‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 16 sur 23 · VAN-DICK · texte numérisé non relu

VAN-DICK

AU PALAIS BRIQNOLA

La ville de Gènes s'était levée^ ayec l6 soleil de ses plus beaux jours, pour assister au mariage du comte Brignole. La darse faisait silence, le môle était désert devant la fontaine de Saint-Christophe ; les galères dormaient dans les eaux calmes et bleues qui reflètent, en le brisant> le péristyle du palais Doria. Tout le bruit s'était réfugié dans la via San-Luca ; toute la foule amoncelée dans le voisinage dei Banehi se dirigeait vers San-Lorenzo, la cathédrale, en inondant les rues étroites et tortueuses qui étouffent cette magnificence gothique, écartelée de marbre noir et blanc.

Les Génoises sont belles, mais la comtesse était plus belle qu'une Génoise. Elle avait dix-huit ans; on n'a jamais vu de plus beaux cheveux noirs que les siens sur un front aussi pur, un plus beau teint sur un visage plus angélique : elle était citée en Italie, à und

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époque où l'Italie avait tant de femmes à donner en modèles aux artistes ses enfants.

Le comte Brignole, VaUié des Durazzo et des Doria- Tursi, avait fait bâtir, dans la strada Balbi, un palais digne de l'adorable femme qu'il épousait.

C'était une de ces merveilles de marbre qui ont immortalisé le nom de l'architecte Tagliafico, et valu à la ville cette glorieuse appellation de Gènes la superbe. De splendides mosaïques couvraient les murs et les parquets inférieurs; et quand on montait l'escalier où des marbres de toutes couleurs arrachaient l'admiration par la hardiesse de leur coupe, on était étonné de n'avoir encore vu qu'un faible édiantillon des magnificences que renfermait ce palais.

L'église de Saint-Laurent resplendissait de lumières et d'étoffes précieuses où l'or et l'argent se mêlaient en riches dessins à tous les tissus. Toute la noblesse, sortie de ses palais de marbre, inondait la grande nef et le sanctuaire; la bourgeoisie opulente s'entassait dans les nefs latérales ; la populace curieuse se pressait sur l'étroit parvis, sous le porche et à toutes les issues. Personne n'était venu là pour prier ; la reine de la fête religieuse se nommait la comtesse de Brignole. Il était difficile de l'entrevoir agenouillée devant l'autel; mais quand elle se levait, et que, rejetant son voile en arrière, elle se retournait un seul instant vers les nefs, alors un murmure d'admiration montait aux voûtes avec les notes du chant grégorien, et l'on ne savait plus si la foule adressait une hymne de louanges à la comtesse ou à la Vierge de l'Assomption.

Car, par un étrange choix, le jour où se célébrait ce mariage était le quinze du mois d'août, et les deux fêtes, la fête nuptiale et la fête religieuse se trouvaient ainsi confondues en une seule.

Tout ce monde accouru de toutes les parties de la ville formait la parenté ou la clientèle des deux mai-

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sons qui s'imissaieût. La noblesse de Gènes allait rarement chercher ses alliances au dehors. De la sortOj au bout de quelques siècles^ toutes les familles^ même celles qui se trouvaient sans cesse en rivalité pour les charges et les dignités publiques^ étaient à un degré quelconque unies par les liens in sang. Gela faisait qu'aux jours du danger tous formaient une masse compacte^ marchant sous de rares bannières et un fort petit nombre de che&^ toujours illustres et de glorieux renom.

