‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 15 sur 23 · LE TOMBEAU · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU

Stellina était revenue de son éyanouissement ; assise sur le marbre^ elle avait posé sur ses genoux la tête de Léontio et la couvrait de larmes. Léontio semblait dormir; sa respiration s'entrecoupait de soupirs et de cris sourds : c'était une léthargie, sans doute, pleine de rêves pénibles. Stellina n'osait interrompre ce mauvais sommeil qui, du moins, était une sorte de trêve, une apparence de repos.

La lune était réfléchie dans une glace de la chambre, et semblait regarder le groupe fraternel tout illuminé de ses mélancoliques rayons. Cette triste veillée s'éclairait ainsi au flambeau du soleil des ruines. La jeune fille, protectrice du sommeil de Léontio, avait trouvé dans cette fonction si douce un courage bien au-dessus de sa faiblesse ordinaire. En reprenant ses sens, eUe n'avait plus revu le chartreux; et quoiqu'elle craignit, à chaque instant, de le voir entrer, elle se trouvait presque heureuse d'être délivrée de la présence de cet homme mystérieux. Léontio fit un léger mouvement de tête et ouvrit les yeux; la figure penchée de Stellina qui le regardait lui rendit un peu dô force au cœur.

— Où sommes-nous î s'écria-t-il d'un air égaré; dis, Stellina, où sommes-nous?

— Tu es auprès de moi, mon frère, répondit la jeune fille avec une voix plus harmonieuse que le son de la lyre qui endort les douleurs.

La voix de la femme a été notée pour embaumer

L'AHX TRAlTStfTSE. "243

la souffrance; layoix de la femme est mi écho du ciel.

Léontio baisa les mains de Stellina en versant d'abondantes larmes : tout à coup il jeta de rapides regards autour de lui et dit d'une voix basse et tremblante : Où est-il le spectre de la chartreuse ? sommes* nous seuls ?

— Oui, oui, mon frère; il y a déjà trois heures que je garde ton sommeil, et personne n*est plus entré ici. J'ai entendu deux voix là-bas, sur la terrasse ; une de ces voix m'est connue, c'est celle du chartreux ; l'autre, je ne l'ai jamais entendue; elle est forte, brusque et hautaine. Si j'avais pu fabandonner un seul instant, je me serais rapprochée de la croisée ouverte, pour écouter leur conversation ; de cette place, je n'ai pu entendre que des mots sans suite ; nos noms étaient souvent prononcés par ces deux hommes. Il y a bien longtemps quils sont partis, du moins je le présume, car je n'ai plus entendu qae le souffle de ton sommeil.

Léontio marcha vers la croisée et regarda la campagne. Pas un être vivant n'animait ce désert; la brise était suave à respirer; Taube blanchissait déjà la cime des grands pins; on entrevoyait quelques barques qui cinglaient d'Ischia vers Misène; l'alouette lançait à l'air des notes claires, veloutées, joyeuses; c'était la seule voix qu'on entendit sur le sommet silencieux d'Ottayano. Stellina, qui s'abandonnait avec sa légèreté déjeune fille aux douces impressions du moment, aussi oublieuse du passé qu'imprévoyante du plus proche avenir, Stellina disait à Léontio : — Mon frère^ ce charme de l'aube me fait un plaisir doux comme une de tes caresses; je n'ai jamais va la nature si belle. Dans la maison où nous avons passé notre enfance, j'ai vu la mer bien des fois; mais cette mer était triste, et la montagne mélancolique. A Rome, je n'ai jamais joui de la fraîcheur

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de Taube que dans notre rue de Saint-Théodore : de notre croisée on voyait des ruines noires, de vieux murs de briques et de pauvres gens qui allaient au travail avant le soleil, pour se faire la journée plus longue. Ici, regarde comme tout est beau; respire comme tout est parfumé. Ohl viens, oublions tout, descendons là, dans ce bois ; allons voir lever le soleil, au bord de cette montagne qui s'avance vers la mer. Viens, mon frère, cela te fera du bien.

