons avoir^ noùs^ que des maux de prédilection ; ne sommes-nous pas les bien-aimés du malheur ? Notre vie ressemble-t-elle i une autre vie? Nous ne savons ni ce que nous avons été^ ni ce que nous sommes. Bien bas placés dans les différentes espèces d'hommes^ il y a pourtant au fond de nous une fierté naturelle qui dément notre abjecte condition; nous sommes pauvres^ non pas comme ces malheureux qui font espalier de haillons sur la place Montanara, c'est un autre genre de misère que la nôtre ; nos mains droites ne se sont jamais allongées devant la porte d'un cardinal; nos bouches n'ont jamais murmuré cette psalmodie dolente qui fait violence i l'aumône ou provoque le refus. Nous mangeons du travail de nos mains^ mais notre travail est mal payé. J'ai longtemps cherché dans Rome un être vivant qui laissât supposer dans son regard et par son extérieur quelque ressemblance de position avec la mienne : j'ai vu bien ues misérables^ mais ils m'ont paru tous résignés^ tous prenant leur indigence en gaieté^ comme chose due; ce que je n'ai jamais remarqué sur les visages souffrants^ c'est une de ces contractions rapides> un de ces <soups d'œfl vers le del^ qui partent

l'Alix TRAKSUlffl. 215

^ eœcET comma une accusation contre Diôu. 8i j'avais •urpris une seule fois un homme en peine flagrante^ en conyiction de malheur^ je lui aurais tendu la main; il m'aurait compris, nous nous serions asso^'és pour faire notre Tie avec moins de poids sur le cœur. Un jour, je vis à la grOle de Féglise de Sai^t-Georges un Siomme assis qui pleurait ; il faut se méfier des pleurs, ce n'est bien souvent que de Teau pure; je demandai avec intérêt à cet homme le motif de son désespoir : il avait perdu son enfant. Perdre un enfant, c'est une douleur de la vie, douleur admise dans la langue humaine, douleur classée et qui a un nom; aussi la marche i suivre est toute simple pour se débarrasser de ces douleurs4à; elles ont leurs phases, leur progression, leur décroissement» Le lendemain, je rencontrai devant Saint-Paul ce père désolé : il ne pleurait plus ; au carnaval, je le revis, il courait avec les masques en habit d'arlequin* J'ai donc reconnu que mon être s'isolait complètement des autres êtres, que mes chagrins n'avaient pas de mot qui les traduisit aux hommes, que dans cette grande ville qui a tant gémi, dans cette ville rongée jusqu'au squelette par toutes les plaies de l'univers, dans cette Rome toute lézardée à force de ccmvulsions, jamais un habitant ne me comprendrait, et qu'il était inutile de me mUer au vulgaire pour édianger des mots et des sons qui ne seraient jamais dans le sens de l'idée qui m'absorbe tout entier. Ainsi je me suis réfugié dans ma solitude : j'ai quelquefois ressenti un mouvement de fierté en pensant que j'avais inventé une souj&ance, que j'avais créé un malheur. Qui suis-je donc ?

Gequeje suisi oh! assieds-toi, assieds-toi, Stellina, là, sur cette frise; les ruines sont nos fauteuils, à nous...

Ce que je suisI ohl si tu pouvais parler en ce moxai^nt^ ombre de jeune fiUe qui voltige autour de

nous 1 ce que je suis^ Stellinal un homme comme un autre homme? impossible ! je ne me suis jamais assis à leurs banquets; je n'ai jamais fait de libation avec eux, je ne connais ni leurs théâtres, ni leurs jeux, ni leur8 plaisirs, ni leurs douleurs, ni leur folle confiance, ni leur désespoir. La yille qu'ils habitent m'étouffe comme une prison. Je me suis retiré à la lisière, là où commence le grand chemin des tombeaux. Là, je me sens dans mon domaine ; j'aime les tombeaux, non point ceux où le yer a quelque chose encore à faire, mais les tombeaux qui sont eux-mêmes devenus squelettes; et, gloire soit à Rome, c^e luxe funéraire ne lui manque pas l Ville désolée qui porte partout les insignes du néant, qui s'appuie d'un côté sur le tombeau d'Adrien, de l'autre sur cette tour de Gécilia, comme ime Tieille reine débauchée sur deux favoris. Oui, j'aime les tombeaux comme on aime sa maison natale; je les aime, non parce que je dois y rentrer un jour, mais...

— Mon frère I s'écria Stellina.

— - Parce qu'il me semble que j'en suis sorti I Stellina s'était jetée dans les bras de Léontio en disant d'une voix sourde : j'avais deviné 1 Le jeune homme la serrait sur sa poitrine, baisait sa bouche, son front, ses cheveux, avec un délire qui n'avait rien de fraternel. Des paroles s'échangeaient entre eux; mais la tempête les couvrait de sa voix. Une nuit horrible était déjà tombée. Quelques rares éclairs illuminaient par intervalles la tour de Gécilia et la ligne de remparts; tout le reste de la campagne gardait alors ime teinte livide. La cloche de Saint-Paul sonnait l'office du soir, et les sons portés par le vent semblaient tourbillonner dans la tour vide, comme si ses pierres eussent été d*airain. Les deux jeunes gens se tenaient étroitement embrassés : un éclair éblouissant les fit tressaillir; Léontio se leva vivement, car il lui

i'ahe transmise; 217

sembla un instant que la sainteté de leur entretien était violée;- l'éclair vif et large avait illuminé les bas-reliefs de marbre : des figures de femmes éplorées, de suppliants^ de sacrificateurs, s'étaient animées à la lueur du météore, et l'on eût dit qu'un cortège de funérailles s'avançait vers le tombeau.

— Tu le vois, s'écria Léontio, les mains vers le ciel, tu le vois, Stellina; l'enfer est irrité contre moi; j'ai violé mo'i secret ; j'ai trahi une confidence de la tombe, et... j'ai ,nlus fait que celai.. J'ai eu une idée!., une idée afireuse! Ohl l'excès du malheur nous conseille quelquefois la consolation du crime ! Stellina, j'allais oublier que tu étais... Viens, viens, ma sœur, ma sœur, ma bonne sœur ! Viens, rapprochons-nous des demeures de l'homme; viens, ce lieu est maudit!