On remarquait aussi^ à quelques pas devant la rampe du sanctuaire^ un jeune homme d'une figure^ d'un regard et d'une pose de corps extraordinaires. A tous ces signes extérieurs il était aisé de reconnaître qu'il n'appartenait ni par sa naissance^ ni par sa vie^ ni par ses mœurS; à la ville de Gènes. H n'était habillé ni comme un seigneur^ ni comme unbourgeois^ ni comme un marchand. Il avait inventé son costume tout d'une pièce^ soie et velours noir. Son visage était pâle ; une moustache déliée noircissait sa lèvre; ime barbe pointue tombait de son menton. Il ne s'agenouillait paS; il ne priait pas^ il ne s'asseyait jamais. Il regardait la belle comtesse avec des yeux d^une mystérieuse expression^ il la regardait toujours. Il était immobile^ appuyé contre un pilier; et si quelques vives émotions tourmentaient son âme^ rien ne transpirait au dehors : à le voir ainsi posé^ on l'aurait pris pour un portrait en pied tombé de son cadre et incrusté sur un pilier de Saint-Laurent.

Ce jeune homme était le peintre hollandais Antoine Van-Dick.

Par quel hasard l'élève chéri du Flamand Pierre- Paul Rubens se trouvait-il à Gènes le jour du mariage de la comtesse Brignole? Ceux qui ont visité la viUe n'adresseront jamais cette question. En effet il n'est pas de ville au monde qui ait fourni autant que Gènes

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des modèles aa pinceau célèbre da peintre hollandais. Entrez dans n'importe quel palais de la strada Balbi ou de la strada Nuoya> vous trouverez des portraits peinte par Yan-Dick. L'Angleterre paierait de tout son OT les toile» accrocliées aux galeries de ces palais sibandonné? par leurs maîtres pour cause d'infortune. Mais ceux-ei ne les lui céderaient pap. Lq portrait de fa^ mille est totyouïs à leurs yeux la plus belle portion de rbéntage paternel et cela suffirait pour justifier ce sentiment de prédilection qui ramena (û souvent Tar» tiste boUandais d^s les murs de Gènes la superbe,

Debout, contre le pilier de San-Lorenao, on eût dit que VaurDick, en proie ànne vive préoccupation inté^ iieui?e,étaitétrangeràtoutcequisepassaitautourdeluL

n ne parut s'animer qu'au moment où les bannière?» et les guidons des qonfréries descendirent du sanc* tuaire dans la g?ande nef et que la statye d'argent de la Vierge^ portée par quatre marins de la galère Doria^ traversa la foule, comme si elle eût glissé sur les tètes. Après la cérémonie du mariage, la procession commença. La comtesse Brignole marchait après la Vierge j son époux la suivait d'un air singuHèrement oi^eilleux. Le nobJe comte était dépourvu de cette spirituelle intelligence que la nature donne à tous les Italiens.

Quand il passa devant le peintre Van-Dick, le grand artiste dit au comte Pallavicini :

— <^M($ vie pour m quart d'heure de cet homme! »

Personne n'entendit ces paroles murmurées à l'oreille d^un ami; elles se perdirent dans un énergique Sake Regina que h peuple entonnait avec furie, en brûlant de ses regards la comtesse Brignole qui faisait des largesses aux bassins de tous les couvents.

Van-Dick, arraché à sa contemplation, se mêla au noble cortège et descendit avec la procession vers le tuihourg de Saint-Pierre d'Arena.

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C'était au tomber du jour^ le soleil s'inoUaait sur leg belles eaux du golfe ligurien; les collines resplendissaient d'une douce lumière', les cloches sonnaient à toute volée; les vaisseaux saluaient de leur artillerie les deux vierges triomphantes; les )ianderolles flot* taient à la brise; le genêt et Tencens pavfamaient l'air, et lorsque de tous ces bruits joyeux, de tous ces paiv fums de mer et de collines, de tout ce frémissement de bannières. Balançait en chœur VAvê marU Hella, Van-Dick sentait des larmes sur ses joues et des frissons partout.

Le palais Doria ouvrit ses portes au clergé de Saint» Laurent. L'Ave marU itella éclata sous les colonnades qui s'avancent sur Teau; l'hymne virginale fut répétée à bord de toutes les galères voisines ; il semblait que le ciel, la terre, la mer, saluaient d'un chœur immense la jeune épouse qui étincélait comme un astre sous la porti^e de marhre du beau palais Doria.