Léontio, la tète encore bouleversée, se laissa entraîner par Stellina. Ils descendirent Tescalier en ruines et arrivèrent sur Tesplanade.

Ils marchaient au hasard, silencieux et craintifs ; au momdre bruit, Léontio saisissait son poignard, et la flanune lui montait au visage. Il y avait assez de clarté déjà pour distinguer tous les objets yoisins.

Un massif de cyprès frappa Léontio : voici un tombeau, dit-il ; les tombeaux nous poursuivent ! C'est un sarcophage abandonné depuis longtemps, car il est tout couvert de lierre et de hautes herbes; c'est «n bel effet de paysage !

Il s'avança, et coupa avec son poignard les arêtes du lierre collé contre la porte du tombeau. Voici des lettres, c'est une épitaphe sans doute ; j'aime les épitaphes; je veux lire celle-ci; voyons si...

Il ne put achever; ses cheveux se hérissèrent d'horreur; d'un signe il appela Stellina restée un peu en arrière; elle suivit l'indication du doigt de Léontio.

Le jeune homme prononça lentement et d'une voix sourde les mots de l'épitaphe :

LÉONTIO ET STELLINA.

MORTS LE 11 UAI 1646, J0T7R DE LEUR MARUGS i

Les deux jeunes gens se regardèrent quelques instants dans un silence de stupéfaction.

Le désespoir donna à Léontio un accès de force^ de courage et de fureur; il ouvrit la porte du tombeau et vit deux places de CAdavre... ^ ■

— Vide! s'écria-t-il Mais regarde, regarde,

Stellina, ces deux médaillons de marbre ; reconnaistu ces profils? y a-t-il deux profils comme le tien au monde? Mon Dieu, mon Dieu, descends, parle-moi sur la montagne, comme à Moïse, ou je meurs fou !

La jeune fille s'était agenouillée sur le- gazon et priait, un chapelet à la main.

Tout à coup il se fit une révolution sur la figure de Léontio. Ses traits rayonnèrent, comme de bonheur, ses yeux s'éclairèrent de joie.

— Eh bien, oui! s'écria-t-il, j'accepte Tépitaphe! Merci, tombeau! merci, révélation de la tombe! Oui, oui, Stellina, ce jour n'est pas un jour de mort; cette aube est le rayon matinal de ma vie ! Ces cyprès sont des myrtes ! ces lettres funèbres étincellent d'or ! Stellina, Stellina, lève-toi, lève-toi! tu n'es plus ma «œur ; Léontio n'est plus ton frère ; je suis ton amant l

on époux! Oh! je le savais bien, Stellina; Dieu ne m'aurait pas mis au cœur une passion crrminelle! Oui, oui, je suis fantôme, je suis ressuscité, je suis une exception dans la nature; tant mieux! Que m'importe de vivre d'une vie de mort, si je puis aimer Stellina comme une amante : je suis prêt à tuer celui qui viendra m'expliquer ce mystère en me rendant une vie et une sœur ! Je veux être mort et ton époux, plutôt que ton frère et vivant.

£t il entraînait Stellina vers la grande allée de pins; la jeune fille pleurait de joie; jamais elle n'avait vu Léontio dans cette auréole de bonheur : elle, toujours si soumise à son frère, écoutant sa voix comme la voix de Dieu, elle s'abandonnait à des caresses de flamme, sans crainte ni remords. Bien loin de dissuader Léontio d'une erreur qui consolait l'inconso-

a^Q L'AHS TRÂNSMISB.

lable jeune homme, elle n'ouyrît la bouche que pour mettre le comble à sa joie. — Oui, oui, mon frère... mon ami, mon Léontio, oui, c'est Dieu <iui f inspire ; c'est Dieu qui nous a conduits ici par la main. Eh! je le sentais bien aussi que je ne f aimais pas de l'amour incestueux d'une sœur : oh ! je t'aimais bien mieux! Combien de fois une parole d'amour s'est arrêtée sur mes lèvres ! Et ce matin, quand tu dormais sur mes genoux, tu ne sais pas combien de caresses d'amante tu as reçues sur le front; c'est ce qui fa rendu la vie, Léontio, mon frère, mon ami.