' Ils descendirent le petit tertre de gazon sur lequel est bâtie la tour ; Léontio tenait la jeune fille par la main, et il lui disait, en marchant sur la voie Appienne :

— Cette idée épouvantable que je ne suis pas né comme un autre homme, que ma vie me vient de la tombe, que j'appartiens à une classe d'êtres intermédiaires entre l'homme et le démon, cette idée de désespoir me reste là, fixée au front, et domine toutes mes autres idées. La nuit, je fais des rêves affreux, des rêves qui troublent bien souvent ton sommeil, ma pauvre sœur, car souvent je f ai trouvée au chevet de mon lit, la lampe rallumée et ta belle figure toute luisante de sueur ; tu devais avoir entendu ces épouvantables mugissements qui me réveillent moi-même lorsque je me sens étouffé par mon rêve habituel. Il me semble alors que je su-s inhumé bien profondément, cloué dans une bière, enveloppé à l'étroit de langes comme une momie; je respire une odeur d'herbes grasses, de suaire, de cierges éteints; je sens se glisser sur ma poitrine, à travers les langes, quelque chose de rampant et de glacé qui me pique comme la

2(8 VàXE TRÀNSinSOS.

pointe d'une épée ; j'entends bien aibdessus pleurer le vent^ dans de hautes herbes^ avec des chants d'église^ et des coups de bêche sur des fosses. Une teinte blafarde tcttnbe autour de moi comme un éclair d'orage qui ne s'évapore pas. Oh ! ce que je vois alors est si affreux qu'aucune langue n'a de mots pour le dire, aucune oreille assez de force pour l'écouter. Je roidis mes bras pour rompre mon étroit suaire ; je m'épuise à prendre de l'élan pour me lever; mais j'ai comme un carcan de fer aux pieds eA au cou^ et quand, à force de convulsicos, je parviens à faire un mouvement, mon front se brise contre une voûte plate et gluante sous laquelle je suis écrasé. Et j'ai le sentiment de mon existence, je me rends raison de mon état, j'éjHiouve la faim, je brûle de soif; je contracte mes lèvres pour tâcher de saisir qudques radnes terreuses qui pendent» pour humecter ma langue en feu à l'humidité de la voûte. Je ne saisis rien ; je m'efforce à pleurer afin de boire mes larmes, mon iBil reste sec. Je m'essaie à la résignati<m, mais je n'arrive qu'au désespoir. C'est par une violente crise de désespoir que je me délivre; tout mon cœur se roidit. Après bien des râles et des sanglots étouffés, un cri sort de ma poitrine et me réveille^ et il me faut du temps encore pour me convaincre que l'horrible rêve est fini. Que me veut donc ce rêve ? Quel pacte ai-je fait avec luit C'est ce rêve familier qui m'a liait prendre en horreur la seule consolation offerte par le ciel au malheur, le sommeil. N'est-ce pas injuste, qu'après une journée désolante, on retrouve dans le remède du sommeil des mensonges plus déchirants que les maux réels! Mais qui a donc fait ce monde ? Oh ! cela me pousserait au blasphème 1

— Mon frère I mon frère! s'écria Stellina tout en pleurs, cahne-toi, ne parle plus; ta main brûle^ tu es malade*

i'ams tbànsuise« 219

— Non, non, je Yeux tout te dire ce soir, tout; après je ne parlerai plus de moi... Écoute, écoute encore, et surtout tâche de me comprendre ; je te demande plus que de Tintelligence ; je veux de la divination. Nous sommes du même sang; notre organisation, <» à coup sûr, est la même ; tu vas me dire si tu me comprends.

Souvent, dans ma vie, il m'est arrivé, toi étant assise à côté de moi, ou moi te donnant la bras en nous promenant, il m'est arrivé d'être bouleversé par une pensée singulière : dans la position relative des objets extérieurs à nous, dans la combinaison accidentelle de nos mouvements, de nos gestes, de nos regards, sous tel aspect du ciel, telle forme de nuages, telle ondulation de montagnes, telle couleur du jour, je crois soudainement me rai^eler qu'à une époque inconnue de ma vie, les mêmes choses, les mêmes aspects, les mêmes sensations m'ont été ofierts, sans qu'Ù y manquât un seul accident. Alors il m'est donné de voir mon souvenir en tableau réel. U est vrai que cette impression est fugitive, qu'à peine reçue eUe s'évapore : mais l'ébranlement qui la suit est si fort que je ne puis me croire victime d'une illusion, et d'ailleurs peu de jours s'écoulent sans que cette secousse d'imagination ne soit renouvelée. Tu te rappelles la noce du seigneur Gorsini, tu sais que je cédai à ta curiosité, et en descendant des vêpres de San-Pietro in Montorio, nousentrâmes dans le jardin du noble époux pour voir la fête...

— Oui, oui, je me souviens de ce jour, dit Stellina. Oh ! que tu étais pâle en rentrant le soir à la maison !

— Tu vas voir, ma sœur. Le jardin Gorsini était illuminé ; la nuit était belle et embaumée de citronniers; les pins chantaient sur le flanc du Janicule; il y avait du plaisir et du bonheur dans l'air; je croyais habiter un autre monde. Nous nous promenions sous une tr^e et à l'écart de la foule; nous nous

220 I^AHE TRÀNSMISB.

efforcions d'être heureux, à bien peu de firais, avec les parfums de la colline, la musique lointaine de la noce et le doux bruit des cascades. Je n'étais jamais entré dans le jardin Corsini, je n'avais jamais vu de ce côté ni Rome, ni le Janicule, ni les touffes de pins, ni les allées de citronniers. Eh bien ! il se passa tout à coup dans l'air, dans le jardin, dans les reflets des lumières du bal sur la terrasse de marbre, dans l'accord de la musique, du chant et des eaux, il se passa quelque chose de mystérieux souvenir qui me cloua par les pieds sur le gazon où je marchais. Je te regardai, et tes yeux étaient dans les miens ; c'est la s&< condefoisdetavieque j'ai vu ainsi tafigure, doucement penchée en arrière, comme pour attendre on baiser d'époux; c'est la seconde foi$ que nous nous sommes arrêtés ainsi tous deux, quand les étoiles luisaient, quand les citronniers enâ)aumaient l'air, quand on dansait sur le marbre, quand les vitres d'un palais renvoyaient le feu des lustres sur l'écorce des pins, quand une volupté irritante s'exhalait des robes de la femme, quand le cœur fondait l'amour, et qu'un mystère de passion langoureuse se révélait dans toutes les voix de la nuit. C'est la seconde fois, Stellina, que j'ai vu ce tableau, ou, pour mieux dire, je ne Pai pas vu, je l'ai revu... Mais la première! la première! Oh I voilà Pabîme... Mais, bien sûr, ce n'est pas dans ma vie d'aujourd'hui, daos ma vie de mes dix-huit ansi

Ma sœur, ces pensées, ce délire, cette fièvre, ces révélations, tout cela me tue; c'est de la folie peutêtre, et je suis assez raisonnable quelquefois pour le croire; mais, folie ou non, que m'importe, si une pareille maladie est mortelle ! ne crois pas, au moins, que je redoute la mort; la mort sera peut-être le commencement de ma vie ! Je me regarde comme un homme qui se serait fait une habitude de mouriTt

i'ame transmise. 224

Mais je ne suis pas seul, ma pauvre enfant 1 je yeux vivre, puisqu'on appelle vivre ce que je fais; je veux pourvoir à tes besoins, comme un père, ma bonne sœur! Tu as besoin de moi, eh bien ! Stellina, je me guérirai. C'est Pair de Rome qui m'empoisonne; rien de plus triste que la douleur de cette ville, si ce n'est sa gaieté. Moi, si impressionnable aux objets extérieurs, j'ai besoin, sans doute, de vivre sous un ciel plus riant, dans quelque résidence gaie et radieuse^ comme on en trouve tant sur les bords de la mer. D. me faut la mer; on dit qu'à Naples elle est bleue et belle à rafraîchir le sang d'un damné; allons à Naples ; j'ai idée que nous serons heureux dans quelque cabane d'Ischia, sous quelque treille du Pausilippe. Demain j'irai voir Salvator Rosa, le Napolitain; il aime les artistes ou parait les aimer; je lui demanderai des conseils, il m'en donnera, cela coûte si peu. Le trajet est court; notre voyage sera bientôt arrangé. Y consens-tu. ma sœur? veux-tu aller à Naples?