Van-Dîck sortit des rangs et monta aux jardins solitaires qui s'élèvent en amphithéâtre derrière le palais, du côté de la statue du Géant.

Là, il se recueillit pour penser à ce qu'il avait à faire. Il aimait la comtesse, non d'un amour vulgaire, mais d'une passion d'artiste; il l'aimait depuis deux ans ; il avait vu éclore cette belle fleur dans les nymphées du palais Tursi, au milieu des fontaines et des citronniers.

Dans l'enfant il avait deviné ce que serait la femme un jour, et l'artiste s'était trompé : la femme en se développant laissait derrière elle la création idéale dtooie Uuaginaticai exaltée. Ella était arrivée à ce point

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gaprème de beauté qui gapprime toutes les analyses et tous les arrangements potir ne laisser de place Ans Fesprit que pour l'adoration.

Van-Dick, dans le jardin Doria, ne la voyait plus comme jadis dans les jardins parfumés du palais Tarsi, mais bien telle qu'elle venait de lui apparaître^ au milieu de l'admiratioa et des désirs de tous à P^lise de San-Lorenzo.

Le peintre n'avait rien i offirir à ces familles génoises^ plus opulentes que des rois ; il n'avait ni palais de marbre^ ni galions dans le port ; il s'était donc toujours tenu à l'écart avec le secret de son amour. Un seul homme avait reçu ses confidences^ le comte Pallavicini^ noble et généreux seigneur^ qui aimait les arts et les artistes et avait voué une amitié toute particulière au peintre hollandais. Il aurait volontiers donné sa fortune à Van-Dick; mais son palais et sa villa magnifique l'avaient ruiné complètement.

La fète^ le chant^ les cloches^ la foule avaient pu un instant distraire Van-Dick. Maintenant^ isolé dans la vigne des Doria^ il supportait tout le poids brûlant de sa passion. 11 regardait la mer^ spectacle sublime qui attriste souvent et ne console jamais; il regardait la superbe Gênes^ assise au soleil sur ses montagnes^ chantant sa joie avec les cloches aériennes^ associant^ sur la même colline, le couvent austère et la villa pleine de profanes voluptés. Van-Dick fermait ses yeux et frappait son front. Alors une brise lui apportait la mélodie lointaine de la procession, refrain expirant, léger, purifié dans l'espace, et doux à son oreille comme une parole italienne exhalée des lèvres de l'adorable comtesse Brignole.

Van-Dick, la poitrine brisée, se leva vivement et saisit d'une main convulsive son épée qu'il avait suspendue à la feuille charnue et épineuse d'un aloès.

U descendit du sommet de ce magnifique jardin.

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escarpé comme mie j^yramide^ il traversa le pont jeté sur la rue^ de la treille au palais^ et entra dans la galerie où il avait laissé le comt« Pallavicini.

La galerie était déserte. Van-Dick ne daigna regarder ni les fresques nationales de Perino di Vaga^ ni les statues de Philippe Garlone; il suivit les traoes de la procession sur une route de fleurs.

Le clergé de Saint-Laurent était depuis longtemps rentré à la cathédrale ; la foule était remontée aux maisons; le cortège nuptial était rentré au palais du comte Brignole; des groupes encore nombreux s'entretenaient du mariage du jour sur la place de PAnnonciade. Van-Dick, en la traversant, entendit prononcer le nom delà comtesse et exalter sa beauté avec cet enthousiasme bruyant et contagieux qui éclate dans toutes les conversations en plein air chez les peuples du Midi. Il ne s'arrêta pas : la nuit tombait; il se glissa timidement dans la strada Balbi, et une dernière et terrible émotion faillit Tétoufer, lorsqu'il aperçut le palais Durazzo illuminé, pavoisé, bordé de belles dames à toutes ses terrasses et au balcon de ses deux pavillons aériens.