— Ton époux ! ton époux ! notre contrat de mariage est écrit sur le bronze ! Dieu lui-même a semé du lierre sur ce registre nuptial, afin qu'aucun doigt profime ne pût l'effacer. Tiens, crois-tu que ces baisers dont je te brûle soient des baisers de cadavre ! Adieu, Naples ! adieu le monde ! adieu tout! Viens, Stellina.

Et ils étaient entrés dans ce pavillon du bout de l'allée, le même où l'autre Léontio et l'autre Stellina frirent surpris par le moine empoisonneur... On n'entendit plus que le murmure de la fontaine voisine, le chant de la brise dans les aliziers et le son des molles vagues expirantes sur le rivage.

Le soleil était bien haut sur l'horizon quand les deux époux de la mort quittèrent le pavillon nuptial ; Léontio, serein comme un ange du ciel, Stellina, langoureusement suspendae au bras de son ami. Ib étaient tout entiers l'un à l'autre et ne s'apercevaient pas qu'un étranger faisait mine de leur barrer le passage de l'allée.

— Mon ami, rentrons dans le bois, dit Stellina; voici encore quelque mauvaise nouvelle qui nous arrive.

— Oh ! maintenant, mon amie, je défie bien l'enfer de m'épouvanter; tu es ma femme, cela me BuflSt, tout le reste m'est indifférent.

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n considéra avec attention Pinconnù de Pallée et s'arrêta brusquement.

— Non, dit-il, non, mes yeux ne me trompent point ; c'est Salvator Rosa I

— Oui, vous m^avez reconnu, répondit le grand artiste en se rapprochant ; et c'est vous que je cherche. A notre première entrevue, vous étiez sans nom et vous me traitiez d'Excellence, aujourd'hui, c'est le plébéien Salvator Rosa qui salue le duc d'Ottayano.

Léontio gardait le silence, ne comprenant rien à ce début. Salvator continua :

— J'aime les aventures, moi; j'aime les hommes de passion orageuse; je me fais souvent conter des histoires par ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup joui, beaucoup souffert. Ma vie est la plus fabuleuse des vies : j'ahne les gens qui me ressemJblent. Je vous ai suivi pas à pas depuis le jour de notre rencontre au Janicnle. Le lendemain je me rendis à votre maison de la rue Saint-Théodore; on me dit que vous étiez parti pour Naples; j'avais quelques affaires de famille i régler à Naples, je pris donc le même chemin que vous. Un vif intérêt, une curiosité singulière m'attachaient à votre existence. A force d'interroger mes souvenirs, je me rappelai que je fus un jour appelé là, dans ce château, pour peindre deux époux qui portaient le même nom que vous et madame. J'appris ensuite que cette noce avait fini par un empoisonnement. Je ne crois pas, moi, aux choses surnaturelles, bien que mon imagination soit folle à volonté ; je ne pus admettre que c'était votre figure qui avait passé sous mon pinceau; il (allait donc qu'un autre enfant fût né de la même mère. Mais à qui m'adresser pour me conduire dans un labyrinthe de conjectures? Tous les maîtres de ce chiteau étaient morts de mort violente ou naturelle; il ne restait de deux familles quim concierge fou* Il me yint à l'idée que si deux enfants