Stellina embrassa Léontio.

— Nous partirons ! dit Léontio : c'est Dieu, s^r^i doute, qui m'inspire ce projet.

ns étaient arrivés devant la porte de leur maison. C'était une rue bien solitaire; toutes les lumières étaient déjà éteintes dans le quartier; on ne distinguait que la lueur d'une lampe à travers les vitraux de Saint-Théodore; on n'entendait que le bruit de la fontaine qui coule au bout de la rue, sur la lisière du Campo-Vaccino*

222 L'A^ME TILAN3MISB.

SÀLYÂTOE &09À.

Par une triste matinée d'automne, Léontio sortit de la rue Saint-Théodore et traversa le Tibre dans une de ces petites barques qui étaient amarrées aux colonnes du temple de Vesta. Il gravit lentement le mont Janicule, et, parvenu au sommet, il entra dans réglise San-Pietro in Montorio pour entendre la messe. Le pauvre jeune homme, exilé du monde, aimait à se réfugier en Dieu; il s'agenouilla devant le tableau de la Transfiguration, de Raphaël, et le radieux chef-d'œuvre lui donna un peu de ce calme, un peu de cette sérénité douce que les beaux-arts portent avec eux. Léontio se comparait au jeune possédé du tableau, à cet enfant livide et torturé par l'esprit malin, et il levait ses yeux au sommet de la montagne pour rafraîchir son visage i cette resplendissante atmosphère où flottent les élus du Seigneur, à ce nuage céleste et limpide, doux à l'œil comme le crépuscule du ciel. Il sortit de l'église et s'assit sur une pierre de la plate-forme : il se sentait serein et léger, comme s'il était descendu du Thabor. La ville éternelle qui s'étendait sou&lui avait emprunté au soleil levant une teinte jaune comme les feuilles tombées, teinte d'harmonieuse mélancolie, qui n'avait rien de lugubre, la seule p(*ut-ètre qui soit supportable aux yeux de l'homme tourmenté; cai elle n'a pas les rayons éblouissants et ironiques du bonheur, ni la sombre désolation qui conseille le désespoir*

Léontio était sur le point de renoncer à sa visite* Cette Rome, dont il avait tant médit la veille, lui ap-

I/AXS T&àNSMIS& 223

paraissait aujotcrd'hui avec cette majesté tranquille -dont le parfiLn est une consolation. Elle avait bien souffert^ cette reine des reines^ cette Rome consulaire^ cette Home impéfiale^ et pas une plainte ne s'élevait 4e son sein tout mutilé. Cité païenne ou sainte^ ointe d'eau lustrale ou d'eau bénite, elle montrait la double palme du stdfcisme et du nurtyre. Qu'elle était belle ainsi, vue du Janicule, cette consolatrice des affligés ! Toujours en deuil comme Rachel et Niobé, toujoun inconsolable, parce qu'ils sont nïorts, ses glorieux enfants, qui furent plus nombreux que les étoiles du ciel ; et pourtant quelle magnifique tolérance au cœur de la cité meurtrie! Des mains chrétiennes ont prêté secours aux murailles croulantes du Golysée; les fils des martyrs ont replacé pieusement au Capitole la statue du dieu, rougie encore du sang de leurs pères. Une main pacifique i»*otége la pyramide de Gaïus Sextius et les cataoombes voisines de Saint-Sébastien. Les ombres des consuls s'entretiennent avec les ombres 4es saint»; les colonnes triomphales fraternisent avec les clochers, les obélisques avec les dômes, les louves nourricières aivec la croix. Léontio, à la veille de quitter Rome, s'avoua qu'il aimait cette viUe; il re- 4Sonnut que toute plainte, tout malheur^ d'imagination surtout, devait se taire et se résigner devant la capitale des ruines, la souveraine des tombeaux. U avait déjà Mt quelques pas pour descendre du Janicule> lorsqu'il s'arrâa brusquement d^ant leregaxd d'un incc»mu assis sous VJÛq^km Paola.

C était uu homme^ vêtu magnifiquement; ses doigts étboeelaient de mibis et d'émeraudes; la soie, le velours, la dentelle^ les pierreries, se combinaieait sur sa personne avec un véritable goût d'artiste; il portait une épée au fourreau de vermeil* Sa tête était plus remarquable ^Oicore que son costume de prince. Il y avait des mincies sur son visage pour tout ex-

224 l'am£ transmise.

primer ; ses yeux flamboyaient de génie ; ses lèvres avaient la contraction dédaigneuse de l'ironie perpétuelle; sa couronne de cheveux noirs donnait à sa physionomie un caractère sombre et menaçant.

— Vous paraissez bien triste, jeune homme, dil l'inconnu à Léontio ; avez-vous perdu votre maîtresse?

Cette demande fut faite d'un ton si vif, si leste et avec un organe si impératif, que Léontio se crut obligé de répondre,

— Seigneur, dit-il, je vous remercie de l'intérêt obligeant que vous me portez sans me connaître. Malheureusement je n'ai rien à répondre à Votre Excellence.

— Mon ami, dit vivement l'inconnu, je ne suis pas noble et ne me soucie point de l'être; je suis ton égal ; parle-moi sans crainte ni réserve : as-tu besoin d'un service? veux-tu de l'argent? Ta figure me plaît; tu as dans l'œil le feu de l'artiste ; ta joue est pâle, non de souffrance, car tu es fort, mais de pensée, car tu es nerveux. Confie-toi à moi ; voyons, parle : je veux t'obliger.

— Mais à qui suis-je redevable de tant de bonté gracieuse?

— Tai-je demandé ton nom pour te rendre un service? pourquoi me demandes-tu le mien? Mais j€ respecte ton scrupule; tu dois être candide et bon. Je suis Salvator Rosa. Maintenant acceptes-tu mes offres?

A ce nom, Léontio s'inclina de respect.