Le bal avait commencé après la procession, le délire de la danse ébranlait déjà ce magnifique palais, montagne de marbre toute brodée à jour, toute festonnée, toute pleine d'escaliers agiles et de sublimes colonnades. Van-Dick s'appuya sur le mur du palais Serra, et demeura comme anéanti dans la contemplation. II souffrait de cette douleur d'artiste qu'aucun çigne, aucun mot, aucune langue ne peuvent exprimer ; de cette douleur si cruellement inventée par la nature afin de punir les hommes d'élite des dons supérieurs qu'ils ont reçus et qui leur sont si follement enviés par la foule stupide qui ne souffre pas.

U sortit de sa cuisante rêverie en apercevant^ à la lueur des torches, le comte Pallavicini qui descendait

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le grand escalier; il prit vivemeat soa bras et l'entraîna dans la petite rue de San-Ciro.

Parle-moi de cette femme; dis-moi, Tas-tu vue?

Ces paroles s'échappèrent brûlantes des leurres de Tartiste, et en attendant sa réponse ses yeux restèrent suspendus aux lèvres de son ami.

— Je viens de danser avec elle à l'instant, dit froidement Pallavicini.

— Donne-moi ta main alors, que je la baise; elle a touché sa main.

-— Artiste, tu es fou.

^^ Je suis au désespoir.

•— Le temps te guérira.

^^ Jamais.

-*- n m'a bien guéri, moi ! j'ai perdu bien plus qu'une femme ; j'ai perdu deux palais...

-- Oh ! je donnerais toute la strada Balbi pour un baiser de cet ange !

^ Si la strada Baibi t'appartenait, avant de la donner, tu ferais tes réflexions.

— Je donnerais ma vie.

— C'est plus aisé. Mais voyons, que veux-tu faire? cette femme est mariée. . .

— Pas encore.

— Comment, pas encore? Tu es fou... J'ai signé son contrat de mariage.

— Pas encore, te dis-je !

— Ah! j'entends!.. Eh bien ! voilà dix heures qui sonnent à Saint-Charles; dans deux heures elle sera mariée...

— Ah ! oui ! malédiction à ce comte stupide I Eh ! que fait-il, lui ?

— Lui! il fait le mari; il suit sa femme dans tous les quadrilles; il la dévore des yeux; il lui dit des mots à l'oreille, il regarde sa montre à chaque minute; il a fait avancer d'une demi -heure la pen-

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dule du grand salon du bal ; 11 est heureux, 11 est fou;

— Et la femme?

— La femme danse; elle est ravie de danser; elte sort du couvent....; son bal de noces est son premier bal ; elle danserait toute la nuit et tout le lendemain...

— Paraît-elle avoir de Pamour pour son t..

— Elle danse, te dis-je : quand une jeune femme danse, elle ne pense qu'à elle, à sa toilettô et à soi] danseur.

— Folle !.. Et c'est pour ces ètres-là que nous nous Consumons, que nous incendions nos poitrines, que nous perdons nos âmes, que nous brisons nos corps !.. Et puis elles viennent nous dire qu'elles aiment mieux que nous !.. Atroce dérision !.. Leur amour d'amante n*est que de Pamour-propre; leur amour d'épouse, qu'une conspiration de toilette, leur amour de mèrô, qu'un instinct commun de la nature... Oh ! je déraisonne; ma tète me brûle; soutiens-moi, ou je me brise le front sur ce pavé.

— Mon pauvre ami !

— Oh ! j'ai là clouée au front une idée intolérable ! une idée qui est un tison ; une idée que je ne puis éteindre !.. Dans deux heures !.. Malédiction !

— Écoute, parlons d'autre chose... As-tti vu la marine d'Arazzi qu'on vient de recevoir à la Villa Scoglietto?..

— Non... Arazzi fait des marines?.. Dana àent heures! un homme...

— Il n'excelle pas dans les marines...

— n n'excelle dans rien. . .

— Ah ! voilà de l'injustice d'artiste ! Sa Bataille du palais Doria est un chef-d'œuvre.

— Son coloris est faux... Entends-tu? entends-tu î la musique ne joue plus; le bal est fini... Viens, rentrons à fa strada Balbi. • .

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