nouveaux étaient nés après la mort des premiers, a coup sûr un prêtre les avait baptisés sous le même nom que leurs frère et sœur : c'est l'ordinaire consolation des parents malheureux. Après trois jours de recherches dans les églises de Naples^ j'ai enfin découvert un vieux franciscain qui s'est souvenu d'avoir donné le baptême à deux enfants^ dans une maison éloignée de la ville^ et d'y avoir été conduit avec un mystère qui semblait être une précaution contre un ennemi acharné. Le franciscain m'a ajouté qu'il se rappelait fort bien toutes les circonstances de cet événement^ car il avait été rémunéré de son œuyre avec une grande libéralité. — Bien plus, a-t>-il dit, je me souviens que la petite fille Stellina avait au bas de sa poitrine une légère empreinte écarlate qui figurait une aiguille d'or, comme celles que les femmes portent aux cheveux.

Léontio poussa un cri de joie, se précipita au cou de Salvator Rosa et le tint longtemps étroitement embrassé.

— Oui, oui, s'écria-t-il , c'est vrail c'est vrai.' Homme du ciel, tu me rends la vie !

Stellina pleurait d'attendrissement Salvator continua:

— Mespas étaientattachés aux vôtres, comme je vous l'ai dit : hier soir, à l'entrée de la nuit, je suis arrivé là, sur cette esplanade, avec deux domestiquer; je vous appelai à haute voix par votre nom, et personne ne répondait ; enfin un homme est sorti de ces ruines, j'ai couru à lui, et lui a tremblé en me reconnaissant : c'était Marco Théona! J'avais longtemps vécu avec lui dans les Abruzzes, moi, peintre de paysages, et lui, bandit. Un grand malheur, le désespoir, la vengeance, avaient jeté Théona dans les Abruzzes; il était toujours sur la route de Naples à Rome, comme un chasseur à la piste qui attend le gibier qu'on lui a

désigné. J'ai usé de mon ascendant sur Théona pour lui arracher des secrets^ car je savais que son histoire se liait à celle de vos familles ; je Tai menacé de le livrer aux sbires, il a parlé. — Allons à Naples, m'at-il dit, ce n'est qu'à Naples que je puis vous indiquer la retraite de Léontlo et de Steliina. Nous sommes descendus de la montagne. A Portici, nous avons pris une harque. Sur le point d'aborder, Théona m'a dit : Vos deux protégés sont peut-être morts; vous les trouverez dans les ruines d'Ottayano; il y a tout auprès un tombeau vide avec leurs noms gravés ; vous n'aurez pas beaucoup de peine pour les ensevelir. Quant à moi, mon malheureux destin est accompli !.. Et il s'est jeté à la mer. Au lieu de deux cadavres à ensevelir, j'ai trouvé deux époux à embrasser. Venez prendre vos vêtements de noces.

— Ah 1 dit Léontio en baieant les mains du grand artiste, je n'aurais pas cru que le bonheur fût si léger ! Quel jour que celui-ci l Où pms-je voir finir un aussi beau jour?

— Où il a commencé I dit Salvator. Demain vous viendrez à ma maison du Pausilippe; là, je vous expliquerai tout; aujourd'hui nous restons à votre château, duc d'Ottayano ; mes domestiques ont songé à tous nos besoins. Dams une heure, vous serez mariés à l'église de Résina, et ce soir...

Le soir, dans la chambre nuptiale, tout illuminée, le duc et la duchesse d'Ottayano, revêtus des habits de leurs frère et sœur, recevaient les félicitations de Salvator Rosa et de sa famille; puis les flambeaux s'éteignirent, une seule lampe d'argent à quatre rayons éclaira mollement la chambre. De brûlantes paroles d'amour s'échangèrent encore auprès de ce Lit, couvert de la riche étoffe aux franges d'or; mais cette fois les époux y dormirent.

Le lendemain, Léontio dit à sa femme : Mon frère

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et ta sœur sont morts indignement ici; Dieu ne poa« vait les ressusciter : mais Dieu est juste^ il a fait tout ce qu'il était en sa puissance de faire^ il les a ressuscites en nous.

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