—Maître, dit-il avec émotion, c'e^t Dieu sans doute qui m'a conduit par la main devant vous : Je vous cherchais. Je sais que vous êtes obligeant pour les artistes. Je suis peintre par goût et par métier ; ma sœur et moi nous vivons du pinceau ; je travaille pour le seigneur Corsini, dont on voit d'ici le palais. Un besoin de voyage se fait sentir en moi. Rome est la seule ville que je connaisse; car je ne compte pas Ostie, où

l'amb transmise. 225

je suis né, si je suis né quelque part. Je veux voir Naples et la mer ; c'est plus qu'un désir : c'est un besoin. Mon existence, qui appartient à ma sœur, est peut-être attachée à ce voyage. Vous, maître, qui êtes Napolitain, vous me donnerez des conseils et des instructions : c'est tout ce que je réclame de votre bonté. J'ai de l'argent assez pour vivre, si c'est vivre, ce que je fais.

Salvator Rosa regardait fixement Léontio sans lui répondre, et Léontio, en attendant la réponse, écrivait le nom de Stellina, du bout du doigt, sur la nappe d'eau claire et unie de la fontaine de Paul. Salvator ne cessait de considérer le visage de Léontio que poui lever ses yeux.au ciel, comme pour se rendre compte d'un souvenir confus.

— Quel est ton nom ? lui demanda-t'-il d'un air soucieux.

— Léontio. (Et il sourit.)

— Léontio ! Oui, je crois que c'est bien cela. Mais il y a tant de Léontio i £t ton nom de famille ?

(Après un soupir.) — Toujours Léontio.

— Où demeures-tu à Home?

— Rue Saint-Théodore, vis-à-vis l'église.

— Te souviens-tu de m'avoir vu, Léontio, avant cette rencontre ?

— Jamais.

— Eh bien! moi, je t'ai vu, mais il y a bien longtemps. Où? je n'en sais rien; tous mes souvenirs se confondent. Quel âge as-tu?

— Dix-huit ans.

— Dix-huit ans ! (Salvator baissa la tête et ferma les yeux pour se recueillir.) Oh ! je t'ai vu, je t'ai vu ! Tu as uùe sœur, dis-tu? Gomment se nomme-t-elle?

— Stellina.

(Salvator fit un mouvement de surprise.)

— Est-ce bien ta sœur?

^6 ^*^^^^ THANSKISE.

— Mais oui.

— - Ta femme peut-être^ ta maîtresse.

(Léontio lança un regard terrible à Salvator,)

— Oh 1 ne foffense pas de ma demande^ mon jeune ami : je ne l'ai pas faite par un caprice de curiosité. Le nom de ta sœur me frappe, je Tai entendu dans ma vie, je crois même Taroir écrit, mais il me semble qu'elle n'était pas la sœur de l'autre. Ma mémoire me trahit, je ne sais plus où j'en suis. Elle est brune, ta sœur, n'est-ce pas, avec des yeux?...

— Non, ma sœur est blonde.

— Oui, oui, oui, blonde avec des yeux noirs, une figure d'ange.

(Léontio ee tut et fâlit).

— Ma foi I je suis complètement désorienté, mon cher Léontio ; je perds la piste de mes souvenirs. Il est vrai que j'ai une v^e si pleine qu'il n'y a pas de place pour tout dans ma tèie. C'est une confusion d'objets... Tu es bien pâle, Léontio, soufltes-tu?

— Non.

— Ta figure se décompose, ce n'est plus celle d'un être vivant. Oh ! laisse-moi prendre au vol cette expression de terreur, ce reflet de l'autre monde. (// déroula une feuille de papier et eaitit ion crayon.) Je ne tedemandequ'une minute; jamais je ne retrouverai ce bonheur de modèle. (// dessina.) Il y a dans ce cœur une pensée d'enfer. Je ne me doutais pas de rencontrer mon fantôme à l'Acqua Paola. Tous ces Italiens ont un rire éternel sur les lèvres. Enfin j'en ai trouvé un, sérieux comme Satan. J'aurais donné trente écus d'or pour cette séance. Tiens, regarde mon croquis, Léontio. Je vais f immortaliser. Remercie le hasard. Voilà ta tète, je vais la prêter à mon spectre dé Samuel évoqué par la pythonisse d'Endor. Mon tableau représente le moment où tu sors du tombeau.

•^ Assassin I s^éeria I^ontio d'une iroix tonnante^ tai&-toi^ ou j& te tue d'un eeup de poignard.

Salvator Rosa demeupa interdit ; il se laissa arracher le croquis de la tète de Samuel^ que Léontia déchira ]»rutaleinent. Revenu de sa surprise, le peintre riait aux éclats et rappelait Léontio; mais le malheureux jeune homme descendait la pente rapide du Janicule ayec tant de précipitation, qu'on eût dit qu'une pensée de désesponr le poussait au Tibre.

Léontio reparut devant sa sœur tout haletant de sa eourse et de son émotion. *^ As-tu vu Salvator Rosa ? demanda-t-elle. -^Oui. — T^-t-il bien reçu? — Oui. — n t'a donné de bons conseils î — Oui. — Partonsnous pour NaplesT — Oui. — Et quand? — Demain.

Quatre jours après, Léontio entrait avec Stellina dans la modeste hôtellerie de la Lyre d^ Apollon, sur la place des Pins, à Naples.

LA GHAilTRBlISE SAUÏT-MARTUT.

Naples est une ville qui peut donner à l'étranger tout ce que l'étranger lui demande; cette Venise de la Méditerranée est folle ou sérieuse comme sa sœur de l'Adriatique; elle a du fracas et du silence, des fleurs et des laves, de Fombre et du soleil, des rues de palais et des rues de tombeaux, des mcmtagnes décharnées et des lies toutes rouges d'oranges, toutes dorées de cédrats. A I^aples, le malheur ressemble au bonheur du reste de la terre ; à Naples, le bonheur vaut mieux que son nom. A Naples, Fhonmie qui peut dire : Je suis heureux, iait envie à Dieu même. Un jour de caprice, la na-

tare voulut faire un paysage complet ; elle dessina mollement des collines ; elle arrondit un golfe gracieux, elle le remplit des plus belles vagues que la mer ait azurées; elle fit flotter sur ces vagues des îles de fleurs et de palmiers; elle fit monter en amphithéâtre les bois de pins, les treilles aux larges pampres de vignes, les toufites de citronniers, les acacias aux diaphanes ombrages, les arbres de Grenade et de Judée qui mêlent leurs teintes rouges aux jasmins du Guadalquivir ; la nature fit Naples, Misène, Sorrente, le Pausilippe, Iscbia. Un démon en fut jaloux; il jeta le Vésuve devant la cité voluptueuse; et Naples accepta le volcan comme le complément philosophique du paysage. Le volcan résume en lui toute la sagesse des poètes latins; c'est lui qui crie par la voix de son cratère ; — vous qui vivez, cueillez le jour comme une fleur; la fleur dure peu ; jouissez-en quand elle est fraîche : mortels, usez de la vie; la vie n'est faite que de peu de jours; aimez et riez aujourd'hui; demain il vous faudra passer le Styx.

Plus d'espoir de vie heureuse au monde, quand on ne Ta pas au moins entrevue à Naples. Lëontio, qui s'était exilé de Rome, trouva quelque ombre de quiétude sous la treille du Pausilippe. Û s'occupait de son art avec délices; la peinture devint pour lui plus qu'une distraction, ce fut une véritable volupté d'artiste. Le soir, accompagné de la rêveuse Stellina, il allait étudier ces admirables teintes d'horizon, ces mobiles reflets de colonnes sur les vagues, ces fantastiques embrasements de forêts marines, ces sommets rayonnant au-dessus des vallons déjà sombres, tout cet ensemble de flottante et vaporeuse lumière qui accompagne le tioleil de la mer à son couchant. Il s'en revenait ensuite à son humble hôtellerie avec des idées moins tristes et une provision de sérénité poux le sommeil de sa nuit. Mais l'ardent jeune homme

l'âisjr transmise. 220

rapportait aussi de sa promenade un mystérieux besoin d'amour^ dont il s'expliquait trop bien la cause secrète. Tous ses regards n'avaient pas été donnés aux paysages du golfe; il s'était réservé des distractions pour des accessoires délicieux qui le poursuivaient encore à travers le faubourg de Chiaîa. 11 avait vu passer sur les chaloupes de gracieuses et souples images^ de fraîches figures aux cheveux flottants^ de doux nuages de satin et de soie; apparitions enchanteresses qui se mêlaient avec tant de bonheur à l'éclat limpide du golfe^ à la molle langueur des collines dorées^ aux lits de gazon baignés par la vague^ aux grottes secrètes du promontoire lointain. Rentré chez lui, il s'asseyait comme un homme brisé par la fatigue ; il n'était qu'épuisé de désirs. Alors Stellina posait la lampe sur une table, et avec l'innocent abandon d'une sœur elle enlaçait la tët6 de Léontio dans ses bras nus et collait ses lèvres sur son front.

— Ma sœur, lui disait quelquefois Léontio, tes caresses me font mal, le soir, à la clarté de cette lampe. Je n'ose, moi, t'embrasser que le jour : laisse-moi seul, Stellina, j'ai trop besoin de me rappeler que tu es ma sœur. C'est une idée douce, n'estrce pas? Eh bien ! elle me tue...

La jeune fille rougissait ; elle ne trouvait aucun mot pour répondre. Léontio la regardait sortir et n'avait pas la force de la rappeler; il écoutait avec une sorte de volupté criminelle le bruit des pas de sa sœur; une faible cloison la séparait de lui ; il prêtait l'oreille i la psalmodie touchante de sa prière du soir, au frôlement de sa robe tombée, au murmure du lit mollement pressé par la jeune fille, à son dernier baiser sur l'image de la madone. Léontio ouvrait la croisée pour rafraîchir ses lèvres à la brise nocturne de la mer ; mais la brise, chargée d'amour et de parfums, ne lui apportait que tentation et délire* S'il s'endormait

230 L^AMB TBÀ^SlflSS.

un instant^ c'était sa sœur qu'il Toyait e& rfire; sa sœur^ plus belle qu&la plus belle Napolitame ; sasour, assise au bord de la m&t, comme uae amante au lern dez-¥Ous, et Fappekui par sou nom avec une Yoii languissante d'amour. Léontio se réveillait en sursaut et se jetait à genoux pour demander pardon à Dieu à& Pinceste qu'il n'avait pas eœnmis.

Un matin^ après avoir combattu les fantômes de; \h nuit, il dit à Stellina de le suivre. Il voulait se purifier à l'air béni de la montagne des Chartreux; c'était le jour desRogatkHss^ fête pleine de poésie et de grâce.

Ils arrivèrent avant le lever du soleil à cette ma* ipoifique Chartreuse que la piété de Charles d'Anjou a élevée à la gloire de saint Bruno. La cérémonie de la bénédiction allait commencer. Rien n'était consolant et beau comme ce doitre aux colonnes de marbre dans le doux éclat des rayons d'un matin printanier. Les grandes et sublimes figures peintes par l'Espi^olet semblaient vivre et jouir dans ce parvis du ciel. Léontio pleurait de jede; la volupté de la religion lui donnait de pures extases. On ouvrit les portes de l'église à deux battants ; toutes les harmonies de la montagne^ tous les parfums du golfe, tous les rayons du soleil levant entrèrent à flots sous les nefis de la Chartreuse. Le religieux célébrant s'avança sous le po^ tique, et il bénit les fruite de la campagne, il bénit la ville et la mer»

Léontio ravi de bonheur s'écria ; — Quelle demeure déheieuse !

— Transeuntibui (1) l dit une vcix daire et lente derrière Léontio.

— C'est un mot biejnprofond, s'ilest vrài> dSttout bas le jeune homme, et il suivit dans une chapelle écartée

(4) Pour ceux qui passent.

l'àxb tbansmise. 231

et déserte le chartreux qui avait prononcé le mystérieux transeuntibus.

Le religieux se retoumaau bruit des pas de Léontio ; en ce moment des gerbes de rayons iUuminaient les figures de Léontio et de sa sœur.

Léontio ne voulait que satisfaire sa curiosité ; il avait vu le visage du chartreux^ et il lui demandait sa bé- •nédiction. Le religieux croisa vivement ses bras sur sa poitrine, puis les leva vers la voûte, en les secouant, comme avec des convulsions nerveuses ; sa figure de» vint pâle; RBSsuscrrÉs! s'éçria-t-il d'ane voix si forte qu'elle eût £adt scandale dans Téglise, si elle n'eût été couverte par le chœur des Litanies des Saints.

— Ressuscites I dit Léontio en frissonnant, qui?

— Toi, elle^ vous deux.

— Que dites-vous, mon père T

— D'où sortez-vous, fantômes; c'est id la maison de Dieu; les spectres doivent s'arrêter sur le seuil.

— Mon père, mon père^ ayez pitié de moi, ayez pitié de ma sœur l

— Elle, ta sœur ! vous avez donc divorcé dans l'enferî

— Oh l mon père, grâce pour nous ; bénissez-nous.

— Que je bénisse les fantômes de Léontio et de Stellina !..

— n nous Gonnaîtl U nous connaît 1 mystère de mort!

— Oui, mystère 1 Mystère pour toi, mystère pour moi; eh bien! nous réclairdrons. Que vous soyez morts ou vivants, il faut que tout s'explique, coûtez : Voyez-vous cette crête qui s'abaisse devant le Vésuve ! Voyez-vous cette touffe de grands pins qui sort d'une ruine, là-bas, de l'autre côté du golfe : c'est Ottayano. Ce soir vous vous y rendrez à six heures, et vous m*f attendrez. Si je vous y trouve^ c'est une nreuve que vous êtes vivants et ressuscites; alors... j'aurai des de* voirs à remplir... Si vous manquez à ce rendez-vous^

232 l'ame traksmiss.

je rentre à la Chartreuse^ et je n'en sors plus. On a les yeux sur moi; partez.

Léontio et Stellina descendirent lentement de la Chartreuse, muets et abattus; on aurait dit que la foudre était tombée sur eux, en leur rendant une vie stupide. De temps en temps, Léontio laissait tomber nonchalamment de ses lèvres ces mots : Ce soir... à six heures; Oltayano.

Le fracas de Napies lui fit du bien cette fois ; ea rentrant dans la ville il retrouva quelq[ue énergie ; il releva fièrement sa tête, qui s'était courbée depuis le cri du chartreux. — Ma sœur, dit-il, il faut aller jusqu'au bout du mystère ; prenons quelque nourriture et un peu de repos ; partons ensuite pour Ottayano le plus tôt possible. Je veux y arriver bien avant l'heure du rendez-vous.

Le printemps donnait une de ces délicieuses soirées aux fradches collines qui couronnent la vallée d'Ottayano. La mer, obliquement éclairéepar le soleil, avdi/ un calme vif et doré ; la verdure des iles se balançait au soufile du soir; le Pausilippe riait au golfe ; la ville jetait ses clameurs gaies et sonores; le fiot et la côte semblaient s'amolUr de langueur amoureuse devant les orangers de Sorrente : Ischia rayonnait de vagues à paillettes d'or et d'arbres illuminés; Procita échan géait avec elle des parfums et des chants. Napies^ la sirène lascive, n'avait pas assez de son amphithéâtre pour s'étendre voluptueusement au soleil ; elle envoyait ses mille barques sur son golfe, sur ses plages, sur ses promontoires. L'air était tout palpitant de vie et parlait une langue d'amour, en agitant les voiles, lescoi^ages^ ,les banderoles, les pavillons ; le Vésuve paraissait attendri de cette joie de la nature ; une légère fumée aux teintes de l'iris et de la rose s'élançait mollement du cratère. C'étaitcommel'emblèmed'unremordspresque éteint dans le cœur d'un homme heureux.

L'AMJi TRANSMISE. 233

— Parle-moî, mon frère, disait la jeune fille àLéontio; est-ce que cette belle soirée ne te réconcilie pas avec la vie ? sais-tu qu'il est doux de vivre ici ; que Pair y est bien léger, que tout ce qu'on y. respire, tout ce qu'on y voit ressemble au bonheur; n'est-ce pas, Léontio?

— Oui, oui, ma sœur, tout cela ressemble au bonheur; mais tourne tes yeux ; le vois-tu là ce mont qui menace et qui brûle? Oui, oui, fie-toi au bonheur; ce n'est pas l'ange de Tobie qui veille sur nous, c'est un spectre ; quand il nous garde contre un mal, c'est pour nous réserver pis. Fille oublieuse ! enfant 1 Mais ne sais-iu pas pourquoi nous venons ici; crois-tu que ce soit pour y jouir, contempler, vivre d'extase, boire les parfums de cet air, comme cet heureux oiseau qui chante sur nos tètes ? Ne sens-tu pas l'immensité de cette dénsion que la fortune nous crie par toutes les voix du bonheur? oublies-tu qu'il manque un acteur à cet éblouissant spectacle; un acteiu^, noir comme le cratère de ce volcan, et qm tantôt, en arrivant ici, éclipsera notre soleil comme le crêpe d'un ouragan. Pauvre Stellina ! elle s'abandonnait à l'extase ! je sais me tenir en garde, moi, contre ce mensonge qui nous entoure. En m'asseyant ici, sous ce pin, je n'ai encore rien vu de ce qui t'a éblouie, toi; Naples, son golfe, ses îles, son port, ses collines, je les abaudonne à d'autres yeux que les miens, à des yeux qui n'ont point de larmes; ce que j'ai vu et bien vu, le voilà : c'est ce château en ruines ; il y a dans ces murailles détruites quelque mystère de mort qui empoisonne cet air, ces pins, ces îles, ces vagues. Qu'est-il devenu le maître de ce domaine? À lui aussi cette mer était belle, ce ciel lumineux, cette atmosphère voluptueuse ; il n^ a pas toujours eu de l'herbe dans les fentes de cette terrasse; ce marbre a palpité sans doute sous l'ivresse d'un bal d'été; que de figures de femmes se sont épanouies à

234 J/Jی TBANSMSSS.

ces balcons qui croulent ! et tout eda^ ma sûsur^ a passé comme cette ombre de famée qui glisse sur la Somma. Les ruines restent ; ob 1 les ruines restent toujours ; la yie est dans elles; les ruines ne meurent pas.

(Après une pause : ) Il tarde bien^ cet homme^ da paraître ! est-ce que je me serais trompé ? ne serait pas ici le lieu qu'il m'a désigné t

Pendant que Léontio faisait cette réflexion en jetant ses yeux autour de lui pour s^assurer de l'exacte désignation deslocalités> unvieillard sortit d'une porte qui s'ouvrait au pied d^une tour« Son costume annon . çait la plus grande misère^ et pourtant à sa démarche, à sa Goiffkire^ au genre même, de seshaiUons^ il paraissait appartenir à une classe aurdessus éès paysans de la Campagne de Naples. C'était comme un fantôme de concierge^ couvert des insignes ea lambeaux d'une domesticité opulente. H fit qiaelqaes pas sur la terrasse^ les bras en croix sur la poitrine^ k tète tantôt basae^ tantôt relevée en arrièro> comme s'il eût regardé le zénith. Puis^ s'arrëtant tout à coup sous un balcon lézardé^ il tira des larges basques de son pourpoint une petite mandoline sansoordest et chanta d'une voîz dtôvrotante ce coufM t

Laisse tes perstennes verte»

Entr^ouTertei An baicon des eorcid«r»; Oie toute barmoniet arah»

Delà TV99 Jusqu^à TalcÔTe où to don.

Le vieillard essuya ses yeux pleins de larmes avec le bois de sa mandoline et OQntîmua sa promenade sur la terrasse^ les bras croies, tantôt regardant la terr^ tantôt le ciel. Il n'apercevait pas les deux jeunes étrangers qui s'avançaient pour lui parler.

— Excu86£-moi^ mon père, si je vous suis importun, dit Léontio en s'adressant au vieillard; est-ce bien Ottayano qu'on nomme cette partie de la montagne?

Le vieillard s'arrêta tout frissonnant, comme si une voix Peut réveillé en sursaut; il ûxa sur Léontio et Stellina des regards égarés : ses bras retombèrent lourdement, sa poitrine se gonfla ; les veines de son cou se teignirent de noir ; un souffle bruyant mur* mura dans sa gorge et dans ses narines; puis sa figure s'épanouit dans un accès de gaieté délirante, et il s'écria d'une voix tonnante : — Stellina I Léontio I ah ! mon bon Dieu ! ah ! je le savais bien que vous n'étiez pas morts ! non, les anges ne meurent pas; mes honnêtes enfants ! mes jeunes maîtres \ et d'où venezvous T que vos habits sont laids i Stellina, qu'avez-vous £adt de la robe espagnole qui vous allait si bien ! On danse, on danse partout, c'est le joar de votre mariage ; vous êtes bien pâle à la noce, jeune épouse; prends garde au moine, beau mari; le voilà! le voûil on f empoisonne, Léontio 1

— Oh 1 s'éaîa Léontio étouffé par une émotion non ressentie encore; ohl suis-je éveillé, Stellina! Ma CKBur, ma sœur, secoue-moi, secoue-moi, mords ma main, brise mon front avec un caillou, je veux me ré* veiller!

Stellina poussait 4es cris sourds et embrassait son frère.

C'était comme un horrible trio de fous : le vieillard riait des lèvres, les yeux fixes et vitrés; Léontio, la chevelure secouée par l'agitation continuelle desa tête, et voilant à demi son pâle visage; Stellina se collant à la poitrine nue et brune de Léontio et l'inondant de pleurs.

— Impossible l impossible I s'écria Léontio, la réalité a menti: c'est une infâme trahison ! tu es un bandit de comédie, vieillard, on fa aposté ici pour faire ton

jeu ; laisse-moi, Steilina, laisse-moi le tuer d'un coup de poignard.

Le poignard étincelait dans la main nerveuse de Léontio, et l'écume tombait de ses lèvres verdâtres. Le vieillard n'eut pas la moindre émotion ; il ne recula pas, il n'étendit point ses bras pour parer le coup; un calme sourire de bonheur glissa sur sa figure : ce fut Léontio qui recula.

— Mes bons enfants, dit le vieillard avec un accent mélancolique, oh ! combien je vous ai pleures î les larmw ont brûlé mes yeux. Vous revenez d'un long voyage, n'est-ce pas? Venez vite ; vos nobles parents vous attendent. Voyez comme le château s'est paré pour vous recevoir. C'est moi qui ai arboré sur c^tte tour le pavillon de Léon et de Gastille : comme il fait bien au vent ce pavillon l avez-vous vu Ja chambre nuptiale? Oh ! elle donne du plaisir !.. Il y a les deux plus beaux cadavres. . .

— ïais-toi, tais-toi, génie d'enfer I s'écria Léontio. Mais que me veut ce spectre de vieillard ? Fantôme, rentre dans ta tour. Viens, Steilina ; descendons à la ville... J'ai peur.

— Je ne vous quitte plus, mes jeunes maîtres, je vous suis partout ; ne me refusez pas la grâce de mourir auprès de vous.

— Va-t'en, va-t'en ! tu te feras tuer...

— Ah I vous êtes bien ingrat, Léontio. C'est moi qui ai cousu de mes mains votre suaire...

Steilina n'eut que le temps de détourner le coup de poignard ; il glissa sur le bras du malheureux insensé, et le sang jaillit sur ses haillons.

— Mon frère ! mon frère ! tu te fais assassin ! mon Dieu I veille sur sa raison î

Le vieillard ne remarqua ni le coup de poignard, ni le sang qui coulait de son bras. Léontio s'était un peu calmé à la vue du sangj il s'approcha du vieillard avec

l'ahe transmise. 237

intérêt, pour visiter sa blessure, et en lui parlant avec douceur.

Le vieillard repoussa de la main la main de Léontio; une rougeur écarlate resplendit sur ses joues ridées; des éclairs jaillirent deVazm* orageux de ses yeux. Non ! non ! s'écria-t-il d'une voix retentissante, non ! vous n'êtes pas mes jeunes maîtres ! Ils sont morts, et bien ttiorts; j'ai senti, moi, l'odeur de leurs cadavres quand ils pourrissaient au soleil. Vous êtes deux spectres sortis de l'enfer avec les figures de Léontio et de Stellina. Ob ! qu'ils ressemblent bien à des spectres, surtout celui-ci! Oh! quelle odeur de soufre ils portent avec eux! Partez, Satan, démons! Frère Gandolfo, viens dire les prières de l'exorcisme ! Oh ! l'enfer ! Comme ils grincent des dents! Léontio crache des lézards! Fantômes ! fantômes ! hors d'ici ! Oh ! elle est belle celle-là; mais voyez ses cheveux : ce sont des cou« leuvres; sa langue est une flamma d'arsenic! Las Vegas ! Ottayano ! venez lapider ces fantômes qui ont volé la chair de vos enfants ! San Stefano vous fournira les pierres. On les a empoisonnés, vos enfants; c'est le bourgeois Marco Théona, en habit de moine, qui a versé le poison. Il a bien fait le moine Marco. N'est-ce pas Las Vegas qui, par jalousie, a mutilé Théona, le jour même où Théona épousait sa belle Romaine? J'ai été témoin du crime, moi. Le moine s'est vengé. Théona s'est vengé : crime pour crime. Théona n'était pas de sang noble, lui! on l'a traité comme un pourceau : Théonas'est vengé, il a bienfait. Bravo, Théona !

Et le vieillard marchait d'un pas précipité vers les ruines, les bras levés au ciel, en criant : Bravo, Théona !

Un autre acleur arrivait.

C'était le chartreux en habit de paysan; il montait lentement le petit sentier et se dirigeait vers Léontio.

— Suivez-moi, dit-il d'un air mystérieux.

Le chartreux marcha vers les ruines du pas résolu

238 L'AME TRAlfSlflSX.

d'un homme qui sait où il ya. Il traversa une petite courtoute jonchée de pierres et de broussailles; il entra dans un vestibule plein de décombres, où paraissait suspendu Tescalier qui conduisait aux appartements supérieurs. Les premières marches en avaient été détruites ; il suppléa aux marches écroulées en amassant des pierres sous les débris de Tescalier^ avec Taide de Léontio. Stellina eut de la peine à les suivre sur ces degrés mouvants et improvisés. Enfin elle atteignit la rampe qui tremblait sous les mains convulsives de Léontio. Les trois acteurs de cette scène^ parvenus au premier étage^ traversèrent une galerie dévastée^ dont les fresques avaient presque entièrement disparu. On lisait sur les murs d'atroces injures contre les Espagnols; elles paraissaient écrites avec du sang. Au bout de la galerie était une porte murée; l'étranger s'arrêta devant et tira des plis de son manteau un énorme instrument de fer.

Une brèche assez large fut faite en un instant. L'obscurité régnait dans cette salle, dont la fenêtre avait été murée comme la porte. L'inconnu entra le premier et démolit le mur bâti contre les volets.

^ Entrez, dit*il à Léontio ; il faut grand jour maintenant, et il laissa tomber son marteau de fer. Léontio, Stellina, reconnaissez-vous cette chambre?

Stellina était mourante ; elle s'assit sur un fauteuil et ne répondit pas. — Gonunent voulez-vous que je la reconnaisse? répondit vivement Léontio; je ne suis jamais venu à Naples, et cette salle est fermée depuis bien longtemps.

— Eh bien I dit £roidement l'inconnu^ c'est votre chambre nuptiale, c'est la chambre où vous êtes morts.

-~ Ah ! quand ce rêve finira-t-il ! murmura tout bas SteUina. Léontio était au désespoir et regardait autour de lui avec des yeux eSlrayants.

— n s'est commis un crime, dit-il, oui, un crime;

L'AKE TBÀNStfISB* 239

ce marbre Tatteste ; ce marbre a bu du sang ou la sueur d'une double agonie 1 On reconnaît là les traces de deux cadavres.

— Oui^ tu dis vraij Léontio ; c'est ici où tu as été empoisonné^ toi et ton épouse; voilà la trace du ca* davre de Stellina, voilà la trace du tien. Ces deux flambeaux ont éclairé ta dernière nuit; ces habits sont ]es tiens ; ces robes sont celles de ta fenmie; vous Ik)uvez les revêtir : ils iront à votre taille ; voilà ton épée^ dont la poignée d'argent figure la lettre L. Reconnais ton chiffre, Léontio. Voilà le lit nuptial ! tu n'y as jamais dormi, jeune ^oux !

«-^ Songe d'enfer ! s'écria Léontio au comble du délire ; sainte Vierge, à mon secours ! Est-ce qu'il ne me semble pas maintenant que je reconnais cette chambre? Ce souvenir a été fugitif comme l'éclair» mais j'ai eu le temps de le saisir, Stellina !..

— Viens, viens, mon frère; sortons, sortons, ou je meurs ici, oui, j'y meurs ! ..

— • Pour la seconde fois, dit l'inconnu avec un grand calme.

Jamais figure d'homme n'exprimera le mouvement intérieur de Léontio à cette réponse poignante de sang-froid.

L'inconnu continua :

— Jeunes gens, ce n'est rien encore; vous êtes ici en mon pouvoir, vous n'en sortirez qu'après avour tout vu. Je vous épouvante, n'est-ce pas? Il faut que tu sois bien lâche, non pas toi, faible femme, mais toi qui as déjà le regard de l'homme, et qui parais en avoir le cœur; regarde si j'ai l'air de trembler, moi. Léontio! regarde ma figure, elle est sereine, mes doigts n'ont pas de convulsions, mon pouls est calme ! Je suis dans un lieu où tout me rappelle une épouvantable nuit, une nuit comme les étoiles n'en éclaireront plus; eh bien ! je suis à mon aise. Et pourtant»

lorsque je vous vois tous deux là, devant moî, devant ces portraits, devant ces vêtements de noces, je suis moins sûr de mon existence que de votre mort. Pour moi, vous êtes deux horribles fantômes échappés du tombeau afin de troubler ma vie. Tu dis que tu crois rêver, Léontio! et moi je ne puis pas même me rassurer avec cette idée du songe, car je n'ai pas ton imagination folle, moi. Je me rends fort bien compte de mon état ; je sais que tout est réalité dans ce que je vois, et ce que je vois, je ne le comprends pas. Léontio, il y a dix-huit ans passés que je me suis enfermé dans la chartreuse Saint-Martin; là, je ne me suis occupé que de Dieu et de toi. Ce que le monde a fait dans ce temps, je l'ignore et m'en soucie fort peu; je n'ai pensé qu'à ce que j'ai fait, et surtout à ce qui m'a été fait. J'ai cherché dans le calme d'une chartreuse une distraction à mes souvenirs, un remède à mes maux, un pardon à mes... fautes. Après dix-huit ans, je touchais à la guérison. Je t'ai vu hier, toi et ta femme !.. Que maudit soit le jour d'hier. C'est le démon du fort Saint-Elme qui vous a conduits par la main à la chartreuse ! Mes dix-huit ans de résignation sont perdus! Il faut que je me mette à la piste d'une énigme, et si j'en trouve le mot, il faut que ma main soit esclave d'un ancien serment fait sur la tombe de ma femme! il faut que je ramasse cette aiguille d'or et qu'avec sa pointe j'écrive, pour la seconde fois, un mot sur la poitrine d'un cadavre. Tout cela n'est pas bien clair pour toi, Léontio ; mais ces murs me comprennent, ces marbres tremblent en m'écoutant, les rideaux de cette alcôve frissonnent. Oh ! Dieu hi'en est témoin, si je forme un vœu à cette heure, c'est que ta chair ne soit point de la chair, c'est que la chair de ta femme ne soit pas une chair de femme ; soyez spectres tous deux pour me rendre innocent. Rassure-moi, Léontio; n'est-ce pas que tu viens de

sortir de la tomie ? Te souviens-tu d'avoir vécu au soleil ? Non, non, ton corps n*est que Tapparence d'un corps, n'est-ce pas? Laisse-moi toucher les cheveux de ta femme.

— Misérable! je t'étrangle, si ton regard seulement souille ma sœur!

— Oh! ne t'alarme pas, Léontio; ma main ne peut rien sur une femme : elle est froide comme celle d'une statue ! Si le cœur d'une femme pouvait palpiter sous ma main, nous ne serions pas ici occupés à nous servir d'épouvantail mutuel.

— Oh ! s'écria Léontio, voyons, qu'as-tu à me dire encore? Ma sœur a besoin de repos; délivre-nous de toi et de ton attirail de mort; je suis las de t'écouter, voici bientôt la nuit. . •

— Ah ! tu es las de m'écouter ! dit l'inconnu avec un aigre sourire; ce n'est pas du sang de fantôme qui coule dans tes veines! tu n'as pas la froideur du tombeau, bouillant jeune homme; tant pis! Eh bien I »i tu n'écoQtes pas, regarde I

Et il arracha lestement les voiles noirs qui couvraient les deux portraits; on aurait dit qu'ils avaient été peints la veille : ils étaient frappants de ressemblance, de formes, de taille, avec Léontio et Stellina.

— Pour compléter la ressemblance, aj outa l'inconnu, ramassez vos habits de noces et revêtez-les.

Stellina se leva, fit le signe de la croix et retomba sans connaissance sur le fauteuil; le cri de l'effroi s'arrêta entre les lèvres béantes de Léontio. Les doigts de sa main gauche se crispaient dans les larges touffes de ses cheveux. Il s'évanouit.

242 l'ame t&ansmisk.

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